CHAPITRE XI
Difficultés financières. — Menaces de poursuites. — Second emprunt. — Charles X et les Juifs à Paris. — Le Rabbinat. — Son influence. — Projet de suppression du Grand Rabbinat de Paris. — L’éloquence sacrée. — Fondation de l’Ecole centrale de théologie. — Certificats d’aptitude délivrés aux rabbins. — La prédication à Paris. — Nul rabbin ne peut prononcer de discours sans l'assentiment préalable du Consistoire. — M. Marchand Ennery, grand rabbin. — La langue nationale au Temple.
Ce jour-là, du moins, la satisfaction fut complète. Elle ne fut pas de longue durée. Il fallut faire face aux dépenses de constructions qui, évaluées à £03,655 francs, s’élevaient, en réalité, à 312,849 francs, créant un déficit de plus de cent mille francs que le Consistoire était dans l’impossibilité absolue de combler.
Les rôles étaient surchargés; les dépenses annuelles et le paiement des intérêts des actions les avaient augmentés dans des proportions redoutables. De sept à huit mille francs le budget s’élevait à dix-huit mille . Les contribuables se laissaient saisir plutôt que de payer. En province il fallait, pour apaiser l’irritation générale, faire un recensement nouveau des populations juives, tant les protestations étaient nombreuses et les plaintes pressantes. A Paris, les fonds ne rentraient pas, et pour comble de mauvaise fortune, le Conseil de préfecture, contrairement aux avis émis par le Consistoire, accordait des réductions et des facilités aux imposés, aggravant par son indulgence une
situation pécuniaire déjà fort embarrassée. Plusieurs entrepreneurs, las d’attendre leur paiement, avaient assigné l’administration juive; ils avaient obtenu gain de cause; ils pouvaient la poursuivre d’ un moment à l’autre. C’était la « ruine (1) ». Allait-on être obligé de vendre la maison du Temple qui était déjà hypothéquée d'une somme de 38,000 francs? Le Consistoire allait-il échouer au moment d’atteindre le but? Il avait tout lieu de le craindre quand il demanda, et il obtint, le 23 août 1823, l’autorisation d’émettre cent nouvelles actions de 500 francs pour l'aider à atténuer sa dette. Momentanément déchargé de ce grave souci, il put jouir glorieusement de la curiosité que provoquait le temple de la rue Notre-Damede-Nazareth et en faciliter l’entrée aux « personnes de distinction » qui venaient de toutes parts pour le visiter.
La population générale s’accoutumait toujours davantage aux Juifs, et cette curiosité ne semblait plus provenir d’un sentiment malveillant. Il est vrai que les Consistoires comptaient maintenant parmi les corps constitués, et cela donnait aux Israélites de Paris la considération que revêt le pouvoir. A Louis XVIII avait succédé Charles X, et le Consistoire avait acclamé ce prince, comme il avait dû acclamer Napoléon Ier et Louis XVIII. Mais il trouvait auprès du roi un accueil que l'empereur n’avait jamais daigné lui faire (2), et toute
(1) Areh. du Cons. de P. — Lettre au Conseil de préfecture, le 20 juin 1823.
(2) Voy. Archives israélites de France : Une audience de Napoléon Ier en 1809. (46e année, p. 226.)
la glorieuse épopée de l’empire disparaissait devant cette blessure toujours cuisante. Jamais Napoléon n’avait adressé au Consistoire un de ces mots banals, mais flatteurs, dont Charles X fut prodigue, et qui, insérés fidèlement au Moniteur, mettaient en un relief nouveau les Juifs de Paris.
Le Rabbinat n’avait pas pris une grande part à cet apaisement. Composé à Paris des trois Grands Rabbins du Consistoire central et du Grand Rabbin de la circonscription, il suivait lentement le progrès qui, en quelques années, avait si rapidement emporté les Israélites français loin du xviii0 siècle. La Communauté parisienne, toujours prête à aller de l’avant, n’imaginait point que les Rabbins, conservateurs nés des traditions et du culte, dussent tempérer son ardeur libérale, ni s'opposer à sa marche hâtive; et malgré le respect qu'elle avait pour ces hommes que la vieillesse et la science rendaient plus dignes encore de sa vénération, elle leur en voulait presque de les voir défendre avec vigueur l’intégrité de la religion dont ils avaient la garde.
Peut-être aussi, appartenant plus au xviue siècle qu’au xixe, ne comprenaient- ils pas suffisamment les nécessités d’une nouvelle époque, ni les exigences de l’état politique dans lequel les Israélites vivaient alors. Hommes d’une science remarquable, plongés continuellement dans l’étude, peu en contact avec le monde, très peu familiarisés avec la langue française, ils vivaient dans un isolement qui ne pouvait être que nuisible à la Communauté et à eux-mêmes. L’éloquence de la chaire eût pu rapprocher les fidèles des pasteurs ;
mais quelle action pouvaient avoir, surtout sur les jeunes générations, soit des discours prononcés deux ou trois fois par an en hébreu ou en allemand, soit des harangues qui, préparées pendant des semaines, perdaient à la lecture toute chaleur et tout entraînement?
Aussi l’influence des Rabbins sur la Communauté diminuait-elle beaucoup. Elle n’augmentait guère auprès du Consistoire de Paris qui, à l’exemple du Consistoire central, supportait mal leur ingérence dans les affaires administratives et cherchait par tous les moyens à limiter leur action. Lorsqu’on prépara l’Ordonnance de 1823 pour introduire dans l’organisation du culte les modifications jugées nécessaires, on s’opposa unanimement au « pouvoir absolu et religieux » que les Rabbins voulaient s’attribuer. « L’objet le plus administratif, le plus frivole, disait-on, deviendra, suivant la volonté de MM. les Rabbins, objet religieux, et bientôt les Israélites en France existeraient sous un gouvernement absolu rabbinique (1) ».
Ces idées s’accusèrent bien plus vivement encore quand, en 1829, il fut question de remplacer au Grand Rabbinat de Paris M. Michel Seligmann, qui venait de mourir. Le Consistoire central, qui avait eu trois Grands Rabbins en 1809, n’en comptait plus qu’un, M. Deutz.M. David Sintzheim était mort en 1812 et, pas plus que M. de Cologna, qui venait de donner sa démission pour retourner à
(1) Archives du Consistoire central. Procès-verbal du 17 décembre 1822.
Trieste (1827), il n’avait été remplacé. On réclama la suppression du Grand Rabbinat de Paris et l'attribution cumulative de ces fonctions à M. Deutz, aidé d'un « vicaire ». On prétendait que ni l’instruction religieuse, ni la chaire synagogale, ne souffriraient de cette mesure et l’on ajoutait que la nécessité de faire des économies l’imposait. « L’esprit d’industrie qui domine le siècle, disait-on, fait qu’en politique on veut être gouverné à peu de frais et en religion on veut croire à bon marché ». L’assemblée des notables passa outre à cette proposition peu pratique et, parmi cinq candidats (1), choisit, le 7 décembre 1829, M. Marchand Ennery comme Grand Rabbin de Paris.
A la vérité, la parole sacrée ne brillait guère à cette époque. Tl n’y avait pas alors d’école officielle d’enseignement (2) pour ceux qui se destinaient au Rabbinat ; malgré des démarches réitérées , le gouvernement impérial n’avait pas jugé qu’elle fût nécessaire (3) et depuis, les événements politiques n’avaient pas permis de mettre à exécution un projet dont la création s’imposait. Mais depuis quelques années déjà un grand mouvement s’était produit dans la Communauté de Paris en faveur de cet établissement, et les notables, invoquant « l’intérêt de la religion et de la génération qui s’élève (4) », avaient été unanimes pour demander
(1) MM. Ph. Catien, de Colmar; Seligman Goudchaux, de Haguenau; Mayer Lazard, de Metz; Mendel Prague, de Paris.
(2) Voy. Revue des Etudes juives : Le Rabbinat de Metz pendant la période française (/ 567-1 871) , par Abraham Cahen (t. VII à XIII).
(3) Voy. Léon Kahn, Histoire des Ecoles
(4; Arch. du Cons. de P. Procès-verbal du 5 février 1827.
la fondation dans la capitale d'une « Ecole centrale de théologie destinée à la formation des Rabbins ». Les Consistoires départementaux, consultés, donnèrent leur entière adhésion à ce projet. L'Ecole fut fondée (1829), mais à Meta et non à Paris.
Il suffisait alors pour atteindre au plus haut degré du titre rabbinique d’être muni de trois certificats émanant de Grands Rabbins en fonctions. Les connaissances profanes n’y entraient pour rien et l’éloquence y était parfaitement dédaignée. Il était nécessaire cependant que le niveau de cet enseignement fût relevé.
Le temps n’était pas éloigné, en effet, où la prédication, telle qu’elle s’exerçait dans les temples, avait quelque chose de pénible et se trouvait en contradiction flagrante avec les mœurs françaises. Deux fois par an, le samedi avant la fête de Pâque, et le samedi entre le Jour de l’An et le Grand Jeûne, le Rabbin montait en chaire ou, pour mieux dire, se plaçait devant un modeste pupitre et débitait, en un patois hébreu et allemand rabbinique, une longue dissertation fort savante. Peu à peu, les assistants intervenaient, prenaient fait et cause pour tel ou tel docteur, et bientôt les interpellations se croisaient violemment, jusqu’à ce que, las de ces joutes talmudiques, ils s’inclinassent devant l’autorité du Rabbin (1).
A Paris, du moins, ces coutumes semblaient avoir disparu depuis longtemps; mais rien n’y avait été substitué. La chaire était muette. Le Consistoire avait essayé à plusieurs reprises d'ins-
(1) Archives Israélite^ de France , année 1844.
lituer tous les samedis une « instruction religieuse et morale », afin que ceux qui « ne s’occupent que de leurs affaires dans les jours de travail » ne perdissent pas « entièrement les traces de leurs devoirs soit envers Dieu, soit envers la Société (1) ». Ces tentatives avaient échoué. Cependant les cérémonies publiques, si fréquentes sous 1 Empire (2), ne pouvaient être célébrées sans discours; les Te Deum, actions' de grâces, anniversaires, etc., n’allaient pas sans panégyriques.
M. de Cologna excellait dans ce genre, et le Consistoire de Paris ne se faisait pas faute de recourir à sa « douce éloquence ». Lui seul du reste, quoique d’origine italienne, pouvait prêcher passablement en français. MM. Selig. Michel et Sintzheim s’exprimaient plus volontiers en hébreu, et M. Deutz s’acquittait « à merveille » des prédications en allemand. Il y réussissait si bien même que le Consistoire ne voulait point l’en entendre prononcer d’autres.
Si grande cependant que fût sa confiance en son orateur attitré, le Consistoire de Paris ne négligeait point, chaque fois qu’il sollicitait les bons offices de M. Cologna, de lui indiquer le. sens dans lequel il devait « déployer » ses « rares talents ». Etait-ce par précaution, parce qu’il devait veiller à ce que les Rabbins ne pussent donner aucune instruction qui ne fût conforme aux décisions doctrinales ? Etait-ce plutôt une formule épistolaire? Ce qui est certain, c’est que tantôt il lui vante un
(1) Archives du Consistoire central . Arrêté du 6 juillet 1810.
(2j Voy. Annuaire des Archives israélites (1887-88) : Un Te deu?n au Temple de la rue Saint- Avoie*,,.*
Lias JUIFS A PARIS
« beau sujet », et tantôt, il lui fournit, assurément sans y mettre d’orgueil, le canevas de son discours.
Hors de là aucun Rabbin, sauf le G rand Rabbin de Paris, ne pouvait prêcher sans une autorisation expresse du Consistoire, et, cette autorisation octroyée, sans lui soumettre son discours. M. de Cologna même s’étant aventuré, sans avis préalable, à « prononcer une exhortation religieuse » dans le temple, lors de la célébration d’un mariage, il fut rappelé au respect de l’arrêté formel pris à ce sujet par le Consistoire de Paris en 1822.
Lorsque M. de Cologna eut disparu de la scène parisienne, la chaire devint tout à faite muette : M. Seligman Michel, accablé d’années, se taisait; M. Deutz, accablé de malheurs domestiques, vivait dans un douloureux isolement. M. Marchand Ennery, succédant à M. Michel, allait-il relever le prestige de la chaire synagogale? ün put l’espérer un instant. Après une jeunesse laborieuse et pauvre, pendant laquelle, un des premiers, il s’efforça « d’unir l’érudition sacrée avec les lettres profanes (1) », il avait exercé les fonctions d’instituteur primaire à Nancy; et, sans transition il avait passé de la salle d’école à la tête de la première Communauté de France. Tous les regards s’étaient tournés vers lui. La déception fut grande. M. Ennery avait bien institué des prédications régulières; mais, maladif, il lisait deux ou trois fois par an, aux grandes fêtes, sur un papier, quelques mots que personne n’entendait (2).
(1) Arch. du Cons. cent. Oraison funèbre prononcée par le Président, 21 août 1832.
(2) Lettres juives, d’Albert Cohn, III, décembre 1864.
Si la chaire fut de nouveau rarement occupée, elle ne retentit plus du moins que d’accents français. Par décision en date du 17 décembre 1831, le Consistoire arrêta en effet qu’aucun sermon ne pourrait être dorénavant prononcé dans le temple qu’en langue nationale.