NUIT D'ESPAGNE
labasas mit aussitôt son dessein à exécution et se glissa dans la demeure de la belle durant que le mari continuait, en tremblant, ses recherches. Quand Mercedes qui travaillait à la clarté d'une lampe, brodant je ne sais plus quel petit objet pour la fête d'un de ses galants, aperçut un homme sans culotte qui lui venait dire un madrigal, elle ne put retenir un cri de surprise et d'effroi. Mais M. l'alcade lui expliqua qu'un pantalon n'était pas du tout nécessaire pour ce qu'il venait faire. Au contraire, plutôt ! Et, enhardi par un sourire de madame Purgon, il allait accompagner sa mimique déjà passionnée, quand on entendit rentrer le mari.
— Cachez-moi ! madame ! Cachez-moi ! s'écria Gil Calabasas, dont le «^ang n'avait jamais roulé les belliqueuses fièvres du Cid Campeador.
Mercedes était très troublée. Elle le fit entrer sous une draperie qui couvrait une porte condamnée. Et, en même temps, M. Purgon entrait.
— Ma femme, dit-il avec résolution, je viens de commettre un crime abominable. J'ai très probablement tué un godelureau qui vous chantait une sérénade. Que sa mort retombe sur vous! Mais, moi, je vais être poursuivi, sans doute, et la maréchaussée est déjà peut-être lâchée contre moi. Me sauver, impossible 1 On trouverait facilement ma trace et mon maudit accent parisien me trahirait. Cachezmoi, madame Purgon, je vous en prie, cachez-moi, dans votre chambre avant que la justice arrive pour m'appréhender au corps. La décence et le respect dus à une femme les empêcheront de tout bouleverser dans le sanctuaire de la pudeur et de la
NUIT d'eSPAGNE JO
beauté... Vite ! vite ! cachez-moi, madame... Tenez, cette draperie...
— Malheureux I N'allez pas par là, lit Mercedes en l'arrêtant avec terreur. C'est plein dérobes.
— Mais où, alors?
— Tenez, sous cette table dont je ferai retomber le tapis jusqu'aux pieds.
Et M. Purgon, se mit, en effet, à quatre pattes sous la table. Il était temps. Des gens passèrent dans la rue dont les pas firent croire à M. Purgon que la garde était déjà sur ses talons.
— Sortez ! maintenant ! Sortez, ma chère ! Et éteignez bien toutes les lumières ici. Allez au-devant d'eux et faites-leur les honneurs de la maison avec tant de grâce qu'ils n'aient aucun soupçon !
Madame Purgon obéit et sortit, en emportant la lumière, très inquiète au fond de laisser les deux hommes en présence.
— Dieu merci ! ils ne pourront se voir, pensat-elle pour se rassurer un peu.
C'est ici que se place une scène vraiment fantastique et que le célèbre Père Sanlevan de Meffès a décrite avec autant d'énergie que de mesure dans son bel idiome latin. Au bout d'un quart d'heure? M. Purgon se trouva courbaturé et meurtri jusqu'à l'ankylose par la posture forcée où il se tenait sous la table. N'entendant plus aucun bruit dehors, il s'enhardit et se dit qu'il pouvait bien se reposer un instant de cette fatigante attitude. Il sortit donc la tête, comme font les tortues de leur écaille, puis le corps aussi et s'étendit les membres voluptueusement en les faisant craquer.
20 NUIT d'espagne
A ce moment, l'alcade Gil Calabasas, entendant ce bruit de noisettes qu'on écrase, fut pris de peurJ et, soulevant la portière, se présenta le derrière en avant, puisqu'il s'était caché en faisant face à h porte. Vous vous rappelez qu'il était demeuré sans pantalon. Or, jugez de l'effet! Son postérieur rendu lumineux dans l'obscurité par le phosphore dont il avait été noyé, apparaissait comme une lune toute enveloppée de vapeur bleuâtre, une lune énorme et menaçante avec un méchant petit œil qui riait au milieu.
— Un spectre!... Le commandeur!... 0 Molière! Ces mots s'étouffèrent dans la bouche de M. Pur-
gon qui sentit tout son sang lui monter à la gorge si violemment qu'il tomba à la renverse. Je le crois bien. Il était mort ! Une congestion causée par la peur l'avait emporté.
L'alcade Gil Calabasas, qui avait un briquet dans sa veste brodée d'or, fit du feu et alluma un candélabre, pour examiner un peu ce qui se passait. A la vue du cadavre de M. Purgon, il sauta en arrière.
— Sangdu Christ! fit-il, onvam'accuser de l'avoir assassiné ! Décampons vite I Je serais forcé dem'arrêter moi-même.
Puis une réflexion lui vint, car il était toujours sur son appétit amoureux : *
— Fuyons avec sa femme! pensa-t-il.
Mais Mercedes était déjà loin. Elle était allée rejoindre le bel Alvar qui l'avait prise en croupe de sa mule et l'emmenait à Grenade au grand trot. Ce que cestque la fragilité des jfemmes tout de même Pauvre M. Purgon I
DROLERIES.
Calino étant à la campagne avec son maître, est chargé de tuer une belle anguille que l'on vient de pécher.
S isissant son couteau, Calino coupe l'anguille en deux. . Etonnement du pauvre garçon en voyant les deux tronçons sauter et se tordre.
— Pour sûr qu'elle est morte, murmura- t-il, puisque je l'ai coupée en deux, seulement elle ne s'en est pas encora aperçue.
Plainte d'une cocotte à une de ses amies qui vient à passer au coin de la rue où elle fait les cent pas:
— Etonnant, ca, ma chère, voilà trois heures que je suis debout et je ne suis pas encore levée.
Le comble du faste pour un propriétaire: Posséder un pâté de maisons et le faire truffer.
Le petit X., un boudiné de la plus belle race, doit à son tailleur une assez jolie somme qu'il ne se presse point de payer. .
Le créancier lui envoie tous les mois une carte postale pour Tui rapp'^ler sa dette. j
L'autre jour, X. arrive furieux chez l'industriel.
— Je vous dois une petite somme, lui dit-il, vous m'envoyez toujours des cartes postales pour me la réclamer, ça me fait du tort aux yeux de mon concierge.
— Mais vous deviez me payer l'année dernière, gémit le taillenr.
— Très bien, mais comme je ne vous paierai pas encore cette année, ne m'envoyez plus de cartes postales, voici douze timbres poste pour des lettres.
Le tailleur prit les timbres et s'écria triomphant: *
— Enfin, j'ai toujours touché un acompte.
— Et vous êtes sûr, Bourgelat, que c'est dans le derrière des lapins que votre éminent professeur Lerablé-Dupétard, élève lui-même du fameux Lenflé-Dufessier, enfonçait ses thermomètres?
— Certainement, monsieur Laripète, et c'est toujours ainsi que nous procéc^cns postérieurement quand nous voulons étudier les variations de tem-
pérature que subit l'organisme de cet animal, durant les mistoufles anatomiques et farces chirurgicales ou toxiques que nous lui prodiguons, dans les laboratoires, pour lui apprendre à être plus amoureux que nous.
— Et si le thermomètre vient à se briser?
— Le lapin subit une torture nouvelle et imprévue ; il crève d'une hémorragie interne et nous passons à un autre.
— Ne pourrait-on envelopper le thermomètre d'un tissu très flexible et très léger, assez solide pour maintenir les éclats du verre en cas de bris de l'instrument et protéger ainsi les entrailles du patient ?
— C'est ce que la Société protectrice des animaux réclame depuis dix ans à grand renfort de mémoires. Elle propose une sorte de gaine en mailles de soie très serrées et recouvertes de caoutchouc. Mais fautil se donner tant de peine pour de simples lapins. V
— Je prévois le cas, répondit solennellement Laripète, où l'on opérerait sur l'homme.
Le jeune vétérinaire le regarda, avec un point d'interrogation dans l'œil.
— Ecoutez, Bourgelat, s'écria le commandant, depuis qu'en donnant un lavement à mon cheval vous m'avez inspiré l'amour sacré de la science, vous savez si je me suis consacré tout entier à cette dernière et sublime maîtresse qui ne trompe pas. Vous avez bien voulu applaudir à mes travaux sur le microbe de l'Amour. Je dirige maintenant mes recherches d'un autre côté, et je suis très anxieux de savoir si la température du corps humain monte ou descend quand nous nous élevons nous-mêmes dans
l'espace. Je n'ai malheureusement pas de ballon à ma disposition, mais nous sommes ici dans un pays de montagnes, parmi ces nobles Pyrénées doni Louis XIV a vainement nié l'existence. Nous pourrions gravir ensemble le plus haut de ces pics, et en me plantant, où vous avez dit, un thermomètre préparé, comme je l'ai dit moi-même, à diverses stations marquant des altitudes progressives et graduées, découvrir une loi qui me ferait honneur dans l'histoire de la physique française.
— Il n'y aurait rien de plus simple, répondi Bourgelat.
— Je vais donc faire préparer incontinent un appareil inoffensif et nous ferons cette belle promenade ensemble, dès qu'il sera cuirassé de soie. La commandante, qui excelle aux plus fins ouvrages du crochet, sera notre collaboratrice.
— Certainement, mon ami, fit madame Laripète, mais à la condition que je serai aussi du voyage. Car vous savez que j'adore les excursions en plein air.
Les deux hommes firent la grimace.
— Ce sera bien fatigant pour toi, fit affectueusement son mari.
— Tu me loueras un âne ou un mulet, mon cœur, répliqua l'excellente dame.
Il n'y avait plus à résister, Laripète eût beaucoup mieux aimé que sa femme demeurât à la maison pour la tranquillité de son expérience. Quant à Bourgelat, il trouvait décidément la commandante un peu caressante pour une femme da ns un état aussi avancé de maturité.
Mais il fallut se soumettre.
Le départ eut lieu par une matinée admirable. Chaque mont portait un blanc panache de nuées comme un paladin qui s'élance au combat. Les collines fuyaient avec un moutonnement de croupes sous un échevèlemènt de crinières^et le soleil levant mettait des cuirasses d'or aux flancs des pics pareils à des guerriers enfermés dans la rigidité de leur armure. Madame Laripète montait une bourrique dont le mélancolique balancement d'oreilles semblait dire : » Sapristi ! j'en ai rarement porté un aussi large et aussi lourd. » Laripète, lui, était affublé comme Tartarin lui-même, ayant àla ceinture une cartouchière pleine de thermomètres, un baromètre en bandoulière, et, dans un sac attaché à ses épaules, une provision de petits appareils de précision ; aéromètres, anémomètres, densimètres, foutimètres,etc., etc. Il semblait un cabinet de physique ambulant, et sa casquette niéme avait la forme d'un dôme comme ceux des amphithéâtres sorbonniens. Bourgelat, lui, que cette promenade embêtait beaucoup, avait simplement mis des guêtres de cuir contre les serpents et ne portait qu'une badine de coudrier comme les militaires en coupent dans les bois. On fît, avant de commencer les expériences, une halte sous un grand bouquet de troènes dont le feuillage, imprégné d'une odeur pénétrante et comme vivante, était plein du bourdonnement vague de magnifiques
mouches vertes. La commandante buvait à petite gorgées un. verre de cordial ; Laripète mettait 1 précieux thermomètre dans sa première gaine Bourgelat baillait à se dévisser la mâchoire. Tout à coup, en fermant la bouche, il poussa un cri. Une cuisson très vive lui avait passé dans la gorge et un frisson douloureux, un indescriptible chatouillement lui descendait dans l'œsophage.
Le malheureux avait avalé une cantharide !
A quelque chose malheur est bon. Sa mauvaise humeur se dissipa comme par enchantement. Il tourna vers la commandante des regards imprégnés d'une douceur infinie et d'une ineffable tendresse. Que se passait-il en lui ? Mais soudain elle s'était transfigurée, celle dont il avait fui sottement les bonnes volontés. Elle était redevenue belle comme autrefois, attirante comme aux jours des beaux cocuages d'antan, quand le képi de Laripète ne pouvait plus descendre jusqu'à son front. Qui dira le secret de ces métamorphoses? Mais il se sentait devenir amoureux fou de cette femme dont il avait, à fort peu près, dédaigné les faveurs. Elle était comme enveloppée d'une apothéose :
— Mon cher commandant, fit-il d'un air enjoué, voulez-vous que je prenne la bride de l'âne et que j'accompagne madame Laripète par le chemin le moins ardu, tandis que vous gravirez les cimes? Vous savez qu'on parvient aux trois relais que nous avons déterminés à l'avance par deux chemins différents. Vous prendrez l'un et nous l'autre, et nous nous rejoindrons à ces rendez-vous. Ainsi, le côté un peu délicat de votre expérience ne troublera aucune pu-
deur, et vous la pourrez mener à bien dans le mystère qui convient aux grandes recherches scientifiques.
— Bravo! Bourgelat, répondit Laripète, enchanté de se débarrasser de sa femme.
Et on se sépara pour se retrouver aux points convenus, Bourgelat caressant de la pointe de sa baguette de coudrier la croupe pelée de la bourrique et contemplant celle qui la surmontait avec des
extases dans les yeux.
Le spectacle était vraiment magnifique. La vallée se déroulait maintenant, là bien nette et dans un grand ensoleillement, ici noyée d'une ombre flottante par le passage d'un nuage, avec l'Ariège au fond, fil d'argent s'échevelant çà et là et se rompant aux brisures des rochers. L'air plus frais était tout plein d'arômes sauvages ; l'âme des menthes, des thyms et des verveines y passait avec le vol des papillons, volants vivants que se renvoyaient les marguerites ouvertes comme de blanches raquettes.
— Que vous êtes belle, Olympe! mumura Bourgelat qui avait des accents d'idylle dans la voix.
La commandante, sans répondre, se pencha doucement en arrière de façon que le jeune vétérinaire û'eut à faire qu'un très petit mouvement pour lui enlourer la taille ; de là à laisser glisser doucement sa
tôte sur l'épaule de Bourgelat, madame Laripète na prit même pas le temps de la réflexion. La bourrique que le coudrier laissait tranquille, ralentit son pas. Ils allèrent ainsi tout doucement et silencieux, j:oùlant cette douceur d'un demi-enlacement qui en appelle d'autres, recueillis dévotement dans ces préliminaires de tendresse, savourant des joies méditées et certainement prochaines. Et ils allèrent ainsi longtemps, délicieusement emparessés par le même rêve et pareils k des dormeurs qui ne sa ' veulent pas réveiller, parce que leur songe est trop doux. Comme il buvait ce parfuin de femme alangiiie et surexcité par les moiteurs d'un après-midi d'été! En se détournant à peine, la commandante faisait passer son souffle sur son visage et c'était comme une délicieuse fraîcheur qui lui venait du Paradis. Dieu vous protège, sages amants qui venez aimer dans les vivifiantes délices de la nature, parmi les êtres épris et les choses énamourées, dans l'haleine des fleurs et sous la chanson des oiseaux I C'est un baiser qui sonne sur leurs lèvres soudain mêlées. Sans même les voir, Laripète apparaît triomphant, son thermomètre à la main.
— Sur les cent-vingt premiers mètres, j'ai perdu un vingt- cinquième de degré! On était au premier relai
On s^était remis en chemin pour atteindre le second. Vous savez combien le temps est variable
^ans les sites pyrénéens et comme l'orage y trouble isément et rapidement les sérénités du ciel. Un rai troupeau de nuées ^d'abord moutonnantes et ilanches était venu brouter, du bout de sa langue .e vapeurs, le flanc de la montagne, puis s'y était omme accroché, s'emplissant d'ombres violettes et aenaçantes. Un souffle très dur, comme l'haleine e bêtes eu colère, s'en dégageait, et un mugissement sourd passait dans le vent. Tout présageait me averse traversée de tonnerre et d'éclairs. Mais, st-ce que les amoureux s'occupent de ces choses ? îourgelat et madame Laripète n'en trouvaient u'une douceur plus grande à se serrer l'un contre autre, savourant la terreur vague et délicieuse iii les rapprochait :
— Ah ! prenez pitié de moi, madame ! murmurait B jeune vétérinaire.
Alors, c'est elle dont la bouche cherchait la sienne t ils étaient vraiment les deux êtres les plus heueux qui fussent sous ce flrmament plein de gron- .ements et de trombes suspendues.
Ce ne fut que longtemps après que l'orage éclata nfin et qu'il leur fallut bien chercher un asile. Une ;rotte était là justement largement ouverte dans le oc, avec u,n seuil poudré de sable fin où les pieds intraient doucement. Ils s'y réfugièrent, sans se [uitter un instant. La commandante sauta de son .ne dans les bras de Bourgelat, qui ne se rouvrirent ilus. Il la porta sur une façon de banc naturel xeusé dans le granit... Turlututu, je ne me charge ►as de vous conter le reste.
,— Sur les cent vingt seconds mètres, je n'en ai
perdu que vingt-deux ! s'écria Laripète en arrivanl mouillé comme un chat. Car on était au seconc relai.
Mais, cette fois-là, il vit et il se passa un phénomène extraordinaire. Une contraction de colère se fi dans tout son corps; un spasme d'aspiration bouleversa tout son être ; en môme temps qu'il avalait h cigare qu'il avait aux lèvres, il avalait aussi, d( l'autre côté, le thermomètre qu'il avait remis ei place dans son poste d'observation pour l'expérienci du troisième relai. Imaginez un malade qui reni fierait une canule par la narine où on a coutume d( les planter. Ouf ! le thermomètre avait diparu tou entier. L'émotion peut produire de ces choses-là
Effet vraiment curieux de cette ingurgitation involontaire et postérieure! Tout à coup le visage de Laripète se rasséréna et un bon sourire lui vint aux lèvres, un sourire de pochard bienveillant. Parbleu ! Dans l'effort qu'il avait fait spontanément pour l'expulser le thermomètre s'était brisé, sans le blesser, d'ailleurs, grâce à son fourreau de soie ; mais l'alcool qu'il contenait avait traversé les mailles et, s'é tant répandu dans l'organismo de Laripète, lui remontait au cerveau par de mystérieux chemins. Il était gris, énormément gris, très gaiement gris Pendant ce temps Bourgelat, toujours travaillé pai la mouche qu'il avait avalée était amoureux, énor
mément amoureux, très gaiement amoureux ; et la bourrique, qui avait mangé beaucoup d'anis sauvage en chemin, roussinait,roussinait énormément, roussinait très gaiement et faisait une musique du diable. Quan^ à, la commandante, elle jubilait, jubilait énormément, jubilait très gaiement de voir que les choses avaient pris un si bon tour. Ils redescendirent la montagne, après l'orage, en chantant tous quatre. Caria bourrique, lasse de roussiner, s'était décidée à braire et jamais tout le monde ne fut aussi content que ce jour-là.
PETITES JOYEUSETES
Dans un boudoir de Breda-Street, au moment de fermer une porle, le baron de Vieille-Croûle aperçoit une canne qui ne lui appartient pas...
— A qui appartient ceci, mademoiselle? s'écrie-t-il furieux...
Titine se pelotonnant au cou du baron :
— A toi, mon gros chat... c'est un cadeau que j'allais le faire I...
— Je ne sais pas, dit Monsieur Calino, pourquoi on trouve ma femme si spirituelle...
— Cependant, mon ami!...
— Il n'y a pas de cependant qui tienne... elle n'a jamais pu rester deux heures avec moi sans s'endormir 1...
D'après les gens bien informés, en fondant une colonie, le premier soin des Espagnols est de dresser une potence, celui des Portugais une église, celui des Anglais d'ouvrir une taverne, et celui des Français une salle de bal.
Il était question du parapluie.
Chacun disait un mol sur l'utilité ou les désagréments de ce meuble.
— Moi, dit quelq,u'un, ce que je lui trouve de plus désagréable, c'est la facilité avec laquelle il se transforme.
— Eh' oui, ainsi prenez un parapluie de soie tout neuf, mettez-le dans un coin, l'instant d'après, vous trouverez en place il!) vieux parapluie de coton.
MADAME THOMAS
— Quand j'étais clerc d'huissier...
J'interrompis net, pour le regarder, celui qui
venait de dire ces mots et qu'on me venait de présenter, à l'instant même, comme un poète charmant dont les rimes amoureuses étaient une divine musique.
— Vous voulez rire ? lui demandai-je.
Mais il me répondit le plus naturellement du monde. *
MADAME THOMAS
— Mes parents n'avaient nullement consulté ma vocation et m'avaient tout simplement fourré dans une étude. J'y faisais de mauvaise besogne processive et mes premiers vers. Mais je dus céder bientôt à une impossibilité de nature. Malgré moi, je m'apitoyais en faveur de tous ceux que poursuivait mon patron et j'en étais venu à les aider à se tirer d'affaire en volant ma propre famille pour venir à leur secours. Quand celle-ci s'en aperçut, elle renonça d'elle-même au brillant avenir de protêts qu'elle avait rêvé pour moi. Elle me laissa tomber avec mépris dans la littérature, comme un mauvais fruit détaché de l'arbre et qu'on ne prend même pas la peine de ramasser. *
— Et vous avez conservé un mauvais souvenir de ces années de jeunesse?
— Moi, pas du tout. Elles ne me rappellent aujourd'hui que des heures exquises d'école buissonnière, de longues flâneries le long des aubépines en fleurs. Mon maître officiait dans une petite ville, et c'était surtout des paysans que j'avais à tourmenter et qu'il fallait aller chercher au loin, dans les campagnes ensoleillées. Maintenant que je lej connais davantage, je me repens bien des pitiés que j'avais d'eux. Car le paysan français sorti des livres immortels de George Sand est une sale bête, égoïste, avare et ne songeant qu'à son bien, sani idéal et sordide et capable de tout pour quelque argent. Non! non ! je ne trouvais pas cette vie insupportable. Je ne lui pouvais reprocher que d'êtn coûteuse à mes parents pour la raison que j'ai dit« plus haut. Il est un âge où tout est sourire, mêm<
MADAME THOMAS
des plus sombres choses. Rappelez-vous la jolie petite pièce de Coppée sur l'orpheline du Porteclef, celle qui se termine ainsi :
Et, pareille à la mandragore Qui fleurit au pied du gibet, Elle était plus charmante encore Le jour qu'une tête tombait.
L'avouerai-je même? Un de mes charmants souvenirs d'amour, un des plus puissants du moins, m'est resté de ce temps maudit. Car j'avais tout près de vingt ans quand je renonçai à la carrière. J^étais élevé à la dignité de premier clerc dans une étude où nous étions deux, et avec une confiance bien aveugle, mon patron m'investissait, à l'occasion, du plus formidable pouvoir. L'aventure à laquelle je fais allusion et que je vais vous dire en fait foi.
— Il y avait bien trois lieues pleines de ma résidence officielle au village où demeurait un nommé Thomas, qui était bien un des débiteurs les plus endiablés de tout le pays. Ce que cet homme avait l'amour de ne pas payer ce qu'il devait! Il possédait, en outre, celui d'une femme fort belle et qu'il avait récemment épousée. Les charmes de madame Thomas étaient célèbres à plusieurs milles à la ronde. Llle était venue souvent à l'étude demander pu
MADAME THOMAS
temps pour son mari. Je la vois encore apparaissant, comme un rayon de belle lumière, dans la poussière crasseuse des dossiers, éclairant la pièce sombre du rayonnement de ses beaux yeux clairs et innocents, limpides comme l'eau du ciel. Elle prenait avec une voix infiniment douce la défense du mauvais payeur et ce m'était une musique de l'entendre, un langage mélodieux dont je n'entendais même pas les mois. Et tous mes désirs d'adolescent s'exallaient autour des grâces aimables de sa personne, l'embrassant de la tête aux pieds, ou mieux des pieds à la tête, comme ces lierres obstinés qui pressent l'écorce des arbres. Mon rêve de volupté folle l'enveloppait, se moulait, pour ainsi parler, aux adorables reliefs de son corsage et de ses jupes étroitement collées à ses formes rebondies. L'idée méprenait, comme une fièvre, (ie posséder, ne fût-ce qu'un instant, tant de trésors inappréciés peut-être de leur légitime propriétaire. Mais madame Thomas n'entendait pas de cette oreille adultère. Elle passait pour inexorablement fidèle à son prodigue époux. Chacune de ses visites n'en était pas moins une sorte de révolution dans tout mon être. Je demeurais anéanti quand elle partait et il m'arrivait de me mettre à quatre pattes sournoisement, comme pour ramasser une plume, mais en réalité pour baiser les pierres où son joli pied s'était posé. J'ai longtemps gardé une feuille de bruyère que j'ai vu tomber de ses cheveux. Vous voyez, mon cher, qu'il y a de poétiques amours, même dans le métier d'huissier.
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Un jour, le patron me dit :
— Il faut en finir avec Thomas. Son principal créancier, M. Ménichon, ne veut plus entendre parler d'accommodements nouveaux. Il se fiche absolument de notre papier timbré. Une bonne saisie suivie de vente le fera peut-être réfléchir davantage. Vous rirez saisir demain de bonne heure, mon garçon. Je n'ai pas le temps de le faire moi-même. Mais je vous charge de ce soin. C'est absolument contraire à la loi et aux devoirs de ma charge. Mais tous mes confrères en font autant, et d'ailleurs ces rustres ne connaissent rien de leurs droits les plus précieux, parmi lesquels il faut comprendre celui d'être instrumentés par les officiers ministériels en personne.
Ce discours me rendit perplexe et rêveur à rinfini.
J'allais donc me trouver dans sa maison, à elle, au milieu des objets dont sa présence faisait, pour moi, comme les vases sacrés d'un temple, parmi tous ces menus biens dont j'aurais voulu faire des reliques et qu'il me faudrait lui arracher. Mon sang s'échappait de mon cœur comme par plusieurs courants divers, ici brûlant des plus pures tendresses comme un flot que l'orage tourmente. Ce qui dominait en moi, c'était l'impression attendrie de cette demeure où tout parlait d'elle, disait sa vie fami-
MADAME THOMAS
lière, était comme imprégné de son vivant parfum. Qui n'a senti l'émotion profonde de se trouver, pour la première fois, dans la chambre longtemps rêvée de celle qu'on n'avait jamais rencontrée que sur les chemins ou dans les hôlelleries !
Ah ! si j'avais pu encore chiper quelque somme rondelette à mon vieil oncle Jérôme pour aller faire le généreux et me faire aimer peut-être I Mais on se méfiait déjà de moi. Pouvais-je bien cependant contribuer à la disgrâce d'une si adorable créature? Car elle allait être atteinte du même coup que son imprudent mari.
Je me couchai très bouleversé et ayant grande envie de prier mon maître de se faire tout simplement représenter par son second clerc, ce qui ne lui coûterait pas davantage une fois sur la route des abus et de l'illégalité.
Mais le désir de revoir madame Thomas l'emporta et je fis même appel à ma conscience qui ne me permettait pas de me dérober à un pénible devoir.
Une adorable matinée de juillet. Le ciel, d'une transparence cristalline et azurée, était comme un immense verre où se choquaient imperceptiblement, avec un bruit clair et délicieux, les chants d'oiseaux et les frémissements d'ailes. Aux bords.
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l'aurore mettait un reflet rose, comme les dernières gouttes d'un vin pâle, plus assez pour mouiller les lèvres, assez pour respirer un parfum. Les sillons embués traçaient des lignes parallèles et flottantes de vapeurs dont les verdures des champs étaient au loin rayées et les genêts en fleurs semblaient des constellations tombées, un microcosme d'étoiles dispersé par un caprice des vents.
Une sorte de griserie indéfinissable montait de tout cela. Je dois à la vérité de dire que je la compliquai en buvant quelques verres de bon rhum à l'auberge sise à mi-chemin, pour me donner du courage.
Est-ce que ce gredin de Thomas avait eu vent de la chose?
Toujours est-il que, lorsque le cœur tressautant dans la poitrine, je frappai à sa porte, c'est une voix de femme qui me répondit, et quelle voix!... La sienne. Les âmes des élus ne s'épanouissent pas davantage aux premiers accords séraphiques qui leur révèlent l'entrée du Paradis.
Elle vint m'ouvrir dans un déshabillé qui n'était point fait pour rasséréner mes sens exaspérés par les caresses perfides du matin et les rêves de la route.
Une chemise de toile un peu grossière, mais dont les plis sculpturaux se modelaient étroitement aux lignes de la gorge et s'y tendaient merveilleuse* ment soulevés; et sa belle chevelure blonde dénouée sur ses épaules presque nues ; et sous son jupon de laine rouge trop court, la rondeur exquise de ses mollets et la flexibilité harmonieuse de ses
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chevilles. Les manches courtes aussi laissaient voir les bras.
Je faillis tomber à la renverse de bonheur, mais aussi de crainte, quand je vis qu'elle m'avait reconnu :
— Mon mari est à la ville, me dit-elle, et probablement est-il en train de donner quelque acompte pour arrêter les frais.
Mais mes ordres étaient formels. Et puis... et puis une abominable pensée me venait de l'excès môme de mon désir et de Texaspération do ma tendresse. J'étais décidé à tout tenter pour tout obtenir. Les petits verres de rhum avaient versé quelque férocité dans mon âme. L'occasion était unique, peutêtre, et il me parut de bonne politique (j'en rougis aujourd'hui comme de la plus coupable action de ma vie) de me montrer impitoyable.
Alors, elle se mit à pleurer et, sur tous les meubles qui allaient lui être ravis, elle jeta des regards de désespoir dont un tigre eût été attendri, des regards mouillés et suppliants, comme pour dire à ces bois, à ces cuivres, à toutes ces choses insensibles : Ne me quittez pas! Ne soyez pas inexorables comme lui.
Oh I la paysanne ! la paysanne ! son amour de tout ce qui est sien. Celle-là avait beau être vertueuse, elle comprit bien vite qu'il y avait, pour elle, un moyen de sauver tout cela. Et quand je m'approchai d'elle, les lèvres tendues vers sa nuque, pour qu'aucun doute ne lui fût possible, elle ne se recula pas comme je le craignais — et, quand ma bouche toucha son cou, elle ne me gifla pas, comme
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je l'espérais. Je sentais, en elle, une sourde colère mais dominée cependant par un espoir farouche de garder ses frusques, ses meubles, tout ce qui lui était plus à cœur au fond même que sa vertu.
Elle me laissa lui tourner doucement le visage vers le mien pour le double baiser qui s'échange et si ses lèvres se fermèrent elles ne fuirent pas les miennes. Je la poussai insensiblement vers le lit que nous ouvrait le large sourire de ses draps encore blancs. Son échine souple et délicieusement tiède ployait dans l'étreinte de mes bras enlacés au bas de sa taille, comme assis sur la rondeur voluptueuse et jumelle de ses hanches. Ah ! monsieur, je ne mesouvien-plusl Je ne veux plus me souvenir I
— Misérable ! gredini scélérat I
J'avais laissé la porte entrebâillée et, sans bruit, M. Thomas était entré, qui, un gourdin formidable à la main, m'apostrophait dans cet héroïque langage.
Je me retournai. Il avait l'air épouvantablement furieux.
Mais sa femme semblait plus en colère encore et, s'adressant à lui, avec des injures à pleine bouche :
— Lâche 1 malheureux I ruffian ! si tu payais tes dettes toi-même...
Elle n'eut pas le temps d'en dire davantage. Un geste plein de dignité de Thomas lui imposa si-
MADAME THOMAS
lence. Le rustre avait compris, comme éclairé par un trait de lumière. Peut-être aussi m'avait-il reconnu pour être venu souvent demander grâce à l'étude.
Laissant choir son bâton, retirant son chapeau, après avoir fait quelques pas eu arrière, d'un ton confus et avec une humilité parfaite :
— Monsieur l'huissier, fit-il, croyez bien que si j'avais su...
Et il sortit à reculons, en m'envoyant de bons sourires, et la porte repoussée, je l'entendis qui sifflotait comme un homme heureux qui a fait une bonne journée.
ÉCHOS DE LA SEMAINE
Sur le boulevard, un dimanche, un cocher refuse de prendre un monsieur sous un prétexte quelconque.
Le monsieur furieux saute à la gorge du cocher en lui criant :
— La course ou la vie !
On parlait dernièrement d'un directeur de théâtre qui s'est fait une spécialité de pièces à belle-mère.
— C'est un malin, disait-on, il a tout ce qu'il faut pour faire réussir un théâtre de gendres.
Deux apothicaires, grands amateurs de dominos et très experts dans leur art, se rencontrent un jour au chevet d'un malade par suite d'un malentendu.
Ils arrivent tous deux brandissant l'instrument de leur profession.
Tout d'abord, ils paraissent fort étonnés, font une légère grimace.
Mais bientôt, ils en arrivent à se faire des politesses :
— Ah I dit l'un avec un sourire engageant , cher confrère, à vous la pose.
— Un comble pour un coiffeur de dames. Friser l'inconvenance.
Un vieux professeur, qui a été malheureux en ménage, donne une leçon de grammaire française à ses élèves.
Il leur explique le maniement raisonné des substantifs masculins et féminins.
— Les substantifs, leur dit-il, ne s'accordent jamais entre eux ; exemple : homme et femme, ajoute le bon professeur en poussant un soupir
L'histoire que je vous vais dire, et qui vaut surtout par sa portée morale et philosophique, est moins pour mes lecteurs ordinaires que pour les mélancoliques qui aiment les récits sérieux, congrus, instructifs, documentaires, raisonnables et même un peu bourgeois. Il convient d'y chercher, non pas une fantaisie plaisante, mais la profondeur de la pensée. J'ai assez écrit pour les gens futiles qui ne souhaitent que rire. Au tour de ceux qui entendent méditer! Faites-moi bon accueil, gens graves, esprits sévères, personnes embêtantes mais dont je veux aussi mériter l'estime et les suffrages devant la postérité.
Le savant docteur Cornélius Van de Mounisch n'était pas un de ces savants inutiles qui n'apportent, par leurs travaux, aucun bien-être nouveau à l'humanité. Ses recherches avait une ambition pratique, et ses plus nobles découvertes ne tendaient à rien moins qu'à la régénération de la peinture dans son glorieux pays. Il avait, en effet, la prétention d'avoir inventé des couleurs absolument inaltérables, comme les maîtres anciens les composaient et les broyaient eux-mêmes, suivant des secrets aujourd'hui perdus. Au moment où commence l'aventure que je vous recommande, il était précisément dans son laboratoire, en train de mettre îa dernière main à une terrine de vert, mais d'un vert autrement subtil, pénétrant, indélébile et inattaquable par le temps que le Véronèse. Car séchant avec une rapidité terrible, il était impossible de le faire disparaître ensuite, tant il imprégnait le système moléculaire lui-même des surfaces sur lesquelles on rétendait. Ce vert était la vraie gloire du savant docteur Cornélius Van de Mounisch ; il en voulait teindre le laurier dont son front serait ceint dans l'immortalité. Quel mémoire il allait sommettre aux académies ! Il en méditait les premières lignes, tout en continuant à tripoter avec une baguette sa nuance favorite, quand un bruit qui lui sembla venir de la chambre de sa femme détourna, malgré lui, son attention. Les deux pièces étaient voisines, en effet, le docteur ayant l'habitude de sauter quelquefois du lit au milieu de la nuit, pour courir à ses cornues, quand l'inspiration lui venait, quand le ecce, ecce Deus ! lui poussait sa fanfare au cerveau.
Le savant prêta l'oreille : un second bruit pareil au premier retentit: — Le diable soit de moi si ce ne sont des baisers ! lit-il en devenant très pâle. Sa femme le croyait sorti. Que se passait-il donc? Van de Mounisch n'était pas de ces impétueux qui se ruent aux tueries. Il s'arma tout d'abord d'une canne énorme et essentiellement défensive, et se dirigea vers la porte en faisant de tous petits pas qui ne faisaient aucun bruit sur le plancher.
— Misérable 1
La belle madame Van de Mounisch se tordait les bras, à demi-nue sur son lit, tandis que cette exclamation sonnait à briser les vitres, Durant ce temps inappréciable aux instruments les plus délicats, un jeune homme, encore moins vêtu qu'elle, se sauvait par l'autre porte de la chambre, poursuivi par le gourdin vengeur du savant. Il traversait le laboratoire, s'asseyait, en courant, dans la fameuse terrine de vert, se relevait à temps et sautait par la fenêtre, avant que son ennemi ait pu rien voir autre chose que son derrière, ce qui ne constitue pas le plus distinctif les signalements. Désespérant de le rejoindre, le docteur rentra dans la chambre de madame Van de Mounisch et lui fit les plus véhéments reproches. Avait-elle réfléchi à l'énormité de son crime et pensé à l'homme qu'elle trompait.' Et, comme elle pleurait beaucoup en protestant de
son innocence, — ce qui était un comble entre nous, — son miséricordieux mari se radoucit et lui tint ce langage :
— Soit, madame, je ne vous ferai aucun mal à vous ; car ce serait en faire à moi-même qui vous aime ! Mais vous m' allez nommer le galant que j'ai surpris dans vos bras, et celui-là !... je le tuerai.
Madame Van de Mounisch, qui était une honnête femme, refusa net de nommer son complice.
— Bien, madame ! fit son époux. Mais je vous jure bien que je le retrouverai. Car il porte certainement aux fesses une tache verte qu'il n'en pourra jamais faire disparaître, et quand je devrais déculotter la ville tout entière...
Madame Van de Mounisch se mit à rire à cette pensée. Cette hilarité inconvenante rendit le docteur plus soucieux encore. C'est un difficile travail qu'il allait entreprendre là; plus malaisé encore, que la recherche des couleurs inaltérables. Car c'est toujours une chose délicate que de demander à un monsieur qu'on ne connaît d'avoir Tobligeance de vous montrer son arrière-visage, celui que les géographes appellent la Rose des Vents. Quant a employer la force, il n'y fallait pas songer. Alors, une vie vraiment épouvantable commença pour l'obstiné savant, une vie de ruses et d'expédients qui eussent fait honneur à un cannibale affamé de faux-filet humain. Il se cachait pour scruter tous les endroits où les hommes ont coutume de se dévêtir partiellement, regardant traîtreusement par de petites fentes et de petits trous. En été, il ne quitta pas un seul jour les bains froids. Un Hammam s'é-
tant installé danô la ville, il postula, en hiver, la situation infime cependant de masseur. Il lui arrivait également de s'offrir comme aide aux apothicaires qui, dans ce temps-là, en Hollande, pratiquaient encore eux- mêmes. Ce qu'il en vit de toutes les couleurs, de toutes les formes, d'ascétiques etde joufflus !...
Mire dans tes yeux mes yeux!...
eût-il pu chanter comme dans la vieille romance. Mais sur aucun, la fameuse tache verte. Te stigmate révélateur... Où donc le lâche avait-il fui? M. Van de Mounisch dépérissait à vue d'œil, mais sans renoncer à son dessein.
II eut une fausse joie. L'Allemagne ayant, dès ce temps-là, l'hahitude d'inquiéter ceux-ci ou ceux-là, des rumeurs d'invasion traversèrent le pays. On médita une levée en masse de tous les hommes valides.
— Quelle chance ! s*écria Van de Mounisch, qui était exempté comme myope, j'assisterai à tous les conseils de revision. Ils défileront là tous sous mes yeux! Impossible à celui qui porte la tache verte de m'échapper ! Je connaîtrai donc enfin le bourreau de mon honneur et je le pourrai châtier!
Il se fit, en effet, nommer, comme savant, de la
commission .supérieure chargée de visiter tous les citoyens en état de porter les armes.
Cette longue opération excita, parmi les membres de ladite commission, un patriotisme considérable .
— Nous avons là une splendide artillerie! fit tout haut le général Van de Vesse en inspectant par derrière le premier rang.
L'émotion causée par cette chaleureuse parole fut telle qu'on crut entendre un vague roulement de canon dans l'espace.
Van de Mounisch avait surmonté ses lunettes d'un binocle pour s'affiner encore la vue. Il mangeait des yeux cette batterie humaine. Mais rien ! toujours rien 1 la fatale tache verte n'apparaissait nulle part. Quand le recensement des troupes fut achevé, il ne put s'empêcher de penser que l'infâme était certainement un étranger ou un déserteur qui avait quitté sa patrie. Une série de méditations profondes l'amena à préjuger que c'était en France qu'avait dû naître ou se réfugier le misérable dont il avait juré la mort. Ah! nous avons cette réputation d'être particulièrement hospitaliers aux amoureux que traquent les maris. C'est la morale gaie de notre pays qui nous vaut cela et aussi son ciel plein de soleil. M. Van de Mounisch était un de ces héros que rien ne rebute. Il embr. ssa sa femme à qui il avait continué à pardonnei- et nous ie retrouverons tout à l'heure dans les environs de Paris, dans un de ces sites charmants de l'extrêmebanlieue où la Seine promène ses eaux et où madame Deshoulières rêvait d'amener ses moutons.
Lui, Van de Mounisch, qu'y venait-il chercher? ^ Toujours la tache verte I
Un coin de la rivière sous une saulaie presque mystérieuse, tout près cependant d'un village bruyant dont on entend les chansons et les rires. Deux soldats ont mis habit bas pour se baigner, et l'un d'eux est assis sur un banc, dans le costume traditionnel d'Adam, tandis que l'autre est étendu Bur l'herbe et taille des baguettes, comme fait tout bon mil itaire dans les bois. Quel hasard malheureux amène ici Van de Mounisch, toujours à sa méditation désespérée ? En entendant ses pas, le troupier qui était assis sur le banc et qui lui tournait le dos se lève. Jour de Dieu! Il avait une tache de vert magnifique à l'opposé de la face. Van de Mounisch n'hésite pas. Il a toujours à la main la fameuse canne dont l'extrémité est une petite balle de plomb. A l'improviste, traîtreusement, il l'abat sur la tête du malheureux qui tombe sans pousser un cri. Le premier coup l'avait assommé. Son camarade ne put que sauter sur le meurtrier, qui ne daigna faire aucune résistance.
— Il avait la tache verte au derrière, se contente-t-il de répondre au garde champêtre et aux voisins accourus de tous côtés et qui lui ont solidement lié les mains.
\ — Belle malice! fait le père Bistoquet, j'avais \repeint le banc ce matin.
Ce mot fut une révélation terrible pour Van de Mounisch. Evidemment il avait massacré un innocent. Sa défense devant le tribunal fut la plus piteuse du monde. Quand il soutint qu'il avait tué ce pauvre diable uniquement parce qu'il avait le postérieur couleur de feuillage, la cour pensa qu'il se moquait d'elle. On lui accorda des circonstances atténuantes, cependant, parce que le soldat, sa victime, était en état de contravention, défense étant faite aux militaires comme aux civils de se baigner sans caleçon dans un endroit fréquenté. C'est à ce détail que Van de Mounisch dut de conserver le droit de porter encore une casquette.
Un an déjà dans les cachots! Le pauvre Van de Mounisch n'est plus reconnaissable. Sa conduite est tellement édifiante qu'on lui accorde un compagnon de captivité, un ancien marin qui avait fait des siennes dans les cinq parties du monde. Ce n'est pas précisément une société bien agréable pour un savant. Mais la solitude absolue est quelque chose de si effroyable ! Van de Mounisch accueille à bras ouverts ce nouveau venu. — Tel Robinson prenant sur son cœur Vendredi. — On en arrive vite aux confidences. Mais le docteur garde son secret pour lui. Vantejol — ainsi s'appelait le marin, —
au contraire, est prodigue du récit des mauvais coups qu'il a faits. Ah ! le vantard, que ce chenapan ! Il a porté tous les noms et revêtu toutes les livrées.
— Mais comment a-t-on toujours fini par vous reconnaître ? lui demanda Van de Mounisch.
— C'est rudement rigolo! répliqua l'homme de mer. Mais, depuis un voyage que je fis autrefois en Hollande, je porte là, sous ma culotte, une plaque de vert que rien n'a pu enlever. Ça n'a pas l'air de vous faire rire ?
En effet, Van de Mounisch ne riait pas. Il avait les traits contractés par un rictus terrible. Une dernière bouffée de colère lui était montée au cerveau. Mais le malheur l'avait vaincu. Il serait bien avancé de tuer le dernier camarade que lui promettait la vie ! Son visage se rasséréna tout à coup et cette sagesse lui vint, subitement, qu'il en avait déjà beaucoup trop fait pour cette bagatelle du cocuage qui ne vaut pas qu'on la prenne au tragique. C'est donc avec un accent très débonnaire qu'il dit à son interlocuteur :
.— Vous me la montrerez, n'est-ce pas?
— Tout de suite ! répondit Vantejol, qui était un garçon sans cérémonie.
Un instant après, le chimiste ayant tué en lui le mari jaloux, Cornélius Van de Mounisch murmurait avec une fierté douce :
— Quel beau vert tout de même j'avais trouvé là !
DROLERIES
L'autre jour, un président de tribunal se trouvait à dîner chez un de ses amis.
En mangeant du poisson, le magistrat manque de s'étrangler.
Après quelques instants d'efforts, il finit par rejeter ce qui lui obstruait le gosier.
— Tiens, murmure un des familiers de la maison, la
justice qui rend des arêtes I
Deux gommeux assis à la terrasse d'un café lorgnent les jolies femmes.
Passe une jeune personne de mœurs faciles et d'allure légère mais dont la taille est charmante, emprisonnée dans un corset de la bonne faiseuse.
— Sapristi I s'écrie l'un des gommeux, voici une taille bien prise.
— Oui, riposta l'autre, mais trop souvent.
Enseigne d'un gargotier de la banlieue A la faim du monde.
Une jeune Italienne de mœurs faciles, venue à Paris pour faire fortune, dine en cabinet particulier avec des jeunes gens du meilleur monde.
Au dessert on la prie de chanter une petite chanson; elle choisit la plus sentimentale et commence ainsi :
— Oh ! dis loui que je l'aime.
— Mais ce n'est pas « dix loui, » interrompit un auditeur que celte prononciation trop italienne agace.
— Oh! si, riposte la douce enfant, pas un centime de moins.
TRES CRUELLE ENIGMlJÎ
Ce m'est une machiavélique invention, j'en conviens, mon cher Bourget, que de renchéiir sur un titre dont tu as fait le succès, et, tout en même temps, que de te compromettre devant tes pudiques lectrices, en leur révélant que tu es l'ami d'un Rabelaisien pratiquant comme moi, homme de mauvaise compagnie et grand conteur de malséantes gauloiseries. Il me faut donc te demander pardon
deux fois. Mais, prends garde ! Si tu ne te laissais toucher par mon humble attitude en cette affaire, j'achèverais de te fermer les portes de l'Académie qui te guette en te dédiant publiquement ce récit. Je suis, au fond, un mauvais bougre, très envieux du succès des autres, intrigant comme pas un et qui fait volontiers le mal. Te voilà prévenu. Rien de commun d'ailleurs entre ton beau roman psychologique et ma naïve histoire. Si pourtant : la vérité des personnages. Car, si, comme on t'en accuse en haut lieu, tu as écris une monographie, moi, c'est une cause authentique que je commente. Et n'était que je crains d'être accusé parla Gazette des Tribunaux de concurrence déloyale, je nommerais mes gens le plus simplement du monde. Mais non, je veux leur laisser leurs masques, tout en affirmant la parfaite réalité des personnages et des faits.
Donc M™' Pétami (à moi le Dictionnaire des contemporains de mon invention!) était une exquise ménagère, fort occupée de ses enfants et de sa maison, de morale douce sinon absolument austère, et iont jamais on n'avait dit aucun mal dans le quartier. Très confiant en elle, son mari n'eût jamais 3u l'idée d'épier la moindre de ses démarches. Et pourtant M. Pétami aimait fort à savoir ce qui se passait chez lui. C'est ainsi qu'il trouvait que M"^ Berthe, la jolie femme de chambre, recevait un peu trop de lettres. Cette fille-là avait certainement
o^ TnfiS CRUELLE ENIGME
un galant et ne saurait manquer de tourner mal. Il convenait de surveiller cette anormale correspondance. C'est ce que fit cet austère gardien des mœurs en interceptant une de ces épitres. Il se reprocha bien un peu d'ouvrir une enveloppe portant un autre nom que le sien. Mais le souci de l'honnêteté ne permet pas ce genre de scrupules. M. Pétami brisa le cachet et lut. Je vous prie de croire qu'il fit une fameuse grimace. La lettre commençait par : « Mon Angèle adorée... » et se terminait par : a Ton vieux cocu de mari. » Le tout sans signature, bien entendu. Le pauvre homme était foudroyé! Ceux qui tombaient du Capitole aux roches Tarpéiennes n'étaient pas plus véhémentement abasourdis. Berthe n'était dans la maison qu'une messagère d'amour, une aimable proxénète, comme les appelle la loi! Tout ce fatras d'écriture était pour sa légitime épouse. O monstre de duplicité! Quand M""' Pétami rentra le soir, elle avait le sourire de la vertu sur les lèvres. D'où venait-elle? — Il le savait bien, lui. Mais d'où venait-il, lui? — Elle ne s'en doutait guère. Rageur comme un Marseillais, M. Pétami était allé sournoisement porter au parquet la preuve de son déshonneur, en compagnie de beaucoup d'autres paperasse^. Car une fouille adroite dans les meubles de sa femme absente lui avait permis de reconstituer une collection complète d'autographes Lompromettants. M. le substitut l'avait exhorté à la patience et l'avait voulu détourner d'un inutile scandale qui ne répare jamais rien. Mais Pétami était au moins aussi entêté que rageur. T l voulait sonpetit éclat et sa solennelle vengeance. Dans sa colère, il regret-
tait le temps où les épouses adultères étaient attachées nues sur une bourrique et promenées par les Tilles, la tète tournée vers la queue de Tanima]. Moi, parbleu ! je le regrette aussi. Car on devait voir passer ainsi, dans les rues, de fort jolis derrières, les dames qui jouent de cet instrument en société extra-conjugale n'étant pas généralement celles qui ont les plus vilains ! Té ! mon bon, il y avait ainsi du plaisir pour tout le monde. 0 fesses somptueuses des épouses coupables, vous dont l'inerte échine d'un vieil âne était inutilement caressée, je vous salue dans la brume du temps et l'auréole de vos hontes, monceaux de lis conspués et de roses maudites :
Chair de la femme, argile idéale, ô merveille 1
En attendant, l'odieux et ridicule Pétami avait obtenu qu'un troupeau de mouchards fût mis aux trousses de sa femme et qu'un commissaire de police se tînt prêt à constater le ûagrant délit, suivant les us familiers à ces utiles magistrats.
Ahçà! on ne peut donc plus s'amuser dans les ménages de ce temps'
Ah! c'est une justice à rendre à M"^ Pétami qu'elle ne fit pas longtemps attendre à son mari le succès de ses démarches. Elle ne s'amusa pas à mettre, comme les criminels vulgaires, les fins li-
miers de la préfecture sur les dents. Deux jour après la plainte portée par son mari, elle était pincé enconrersation criminelle avec unjeune homme dan un petit appartement de la rue aux Ours. Je ne sai pas si vous avez remarqué, en parcourant les feuille publiques, qu'on trompe beaucoup de maris dan cette rue-là, ce qui me donne une fichue idée de mœurs des ours. Ces animaux n'aiment pas seu lement le miel, comme l'a affirmé Buffon, toujour léger sous la dentelle de ses manchettes. M"" Pé t imi était dans la tenue des promenades publique que j'ai rappelées tout à l'heure. En vain, se jeta-t elle aux pieds du commissaire, tandis que son com plice essayait de fuir courageusement par une fe nêtre mansardée. Mais le pauvre diable avait ui séant qpii refusa de passer, et un agent mal apprii le happa à la culotte qu'il avait eu la décence de re mettre avant de commencer l'ascension projetéi sur les toits. Les deux oreillers étaient tièdes en cire, et sur les draps deux formes étaient mou lées dans l'épaisseur du matelas. Tout cela fu minutieusement constaté dans un petit roman natu raliste.
Una sahis victis, nullam sperare salutem!
comme dii le doux Virgile. Il fut impossible au3 deux amants de conserver aucune illusion sur le{ intentions fâcheuses de la magistrature à leur en droit. Oh! comme Pétami triomphait dans son foj intérieur! Il l'était bienl II l'était en conscience ! Il l'était à trente-six karats ! II apprit les détails de soi
déshonneur avec une joie farouche. Il courut bien vite conter sa chance à son ami le capitaine en retraite Pigemon des Rilliéres, un vieux brave quî ne badinait pas avec la vertu des dames. Mais, à sa grande surprise, celui-ci reçut sa confidence plus que froidement.
— Tu t'es conduit comme le dernier des goujats ! lui dit sans façon le bon militaire.
— Par exemple !
— Qn ne recourt pas à la justice, en pareil cas, quand on a quelque chose là. On cherche son rival, on le provoque et on le tue.
— Mais, s'il vous tue, lui ?
— On meurt avec l'estime des honnêtes gens. Si tu veux que je te serre jamais la main, tu vas au plus tôt rechercher l'homme qui te déshonore, lui cracher à la face ou le souffleter à ton choix^ efte battre avec lui.
— Mais le procès que j'ai commencé?...
— Suivra son cours tout de même. Tu le feras condamner nonobstant. Seulement, on ne dira pas de toi que tu t'es adressé aux juges parce que tu étais un lâche et un poltron. Allons, file! je serai ton témoin, et je te jure que si un de vous deux ne reste pas sur le terrain, ce ne sera pas de ma faute. Au fond, j'aimerais mieux que ce fût lui que toi, mais il faut avant tout faire son devoir.
Ainsi parla le doux, conciliant et bénévole Pigemon des Rilliéres.
Pétami, qui tenait infiniment, je ne m'explique pas pourquoi, à la considération de cette exquise
ganache, se mit en campagne incontinent (que je vous souhaite d'être).
Mais bast! le courageux amant de M""* Pétam avait quilté son domicile adultère de la rue au> Oui's. Il avait formellement refusé au concierge de lui donner sa nouvelle adresse. Ce quidam aurait bien voulu un alibi. Ce léger obstacle n'était pas pour arrêter Pétami dans l'accomplissement de sa campagne guerrière. Qui a bu boira! Certainement sa femme devait chercher à revoir son godelureau. Il allait se faire lui-même limier pour en découvrir le gîte. Et ma foi, l'excellente personne (c'est M""" Pétami que je veux dire et non son ridicule époux) ne lui fit pas attendre plus longtemps sa découverte que la première fois. Deux jours encore après le commencement des hostilités, M. Pétami atteignait l'ennemi, le tournait par derrière, en fin stratégiste, et trouvait son honneur couché sur le champ de bataille, ce qui n'est pas aussi glorieux que d'j coucher soi-même. Il fit d'une pierre deux coups er giflant tout à la fois et en arrosant de sa salive le museau du larron qui riposta en lui administrani une sensible dégelée, à la grande joie de M™« Pétami, qui riaii aux larmes. Cet homme mal élevé (il s'agit du larron) espérait-il s'en tirer ainsi ? Mais le brave Pigemon des Rillières était là. Il fallut ^ venir sur le terrain, y retirer sa redingote par ui froid de chien, s'y battre loyalement en manche!
de chemise, parer et riposter, prendre des contres, rompre en tendant la main et finalement, recevoir deux pouces de fer dans le gras du mollet. C'est à Pétami qu'échut cette veine.
— J'aurais mieux aimé pour toi, en pleine poitrine ! lui dit crânement Pigemon des Rillières, mais enfin tu n'as pas été aussi couard que je le craignais, je l'avoue. Mais tu sais, si tu avais reculé, je t'aurais tué. Voici ma main.
Pétami faillit serrer sur ses lèvres les doigts de ce calme héros, pendant qu'on lui pansait le bas de la jambe, à lui, le combattant malheureux. Pigemon de Rillières, lui, sifflait une gavotte tout en murmurant : Si tu n'avais pas été aussi maladroit, tu l'aurais tué vingt fois.
— Une aurait suffi, répondit philosophiquement le doux Pétami.
O très cruelle énigme, c'est ici que je t'attends ! Enfin, accusateur et accusés sont mis en présence, au prétoire.
— Reconnaissez-vous ces lettres, monsieur ? dit froidement M. le président à celui qu'avait livré à la justice M. le commissaire de police, en lui montrant le paquet de billets doux déposé au parquet par Pétami.
— Pas du tout, monsieur le président, répondit avec douceur le prévenu. Je jure sur l'honneur qu'aucune de ces épitres n'est de moi.
— Ces lettres sont l'œuvre d'un infâme faussaire 1 s'écria son avocat en frappant sur la table.
— Vous niez? Fort bien! fit le ministère puDlic avec finesse. Nous nous y attendions.
Une voix s'éleva alors du banc des témoins :
— Pardon, monsieur le président, mais il y a, je le crois bien, erreur sur la personne, et monsieur doit appartenir à un autre procès. Je connais parfaitement l'amant de ma femme. Je l'ai souffleté et je lui ai craché au nez !
— Vous en avez menti ! s'écria le prévenu.
— Écoutez-moi jusqu'au bout, jeune homme, poursuivit Pétami. C'était justement pour arriver à déclarer que ce n'était pas vous.
— Pardon, à mon tour, fit M. le commissaire. Mais je sais mon état et j'affirme que c'était bien monsieur qui était couché avec la femme du plaignant quand j'ai fait le constat. C'est le mari qui, égaré par la colère, aura maltraité un innocent.
— Un innocent ! s'écria Pétami, mais je vous jure, moi, que je les ai aussi trouvés couchés ensemble !
— Vous cherchez à embrouiller les choses, continua le ministère public avec une nouvelle malice dans la voix. Nous nous y attendions aussi !
Le fait est que les faits étaient loin de s'éclaircir.
Un homme était là qui était certainement l'amant de M""' Pétami. Or, ce n'était pas lui qui lui avait écrit, ni lui, non plus, que M. Pétami avait pincé.
— Voulez-vous, madame, nous sortir d'embarlas ? demanda courtoisement à M"' Pétami M. le président.
— Je n'ai rien à me reprocher, monsieur le président, fit l'aimable femme en posant ses mains sur son cœur. Je ne comprends absolument rien à tous les ennuis qu'on me fait.
— Oh! par exemple! ne purent retenir en même temps M. le commissaire et M. Pétami. 0 très cruelle énigme ! tu es la plus simple chose du monde au fond. Cette femme exquise et très honorée de ses voisins avait trois amants à la fois. Son mari en avait pincé deux et la justice le troisième.
Mais comme la justice n'aime pas qu'on se fiche d'elle, elle argua de ce fait que le prévenu n'étail pas l'auteur des lettres invoquées par le mari comme preuve de son déshonneur pour débouter celui-ci de sa plainte. M""* Pétami fut solennellement acquittée, et le jeune homme de la rue aux Ours aussi. Pétami paya des frais considérables. Il demande le divorce. Mais sur quoi basera-t-ii sa requête? Il finit par nous ennuyer avec ses susceptibilités!
Un bohème est dans son lit malade.
Des voisins compatissants sont allés chercher un médecin.
L'homme de l'art arrive, tâle le pouls du malade et dit gravement :
— Je vais vous mettre des sangsues.
— Docteur, murmure le bohème d'une voix faible, si ça vous était égal, à la place, de me mettre, des cent sous.
Un brave bourgeois qui a une fille à marier, vient de donner une soirée avec le punch et le sirop obligatoires.
Quelques jours après, il paie toutes les notes des fournisseurs et les inscrit au fur et à mesure sur un livre de dépenses.
Puisfsisant mélancoliquement l'addition de tout ce qu'il a payé.
— Ilélas I murraura-t-il, voilà pourtant ce qu'on appelle « recevoir ».
Sur le boulevard M. Prudhomme est accosté par une aimable jeune personne qui lui propose de prendre un bock.
Tout effarouché,, le bourgeois se dégage en murmurant :
— Hétaïre !
— Et ta sœur ? riposte l'autre furieuse.
— TJn potage à la tortue, Jacques ?
— Non, me répondit Jacques mélancoliquement, e n'en mange jamais, hormis dans les restaurants m je suis sûr qu'il est fait avec du veau... comme e thon mariné d'ailleurs.
— Le thon mariné ?
— Comment, tu ne sais pas l'histoire ?
ARARELT.E
— Non.
— Un pur hors-d'œuvre et un pur chef-d'œuvre, mon ami. Un des restaurateurs les plus célèbres de Paris vit venir, aussitôt après la guerre, un de ses correspondants commerciaux de Marseille qui lui venait prendre des commandes, après dix mois d'interruption dans leurs relations. — Vous enverrai-je des boîtes de thon ? lui demanda celui-ci. — Certes î répondit avec enthousiasme le restaurateur. Car les vôtres m'ont rendu un fier service pendant le siège et fait gagner beaucoup d'argent. Imaginez-vous qu'en en traitant le contenu de façon à en extraire l'huile, j'en fabriquais d'excellentes escalopes de veau que mes imbéciles de clients payaient au poids de l'or. Hein! les crétins! Cela ne vous étonne pas?
— Cela n'a rien d'étonnant, répliqua très sérieusement le commis voyageur, puisque c'est avec du veau que nous les faisons.
Je remerciai Jacques de son anecdote et je continuai.
— Est-ce à cause que la tortue t'inspire personnellement quelque dégoût! Ce sont choses dont on n'est pas maître, mais qu'on peut raisonner cependant. Peu d'animaux se nourrissent aussi proprement et se protègent aussi aisément du contact des choses impures. La tortue aime généralement l'eau, et plusieurs espèces sont à fort peu près amphibies. Ce n'est pas, du reste, une bête sans intelligence...
— Assez, médit Jacques. Tu ne devinerais jamais, et j'aime mieux te conter d'où me vient cette antipathie. L'histoire est un peu grasse ; mais si tu la gardes pour tes lecteurs, tu la sauras bien appro-
prier et parfumer de fleurs de rhétorique. Car elle en a vraiment fort grand besoin...
— J'en ferai un bouquet de roses, lui répondis-je audacieusement.
— C'est que j'ai été élevé parmi les tortues, me dit Jacques. Mon vieil oncle Cascamille avait certainement les plus belles de la Haute-Garonne. Car il demeurait proche Toulouse et habitait, non loin de la Garonne, une maison considérable qu'entourait un magnifique jardin dont les treilles ployaient, en automne, sous les grappes lourdes et chargées de guêpes des muscats et des raisins de Jérusalem. Et les pêches qui empourpraient les espaliers donc I Solides et juteuses, résistantes puis cédantes sous la dent, avec des fraîcheurs sucrées dont la gorgb était délicieusement caressée. Je devais hériter de cet admirable verger, de la maison et du reste I J'aurais été un doux propriétaire au lieu d'un noceur sans biens au soleil. Sacrées tortues I Car mon pauvre oncle avait la passion de ces bêtes et, après sa bonne Catherine, qui était, en même temps, sa maîtresse, c'était bien ce qu'il aimait le mieux au monde. Il en possédait de toutes les variétés, depuis celles qu'on rencontre dans les salades des petits rentiers jusqu'aux espèces plus rares, celles qui s'emprisonnent elles-mêmes dans une façon de cuirasse impossible à ouvrir et celles qui, pareilles aux salamandres, étendent, en nageant, dans l'eau, des
filets de sang tachés de noir. Ce sérail innocent comptait une favorite. Arabelle, — comme l'appelait mon oncle, — était une tortue de grande taille, au dos rugueux et fait d'une écaille épaisse, la tête petite et très mobile, fine et éclairée de petits yeux inquiets. On n'eût pas étonné mon proche en lui annonçant qu'Arabelle avait du génie. Ce qu'illui prêtait de raisonnements malins et ingénieux I Le fait est qu'Arabelle accourait, du pas que vous savez, quand son maître la sifflait. Le grand plaisir de celui-ci était de la faire marcher de cette façon à la fin du déjeuner. La salle à manger étant de plainpied avec le jardin, la bête y pénétrait en claudicant, s'approchait de la chaise de mon oncle et recevait en récompense une belle feuille de laitue. C'était la grande joie de M. Cascamille et comme qui dirait l'orgueil de son foyer. Ses neveux et moi, en particulier, nous étions fort loin de tenir la même place dans son cœur.
Pourquoi devins-je amoureux de ma cousine Aurore qui, orpheline et prisonnière dans un pensionnat durant dix mois de l'année, venait passer les vacances chez mon oncle Cascamille? Demandemoi plutôt pourquoi Aurore avait de si jolis yeux, transparents et clairs comme des pierreries, des cheveux noirs qui étaient sur sa tête comme un casque de parfums, un teint d'une éclatante blancheur traversé par les roses tendres et les azurs
pâles d'un sang jeune et virginal. J'en étais très logiquement épris parce qu'elle était vraiment belle et très hébétement aussi puisque je ne lui demandais rien que de me regarder et de me sourire quelquefois. Elle avait une flamme si douce dans la prunelle et un charme si profond dans le sourire ! Et puis, je n'avais pas vingt ans et elle n'en avait que seize. Je n'oserais pas lui dire aujourd'hui que je n'ai que quatre ans de plus qu'elle, moi dont le front austère n'est plus guère caressé, comme celui des apôtres au jour saint de la Pentecôte, que par les mèches invisibles de l'inspiration.
Il y avait bien dix ans que je n'étais venu chez l'oncle Cascamille quand je m'y rendis, ma valise à la main, sous prétexte de lui présenter une semaine d'hommages, mais dans le but secret de me retrou* ver avec Aurore qui était chez lui, en ce temps-là. Il me reçut avec une rondeur d'une indifférence parfaite et des mots affectueux cependant. Sa bonne, Catherine, qui avait ouï dire qu'il ferait peut-être quelque chose pour moi dans son testament, me regarda avec de mauvais petits yeux de vieille avare. Mais je m'en fichais pas mal. Aurore m'avait tendu le double et vivant velours de ses deux joues et j'y avais pris deux baisers qui sentaient la pêche, deux baisers dont ma bouche était encore tremblante et parfumée.
J'arrivai juste. pour souper à neuf heures et mon oncle ouvrit, en l'honneur de mon arrivée, son plus magnifique melon, un cantalou de race, un cucurbitacé d'origine, onctueux et frais, une double ca-^ resse à l'odorat et au goût.
ABABELLE
Ah I ce n'est pas les tortues, c'est le melon que j devrais maudire !
Celui-ci (c'est le melon que j'entends) avait di avoir un ancêtre ayant mûri sur la tombe d'ui Borgia. Par un singulier phénomène d'atavisme, i portait en lui je ne sais quel poison subtil dont le entrailles étaient violemment tortillées. C'est, ai moins, l'effet qu'il me produisit. Je dus me love deux heures au plus après m'être couché pour lutte debout contre cet ennemi intérieur qui me déchaî nait dans le ventre une tempête de coliques. Moi pauvre abdomen était comme un champ de batailL que laboure une incessante artillerie. Je dus m'a vouer vaincu et chercher un réduit où cacher 1; honte de la défaite. J'interrogeai ma mémoire C'était bien, comme le plus souvent dans les campa gnes, au fond du jardin, un pavillon modestemen couvert de chaume, asile sacré des proscrits de h digestion. Bien que mon oncle Cascamille eût fai quelques changements dans la propriélié, ce benoi et hospitalier refuge m'avait bien paru à sa place accoutumée et même extrêmement embelli de quel ques beautés architecturales. J'en fis le pèlerinage à tâtons, ayant oublié de prendre des allumettes, et par une nuit sans lune où flottaient é peine de vagues reflets de voie lactée. Je trouvai Is porte, je l'ouvris; les ténèbres étaient absolues dan^ ce réduit. Je ne parvins j^as à m'y orienter et, comm
un astronome sans lunettes dont le désespoir a lassé les genoux, je pris le parti de m'asseoir dans le vide. Impression étrange! Il me sembla que le pavé s'agitait sous mes pieds et que le sol avait des roulis, ce qui n^est pas ordinairement le propre du plancher de ces terrestres navires.
Je regagnai mon lit, sensiblement soulagé.
On achevait le dessert du déjeuner. C'était le lendemain. Aurore portait une robe crème rayée de bleu qui était la plus jolie du monde et la rendait adorable absolument. Jamais elle ne m'avait regardé avec plus de clémence et souri avec autant d'abandon. J'étais au comble du bonheur, je me sentais aimé.
— As-tu vu le petit palais que j'ai fait faire pour mes tortues ? me dit l'oncle Oascamille.
Et comme je lui répondais négativement.
— C'est au fond de l'allée de tilleuls, là où était autrefois...
— Ah I mon oncle, taisez-vous ! fit Aurore en rougissant. Car elle était un peu bégueule et faisait volontiers sa sucrée.
Une sueur froide me perla sur le front.
— On l'ouvre tous les jours, à cette heure, et tu vas voir arriver Arabelle.
En même temps, mon oncle qui caressait, depuis un instant, du bout des doigts une magnifique leuille de salade, se mit à sifiler.
11 y avait beaucoup de monde à déjeuner el comme tout le monde Qattait la manie de mon oncl qui était un vieux sans enfants, l'entrée d'Arabell fut saluée par une véritable ovation, à laquelle suc céda immédiatement un cri d'borreur.
— Fi I Fi I faisaient les dames en se mettant leur serviettes sur les yeux.
— PouabI Pouah I gémissait Aurore, en faisan mine de se trouver mal.
Quelques malotrus riaient comme des fous.
Mon oncle, debout et blême de fureur, agitait apc plectiquement sa serviette en l'air.
Comme les éléphants employés dans les guerre persiques et dont l'échiné était surmontée d'un tour, Arabelle promenait triomphalement .sur s carapace les derniers combattants de la bataill intestinale que le melon m'avait livrée la nu: passée. Catherine m'accusa hautement de sacrilège Mon oncle me maudit. Aurore ne voulut plus m revoir, et moi-même je ne pus plus voir en face u potage à la tortue.
Ainsi finit le récit de Jacques. Dieu et les lecteur me pardonnent son incongruité I
Ils étaient trois — le nombre réglementaire dans ie mariage, — Monsieur, Madame et pas Bébé... l'autre. Corneille l'a dit fort sagement dans le Cid :
Et cet hymen à trois également importe.
C'est l'épigraphe que tous les maires devraient ionner au discours qu'ils adressent aux jeunes
époux. Au moins le futur amant de l'épousée e prendrait-il quelque chose pour lui. Ils étaiei trois, vous dis-je, et ne s'en trouvaient que mieux. Madame surtout qui n'avait pas à craindre do chi mer dans ses délicates fonctions de femme adull et même adultère. Mais comme ils avaient bie compris la vie, ces bonnes gens! Lui, le mari, r se doutait absolument de rien. Il avait la confianc aveugle, la foi robuste qui fait le héros. Son coadji leur avait gardé vis-à-vis d'EUe les façons d'homrr du monde qui conviennent à un triomphateur sar prétentions et qui n'éprouve pas le besoin qu'o trompette la marche à'Aïda tout le long du chemi de son bonheur. Elle, enfin, était également aimab] pour tous deux. C'est le dernier mot de l'équité < de la sagesse. Car il ne me faut pas parler d( amants qui ne peuvent tromper un homme sans ] bafouer et sans le torturer en même temps. Ce soi ces imbéciles et méchantes gens qui gardent a cocuage son ombre de ridicule et causent les vie lences de certains maris jaloux. Ainsi sont-ils rei pensables des assassinats que ceux-ci se permette: sous l'œil d'ailleurs bienveillant de la Loi. Il y •< au contraire, une incontestable délicatesse à dédon mager l'époux trahi par mille petites attentions et lui rendre en bien-être un peu de l'honneur qu'o lui vole. Ceux dont je vous parle étaient dans ." sentiment naturel à toutes les belles âmes. Tou d'ailleurs, les associait dans l'existence. Eugèr. Labis, le mari, était commercialement l'associé c Léon Tokett, son lieutenant au lit conjugal, et toi deux faisaient de fort bonnes affaires sous la raisc
sociale, bien connue dans le quartier des Jeûneurs: Labis, Tokett et C^ Madame, dont le petit nom était Jenny, était l'âme de cette importante maison. Elle n'avait pas sa pareille pour tenir des écritures pendant le jour. Le brouillard et le grand-livre n'avaient pas de secrets pour elle. Elle avait bien d'autres qualités également appréciées d'Eugène et de Léon et sur lesquelles je n'insisterai pas, n'ayant pas les mêmes raisons qu'eux de m'en réjouir. Car elle était fidèle, inexorablement fidèle au maître en partie double qu'elle s'était librement donné. Sa vertu se partageait sur deux têtes, au lieu de se confiner sur un unique objet. Elle aurait pu alléguer, pour s'en louer ou pour s'en défendre, l'exemple de la Nature elle-même qui a tout disposé symétriquement dans l'être humain. La femme à deux yeux pour regarder, deux mains à iendre, deux oreilles pour ouïr les propos galants, deux jambes pour courir aux rendez- vous. Tout est par deux en elle, ce qui indique clairement qu'elle a droit à deux servants comme à tout le reste. Foin de l'égoïste théorie qui n'en veut que pour soi ! La fidélité conjugale est néanmoins un préjugé si violemment enraciné qu'il faut continuer à sauver ids apparences, comme le faisait si bien ce triple ménage. C'est Minerve elle-même qui aurait dû débiter des toiles dans la maison Labis, Tokett et C î
Pas d'affaires le dimanche. Impossible de caser pour une trame pur fil, le moindre tissu de coton Mais on ne perdait pas son temps pour cela. J'a horreur des désoeuvrés à qui le repos est un charge. Le vaillant cheval qui traînait mille paquet volumineux en semaine était vêtu de beaux harnai luisants et attelé à la tapissière. Il semblait tou fier de cette transformation. Et, de fait, le copieu séant de Jenny était un plus gracieux fardeau qti les colis qu'il avait coutume de véhiculer par le rues. Car j'ai omis de vous dire que M"' Labis étail pétardièrement parlant, des mieux pourvues. Ah ah! mes petits malins, je vous attendais là. Pou battre en brèche mon raisonnement de "tout l'heure, touchant la dualité des formes féminines vous m'allez alléguer que Vénus Callipyge elle même n'avait qu'un... Oui, mes enfants, comm Rabelais qui n'a écrit qu'un livre ; seulement il ee en deux volumes. D'ailleurs si vous aviez vu l'en vergure postérieure de Jenny, vous vous série écrié certainement : « Mais sapristi ! Il y en a a moins pour deux! » Vous voyez qu'on perd so temps à me chercher chicane, mes enfants. Et s gorge aussi, sa blanche gorge de blonde au marbr un peu frissonnant à la façon des gelées au kirsch n'était -pas pour le divertissement d'un solitaire Elle était abondante en tous points cette généreus créature qui faisait deux heureux au lieu d'un comme tant de pécores affectent de s'y tenir. Tou
trois, ^ ils partaient tous les trois seulement, le dimanche, sans jamais emmener avec eux d'embêtants voisins. Ces existences élues n'ont pas besoin de témoin?. Qu'importe la sympathie des foules à qui goiite les austères joies d'une conscience satisfaite ! Ah! les voisins étaient jaloux et furieux. Ils les blaguaient en les voyant se mettre en route avec un approvisionnement complet de victuailles et de liquides savoureux. Chacun son plat dans ce délicat pique-nique. Eugène fournissait le homard et Léon le poulet rôti. Jenny se chargeait du dessert. Mais quelquefois il y avait des surprises. Eugène tirait sournoisement de sa poche une andouillette de Vire dont Léon raffolait; ou bien Léon, mystérieusement, extrayait de son mouchoir pour Eugène un petit pâté de foie gras dont celui-ci se pourléchait indécemment. Il arrivait aussi à Jenny de les gâter tous les deux en tirant tout à coup de dessous ses jupes une brioche dont la tiédeur savamment conservée les faisait rire. Qui donc a dit que personne n'était ^ content de sa destinée? Les chercheurs d'idéal peut-être, les raffinés de poésie, les ambitieux qui jugent utile de penser, les fous qui croient au charme du rêve. Mais voyez donc si l'on s'ennuie dans la maison Labis, Tokett et C®. Avec un instinct suffisant du vol, un bon appétit, une indifférence parfaite au bien et au mal, le mépris de tout ce qui n'est pas soi, je vous jure qu'on peut être parfaitement heureux et je vous le souhaite. Les rossignols et les fauvettes des bois de Chaville et de Ville-d'Avray ne chantent, une fois par semaine, que pour cette espèce de crétins enviables. Il est
vrai que. les six autres jours, ils gardent leurs plus beaux refrains et leurs trilles les plus délicats pour les rares amoureux qui cherchent, sous l'ombre sonore, la douceur toujours inquiète des baisers.
La nappe était déjà étendue sur l'herbe et le cheval, soulagé de son mors, tendait son nez rose en fronçant sa lèvre sur ses larges dents, vers les branches tendres encore d'un acacia. Le couvert se mettait avec une lenteur calculée. Il est bon d'aiguiser ainsi sa faim par l'attente, quand on est sur d'un bon repas. Car aucun sybaritisme ne manquait à ces trois créatures choisies et si bien faites pour les joies élevées de l'esprit. Le homard était à son poste, et le poulet rôti aussi, celui-ci apportant une note de pourpre et celui-là une note d'or dans ce concert de couleurs appétissantes. Les vins riaient dans la transparence ensoleillée des bouteilles et les cerises s'égrenaient comme de larges gouttes de sang sur la blancheur mamelonnée du linge. Il faisait un temps exquis traversé de rayons tièdes avec de légères courses de nuages rafraîchissant soudain les fronts. Comment Eugène et Léon n'auraient-ils pas été radieux ? Jamais Jenny n'avait été plus charmante. Elle portait sa première toilette du printemps, un corsage clair largement échancré à la poitrine et aux épaules, une jupe au dessin tleuri comme en portaient les marquises, et sa chevelure, voluptueusement troussée à la nuque, sem-
blait une belle gerbe de blé debout encore et que le vent ploie. Elle avait, dans les yeux et sur les lèvres, les langueurs qui viennent aux femmes, en ce tempslà, delà caresse encore nouvelle des parfums et de la chanson mystérieuse de toutes les choses énamourées. Tous deux savouraient de jumelles espérances dans ce grand épanouissement de,beauté et, tout cela, discrètement, in petto, comme dit malproprement le latin, puisque Eugène ignorait tout et que Léon avait tout accepté. Ils avaient déjà mangé beaucoup, notamment le homard tout entier et le poulet jusqu'aux derniers replis de la carcasse quand Jenny se leva sans dire un mot, et allant jusqu'à la tapissière sans attelage, en sortit... Devinez quoi? Une merveilleuse croûte aux fruits qu'elle avait confectionnée elle-même, un ingénieux assemblage de fraises, de cerises et d'abricots enfermés dans un gâteau feuilleté et nageant dans un sirop délicieux. Eugène et Léon poussèrent des cris d'enthousiasme :
— Tiens! Léon, je te permets d'embrasser ma femme! s'écria Eugène.
Léon étouffa un baiser plein de rire dans le cou de Jenny qui eut le toupet d'avoir l'air de se défendre.
— Maintenant, il faut faire attention, sacrebleu ! continua Eugène avec le même entrain. Car si on tire la nappe à droite ou à gauche, ce sera un désordre. Tout se répandra dessus.
Alors commença, pour nos trois convives, un supplice Inattendu, tant il est vrai qu'il y a une épine, au moins, à toute rose. Il était convenu qu'on mangerait le godiveau aux fruits le dernier, pour se faire,
comme on dit, bonne bouche. Mais l'inquiétude d'Eugène grandissait à chaque mouvement :
— Prends donc garde, Jcnny, tu as failli le renverser !
— Léon! un peu plus tout était à terre 1
— Bon ! cette fojs-ci, ça y est!
— Prout! un abricot qui déborde!
Cette préoccupation constante empoisonna toute la fin du repas si bien commencé. Est-ce elle, ou bien le homard révolté, ou bien le poulet récalcitrant qui soudain fit pâlir Eugène. Mais il est certain qu'il se leva à son tour et dit ces mots d'une voix fort émue :
— Mes enfants, il faut que je vous quitte un instant.
Jenny et Léon échangèrent un regard affreusement canaille à ce moment.
Aussi pourquoi était-il parti? Je voudrais bien vous voir à sa place ! Mais c'est affaire où je n'ai pas coutume de mettre mon nez. Jenny et Léon se trouvaient seuls, n'est-ce pas ? Jenny n'avait jamais été si belle ni Léon si amoureux. Plus rien autour d'eux qu'une ombre verdoyante et des chants d'oiseaux. Car ce coin était le plus isolé du monde et comme perdu dans la profondeur du bois. Des anges euxmêmes eussent failli au milieu de ces tentations sans nombre. Les feuillages sont mauvais conseillers et les fauvettes sont d'exquises proxénètes. Ah ! devi-
nez to<it ce que vous voudrez; mais je ne vous eC dirai pas davantage. Telle minute, dans la vie, vaut un siècle tout entier. Sachez seulement qu'ils eurent une de ces minutes-là. Sachez encore qu'ils eurent l'esprit de ne pas la perdre. Un bruit de baisers de plus dans le grand chœur des choses et ce fut tout. Ah! ah! des pas résonnent sur les pierres et les branches s'écartent méthodiquement. C'est Eugène qui revient ayant fini de rêver. Involontairement et un peu brusquement peut-être, Eugène regagne sa place et, d'un genou maladroit, tirant la nappe de son côté, renverse complètement la tourte aux fruits qui se répand en ruisseaux épars de sucre fondu. C'est d'ailleurs tout ce qu'a vu Eugène, et c'est sans la moindre ironie, mais avec une douleur sincère de gourmand'déçu qu'il leur dit d'une voix navrée :
— Je vous l'avais bien dit que vous finiriez par faire des cochonneries 1
Un simple toutou, alors? Mais certainement. Avec ça qu'il se trouverait un homme assez modeste pour porter ce nom simple et harmonieux I Ah! les hommes! Ce que j'en ai assez de ces bipèdes imbéciles en amour et trompeurs en affaires! Il s'en va temps, comme dit la chanson, que je fasse leur place aux autres êtres de la création dans mes récits. D'autant que j'ai goûté bien plus d'agrément
dans leur compagnie que dans le commerce des créatures dont une calomnie seule fait mes pareils. Jamais mon caniche n'a médit de moi et jamais mon chat ne m'a emprunté de l'argent pour ne me le pas rendre. Je n'ai jamais trouvé un ami qui ait consenti à me porter quatre heures sur son dos comme la première bourrique venue. Il est temps que ma re connaissance s'exhale en apothéoses ! 0 doux et ironique La Fontaine, qu'on ne nous devrait laisser lire qu'à quarante ans, comme je te comprends aujourd'hui d'avoir choisi pour héros les bêtes de poil et de plume, voire celles qui rampent sous des écailles d'argent ou qui promènent leurs maisons sur leur dos, ce que les propriétaires les plus avares n'ont pas osé faire! Après la femme, la nature vivante est le plus inépuisable des sujets. Oui, mais après la femme seulement. Car si je m'obstine à croire que celle-ci n'est réputée femelle de l'homme que par erreur — et les anciens, nos ifiaitres, ne la prenaient pas pour telle — elle demeure, incontestablement, par la beauté de ses formes et la perfidie délicieuse de son esprit, la Reine des animaux.
Donc, Azor était un chien et rien de moins ni de plus. Bien qu'il fût déjà d'un âge respectable — douze ans, ce qui correspond, chez ces bêtes, à l'époque de notre vie où les administrations nous flanquent nos retraites —bien qu'il eût dépassé le temps des coquetteries et des jeux où s'admirent la souplesse deb mouvements et leur fantaisie, je veux vous en faire le portrait. C'était un épagneul de haute taille, coifFé de deux longues oreilles encore
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toutïues, très chevelu d'un bout à l'autre du corps, avec une queue au panache abondant mais défrisé. Il était d'une couleur fauve dorée assez claire et tout à fait délicate de ton. Ses yeux avaient la limpidité étoilée d'un ciel de printemps, quand les soirs d'avril roulent dans l'air un parfum de lilas. 11 n'était pas de ces chiens gastronomiques qui nous montrent une truffe au bout de leur museau. Non, son nez était rose, franchement rose, et toujours humide comme s'il sortait de la rosée. Mais son âme valait mieux encore que cette aimable enveloppe. Il était à la fois intelligent et débonnaire. Il aimait sa maîtresse, une excellente ménagère qui avait un de ces bons pétards bourgeois qui commandent l'estime, et dont le talent était hors ligne pour les confitures; il méprisait profondément son maître, un simple député comme. on en voit tout le temps en chemin de fer depuis que les élus du peuple s'y trimballent pour rien ; il adorait les enfants de la maison, M. Jean et mademoiselle Lucette.
Pour compléter la présentation de mon personnage, c'est de Lucette que je vous parlerai d'abord. J'ai dit ; un enfant et je me suis trompé peut-être. Je n'en sais rien vraiment. Lucette avait tout près de quinze ans. Ce que les imbéciles appellent l'âge ingrat chez les jeunes filles. Oui, les imbéciles seulement. Car les vrais fervents de la beauté féminine,
dans son développement logique et exquis, savent deviner, sous ces maigreurs adolescentes de l'extrême jeunesse, les charmes que quelques années de plus épanouiront. Dans ce printemps fleuri ils entrevoient les gloires de l'été, comme, sous la neige odorante des pommiers, le jardinier pressent la rondeur des fruits qui feront craquer les corbeilles. Respectueux et curieux tout ensemble, ils sondent du regard ces formes creuses encore et dont la saveur est la saveur mystique des ébauches. C'est à cet âge-là, — pas plus tard, par exemple ! — qu'il fait bon considérer les mères auprès de leurs filles, quand elles se ressemblent. Le présent de celle-ci se fait garant du futur de celle-là. C'est l'esquisse et le tableau à côté l'un de l'autre.
J'ai dit que la mère de Lucette était douée d*un séant confortable et majestueux. Eh bien! malgré que Lucette put s'asseoir encore dans sa haute chaise de bébé, en en faisant un peu crier les bras et comme par plaisanterie. Un bon prophète eût prédit sans hé î siter qu'un jour les fauteuils de l'Odéon lui suffiraient à peine. Je ne parle pas de ceux de l'Académie, qui sont de simples casquettes pour les crânes nus des Immortels. Sa mère avait aussi une adorable chevelure châtain clair, aux tons changeants du cuivre à la rouille. Eh bien! le même Isaïe bien avisé eût annoncé, sans se tromper, que celle de Lucette deviendrait pareille, bien qu'elle fût encore comme une coulée de miel dans un rayon de soleil, et que l'imperceptible velours de ses joues duvetées comme des pêches semblât, sous une lumière oblique, un frisson d'or vivant. Mais c'était déjà la
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même abondance de cette glorieuse parure qui est tout à la fois, pour la femme armée comme Minerve, un casque et un manteau. Faul-il vous dire encore que Lucette était blanche comme un bol de lait dans lequel serait tombée une fraise figurant sa bouche, et même que, çà et là, la peau de son charmant visage présentait les délicieuses et imperceptibles paillettes d'un Pactole où d'un flacon d'eaude-vie de Dantzig. Eh! bon Dieu! vous la connaissez maintenant comme moi-même, et vous l'admirez comme moi, dans la maladresse exquise de ses mouvements de grande fillette, sous sa robe légère qui ne descend encore que jusqu'à la cheville, dans la verdeur un peu aigrelette de ses charmes pareils à des fruits où saignerait la dent.
Et Jean?... un bon gros moutard de sept ans, bébête et joufflu et désobéissant à l'envi. En voilà un qui tourmentait le malheureux Azor, à qui Lucette donnait, pour lui faire prendre patience, de petits morceaux de sucre qui lui gâtaient les dents! Azor n'avait échappé à aucune des tortures que les jeunes polissons infligent aux gardiens de la maison "paternelle. Il avait été attelé à des brouettes, collé au mur, comme un soldat qu'on fusille, avec un bâton sous Taisselle ; porté des casseroles pendues aux oreilles ou au fouet; que sais-je encore? Il avait souflert tout ce que les Torquemadas de l'âge de
son bourreau ont inventé de mieux dans le genre. Mais la principale manie de Jean, qui se destinait à la carrière militaire, était de grimper sur le dos du paisible animal et de le transformer en une bête de cavalerie à laquelle il n'épargnait pas les coups de talon. Il fallait le voir faire son général sur les reins de sa complaisante monture, et passer ainsi en revue d'imaginaires soldats qu'il ne manquait jamais de mener à la victoire. Ce jeu avait valu à ce Bonaparte en herbe un nombre considérable de fessées. Il se cachait bien de ses parents pour faire cette stratégie en plein vent ; mais un détail le trahissait toujours : les brins de la toison du chien qui restaient collés à Tentre-deux de son pantalon. Quand sa mère le soupçonnait d'avoir ainsi gagné quelque bataille, elle inspectait ledit entre-deux et mon guerrier était immédiatement giflé par derrière. Voilà, j'espère, une bien innocente confidence sur un procédé d'éducation d'une famille qui en était aux saines traditions de l'autorité des parents. Chacun prend où il peut sa plus noble conquête. Moi aussi j'avais, tout enfant, le goût de l'équitation. Mais, redoutant déjà les accidents qu'elle comporte, je le satisfaisais simplement avec des malles de voyage sur lesquelles je me mettais à califourchon. Et comme les malles de ce temps-là étaient velues comme des singes, ça avait absolument pour moi le même inconvénient que pour mon imitateur Jean.
Jean, Lucette et Azor formaient, dans la vie, un fraternel et inséparable trio.
Or, un beau matin de juin que nos trois amis étaient allés dans le verger voisin faire une belle cueillette de cerises, sous un soleil qui, avant d'en boire la rosée, en faisait de rouges et luisantes perles, ils se partagèrent leur travail suivant leurs moyens naturels. Ce fut Lucette qui, la plus agile, grimpa dans l'arbre ; Jean fut préposé à la récolte des fruits jetés à terre, et Azor, toujours sérieux, gravement assis sur son derrière, fut chargé de la garde du panier où le petit garçon les amoncelait. Tout cela n'était-il pas parfaitement ingénieux et logique? Mais Lucette était de nature imprudente. Ne se hasarda-t-elle pas témérairement sur une branche qui cassa sous son poids avec un humide craquement? Et pani la cueillette est finie à peine commencée. En vain, de ses petites mains, la pauvre demoiselle tentet-elle de se retenir aux feuillages qui s'écrasent entre ses jolis doigts. Elle tombe; elle glisse le long du tronc rugueux jusqu'à terre et s'y asseoit, plus brusquement qu'il ne convenait, les jupesen éventail, les pieds à la hauteur du visage, montrant ce que madame de Genlis appelait si gracieusement son agilité.
Bien involontairement, l'innocent Jean profita de cette pleine lune.
Et comme la pauvre petite, qui s'était fait grand mal, sanglotait à fendre l'âme :
— Ne pleure pas, Lucette, lui dit doucement son frère en l'embrassant. Je ne dirai pas à maman que tu étais montée aussi sur Azor !
En ce temps-là, continua Jacques (et ce n'est pas d'hier, comme disait Rabelais, mais d'avant-hier au moins), j'avais dix-huit ans. J'aimais d'un même amour, également chaste et profond, les belleslettres grecques et ma cousine Olympe de la Minotière. Comment ces deux passions se confondaientelles, pour ainsi parler, en une seule? Parce que ma cousine Olympe avait un de ces types réguliers qui ramènent l'esprit aux visions lointaines de la femme antique. Son profil était le plus pur du monde. De son front un peu bas sa chevelure jaillissait comme
un flot d'or d'un rocher de marbre, et ses yeux, légèrement écartés du nez, avaient ce regard doux dos ruminants que le vieil Homère prêtait à Minerve. Le menton était un peu épais peut-être, mais une délicieuse fossette y faisait un accent circonflexe pareil à une colombe s'envolant de son nid. Sa nuque était un poème, délicieusement charnue, veloutée, et se perdant, au sommet, dans une toison bouclée. Ses épaules n'étaient qu'un double développement de son cou et s'élargissaient comme un double fleuve de lait s'épanchant d'une amphore... Je ne connaissais rien de plus de ma cousine que deux mains, un peu longues peut-être, mais du plus noble dessin, trouées sur le dessus de quatre étoiles et dont les doigts se retroussaient vers le bout, orgueilleux d'ongles rosés comme des coquillages et luisants comme des gemmes... Je mens? J'avais aussi entrevu ses pieds, deux merveilles, pareils à deux lis renversés. Mais vrai, plus loin que la cheville, un peu haute, d'ailleurs, comme chez toutes les filles de race, je ne connaissais plus rien de sa délicieuse personne. J'en étais réduit aux conjectures, mes mains trop timides ayant toujours respecté le mystère appétissant du reste de son être.
Ce portrait vous dira sans doute pourquoi l'image de ma cousine se mêlait sans cesse aux grandes légendes d'un temps où j'aurais voulu vivre, le front couronné d'hyacinthe, un agneau blanc sur les épaules, une lyre dans les mains, élevant ici des villes comme Amphion, là gémissant comme Orphée le long des bois sacrés, poursuivant mon rêve immortel sur les sables sonores et sur les collines
qu'empourpre le couchant. Avec sa beauté fière et mystérieuse, calme et profonde, Olympe était pour moi, tour à tour, Hélène balançant, comme Gustave Moreau nous la montre cette année, une fleur sur des ruines sanglantes ;
Écho chantant quand bruyct on mène Dessus rivière et sus étang.
Comme disait François Villon, Biblis sentant ses formes se fondre et s'écouler aux ondes chantantes d'une source, Daphné dont le torse jaillit du tronc noueux d'un laurier, Léda noyant ses mains amoureuses dans la neige des ailes d'un cygne, Europe afïolée aux flancs du taureau divin, Déjanire souriant à la flèche d'Hercule frémissante au cou de Nessus, toutes les héroïnes, en un mot, de la fable éternelle où l'homme souffre et où la femme trahit.
Mais c'était surtout dans les idylles de Théocrite, ma lecture favorite, que je retrouvais à chaque vers comme un pressentiment de ma délicieuse contemporaine. Aussi celle-ci se nommait-elle tour à tour pour moi Simèthe, Eglé, Amaryllis, Xenée, Myrto, Iris, Euryante, Argea, Glycère... noms charmants faits de miel pour les lèvres et de rêverie pour l'esprit. Je mêlais ainsi l'aimable fille de ma tante aux aventures de la vie rustique, telle que nous l'a décrite le grand Syracusain.
Rien ne ressemblait moins pourtant à ces agrestes plaisirs que ceux que nous goûtions au château de la Minotière pendant les vacances. Un bon petit
château bien bourgeois, avec un milieu en boîte à avoine et deux ailerons aux pignons ardoisés. Un beau jardin devant, par exemple, tout en pente, et dont les allées en zigzag étaient bordées de romarin; tout au bas une pièce d'eau, sur laquelle de larges nénuphars ouvraient leurs yeux alanguis à la prunelle d'or, et dont un peuple de poissons rouges empourprait, par places, les profondeurs; sur la rive, toute en hautes herbes, un saule dont les pleurs vivants rayaient l'eau d'égratignures d'argent, au moindre souffle de vent, et sous lequel j'aimais à m'asseoir, mon fidèle Théocrite à la main.
Tout cela servait de décor à une vie parfaitement idiote et douce. On mangeait longuement, on causait inutilement, on dormait effrontément. Les grands arbres mélancoliques et les nuages fuyants me semblaient penser davantage* que les hôtes de ce palais enchanté par la bêtise. Je ne parle pas des animaux sans nombre de la basse-cour. Ceux-ci étaient des prodiges de génie auprès des tombeaux vivants (l'image est de Bossuet, mais elle est belle) que leur gardait le destin.
Mais que nous faisait, à Olympe et à moi, l'ennui de cette compagnie? Elle aimait les fleurs et moi les vers. Avec ces deux goùts-là, on n'a rien à craindre delà société des sots. Je n'ai pas la fatuité de croire que ma cousine m'aimât; je n'ose dire que je l'aimais, ayant éprouvé depuis ce que l'amour a de peu platonique chez moi. Mais enfin nous avions assurément plaisir à être auprès l'un de l'autre. Nous nous rencontrions souvent quand nous étions partis sans nous parler. Alors nous faisions de nos deux
promenades commencées une promenade plus lente, plus longue et plus lointaine, nous égarant parfois dans les champs voisins, elle, cueillant des coquelicots, et moi, lui faisant de belles comparaisons entre les plus rouges et ses lèvres.
Mais celui que nous fuyions entre tous, parmi les hôtes du château, c'était un gros garçon de notre âge à peu près, fils d'une amie de notre tante, et qui venait aussi là passer doux mois par an. Ah! le stupide personnage que ce O'Ontran de Kroth-Misou ! Et comme nous le détestions ! Le malheur était que lui aussi aimait les longues excursions après les repas et qu'il nous fallait regarder sans cesse de tous côtés pour ne pas le rencontrer. Ce n'était pas d'ailleurs qu'il fût causant... Un véritable ours! Mais sa vue seule nous était horriblement déplaisante.
Quand on interrogeait sa mère sur le caractère taciturne et peu sociable de cet animal, madame de Kroth-Misou avait coutume de répondre :
— Il ne faut pas en vouloir à ce pauvre Gontran, il a un si mauvais estomac !
Un soir... le beau soir d'été ! on était en juillet et la journée chaude avait laissé dans la plaine comme une buée de lumière, une poussière d'or où tremblaient les formes des choses, comme si la nature tout entière allait se mettre à danser. De puissantes odeurs montaient des herbes et les brises avaient de bucoliques haleines toutes pleines de vagues chansons. On eût dit que l'âme du vieux monde s'était un moment ranimée à l'horizon. Un bois pro-
fond aux épaisseurs presque bleues semblait attendre la visite mystérieuse des nymphes. Ma cousine et moi nous achevions une promenade admirable pendant laquelle je lui avais traduit, avec un feu extraordinaire, Tidylle du Cyclope, la onzième du livre de Théocrite. Comme je lui avais bien dit la cruauté do Galatée résistant aux larmes du monstre et même à l'offre de trois petits ours ! J'avais fait ressortir à merveille comment Virgile avait volé les plus beaux vers de ce morceau pour son Alexis. Mais cela avait été tout à fait indifférent à mademoiselle de la Minotière. En revanche, je l'avais vue souvent émue aux accents passionnés du malheureux Polyphème prêt à enfoncer du charbon dans son œil unique pour complaire à la nymphe impitoyable.
Nous avions eu, à ce propos, une dissertation fort intéressante, ma foi ! sur la physionomie probable des cyclopes.
— Je ne puis me les bien représenter, m'avait dit Olympe, mais ce devait être affreux.
— Pas du tout, lui avais-je répondu avec une conviction sans réserve. Leur visage n'avait rien de si épouvantable. Imaginez un disque de chair avec un trou, au centre, légèrement velu (car, dans Théo crite, Polyphème propose à Galathée de brûler auss: les cils trop longs qui ombragent son unique orbite) Quant à leur nez, il ne devait se voir que de for près, puisque le même Polyphème nous appren( que le sien était petit et épaté. Voyei -vous à pei près- maintenant ?
Ma cousine rougit et n'insista pas.
Je continuai à lui conter les peines du cyclope... Nous étions si admirablement tranquilles ! Un seul instant, Gontran nous était apparu de loin, marchant seul et d'un pas ennuyé, comme à l'habitude. Mais une haie nous séparait de lui — une haie toute fleurie d'aubépine rose.
— Voulez-vous que nous asseyons un instant ? me dit ma cousine.
— Bien volontiers.
Et alors, tout contre cette haie parfumée, sur un revers du fossé verdoyant, nous nous mîmes à côté l'un de l'autre et je continuai à décrire à ma compagne les tortures du pauvre cyclope. Je ne sais quelle éloquence fiévreuse me venait aux lèvres, mais il me semblait que je parlais pour moi-même. Olympe, très troublée, m'écoutait en tremblant légèrement. C'est que la nuit était venue, avec son cortège de douces et mystérieuses terreurs.
Tout à coup, derrière nous, de l'autre côté de la haie, un bruit de ronces écartées se fit entendre... presque immédiatement après, un autre bruit retentit, sec et pareil à celui d'un bois mort qu'on casse ou d'une étoffe qu'on déchire brusquement. Nous nous retournâmes épouvantés, en nous levant bien vite et en poussant un cri.
Et nous aperçûmes alors, au travers des buissons, dont la lune, en montant de Phorizon, déchirait la profondeur de lumières argentées, une autre lune plus petite et plus pâle, bouffie en diable, qui montait aussi de la terre en découvrant tout à coup une façon d'œil sombre.
— Un cyclope, s'écria avec terreur ma cousine,
LE CYCLOrE
encore toute à mon récit et au portrait que je venais de lui faire !
— Saligot! hurlai-je à mon tour.
Et je lançai furieusement une pierre dans la haie.
Un gémissement, dans lequel je reconnus parfaitement la voix détestée de Gontran, me répondit.
Et puis, hors de moi, je courus après ma cousine. Mais, nouvelle Galatée, elle avait fui vers les saules. O femmes éternellement pareilles? A elle aussi Polyphème avait fait peur !
PROMENADE MATINALE
' •— Lieutenant Blanc-Minot, voulez-vous me prêter votre cheval ce matin ? Le mien boite affreusement.
— De grand cœur, mon commandant.
Et Blanc-Minot mentait comme un faux prophète, car il était prodigieusement contrarié de prêter son cheval au commandant Laripète. Mais le malheur, pour lui, était qu'il n'avait rien à refuser au commandant Laripète. Durant deux ans, en effet, il avait prodigieusement badiné avec l'honneur conjugal de son supérieur, la commandante étant une
GO
PROMENADE MATINALE
femme accorte qui laissait volontiers venir à elle les petits lieutenants. Depuis six mois, il est vrai, l'arrivée ' d'une nouvelle promotion l'avait libéré di service, mais les hommes de conscience n'oublienl pas et, pour eux, le cocu d'hier demeure l'ami d( demain. Et puis, on aura beau dire, les ouvriers de la première heure auront toujours été Iqs mieuj partagés.
Un singulier homme, d'ailleurs, que ce commandant, et qui était, pour le régiment tout entier, ur vivant mystère. Toujours taciturne, fuyant la société de ses compagnons d'armes, parlant bref, répondant sec, interrogeant rarement. On se disait tout bas qu'il n'avait pas d'iïlusions sur la vertu de sa femme mais que, l'adorant, il refusait de voir et dévoraii silencieusement ses ennuis. D'autres le soupçonnaient d'avoir eu autrefois un amour malheureux et d'être devenu indifférent à toutes choses. Le fait est qu'il y avait un secret dans la vie de cet officier. Ce secret, j'aime autant vous le dire tout de suite Laripète était un inventeur. Il y avait bien quinze ans qu'il perpétrait, dans son esprit, la confectior d'une nouvelle forme de fer à cheval, qui devaii donner une incontestable supériorité à notre cavalerie. Comme il n'avait pas envie qu'on se moqua de lui, il n'avait confié ses travaux à personne Mais, lejour même qui vit cette histoire, le forge ron qu'il avait chargé d'exécuter ses plans devai lui remettre le modèle définitif que le ministèr< de la guerre adopterait avant soixante ans. Aussi l'anxiété étant grande dans le cerveau de ce penseu solitaire, c'est pour la tromper qu'il avait voulu, de
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l'aube, aller faire une grande promenade au hasard •et emprunté le coursier de Blanc-Minot, tous ses chevaux à lui étant régulièrement estropiés par ses expériences.
Il allait à l'aventure sur la route poudreuse, abandonnant à l'animal le soin de lui choisir un chemin, laissant la bride flotter au cou de sa bête. Celle-ci, d'ailleurs, paraissait connaître à merveille le but que le commandant ignorait. Sans hésitation, sans incertitude, elle trottait droit devant elle, jusqu'à ce qu'elle tourna derrière un bouquet d'arbres, et se mit à piaffer joyeusement devant une maison de campagne. Une persienne s'entr'ouvrit. L'étonnement de Laripète, subitement réveillé de sa méditation, fut à son comble, quand le cheval se dressa contre le mur, sans qu'il eût besoin de lui touchei pour cela, les flancs de l'éperon. Machinalement, le commandant tendit la main en avant. Un billet y tomba, puis la persienne se referma, et après avoir attendu un instant, comme si un morceau de sucre payait ordinairement ses complaisances, le docile coursier retomba gracieusement sur ses pieds de devant et, secouant sa tête tout enguirlandée de volubilis, reprit d'un pas égal le chemin du quartier.
— Voilà un animal qui fait ce manège-là tous les jours, pensa Laripète, qui n'était pas, au fond, beaucoup plus bête qu'un autre. Ce sacré Blanc- Minot! Quand on pense qu'il passait pour faire la cour à ma femme !
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Alors, en homme bien élevé, qui sait d'ailleurs l merveille que la lettre qu'il porte u'eçt pas pour lui le commandant serra précieusement le billet dan sa ceinture, sans en aroir même regardé l'écriture ou flairé le parfum. Puis il se remit à penser à s; satanée invention, jusqu'au moment où son guidi le déposa devant l'écurie.
Un instant après, sans avoir dit un mot à per sonne, Laripète, en personne, était monté jusqu'i la chambre de Blanc-Minot, alors absent, et avai posé le mystérieux papier sur la table. Puis, sani rien ajouter, il était redescendu dans la cour, plui sombre et plus rêveur que jamais.
— Mistouflet, qui a déposé cette lettre sur moi bureau ?
— Le commandant Laripète.
— Et il n'a rien dit de plus?
— Rien absolument.
— Après avoir interrogé dans ces termes soi ordonnance, Blanc-Minot déchira l'enveloppe et lu ceci avec quelque stupéfaction.
« Monsieur, vous êtes un drôle et un polisson mais moi je ne suis pas un Cassandre. J'ai tou découvert. Prenez donc garde à vous ! »
Et c'était tout.
— Ainsi, pensa Blanc-Minot, c'est encore un fois la même chose et ce Laripète est comme tou les autres. Tant que je l'ai offensé à la journée, i n'a rien vu, rien entendu, rien compris. Mais main
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tenant qu'il n'a plus rien à me reprocher depuis un siècle, il commence à se fâcher. C'est la loi...
Et Blanc-Minot, qui avait des prétentions littéraires et écrivait, depuis trois ans, un grand ouvrage intitulé : Du choix d'un cocu ou petit manuel du célibataire, ajouta quelques notes en marge de son manuscrit.
Puis il se mit à réfléchir aux termes singulièrement menaçants de cette épitre. Si Laripète savait tout, pourquoi ne lui demandait-il pas raison? Cet homme froid et sinistre méditait, sans doute, quelque épouvantable vengeance. Le secret de son caract'^re, on allait le découvrir dans quelque terrible événement.
Et, bien que brave comme une épée, le lieutenant se sentit plein d'angoisse. Comment prévenir la pauvre femme qu'allait, sans doute, atteindre le même coup ? Puis Blanc-Minot se prit à penser à sa fiancée, la charmante Olympe Collichon, fille de M. Collichon, ancien notaire à Champignol, laquelle pauvre petite Olympe, grâce à la fantaisie équestre du commandant, l'avait attendu, le matin même, inutilement derrière sa persienne en fleurs. Car, en attendant qu'il fût présenté à son tabellion de père, il lui faisait une de ces cours romanesques qui amusent tant les jeunes filles.
Et cet excellent Blanc-Minot avait des larmes dans les yeux, en pensant/ que tout le bonheur rêvé allait sans doute être fauché dans sa printanière floraison par la jalousie tardive du commandant Laripète.
Cependant l'heure du déjeuner était venue et
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il ne fallait pas avoir Pair de se dérober. Le lieutenant boucla son ceinturon et se rendit à la table d'hôte où, à des places hiérarchiquement disposées, mangeaient les officiers du régiment. Le premier qu'il rencontra fut le commandant, qui parut à peine le voir, tant il semblait absorbé dans quelque méditation féroce. Pendant le repas, Blanc-Minot l'observa et fut épouvanté de la nervosité de ses moindres gestes. La façon violente dont il découpa un canard le fit trembler particulièrement.
Ce fut ainsi jusqu'au dessert, qui, heureusement, vint vite.
Tout à coup, le commandant se leva et marcha droit à lui :
— Lieutenant, lui dit-il d'une voix plus brève encore que de coutume et plus saccadée, une gracieuseté en vaut une autre-!
— Mais je ne suis pas encore marié, pensa tristement Blanc-Minot.
— Donc, je vous invite à venir prendre le café chez moi, avec la commandante.
Blanc-Minot sentit une sueur froide lui baigner le visage. Plus de doute! cet homme méditait une vengeance à la Borgia !
Et il Te suivit, en se disant qu'il pourrait, du moins, peut-être sauver sa femme.
Pauvre madame Laripète ! Comme elle ne se doutait de rien ! Jamais elle n'avait été plus sou-
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riante. C'est avec d'aimables reproches qu'elle reçut Blanc-Minot.
— Ingrat ! lui dit- elle tout bas.
— Taisez-vous ! malheureuse 1 lui répondit celuici sur le même ton.
Cependant le capitaine avait fait servir les tasses. Blanc-Minot remarqua qu'il n'y en avait que deux ! Le doute n'était plus permis.
— Tu ne prends pas de café, Achille ? demanda la commandante à son mari.
— Non, répondit sèchement celui-ci. Je préfère un petit verre.
On apporta la cafetière et ce fat lui-même, le commandant, qui versa lentement le moka... la mort sans doute, dans les deux jolies tasses de vieux Sèvres.
— De grâce, ne buvez pas, jlI sait tout ! dit d'une voix étranglée et sourde Blanc-Minot à madame Laripète.
— Ah! mon Dieu! fit-elle en pâlissant.
Fort heureusement pour eux, l'ordonnance du commandant vint chercher mystérieusement celuici, qui disparut sur la pointe du pied.
— Qui vous l'a dit ?
— Il me l'a écrit.
— Alors c'est un guet-apens I...
— C'est une vengeance infei'nale !
Et leurs mains tremblaient posant les tasses fumantes sur le guéridon.
Un immense cri de joie ou de douleur retentit dans l'antichambre. Quelque chose comme un ricanement de damné.
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En même temps le commandant se rua dans le salon ; il élevait au-dessus de sa tête un demi-cercle en acier qu'il tenait par le milieu et qui encadrait son front de deux pointes positivement pareilles à deux cornes. C'était un satanique raffinement ! Les coupables baissèrent la tête.
— Eurêka ! Eurêka ! criait-il. Embrassez-moi, mes enfants, j'ai trouvé 1
— Je ne m'appelle pas Eurêka, lui dit sévèrement sa femme.
— Trouvé quoi? hasarda le lieutenant.
— Mon nouveau fer à cheval, ma gloire, le but de vingt ans de travaux et de recherches.
Et il se mit à leur montrer l'objet avec une complaisance enfantine. On sentait que ce génie longtemps opprimé rouvrait enfin librement ses ailes. Il était si content qu'il but coup sur coup les deux tasses de café !
Puis, soudain, familier, charmant, il tapa sur le ventre de Blanc-Minot :
— Farceur ! lui dit-il.
Et il ajouta à sa femme :
— Je te conterai cela î
Une heure après, «le lieutenant sortait, sain et sauf, mais positivement abasourdi.
Il trouva chez lui le mot de l'énigme, fort heureusement pour sa raison.
C'était une nouvelle lettre, bien courte, mais bien douce à son cœur, et que je copie textuellement :
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« Mon bien-aimé, quelle affreuse surprise vous avez dû avoir ce matin ! Mon père s'était aperçu de tout. Il m'avait enfermée dans ma chambre et avait résolu de vous écrire à ma place. Que vous a-t-il écrit ? je n'en sais rien ! Mais il est bien en colère 1 Je lui ai dit tantôt que c'est ma main que vous recherchiez. Cela l'a calmé un peu. Il prendra demain des renseignements sur votre famille. Mais, quels qu'ils soient, je n'aimerai jamais que vous et ne serai jamais que votre femme.
» Olympe Oollichon. »
Et une petite branche de clématite était tombée de l'enveloppe. Blanc-Minot la ramassa et la baisa mille fois.
Ces petits riens charmants-là, ajouta Jacques, sont encore ce qu'il y a de mieux dans la vie !