‹ Les jours s'allongentChapitre 3 sur 5 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Je ne rentrais pas seulement en seconde, mais au premier bataillon : passage redouté. De nouveau la vie commune, dans la même cour et le même carré du parc, s'émiettait. Il fallut apprendre les trajets rectilignes, en rang! — une! — deux! — vers de nouvelles études, un réfectoire, un dortoir nouveaux.

Des visages inconnus ou plus précis d'anciens, des regards d'hommes faits scrutaient, avec ironie ou menace, notre « dégaine de melons ». Les brimades sévissaient, plus ineptes qu'odieuses. Ordre aux bandes, en récréation, de tourner dans le même sens. Quiconque coupait en passant devant eux des anciens, fût-ce au commandement d'un chef, se voyait infliger un

pensum : deux pages de latin! Pas de réplique, ou deux pages de grec!

Aux privés de la cour, les deux tiers des boxes de zinc et des trous de lune leur étaient réservés; à eux seuls les privés du parc. Qu'un melon pressé osât... Crime de lèse-majesté : — quatre pages! Que de fois allait retentir le cri impératif : « — Melon, du papier! »

On devait, sitôt requis, fournir le papier spécial à cette consommation; que ne contenait-il du poil à gratter ou du piment rouge! Qui résistait, les anciens se mettaient à quatre pour l'assommer; en outre les brimades incessantes lui eussent bientôt rendu l'existence impossible. On cédait, en riant jaune, d'un semblant d'acceptation qui sauvait mal l'amour-propre.

N'était-ce pas la tradition? Et si elle était sotte, injuste, brutale, qu'importait, puisque l'usage, le temps l'avaient consacrée. La Tra-di-tion!

Et ce n'est pas seulement sous le joug de ces durs camarades qu'il faut ployer, mais sous celui de nouveaux moniteurs, de nouveaux

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maîtres. Que seront-ils? Il dépend tellement d'eux qu'on redresse le front ou qu'on l'incline, plus écœuré, plus découragé, à vau-l'eau.

Le professeur de littérature semble très occupé de ses pantalons gris-perle et de la raie impeccable de ses cheveux; il s'exprime avec une distinction cherchée. Le professeur de géographie et d'histoire, homme de mérite, vétilleux et d'une politesse susceptible, s'enflamme de perpétuels soleils qui empourprent sa face déjà rubiconde.

Le maître-répétiteur gratte les pellicules de sa barbe et s'endort dans sa chaire après avoir retiré ses chaussures et apphqué ses pieds au frais, sur le bois; un jour l'inspecteur des études entre inopinément, et le pion, surpris, fourrage dans le vide, repêchant à cloche-pied ses bottines. Quant au « chien », c'est un loyal adjudant, à l'interminable moustache, aux yeux inexpressifs; il sent le tripoli d'astiquage à dix pas et reluit d'une exemplaire correction.

La sévérité de l'Ecole grandit d'années en

années. Autrefois fumer était une peccadille, passible de vingt-quatre heures d'arrêt. A présent, les récidivistes, s'évertuant à tromper la surveillance, encourent des quinze jours de prison. Les pelotons de rigueur ont triplé. Il y a des « chiens » qu'on hait parce que hargneux ils grondent, et on ricane à leurs abois colères, on éprouve une mauvaise joie à épier leurs regards humiliés et furieux.

Un ou deux élèves sont expulsés par la porte Soupière. Cela n'empêche pas les murmures à bouche close à l'étude, au réfectoire, les « chahuts » des dortoirs. En vain menace-t-on de prendre pour responsables les gradés; en vain multiplie-t-on privations de sorties, pain sec, études consignées : inutiles rigueurs. Sous l'oppression maladroite la rébellion couve.

Je n'ose, dans la sourde tristesse de l'hiver, le deuil du parc ramifiant ses branches noires, envisager l'interminable étape, les mois à courir. Reverrai-je jamais des vacances, me retrouverai-je un jour au Champ du Pin? Que ne puis-

je dormir des saisons comme la marmotte, mourir un an, pour ressusciter au départ.Ainsi muré, prisonnier, esclave tournant la meule des mêmes rebutantes corvées, étouffer, râler de cette asphyxie lente, c'est horrible.

Mes amis? En ai-je seulement? J'en retrouve un ou deux, j'en perds aussi. Certains que j'ai aimés autrefois n'ont plus que des regards indifférents ou de lointaine rancune, ce que laissent d'indécis, d'inavoué, les malentendus secrets, la cassure. Mes camarades? Quelques bonnes figures; çà et là un visage où l'intelligence brille. Au-dessous, le troupeau, les médiocres, les envieux, les médisants. Que de regards hostiles sans que je sache pourquoi, d'expressions aigres, de sourires qui voudraient mordre! Pourquoi? Me jugent-ils distant, avec d'autres goûts, d'autres manières? Il faudrait comme eux avoir le pli, l'alignement, bêler avec les moutons, hurler avec les loups. Etre à part ne se pardonne pas.

Je serais persécuté si je n'avais deux soutiens :

l'un, brave garçon sourcilleux, dont le torse, les poings inspirent des égards. Il parle peu, si ce n'est pour désigner d'un doigt doctrinaire une plante et murmurer : « — Cotylédon, ou : — Malvacée. » On le respecte un peu comme dans les campagnes ceux qui savent des secrets et jettent des sorts.

L'autre est par bonheur un ancien dont j'ai connu le frère externe. Il a la tête fine, la bouche pincée de l'humoriste, ses yeux rient à froid. D'un réel talent pour la caricature, il silhouette, il en peint d'étonnantes. Avec une ressemblance drolatique défilent le général, les officiers, les professeurs. Il en remplit un de ces cahiers où s'entassent pêle-mêle notes de cours, images gaillardes, latin macaronique.. recettes burlesques; un cahier à couverture bleue où s'inscrit, dans un triangle coiffé du bonnet phrygien, la devise chimique du parfait brution : S + KO (Soufre et Potasse!)

A une des premières récréations, ce mot singulier part : — « Où sont les peaufins? » C'est un

ancien barbu qui le prononce, et d'autres avec lui dévisagent les nouveaux des deux compagnies de seconde, comme, sur un marché d'esclaves, des acheteurs examinent les femmes.

Les peaufins, — peaux fines, — ce sont les imberbes, les jolis adolescents. Ils sont sûrs de trouver des protecteurs, une bande entière qui les adoptera; pour eux des mâles se «pocheront». Nul ne s'étonnera de l'aspect féminin, yeux en coulisse, taille ondulante que prendra, naturellement, tel blondin à grâce molle, tel brunet provocant. Ils ont des surnoms de femme : la belle Anglaise, Bébé. On voit des peaufins de tout âge, et même parmi les adultes : Patrocles d'Achilles qui, entre ces hauts murs, n'ont pas d'autres choix que ces distractions de couvent ou de bagne.

On se confie, à voix basse, ce qui se passe certaines nuits au dortoir des plus grands : une prostitution sans femmes, avec femmes pourtant. C'est fatal : l'instinct naturel, insatisfait, dévie. C'est l'écume passagère de sève, le bouillonne-

ment d'une jeunesse comprimée. Le vice scolaire n'est plus l'acte honteux qu'on dissimule seul, pu à deux, c'est une tare collective qui gagne des bancs d'études, des rangées de lits, s'avère en mot de passe, circule aux regards.

En contact perpétuel d'adolescents et d'hommes, sous l'obsession de la virilité croissante, dans la brutalité des propos peuple et soldat, le sens génésique s'exalte, rêve, à travers les pisallers charnels, l'exutoire normal, d'autant plus tentant qu'à nos yeux un mystère de honte et de péché le consacre : la femme, celle dont le corps se dévoilera un jour pour la première extase; celle en qui l'on goûtera, dans le fruit fondant de la volupté, « l'orgueil d'une initiation et l'apaisement d'un besoin. »

Chez tou3, ou presque tous, le remède, quand il viendra, dispensera la guérison, emportera la maladie et ses souillures. En attendant... Je reverrai toujours les yeux intenses d'un camarade, son masque pâle ravagé de

l'ivresse qu'il donne et qu'il reçoit, sa maigreur, ses mains moites d'une perpétuelle fièvre : l'érotisme le brûle.

Ce mal, chez les plus nerveux et les plus raffinés, une excitation cérébrale l'entretient de la puissance maléfique de certains mots, du retour d'idées fixes, d'images qu'offrent à l'imagination le contour troublant des êtres et jusqu'à la forme inanimée des choses. On songe longuement au vers de Virgile : Formosus pastor ardebat Alexis; on évoque l'heure lourde, la mousse chaleureuse autour du chêne velu et crevassé, le jour vert d'ombre et l'étrange vertige que l'haleine de la terre coule aux moelles du satyre persistant dans l'homme. Les mots les plus purs suscitent des pensées irritantes : Vierge, Ange prolongent l'obsession, l'un d'un obstacle à vaincre, l'autre d'une insexualité qui intrigue. Le dictionnaire retient l'attention sur les termes où s'agglomèrent des fragments de mots impudiques ou sales : une fange remue la profondeur de l'être; des tentations inavouables,

monstrueuses, naissent et s'éclipsent comme dans les cauchemars.

Un peu de ce sourd besoin d'aimer sans savoir qui, ni comment au juste, qui nous tourmentait, je le dérive en tendresse platonique pour les chevaux que nous montons au manège, dans le plaisir de caresser une bête docile, de lui enfoncer des coups de talon au ventre si elle rue, de se sentir lié à elle par le branle du galop ou la lente houle du pas. Amis d'une demi-heure, bons animaux de bois, tenus par des cavaliers bleus.

On reconnaissait de loin leurs robes; et leur nom, dès qu'on vous l'assignait, vous rendait fier : « — Diane! On va piler du poivre! » — ou vous désolait : « — Assouvie! la rosse!... » — Reprises, voltes, doublés! Avec quelle ivresse vivais-je les temps de trot allongé sur le sable, quand l'écuyer de Saumur, dans sa capote noire qui descend jusqu'à terre, fait claquer sa chambrière, quand l'écuyer-chef, « le Rein », apparaît.

,« — Creusez le rein! » — prononce-t-il gutturale-

ment. Et, tout à coup : « — Pour partir au galop! » :-î Les chevaux, d'eux-mêmes, obliquent la tête au mur et s'encapuchonnent. L'heureux moment! Quel dommage de voir s'approcher le dernier quart d'heure : la voltige, le sauteur cabré entre les poteaux gainés de cuir. Là, mon infériorité en gymnastique me disqualifie, tandis qu'en selle... Et puis, je creuse le rein, et le souschef de manège daigne me sourire.

Ce sont ces reprises d'équitation qui, du dérivatif de leur bonne fatigue, m'aident à tuer le temps. Je les convoite avec impatience; pour elles, je n'ai jamais froid dans mon pantalon de toile à sous-pieds, et je méprise les écorchures cuisantes. Quand notre adjudant pousse le large vantail percé d'un trèfle lumineux et pénètre avec un pan de la clarté du dehors, je le maudis; de quel droit vient-il nous chercher? Sa montre avance!

Qu'est-ce qui se passe? Les anciens se livrent à des préparatifs, à des colloques, ont des allures furtives et préoccupées. Une étude vide se

transforme en atelier; avec l'autorisation de l'autorité, des ciseaux taillent des oripeaux, de la colle forte assemble des papiers de couleur; des déguisements s'ébauchent. Un globe se recouvre d'or, des épées de bois, des piques de carton s'argentent, un bonnet de magicien s'épointe; de l'étoupe, de la filasse se muent en barbes et perruques. On combine la fête, la grande fête des Melons. Des Anciens serait plus exact.

Notre rôle se borne, pour la solennité, à arborer des cols et des manchettes de papier blanc frisés en papillottes de côtelettes, et à servir de domestiques. Les melons sont les figurants : ils portent la litière du consul, les faisceaux des licteurs, ils roulent le tonneau de Diogène, ils escortent l'empereur de Galilée et soulèvent la traîne de sa robe bleue constellée d'étoiles; l'un tient le sceptre, celui-là le glaive, cet autre le globe. Le défilé dans la cour s'organise. Deux cortèges avec distances représentent la faculté des Lettres et celle des Sciences, les Académies

de Bazouges et de Mayet, noms baroques^de

petites villes voisines. : .,^ ' .^

Un rite immémorial a réglé l'ordre; la musique en tête joue une marche solennelle : on débouche du petit pont dans le parc, et à pas comptés, entre les deux autres bataillons formant haie, trépignant d'attente et volubiles d'admiration, on s'avance. Des rires, des lazzis accueillent les costumes, les têtes méconnaissables : voici M'ame Pipelet, d'Artagnan, un paysan sur un âne, — où a-t-on trouvé l'âne?... Oh! ce seigneur maigre en maillot!. . Tiens, une noce! Eh! la mariée!... Quel est ce Béranger vénérable? Polichinelle et ses bosses, il bâtonne Pierrot! Le Malade imaginaire se défend de son pot de chambre contre la seringue de Diafoirus. Un gendarme cagneux se dandine, le coude en dehors, son gant d'escrime boudiné, énorme, à la moustache. Ils ont passé.

Ils gagnent le carré du premier bataillon, se séparent, chaque académie d'un côté, pour écouter le discours que prononce le doyen de Ba-

zouges et celui de Mayet : discours burlesque émaillé de calembours et d'allusions obscènes ou satiriques, vestige évident des libres coutumes des clercs d'autrefois, quand la fête des Fous ou de l'Ane niettait l'Université en liesse. Le « laïus » terminé, doctement, gravement, les deux académies se font face. La musique en vis-à-vis entame avec une lenteur cadencée le quadrille des Lanciers. Les doyens se saluent, inclinent très bas leur perruque; la mesure s'accélère, les salamalecs des deux camps redoublent, le pas s'accentue, les bras en anses saccadent, les génuflexions titubent; le quadrille s'emporte, le cancan s'échevèle aux cris de : « — Chahut! Chahut! » Les chapeaux volent, les robes se retroussent, l'âne brait, la noce est saoule, l'empereur de Galilée pivote sur une jambe, l'autre à la hauteur de l'œil. Pandore égaré, basques au vent, voltige. Le malade gigote, Déranger se trémousse, M'ame Pipelet culbute et montre son pantalon que Diafoirus vise d'un bouillon pointu.

La folie tourbillonnerait longtemps encore, mais l'heure a sonné, la fête des melons a vécu, avec ses licences, sa fantaisie, ses coutumes qui la relient au passé. L'an prochain on la supprimera.

« — Tambour!... »

|Z; Un funèbre roulement d'orage...

« — A vos rangs! »

LiiJ

Le printemps, l'été, les vacances. Je suis en proie à une ivresse continue, légère, qui tantôt m'allège, tantôt m'accable de langueur. Parfois des ailes me soulèvent, l'étrange sensation de voler qu'on a en songe, parfois la courbature me voûte, jambes cassées. J'ai mal à l'âme, j'ai du vague au cœur, des bouffées me montent au visage. Je ne pense qu'à l'amour.

L'amour... J'essaie de le concevoir et je n'y parviens pas plus qu'à embrasser tout l'horizon, qu'à regarder en face le soleil. Mot prestigieux, mot talisman qui déferle dans l'être en ondes impuissantes à mourir, qui déploie devant moi des mirages d'héroïsme, de conquête, de périls, je ne sais quelles visions paradisiaques de délices. L'amour..i

Est-ce en son nom que je suis troublé lorsque, au parloir, ou en sortie, j'aperçois une femme pas même jolie, laide, pas même jeune, mûre. Une femme... Ce mot ne dit-il pas tout? Et l'angoissante obsession de sa tournure, le rythme de sa marche, le soulèvement de sa robe!... Quel attrait s'exhale donc des cheveux pressés qu'un chignon tord sur la nuque, des mains dégantées nues, du parfum d'un mouchoir? Pourquoi cette secousse brève si, dans une chambre, un battant d'armoire à glace, un tiroir de commode s'entr'ouvrent sur du blanc de linge, de secrètes guipures? Quel philtre émane de l'intimité d'une table de toilette?

Pourquoi un rire de femme me donne-t-il envie de pleurer? Pourquoi ces maJaises exquis sous un regard, ces empourprements devant un sourire? D'où vient cette attirance vers le charme d'une créature imaginaire, cet élan vers un visage qu'on voudrait baiser, un corps qu'on voudrait étreindre, et cette peur qui, en présence de la réalité, vous paralyse soudain, muet

et ridicule? Déclarations qu'on voudrait prononcer à genoux, lettres de feu qu'on voudrait écrire! J'aime...

Oui, c'est l'amour, je le sais, je le sens, j'en suis sûr. J'aime... Elle est grande et blonde, elle a la chair de la rose pâle, de la rose cuisse de nymphe émue, elle en a le délicat velouté. Rien qu'à effleurer son bras (je n'ose concevoir caresse plus audacieuse), une telle suavité pénètre les papilles de mes doigts que j'en sens la caresse me défaillir jusqu'au cœur.

Elle a les yeux bleus, elle est marquise ou duchesse, fière pour tous, indulgente pour moi. Vierge, et pure comme les sources des glaciers. Amazone incomparable, suivie de lévriers bondissants, sur un alezan fauve très haut qui franchit haies et ravins. Au bal, elle éclipse toutes ses rivales; des regards d'hommes hardis ou sournois la suivent; mais de préférence je l'évoque sans témoins, seule avec moi, dans les allées droites d'une charmille, sous les frondaisons séculaires du parc; ou bien nous lisons ensemble quelque

merveilleux livre de contes, dans une salle haute et sombre du château. Nous partageons, loin de la tourbe vulgaire, des jours d'or et de soie. Une barque nous promène sur l'étang; nous déchirons de notre sillage la nappe des lentilles d'eau, au milieu d'une escorte de cygnes.

Nos collations sont des mets les plus fins et des vins les plus rares. Des brassées de fleurs jonchent nos lits, et quand, du haut de la terrasse aux balustres de marbre, nous avons vu s'enflammer les feuilles des érables blancs et des hêtres pourpres dans l'incendie orange du soleil couchant, le crépuscule descend en vapeur violette et précède d'ombres furtives notre retour inquiet d'entendre derrière nous glisser sur la pelouse les pas silencieux de la nuit.

Mais cette femme, cette vierge, mon unique désir la crée : fantôme d'air vide, nuée que la brise dissipe. Irréelle autant qu'une nymphe des eaux ou des bois, qu'une déesse de l'Olympe, mirage de l'amour et non son vrai visage. Qui aimerai-je donc?... Mais est-ce que déjà je

n'aime paS; sinon une femme, du moins la femme, toutes les femmes, celles que je connais et celles que je n'ai jamais vues, celles qui sont mortes et celles qui naîtront, fourmillement innombrable, corps et âmes que je voudrais ravir, saisir, et pour lesquels je n'aurais pas assez des cent bras de Briarée et des mille yeux d'Argus. Qui aimer, qui m'aimera? Comme elle est loin encore dans l'avenir, la fiancée, l'amoureuse, l'initiatrice, la maîtresse!...

La maîtresse? — Ah! pourquoi s'attache-t-il à ce mot un sens avilissant? Est-ce que de l'enseignement religieux qui malgré moi me poursuit, de la morale qu'on m'enseigne ne ressortent pas l'horreur de la chair et le dégoût de l'impureté? Les lectures qu'on défend, même les plus innocentes, les questions du confesseur, le secret turpide où l'on tient les fonctions corporelles, la honte pour tout ce qui touche au sexe ne m'avertissent-ils pas d'un cloaque, d'un abîme?

Sans doute, ce n'est pas clair; on exagère, je ne suis qu'à demi dupe; je raisonne, je cherche à

démêler le vrai du faux. Mais seul, saurai-je? Et qui m'aidera?

La maîtresse! Comme le sens de possession, en ce mot fatidique, vous prend aux moelles... la maîtresse!... Celle qu'on possède et qui vous possède... J'évoque un beau visage bouleversé du danger, des yeux pervers, une joie satanique, quelque chose d'anxieux, de poignant, d'affolé, un frisson dans les vertèbres, le cœur étreint, la bouche sèche des jours d'orage, un fluide inconnu zigzaguant en foudre par tous les nerfs. Posséder une femme : on doit mourir de cette ivresse.

J'ai beau chercher, j'ai beau, d'invraisemblables suppositions, calomnier celles que je connais et celles que je ne connais pas, il est impossible, il serait fou qu'une femme tombât dans mes bras; car la passion, la mise en scène poétique et romanesque exigent une chute instantanée, violente : le rapt et la faute, à peine le temps de savourer qu'on fait mal, de mêler le remords à l'extase, cette extase dont l'inéprouvé me hante, me fascine.

Pourquoi personne, un vieil ami, un médecin, un homme qui ait vécu, qui sache, n'est-il là pour m'instruire, refréner ce mysticisme dangereux de la chair, cette idée absurde de l'amour? Pour me dire et dire à mes camarades que l'instinct précoce dont nous souffrons est une loi de nature, que sa satisfaction, pourvu qu'elle vienne à son heure, n'a rien de vil, et qu'il n'est dans la possession d'une femme ni péché religieux, ni mal moral, point d'autre crime que celui qu'un être peut commettre en aidant à la déchéance et la dégradation d'un autre être. Que ne nous dit-on :

— Aimez déjà, et autant que votre volonté contiendra les sens impérieux, respectez de votre amour celle qui sera vôtre plus tard et que vous féconderez dans son âme et dans sa chair, la compagne de votre vie. Elle ne sera qu'une femme entre toutes les femmes et non pas un ange ou une chimère; elle ne sera pas immatérielle, et sa pureté ne sera point ternie parce qu'elle vous offrira ses seins pour y reposer

votre front et son ventre pour que vous y semiez la vie. L'amour, qu'on aime sa femme ou sa maîtresse, est toujours beau, noble, et il n'y a d'impur que les baisers sans affection, la débauche à froid. N'exaltez pas trop les vierges, ne flétrissez pas trop les prostituées, de peur de trop raffiner le sentiment avec les unes et de trop le matérialiser avec les autres, car qui veut faire l'ange fait la bête, et vous ne devrez vous partager ni entre une créature éthérée ni entre une fille publique, mais vivre avec une femme, comme il a été donné à l'homme de le faire en esprit et en substance, pour la joie et la peine, le devoir accompli, le dévouement réciproque, l'aide au prochain, l'éducation des enfants, l'existence de tous les jours, plus simple et plus difficile qu'on ne croit, plus méritoire aussi.

Mais nul ne nous avertira, et pendant ce temps l'envahissante obsession monte à pleines veines, raidit les muscles, rend pâle de désir! Savoir, soulever le voile d'Isis, franchir l'épreuve qui émancipera désormais, ne plus être Daphnis

ingénu, Gros-Jean niais, perdre le stigmate ridicule de la virginité, s'affirmer homme, pouvoir, Don Juan imberbe, regarder en face celles dont on connaîtra la faiblesse, être Adam nu en face d'Eve sous l'arbre du péché!

On évoque ce qui faillit... l'occasion; sans doute a-t-elle passé déjà, tint-elle à peu?... Cette petite paysanne pervertie, dans les mansardes dont les solives craquent de soleil, sur un poudreux lit de journaux, qui sait si, plus audacieux?... Ou cette femme de chambre rustique aux gros bas sur un mollet rond, avec son corsage gonflé, son regard résolu, son rire ferme!... Peut-être!

Il est tant de femmes par le monde, séduisantes, jolies, parfumées, qui semblent faites pour donner la première leçon d'amour; pourquoi ne devinent-elles pas la timidité suppliante d'un grand enfant qu'elles instruiraient, maternelles un peu, et dont la gratitude les griserait de caresses balbutiantes, maladroitement douces? Telle, dit-on, a un amant qu'on dé-

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signe. Si c'est vrai, pourquoi ne fait-elle pas un heureux de plus? Et quel heureux!...

Elle aurait pitié si elle pouvait lire les regards perdus, les silences éloquents, les malaises douloureux, le drame secret qui torture l'adolescent, jusqu'au jour où n'espérant plus l'impossible aventure, dont même il aurait peur si elle s'offrait, avec un camarade déterminé, — à deux on ose, — il va, le front haut de bravade, élargissant son torse, frapper à la porte grillée d'une maison close de Tours ou du Mans,

Je le vois, long, mince, furtif et cependant crâne, comme aimanté par un chiffre fatidique et gigantesque, dans une rue mystérieuse. Est-ce ici? Est-ce plus loin? Il hésite : un ouvrier qu'il accoste lui répond : « — Vous y êtes, » et s'éloigne rapide, comme honteux.

Honteux, ne l'est-il pas aussi, ce gamin pâle? Si on le voyait? Eh bien, qu'on le voie!... Il touche au but; si souvent dans le silence des études, l'insomnie équivoque du dortoir, il a attendu cette minute qui le bouleverse délicieu-

sèment, devant cette porte de bois et de fer, poignante de tout ce qui se cache derrière : joie défendue, stupre vénal, et, terrible de mystère, l'inconnue, celle qui va tourner vers lui le visage du destin, celle par le corps de qui il va s'affranchir de l'enfance, se dépouiller de ce qu'il ignore, mordre au fruit de chair défendu, au fruit de la connaissance et de la vie.

Il a heurté; un judas glisse, un œil examine. La porte s'entre -bâille sur une petite cour dallée que strie un filet d'eau malpropre. Dépoitraillée, une femme, du fard sur la joue comme une crasse, toise les arrivants au seuil d'un chenil sombre où, sur un ht sans draps, une jpaillasse crevée percei^î

Le salon a des housses sur les meubles et des points noirs de mouches sur les glaces; sous un lustre enveloppé de gaze, c'est la fébrile attente qu'émeut, répondant à l'appel, un bruit de pas, de voix, de rires dans un escalier qu'on ne voit pas. Et sitôt la porte poussée par une grosse femme en peignoir décolleté, brune et mate.

LA FEMME ET SON OMBRE IBl

populacière comme les Espagnoles qui déchargent les bateaux des ports, l'adolescent murmure cérémonieux, avec une fausse désinvolture :

]« — Voulez-vous me permettre, madame, de vous offrir le bras? »

i^ Stupeur de l'être bestial dont le mufle s'épanouit, flatté. Montée de l'étroit escalier au milieu de femmes demi-nues qui s'aplatissent au mur, s'écrasent entre elles, et s'égaient d tant d'empressement et de galanterie.^

^La chambre s'ouvre, avec ses meubles indispensables, où le lit seul tire le regard. Rien de gai, pourtant, rien de joyeux dans cet instant. L'odeur est lourde, aigre d'un relent de pommade et de marée. Le peignoir tombent, ne gardant que ses bas rayés, la femelle, ventre à l'air, s'étale avec son poil de bête. Les mots prononcés sont piètres et pauvres. Il y a de la solennité dans le silence de cette minute qui palpite en communion de chak et meurt avec un souph*.

Rien que cela. Tout cela... C'est donc cela!

De l'âme et des sens de l'initié, du fond décevant de ce mystère charnel, s'élève une reconnaissance vers cette femme au front bas et aux yeux gravement stupides, ce corps à tous que les hommes, par centaines, ont foulé de leur poids et sali de leur écume.

Ilote méprisée, outil à plaisir qu'une pièce blanche achète, toi qui l'aides à sortir du mauvais labyrinthe où il se cherche, toi qui lui apprends comment il possédera des femmes plus belles et plus heureuses, épave incarnant malgré toi, malgré tout, la splendeur de la femme et l'auguste volupté, — l'adolescent te rend grâce en baisant tes joues usées.

Il doublera ton humble salaire, et reste encore ton débiteur; sa mémoire conservera ton nom d'emprunt, ton nom profané : Dolorès, litière à soldats, esclave des passants ivres, pareille aujourd'hui à un vieux crapaud flasque des ruines, si tu ne pourris pas en quelque charnier : Vénus de boue, libératrice!...

tlll

I Entre tous les sentiments complexes qui pouvaient assaillir une âme de seize ans, la fierté dominait. Il n'y avait pas de quoi. Mais avant d'en convenir, il me fallut quelque temps, car l'enivrement de la virilité conquise m'exaltait. Il me semblait, d'avoir tant escompté l'importance de cet acte, de l'avoir paré d'une telle fièvre d'attente et d'une telle émotion du désir, qu'il était considérable, quelque chose d'essentiel et de définitif. L'épreuve accomplie, j'étais un homme.

Maintenant, je pouvais aspirer à des conquêtes plus relevées. Elles me semblaient plus faciles. Je regardais les femmes avec d'autres regards, plus hardis, qui descendaient sur elles et semblaient leur dire : « Je sais ». Ce qu'elles

avaient perdu en mystère, elles le regagnaient en poésie trouble, car j'étais ému de les sentir asservies à la même animalité que nous, pétries de chair dont les replis secrets de volupté se confondaient presque avec les organes des plus tyranniques fonctions. Nous encore, sexe fort, sexe laid, passe! Mais elles, dont je concevais de si pures, de si exquises images, elles, marquées aussi au sceau d'une dégradation originelle! Jamais le conflit de l'idéal et de la matière, de l'illusion magique et de la réalité brutale ne m'avaient à ce point poursuivi jusque dans le tréfonds de l'être. ^

Bientôt je ne pus me dérober au regret, et, sinon au remords, à la hantise des détails cyniques ou grotesques de l'aventure. Si complice que se fût montrée mon imagination juvénile, quelque voile vaporeux qu'elle eût jeté sur ce que ce décor et cette partenaire avaient de répugnant, la nausée me vint. Tard, il est vrai; elle n'en fut que plus forte.

Je ne conçus ni ingratitude ni mépris pour

la pauvre créature qui s'était prêtée, je conservai même pour elle une sentimentalité vague, assez fidèle pour que l'an d'après, revenu frapper à la même porte, je la demandasse; elle n'y était plus. Je ne la regrettai pas autrement et montai avec une blonde dont le maussade accueil blessa ma naïveté. L'idée que ce métier fut à certains jours odieux^à^qui lesubissait ne m'était pas encore venue.

La hideur du lieu, la misère de ces femmes se doubla dans mon esprit de ce que ma déception éprouvait de piteux. Le bon d'un ou deux mécomptes semblables fut de me délivrer de l'obsession d'un revenez-y. Le mauvais fut que je m'en rejetai d'autant plus violemment, ardemment, vers la fiction décevante, une passion cérébrale pour des femmes inexistantes et matériellement impossibles, échappant à toutes les conditions de la vie normale, des héroïnes d'autant plus belles et désirables que je les façonnais à ma volonté et les perfectionnées à ma fantaisie. Blondes presque toujours.

angéliques et passionnées, insexualisées comme dans les statues et les tableaux, où une précision trop choquante est exclue. Elles réunissaient les vertus les plus pures aux vices les plus séduisants. Elles tenaient de la madone et de la courtisane. Je les traquais à travers des péripéties extraordinaires et elles se livraient à la fin, corps et âme, à la folie de mes baisers dans l'assouvissement d'un songe.

C'était tomber d'un extrême à l'autre. La conception exclusivement livresque où s'enlisaient ma casuistique (?) et mon expérience (!) de l'amour, l'envahissement aussi complet d'une âme pour le rêve, ne tendaient à rien moins qu'à la paralyser, cette âme, à la rendre impropre aux avatars sentimentaux et sensuels de tous les jours, à fausser en elle la conscience du possible et le goût du vrai. Le dégoût de l'action, la peur d'oser étaient la rançon de ces délicieuses ivresses d'un dormeur éveillé.

Quelle conquête, ardue ou périlleuse, de femme en chair et en os valait à mes yeux celle

que je possédais sans effort, librement, comme un magicien créant les plus suaves et les plus beaux fantômes? Dédaigner, ignorer de si haut la réalité, à la bonne heure; mais un jour, bientôt, on voudra l'étreindre à pleins bras, et alors quelle gaucherie, quel emploi de sentiments faux, quels casse-cous : un aveugle dans la rue! Je ne pense pas que cette étrange maladie ait été personnelle à moi seul : elle me devait durer des années.

Elle n'influa pas seulement sur mon cœur et mes sens, mais elle dévia le fonctionnement même de mon esprit, la manière dont j'envisageais de plus en plus toutes choses. Rapportant mes actes à un critérium uniquement sentimental, jugeant la vie d'après les livres, — et quels? les romans romanesques, les moins faits pour me l'apprendre, — j'appartins à l'illusion. J'en fus le jouet.

Non que la faculté de réfléchir, de comparer, de juger me fût refusée, mais parce qu'elle manquait en moi d'éléments stables et de mé-

thode. Rien dans mon éducation convenue, mon instruction incomplète, dans cette surcharge d'humanités grecques et latines, dans mon éloignement des sciences exactes, ne me préparait à entrer dans une société où, faute d'argent, on doit lutter pour vivre, et où le mérite ne s'impose, quand il s'impose, qu'à force de volonté et de labeur.

Autre danger : à cette sorte de névrose de l'imagination surexcitée, tournant la meule à vide, ou créant des chimères, de chatoyantes et inanes rêveries, répondaient un éréthisme nerveux, une soif maladive de sensations, un inextinguible besoin de descendre dans les prolongements de la souffrance et de la joie, d'éprouver toujours du nouveau : cercles vicieux où l'esprit et le corps se dévoraient tour à tour dans leur inquiète curiosité.

La préparation du baccalauréat es lettres, pour lequel je redoublai ma seconde et suivis un cours spécial, fixa heureusement mes pensées sur un but précis. C'était la première fois.

La vanité de réussir tendit mon effort. J'étais ancien cette année et en tirais aisance et sécurité. A mon tour, les places réservées aux petits endroits, le'^droit de me^faire servir : « — Melon, du papier! » Mais, magnanime, je n'use pas de mes privilèges et n'humilie personne : le papier qui bourre mes poches est bien à moi. J'en prêterais même à un melon dans l'embarras.

Cours, corvées, exercices, l'année s'écoule; seules améliorations : on nous distribue les matins d'hiver du café chaud dans la timbale qui brûle agréablement les doigts, et à midi parfois des pommes frites. Les frites, l'omelette à la farine (sans chique du cuisinier), consolantes bouchées dans un Sahara de filandreux bouilli, des mares de bouillon de vaisselle, des steppes de salade rêche et amère.

Voici les examens du baccalauréat es sciences. Ils ont lieu dans la grande salle à estrade et gradins, celle où on distribue les prix, solennellement, et qu'ornent des écussons portant^le

nom du prix d'honneur annuel, — certains sont barrés de crêpes, lauriers coupés, jeunes espoirs morts. Sitôt que ces messieurs de la Faculté de Caen, — ils se déplacent pour la circonstance, — ont dicté les compositions, un élève feint de se trouver mal; conduit par un garçon à livrée, il va respirer à la fenêtre du palier et glisse le texte à un camarade aposté, puis, instantanément remis, rentre au secret.

Dans la cour, fébrilement, les anciens résolvent problèmes, questions, traduisent, résument. Les melons multiplient les copies. On en attache le paquet à une ficelle disposée sous les gradins; un de ceux qui composent tient le bout. Averti d'une secousse, il tire et... la ficelle casse ou les surveillants s'approchent, méfiants. Mais pendant quelques jours, l'ennui a disparu. On ne parle que d'examens, de la tête des examinateurs. L'école, la ville sont sens dessus dessous.

Pour le bacchau es lettres, la Faculté ne daigne pas se déranger; nous sommes trop peu.

On nous conduit en chemin de fer à Gaen; un adjudant intègre veille sur nos repas, notre sommeil à l'hôtel, nous conduit à la porte de la Faculté, nous y attend.

Mais la veille, un capitaine d'infanterie de la garnison a tenu absolument à nous faire fête. Il nous a introduits au cercle militaire où, des sous-lieutenants au gros major, tout le monde nous entoure : bocks, punch, toasts à notre succès de demain. Hum!... Notre adjudant est inquiet : pourvu que nous ne soyons pas malades! Vlan, en voilà un qui a le mal de mer, cet autre est pâle, le troisième s'affale sur une chaise.

Comment suis-je reçu? je n'en sais rien : l'odeur de ma manche, dans laquelle j'avais discrètement rendu, me poursuit encore. Mais quel orgueil : reçu bachelier (première partie), après s'être grisé, n'était-ce pas s'avérer uu homme!

Délicieux derniers jours, au Prytanée. Bachelier! Il me semble que tout le monde me regarde avec fierté, reconnaissant esprit de corps. Je poitrine, je marque le pas avec or-

gueil; l'avenir ne m'est-il pas ouvert? Carrière brillante (laquelle?), distinctions, honneurs, femmes, amour, oh! amour, toutes les ambitions, toutes les joies ne me sont-elles pas promises? Bachelier, à dix-sept ans; et es lettres encore!

J'assiste, je prends part complaisamment aux revues finales, à l'inspection générale, aux défilés. Distribution de prix, suivie du triomphe. On hisse sur un pavois l'ancien à qui échoit le prix d'honneur. Musique en tête, entouré des trois bataillons pêle-mêle, dans un formidable et compact monôme on le promène, assis sur un fauteuil et reposant aux épaules de six vigoureux camarades. Au milieu des acclamations, dans un touchant et symbolique pèlerinage, défilent devant lui les cours, les études, le réfectoire, le parc où il a grandi, rêvé, travaillé : tout ce qu'il quitte sur le triomphe de sa jeunesse pour entrer dans la vie inconnue.

Décidément, une étape est franchie : la virilité. J'essaie de m'afïîrmer de plus en plus que je suis un homme. Je me regarde dans les glaces; l'assurance raidit mes traits, mes pas résonnent; j'ai des gestes brusques, le parler sec. La bonne opinion que je me voue se déverse en bienveillance sur autrui. Et je reste au fond le même enfant timide, orgueilleux et solitaire.

Mon frère ne peut recevoir encore mes confidences : sept ans d'écart font trop inégales ces vies que l'avenir rapprochera. La différence s'atteste en une photographie où, vêtu de velours noir, un chapeau melon aux doigts, il a l'air de bouder, gamin joufflu, tandis qu'assis et la main sur son épaule, je lui souris, en frère aîné, long écolier sous l'uniforme.

Et pourtant il grandit, et s'il n'exprime pas tout ce qu'il pense, il n'en a pas moins son petit monde intérieur d'idées, de sensations, de rêves. A son tour, il connaît la prison des enfants, le lycée : depuis un an, il est boursier à Henri IV. Plus heureux que moi, les parloirs, les sorties lui laissent l'impression d'un foyer.

Vacances d'Arlequin, en morceaux disparates. D'abord chez un ami de notre famille.

C'est dans une ville de province morte, où je bâille tout le jour, faute d'amusements et de livres; un milieu de vertus simples, qui fait penser à l'eau rance des bénitiers, au bois usé des chaises de paille, au carreau froid des églises. Le devoir incolore n'anime pas les visages; les plats semblent sans saveur; quand nos hôtes s'embrassent pour l'adieu du soir, c'est comme s'ils touchaient des lèvres le cuir d'un missel, le métal d'une patène. Jamais un mot plus haut que 1 autre. Le bien, mais un bien si discret qu'on le remarque à peine. Une pudeur qui éteint, étouffe tout, regards, paroles,

pensées. Il semble qu'il y ait quelqu'un de malade, couché au-dessus de nous. J'éprouve un spleen effroyable : je n'aurais jamais cru que la perfection morale pût dégager un si asphyxiant ennui.

De là, tournée de famille, chez des parents qu'il me semble voir pour la première fois. Un beau pays de montagnes, de vallées profondes d'un vert puissant. Je ne devine pas assez quelle mélancolie inflige à ma mère ce rappel des affections d'enfance, des souvenirs communs qui s'égrènent en interminables conversations. Mais si bon soit l'accueil, si chaude la poignée de main, elle est la veuve et nous les orphelins, ceux que l'homme, le chef de famille ne protège plus.

Cette sensation-là, et ce qu'elle entraîne de secrète humiliation, me poursuit, cuisante. Je n'ai jamais cessé de l'éprouver depuis la mort de mon père. Elle me gêne, paralyse mes meilleurs élans.

Après ces parents, d'autres.

166 LESiJOURS S'ALLONGENT

Oh! braves gens, bons êtres, dispersés aujourd'hui par la mort ou séparés de nous par les traverses de l'existence, mon cœur d'alors, de toujours vous reconnaît. Je revois vos franches figures où tant de fantaisie se mêlait à une si ingénue bonté. Le père, un de ces ofRciers comme il y en avait tant, risque-tout, de ceux dont on dit : — mauvaise tête, mais bon cœur, crâne avec ses yeux bleus et sa barbiche longue, prêt à s'enlever comme le lait sur le feu, original, bricoleur, artiste, raclant du violon, poignant des croûtes, chantant comme un loriot et jurant comme un lansquenet- La mère, une grosse et excellente femme inapte au ménage, — troublée pour rien et sans cesse éperdue, s'agitant, caquetant comme une poule effrayée qui se jette sous les roues, bousculée par son mari, passant du sourire aux larmes et des larmes au rire, toujours affable et si affectueuse qu'elle attendrissait.

Et vous, formes pures de l'éternel mystère féminin, qui sortiez toutes fraîches de cette se-

conde enfance d'où la jeune fille se mue en papillon de chair avec un éclat d'aurore, cousine blonde et cousine brune, dont je prononce ici les noms trop bas pour qu'on les entende, par respect pour vos destinées anonymes perdues dans la grande foule des joies et des douleurs humaines, combien vous m'apparûtes charmantes avec vos yeux clairs, vos fous rires, vos babils interrompus, votre svelte démarche, votre coquetterie spontanée, et ces demi-langueurs qui mettaient dans votre candeur adolescente on ne sait quoi de meurtri, de troublant où s'annonçait la femme!

Limpidité de ces heures trop courtes! Afflux soudain de vraie, de saine ivresse! Source vive que ne pouvaient ternir l'impureté de mes désirs, la débauche de mes imaginations. Fluide de Jouvence, jeunesse, exquise fleur matinale, brise légère; jeunesse de très jeunes filles, jeunesse de cousines, sœurs un peu, étrangères beaucoup, et dont on est tout de suite amoureux, de la blonde et de la brune ensemble, sans qu'on

puisse les séparer et les préférant tour à tour, en sachant parfaitement que rien ne sera, sinon le délice de cette minute vaine, le néant de cette camaraderie sans racines et sans fruits.

Je me rappelle un déjeuner sur l'herbe, à quelque distance de la ville, sous de vieux arbres sombres en éventail. A nos pieds des ravins se creusaient; ce n'étaient autour de nous que flancs de montagnes boisées, cimes arrondies sous un ciel éclatant. Les yeux souriants, les yeux bleus de cousine blonde, les yeux noirs de cousine brune et cette belle journée parfumée pénètrent encore, après plus de trente ans, mon souvenir.

Comme on a tort de redouter pour le jeune homme le contact de la jeune fille! Elle lui est tellement supérieure par la malice, la ruse, la divination précoces. De lui, elle n'a rien à craindre. Elle qui ne sait rien sait le dominer, elle lui inspire le désir de plaire et la crainte d'offenser. Près de cette vierge il oublie les bas plaisirs. Il en a honte et dégoût. Elle serait sa

meilleure éducatrice, son ange gardien au vrai sens du mot.

Et ce fut, pour finir, quelques semaines à mon cher Champ du Pin.

Comme bien vite je sentis tomber sur moi la fraîcheur grave des Vosges, avec quelle émotion délicieuse je recommençai nos anciennes promenades dans les bois de sapins sombres!

Fut-ce cette année-là ou une autre que nos hôtes nous emmenèrent à Gérardmer et que nous fîmes l'ascension du Honeck? Je sens encore mes pieds glisser sur l'herbe des pentes, et à mes mains trempées court le froid d'une petite rivière vive. L'air qui souffle sur mon cœur et mon corps est salubre, j'ai dans les yeux de larges espaces : tout cela ne me prévient-il pas d'une initiation à la vie sereine et haute, telle qu'on voudrait, telle qu'on devrait l'avoir vécue?...

La politique fomente des discussions âpres dans ce milieu ardent, où idées, sentiments s'entre-choquent. Le 16 Mai, la tentative réac-

tionnaire, le coup de main du maréchal ont dissous la Chambre : les réélections vont se faire dans l'agitation du pays; on vend des mouchoirs de couleur, encadrés de raies tricolores, où sont peintes les têtes des députés républicains. Pour la première fois, mais si peu, mais si mal, — car trop de songes se brouillent en ma tête, — l'idée que j'appartiens à un pays vivant, traversé de puissants souffles, entre en moi.

Parce que mes amis s'indignent, je m'indigne, je me fais une foi de leur conviction; mais, en réalité, que sais-je, que puis-je comprendre à ce souterrain travail des idées, des aspirations d'un peuple? La république me semble un mot magnifique, mais mon admiration est un écho. Je ne pense pas encore par moi-même, j'ignore trop la vie, les hommes, les événements, le jeu des institutions, les réactions des êtres, la conscience obscure des foules.

Mon amie voudrait me voir m'intéresser de près, me pencher aux bords du creuset immense

dont le bouillonnement la passionne, mais je joue au dilettante, au Musset romantique; il me semble, — adolescent nigaud, — que rien ne vaut, comme intérêt, les livres, la poésie et l'amour. C'est ce désir-là, surtout, qui rythme mes pensées et mes rêves, — aimer, être aimé!... — c'est lui qui est le pôle de la fièvre douce ou acre, de la langueur dont mon corps brûle.

Fièvre lente, qui mêle son imperceptible vertige à tous mes gestes et interpose un voile troublant, un lumineux halo entre mes yeux et ce que je vois : fièvre d'imaginations absurdes, de cauchemars éveillés et d'insomnies arides; petite fièvre qui consume les grands écoliers timides en mal de volupté et leur donne à la fois, avec le goût de la mort et la lassitude de la vie, une dévorante malaria, une frénésie de passion insoupçonnée, une soif inassouvie du baiser dont ils voudraient se pâmer, du fantôme de chair pure qu'ils voudraient saisir en une ivresse d'agonie. Posséder et mourir,... quel très jeune homme n'a fait ce vœu?

Besoin d'infini, appel éperdu des forces du sexe, sève de la vie remontée au cerveau!...

Cette année-là, sous la couverture jaune où de grosses lettres noires plaquent ce titre brutal : V Assommoir, un livre fait scandale. On le hue, on le bafoue, on l'attaque, on le défend : c'est une explosion autour de laquelle on s'écarte, on s'agite.

Certainement ce livre, je le lus, mais tout ce qu'il contenait de puissant m'échappa, je ne pris point plaisir à ces descriptions d'une réalité crue, d'une franchise dure : je retournai aux poètes, aux romans qui peignent des femmes désirables, les héroïnes du cœur. Monsieur de Camors, de Feuillet, me paraissait plus beau que le forgeron Goujet dit la Gueule d'Or, et à Gervaise je préférais alors l'énigmatique Julia de Trécœur ou l'exaspérante Sibylle.

La rhétorique déroule ses cours : de classe en classe et d'année en année, je finirai bien par sortir du laminoir, un peu aplati, un peu ankylosé, mais vivant, c'est l'essentiel. J'apprends la philosophie et, tout comme M. Jourdain, elle m'effare. On m'y prouve la spiritualité de l'âme, ce qui me flatte; le libre arbitre, j'y consens. On me dénombre les facultés de l'âme; elles sont trois, la perception intérieure, la mémoire, l'induction; et il y a quatre sous-facultés : abstraction, généralisation, jugement, raisonnement : sept en tout, pas une de plus.

La logique me creuse singulièrement, viande inane et sans suc, casuistique à ergoter : les syllogismes avec leur terme grand, petit ou moyen, la question, la conséquence, la majeure,

la mineure, les prémisses. Les raisonnements en baroco, en baralipton, les épichérèmes, les sorites, la forme et la figure du syllogisme, autant de filandres coriaces.

La morale, à la bonne heure! Mais pourquoi cette théodicée ou théologie rationnelle qui se targue d'enseigner l'existence de Dieu par trois séries de preuves : physiques, métaphysiques et morales, d'en déterminer les attributs métaphysiques et moraux, et affirme si délibérément l'immortalité de l'âme? Que tout cela sent sa poussière scolastique! Que cet enseignement reste imprégné encore de l'âme religieuse!... Bah! on ne nous demande pas de croire, on nous invite à réciter ces textes comme une leçon de perroquet. Et, après tout, savoir tant de choses, même inutiles, n'est-ce pas un motif de fierté?

Cette fierté, je la porte dans les autres classes, ne m'intéressant qu'aux questions littéraires, marquant pour tout ce qui est scientifique le plus absurde dédain. Comment ne puis-je comprendre, moi qui voudrais m'affranchir l'esprit.

moi qui étouffe dans la routine des vieilles méthodes, que la libération serait là, dans l'étude, la connaissance des lois naturelles, physiques, chimiques, et que je n'en vaudrais pas moins, sinon beaucoup plus, si je savais résoudre une équation ou un problème d'algèbre? Mais non, un sot orgueil m'emmure.

Avec quelques camarades qui comme moi préparent la seconde partie du baccalauréat es lettres, nous posons pour les forts en composition française, nous avons l'air de mandarins pénétrés de la sublimité de nos cervelles. La géographie même, — c'est pourtant intéressant, de connaître le globe qu'on habite, — l'histoire, — le roman des sociétés, si palpitant qu'il en anime la cendre des morts, — je les dédaigne sottement. Il n'y a pour moi d'intéressant que « la littérature ». Est-ce à dire que j'aime les classiques? Non, la tragédie me fait horreur, et le gros rire de Molière ne me touche point. Alors, quoi?... Alors j'aime les romans, et mes rêves...

Cela ne peut durer ainsi. Si je ne prépare pas les examens qui conduisent ou à Saint-Cyr ou à Polytechnique, examens bourrés de sciences, de cosinus et d'X, qu'est-ce que je fais au Prytanée? L'inspecteur des études se le demande, et me le demande?...

Ce que je fais?... S'imagine-t-il donc que je sois là pour mon plaisir? Il a grommelé, et depuis des mois, pendant des semaines encore il proteste, et finit par déclarer que je spolie l'Etat. Cette éducation, dont je n'apprécie pas assez la beauté, a ici pour but, pour but unique de faire des soldats. En serai-je un, oui ou non?

Ab! pardon! Je ne savais pas... Je croyais que la mort de mon père assurait à ses fils une bourse d'école sans condition. A mon frère, élevé à Henri IV, on ne cherche pas chicane. Il faut que je sois officier, que je passe par le rang ou par Saint-Cyr?... Eh bien non, grand merci! Je ne sais pas ce que je serai, mais sûrement je ne me ferai pas militaire. Ce n'est pas dans

cette maison que j'ai appris le goût du métier, l'amour de la discipline, le respect de la caserne. Par file à droite! Non, non, j'en ai assez, d'entendre les baguettes de tambour me battre sur le cœur : Ran plan plan! assez, de ce sol rebattu que je foule, de cet air raréfié que je respire, assez de ma livrée bleue et rouge, assez de cette parodie brutale de l'armée.

Alors il ne me reste plus qu'à m'en aller.

M'en aller? Comme cela?... Oui, le plus tôt sera le mieux; on m'y engage, on me sourit, on me fait valoir que dans d'autres établissements... Je suis vexé, confus, charmé.

Quoi, la grande porte va s'ouvrir pour moi? Quoi, je dirai adieu à la cour d'honneur et à son gazon ovale? Je ne verrai plus les murs bas de la Douve caca d'oie, la tristesse mortuaire des pupitres alignés, les lavabos chiches, la chapelle froide. Je ne marcherai plus dans le rang, une! deux! Je ne vivrai plus de cette vie en commun où l'on n'a rien à soi, où l'on partage avec tous le pain, les pensums, les latrines.

Je ne serai plus une part de tous, un zéro du nombre, je serai enfin moi... Moi!

Dire que presque sept ans de ma vie se sont écoulés là, depuis le jour où je dépouillai à la lingerie mon petit costume noir; et que me voilà bientôt un homme, ou presque. Sept ans; tant de mois, de semaines, de jours interminables, d'heures d'affreux abandon, de solitude désespérée; sept ans voués à cette instruction incomplète, à cette éducation qui m'a pris à faux sens, et qui m'a inspiré de plus en plus l'horreur de l'action et le goût maladif du rêve : sept ans déjà!

Je suis comme celui qui s'éveille d'un tenace sommeil et ne sait s'il rêve encore ou s'il est éveillé. Est-ce bien possible? Est-il vrai? Je vais quitter mes bons et mes mauvais camarades, mes rares amis? Je ne me promènerai plus sur les routes plates du jeudi et du dimanche, le long des haies, et je ne me redresserai plus sur les pavés de la ville, au défilé par quatre, le képi sm* l'oreille. Fini d'entendre chanter à

bouche close : «Meunier, meunier, tu es... o...u! » ou la scie du Jambon de Mayence. Je ne passerai plus à la visite du docteur, je ne mangerai plus l'omelette du vendredi, je ne connaîtrai plus l'assoupissement de l'interminable étude du soir.

Mais qu'est-ce qui m'attend au dehors?

Voilà qui mo trouble et m'inquiète. Aura-t-on le courage de me remettre dans un lycée? Ce serait cruel. Si pénible qu'ait été le Bahut, du moins a-t-il pour lui la précision du connu : que de mystère angoissant dans l'inconnu!...

La vie m'appelle, oui, mais est-ce la liberté, derrière les grands murs qui me gardent encore prisonnier? Et cette liberté même, qu'en feraije? Je n'y suis pas préparé. La vie... mot profond et obscur pour moi qui ne connais rien d'elle, qui ne sais ce que je peux en attendre et ce que j'ai le droit de lui demander. Je me sens aussi faible, aussi désemparé, aussi perdu d'avance que lorsque, sept ans auparavant, je dus quitter la terre d'or, le paradis de feu de Moustapha.

J'ai conscience seulement qu'une seconde étape de mon existence est remplie, un douloureux stade révolu. Quel contraste entre le mirage de mon enfance ravie et cette adolescence hâve et forcée, mangée de spleen comme d'une mauvaise herbe! Et comme elle est loin, la grève d'Algérie lumineuse, flamboiement pâli, crépusculaire souvenir! Est-ce bien moi qui me suis promené, libre Robinson de l'arbre aux nèfles juteuses, fier capitaine de V Astrolabe, dans ce jardin des merveilles? Et est-ce le même moi, qui grandi, maigri, pâli, vais sortir de cette prison tel qu'un esclave que le grand jour aveugle?

Oui, c'est bien moi : tout est arrêté, convenu. Je prends congé de M. l'inspecteur qui me restitue généreusement cinq ou six lorgnons confisqués; je dis adieu au nouveau commandant en second, un brave colonel, amputé à la dernière guerre, et dont nous aimons tous la « dégaine » martiale. J'ai rendu ma pile de livres au bibliothécaire. Je serre la main de mes amis.

Je donne un dernier regard à ce décor rigide que je quitte sans regret, avec émotion pourtant. Me voilà dans la cour d'honneur, je franchis la porte-consigne : je suis hors du Prytanée! Adieu, ville morne, rivière des bains d'été, promenade aux arbres taillés, gare froide, quais où la servitude de nos pas s'immobilisa pour l'attente du départ joyeux ou du funèbre retour. Je suis mon maître, me voici libre : ma poitrine se gonfle; c'est pour de bon que je murmure une dernière fois :

'""— Pékin de Bahut!

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