ÉPISODE DE LA VIE DE PR.\TICIEN
Une célébritc de mcdeciii qui prend n.iissance d.ms une loge de ponicr monte souvent jusqu'au premier étage, et rayonne même dans plus d'un arrondissement; la pauvre concierge(i), en deux ou trois jours, recouvra une santé parfaite, et cette cure merveilleuse devint la nouvelle de tout le quartier. J'avais sauvé une portière : ma fortune était faite.
Très peu de temps après, j'avais trois clients... de jour; parmi ces clients, était une cliente, femme riche, d'un certain âge, mais malheureusement très obèse, et il fallait la saigner. « On
(i ] Elle avait dû subir le tamponnement des fosio DUales pour une épistaxis grave et rebelle.
ne parle, monsieur, rne dit-elle, que de votre
honorabilité, que de votre savoir, et je quitte mon médecin pour recevoir les soins d'un homme déjà si célèbre. Toute ma société fera certainement comme moi, et vous aurez en peu de temps la plus belle clientèle de Paris. »
J'ai souvent entendu dire à mon professeur et vieil ami, M. Roux, le plus adroit chirurgien du monde, qu'une saignée à faire lui donnait toujours des inquiétudes, et ces inquiétudes -là commençaient fort à me prendre; enfin il fallait en venir au fait et s'emparer du bras de la malade; elle ne tarissait pas d'éloges, et il s'agissait de s'en montrer digne. Je plonge la lancette, et la veine n'est pas atteinte; je replonge la lancette, et le sang ne coule pas. Oh ! alors la scène change : m Vous n'êtes qu'un maladroit; le plus petit chirurgien saigne mieux que vous. Que je plains les malades qui se mettent entre vos mains 1 Pansez-moi au plus vite, et allezvous-en; me voilà peut-être estropiée. » Ou se doute de l'état de mon âme dans une pareille crise! Le jour de ma grandeur avait été la veille de ma décadence, et une saignée manquée avait fait crouler tous les châteaux de cartes de ma prompte et populaire célébrité; l'humihation se mêlait à mon désespoir, et en rentrant chez moi, d'une voix décidée, je dis à ce pauvre Justin, mon portier, que je fis depuis garçon de l'Opéra : « Justin, je ne veu.s plus faire de médecine, pas même de saignée, et si on vient vous demander
un médecin, vous répondrez qu'il n'y en a plus dans la maison. Véron.
(L« Mémoires d'un Bourgeois de Paris.)
TUTÔ, CITÔ ET JUCUNDÈ(0
Air : La Rohe et les Bottes.
Après avoir créé notre art sublime,
Dieu d'Epidaure, on dit qu'à tes enfants
Tu fis le don d'une belle maxime
Qui dût partout les rendre triomphants.
Et pour guider dans sa noble carrière
Le médecin par ta main secondé,
Tu décoras toi-même sa bannière
Des mots tutà, cità et jticundè. ifi'^-)
Ce jour-là même en un banquet immense Vont s'attabler tous les nouveaux vivants. Du Dieu B;icchus la joyeuse présence Met la gaité chez nos jeunes savants.
On frappe, pan ! C'est la peste maudite. Triste fléau par Jupin commandé; Plus du festin, docteurs, décampez vite, Vite tiito, cità et jucuiidé. (S's-)
L'étudiant de nos jours qui commence.
Dans la carrière entre, v.iill.int lutteur. La médecine, ainsi qu'un lac immense.
Offre à ses yeux un mirage enchanteur... De Dupuytren il rêvait l'héritage.
Dans son taudis tristement accoudé,
(l) Chanson composée pour le banquet de l'Internat, le 4 mars 1876.
Mourant de faim, il pense à son village, Alix mots tuto, cito et jiicuiidè. i^''-)
Dans le Sérail quel bruit, se fait entendre ! La favorite est en train d'accoudier ; Allons, docteur, délivrez sans attendre, Car chez les Turcs il se faut dépêcher. De Damoclès pensant à l'affreux glaive Le malheureux se voit au pal soudé.
La pointe brille, il sent qu'on le soulève. Adieu lulo cito cl jucimâi. t-^"0
Tout fatigué du labeur de la veille Le praticien goûte enfin le repos, Debout, docteur, vite, que l'on s'éveille, Voici venir un exprès eu sabots.
La nuit est sombre et la neige est épaisse Plus de chemin, le fleuve est débordé.
Il faut marcher, l'humanité te presse, Marche tuto, cito et jucundè. (Bis.)
Ce grand docteur, que si fort on renomme,
Que le public mettrait au rang des dieux,
Vous l'enviez, et de Paris à Rome
On ne connait de mortel plus heureux !
Mais de son temps quand est-il donc le maître?
Par le malade en tous lieux obsédé
Il est partout, jamais chez lui peut-être...
Vit-il tuto, cito cl jucundè} (Bis.)
Je ne connais qu'un tcmpscu notre vie
Où la devise aura toujours raison
C'est l'interuat, cette échelle infinie
Dont nous montons gaiement chaque échelon.
Grand Lsculape, avec bonté, regarde
Ta jeune troupe, elle a toujours gardé,
Ecritsaux murs de la salle de garde,
Les mots tuto, cito, et iucimdc (Bis).
E. TiLi-OT.