CHAPITRE XII
Mélange des Juifs avec leurs autres concitoyens sous Louis- Philippe. — Indifférence religieuse. — La population juive à Paris. — Inégalité du culte israélite. — Opinion de M. de Rambuteau. — La loi du 8 février 1831. — Bienveillance du roi. — Préventions contre les Juifs. — Leur position dans la magistrature, dans l’armée, dans les lettres, les arts, etc., etc. — Attaques calomnieuses. — Conversions au catholicisme. — Efforts du Consistoire pour y résister. — Physionomie de la Synagogue. — Relâchement général. — Etat précaire des finances de la Communauté. — Fermeture du temple de la rue Notre-Dame-de-Nazareth.
Ce fut là une heureuse mesure : peu à peu, en effet, les vieilles familles juives du xvm' siècle disparaissaient et faisaient place à des générations qui, plus intimement mêlées à la population des autres cultes, entraînées par les obligations du travail quotidien, perdaient chaque jour de l’ardeur religieuse qui avait été le seul refuge, l’unique consolation des Juifs d’avant la Révolution. Déjà moins versés que leurs pères dans les connaissances talmudiques , ils pouvaient se montrer rebelles à toute instruction religieuse dont les difficultés les auraient détournés de leurs occupations journalières et, en lassant leur patience, les auraient éloignés du temple. La décision du Consistoire avait ce résultat qu’en retenant peut-être les indécis, elle enlevait en même temps au culte son caractère cosmopolite pour lui imprimer une marque exclusivement française. Cette résolution était si bien justifiée que des esprits sérieux, mais aventureux, prenant acte de l’indifférence nais-
santé, allèrent jusqu’à demander une refonte complète du culte, en proposant de n’employer dorénavant que la langue nationale pour toutes les prières et de transférer le'samedi au dimanche (1).
Un projet aussi téméraire aurait soulevé dans la Communauté une émotion d’autant plus vive que le mouvement d’immigration des Juifs de France et de l’étranger à Paris s’était fortement accentué. La population de la capitale avait doublé depuis vingt ans et renfermait au moins douze mille âmes. Répandus indistinctement dans tous les quartiers de Paris, les Juifs vivaient confondus avec leurs concitoyens, professant leur religion avec une liberté absolue.
Cependant, la protection spéciale accordée à la religion catholique, dont les prêtres étaient salariés par l’Etat, maintenait les Juifs dans une condition d’inégalité injuste. Il était surprenant, disait M.de Rambuteau, « qu’un culte ancien, res- « pectable, reconnu par les lois, dont le chef du « gouvernement avait voulu régulariser l’action « ultérieure..., dont les chefs étaient admis auprès « du trône, fût le seul auquel le budget général de « l’Etat restât étranger, malgré que, comme tous « les Français, ceux de nos concitoyens qui profes- « sent ce culte fussent soumis à toutes les obliga- « tions que la loi impose à tous (2) ».
Cette inégalité cessa bientôt, grâce à l’intervention du duc d’Orléans, lieutenant • général du
(1) Archives du Consistoire central. Procès-verbal du 19 septembre 1835.
(2) Archives du Consistoire de Paris. Lettre de M. de Ramb liteau du 19 août 1830.
royaume (1), grâce à MM. Viennet et de Rambuteau, qui s’employèrent ardemment à réaliser pour les Juifs en droit et en fait l’égalité civile la plus complète (2) : la loi du 8 février 1831, portant qu’à partir du l01 2 3' janvier, les ministres du culte israélite seraient rémunérés par l’Etat, fut la consécration de leur état religieux. Louis-Philippe avait donné à cette œuvre l’appui de sa haute influence, et il avait fait preuve en cette circonstance, comme il lui arriva plus d’une fois pendant son règne, d’une bienveillance et d’une équité dont les Consistoires se montrèrent toujours reconnaissants. C’était particulièrement dans leurs discours au roi, pour sa fête ou pour le nouvel an, qu’ils s’attachaient à le bien pénétrer de leur gratitude et à se placer toujours sous sa protection. Les discours de Crémieux, parlant au nom du Consistoire de Paris, offrent à cet égard un intérêt très grand. Rappelant dans chaque adresse un fait sensible au cœur de Louis-Philippe, il y jetait, avec un rare talent, avec un à-propos fort habile, le nom des Israélites français, comme pour associer toujours plus intimement ces « membres de la grande famille » à toutes les joies, à tous les deuils du pays et du roi (3).
Cependant si, au point de vue légal, les Juifs avaient toute satisfaction, ils ne pouvaient encore se féliciter, pas plus à Paris qu’ailleurs, de ren-
(1) Archives du Consistoire de Paris . Procès-verbal du 10 août
(2) Halphen, Introduction , p. xliii.
(3) Voy. Annuaire des Archives israélites , années 1888-1889 Visites officielles et compliments d’usage , par Léon Kahn..
contrer d’unanimes sympathies. Aux préjugés et aux préventions tenaces, était venu s’ajouter un sentiment de jalousie qui s’était développé peu à peu, englobant les Juifs à mesure qu’à force de travail et d’intelligence ils conquéraient dans la société une place plus grande. Leurs adversaires du xviii* siècle leur reprochaient de ne point travailler alors que l’accès de tous les métiers leur était interdit; maintenant qu’ils donnaient un libre cours à leur activité native, on s’indignait de les rencontrer sur tous les chemins. Et l'on disait déjà qu’ils obstruaient toutes les carrières.
Rien n’était plus faux. Le vrai est qu’ils avaient profité avec une prodigieuse ardeur de la liberté et de la sécurité dont ils jouissaient depuis moins de cinquante ans pour gravir les degrés de l’échelle sociale.
Dans la magistrature, ils avaient à Paris des représentants distingués : MM. Anspach, substitut du procureur du roi ; Crémieux, Alfred Dalmbert, Hemerdinger, avocats; Sehayé et Lan, agréés; Armand Halphen, notaire.
La médecine comptait les docteurs Cahen, Samuel Heller, Joseph Henry, Moyse Manuel et Michel Lévy, médecin ordinaire et professeur au Val-de-Grâce.
Dans l’armée, les noms suivants prouvent que les Juifs continuaient à y tenir un rang brillant : MM. Edouard Cerfberr, sous-intendant; MaxCerfberr, lieutenant-colonel; Mayer Worms, médecin ordinaire de l’Ecole de Saint-Gyr, officier en activité; Abraham, sous-lieutenant; Jacob Maas, chirurgien aide-major; Moyse, capitaine d'infan-
terie; et Gabriel Salvador, capitaine d’artillerie.
Ils étaient représentés à l’Institut par MM. Ad. Franck et Fromenthal Halévy ; dans les lettres, par Olry Terquem, Salomon Munk, Joseph Salvador ; dans les assemblées municipales, par Beer Fould, marne de Roquencourt, et Edmond Halphen, membre du Conseil général des hospices, adjoint au maire du II0 arrondissement; dans les conseils administratifs, par M. Jacques Javal, membre du conseil général des manufactures, et dans le corps diplomatique, par M. Gustave Halphen, consul général de Turquie à Paris.
MM. Emile et Isaac Péreire étaient directeurs des chemins de fer de Versailles et de Saint-Germain; MM. Max Gerfberr, Crémieux et Achille Fould, députés; et plus de vingt Israélites figuraient parmi les notables commerçants.
La Communauté de Paris, on le voit, brillait à cette époque d’un éclat incontestable, et les Rothschild, les Halphen, les Fould, les Cerfberr, les Dupont, les Michel Goudchaux, les Dalmbert, ajoutaient encore à ce relief, les uns par leur fortune, les autres par leur haute position, et tous par l’estime, la considération et le respect dont ils étaient entourés (1).
(1) Liste des professions exercées par les 233 notables de la Communauté à cette époque : horlogers et bijoutiers, 13; négociants, 84; propriétaires, 18; agents d'affaires, 5; banquiers, 6; marchands de chevaux, 4 ; peaussiers, 2; agent de remplacement, 1 ; maître d’hôtel garni, i; fabricants, 15; rabbins, 2; lapidaires, 3; notaires, 3; facteurs à la halle, 2; substitut du procureur du roi, 1; docteurs en médecine, 7; officiers, 11; avocats, 3; membres de riustitut, 2 ; rentiers, 12; joailliers, 3 ; marchand de dia manls, 1 ; concessionnaire de mine, 1 ; agréés au Tribunal du commerce, 2 ; changeurs, 6 ; professeurs. 3 ; affineur d'or, 1 ;
Une telle situation souleva bien des inimitiés, bien des haines. Elle provoqua les sentiments les plus malveillants, et un certain nombre de pamphlets furent publiés aussi bien contre la personne des Juifs que contre leur culte. Les hommes les plus probes furent l’objet des plus calomnieuses assertions, et dans cette campagne, à laquelle la presse catholique s’associa, le clergé môme se distingua par une explosion de passions fanatiques qui émurent profondément le monde juif.
A aucune époque, depuis la Révolution, sa propagande ne fut plus active. Les prêtres poussèrent même l'esprit de prosélytisme jusqu’à s’introduire dans la Synagogue pour engager de jeunes enfants à embrasser le catholicisme (1). L’éclat que produisit la conversion de quelques Israélites de marque excita-t-elle encore cette ardeur religieuse? On serait tenté de le croire en songeant aux moyens employés pour arracher quelques Juifs au Judaïsme. C’était, dit une publication de l’époque (2), « une véritable manie, une sorte de mode, et pour certaines gens une ingénieuse spéculation ». Il existait alors, paraît-il, une Société pour la conversion des Juifs, et d’après un rapport qu’elle publia en 1846, il se trouvait, en comparant
directeurs de Compagnies d'assurances, 2; facteur d’orgues, 1 ; secrétaire-trésorier de bureau de bienfaisance, 1 ; directeurs de chemins de fer, 2; agents de change, 3; limonadier, i; commissaire-priseur, 1 ; agent d'assurances, i ; sellier, 1 ; bibliothécaire, 1 ; huissier près le tribunal de première instance, 1 ; imprimeur, ï ; hommes de lettres, 3; professeur de musique, 4 ; inspecteur de finances, i.
(1) Archives israélites de France , année 4843.
(2) Ibid*, année 1845.
le nombre des prosélytes à la somme dépensée pour les avoir, que « l ame d’un Juif revenait à la Société à 4,500 francs (1) ». C’est à cette Société sans doute qu’appartenait l’abbé Ratisbonne dont nous avons parlé à l’occasion du scandale que causa le baptême in extremis du docteur Terquem (2) .
Le Consistoire de Paris cherchait à enrayer ce mouvement religieux; mais il n’avait que peu de moyens pour y réussir. Il se décida à créer une •maison de secours (3) pour éloigner des hôpitaux les malades qui étaient sans cesse en butte aux persécutions les plus cruelles ; il multiplia ses cours d’instruction religieuse, rendit plus, étroite sa surveillance autour des jeunes filles de la classe pauvre qui étaient particulièrement l’objet des efforts des convertisseurs, et ne négligeait rien pour préserver les jeunes garçons contre ces poursuites fanatiques.
Malheureusement des difficultés de toutes sortes assaillaient le Consistoire et la dignité du culte souffrait beaucoup des embarras au milieu desquels il se débattait.
La Sentinelle juive (4) a tracé de la physionomie de la Synagogue à cette époque un tableau pénible. Tout allait à la dérive : point de « décence » ni de « recueillement »; pas d’administration, pas de chefs, pas de surveillance; un ministre officiant insuffisant ; un service religieux que rien ne venait relever, parce que le Rabbin se refusait à l’intro-
(1) Archives Israélites de France, année 1845.
(2) Voy. Léon Kahn, le Comité de bienfaisance , p. 123.
(3) Ibid,, p. 65.
(4) La Sentinelle juive , par A. Créhange. Paris* 1860.