CHAPITRE XIV
Projet de cession du temple à la Ville. — Opposition des Israélites de Paris. — Améliorations et progrès dans l’exercice du culte. — Insuffisance du temple de la rue Notre-Dame-de- Nazaretb. — Projet d’édification d’un second temple. — Les Israélites portugais; leurs temples. — Projets de fusion des rites portugais et allemands. — Construction de deux Synagogues : rue de la Victoire et rue des Tournelles. — Entraves.
— Attitude du préfet de la Seine. — Malveillance de l’empire.
— Rang occupé par les Juifs à Paris. — Leur moralité. — Etat de la Communauté et de ses institutions. — M. Zadoc Kahn, Grand Rabbin de Paris.
Dès qu’il avait été reconnu indispensable de reconstruire le temple de la rue Notre-Dame-de- Nazareth, le Consistoire s’était occupé de trouver les ressources nécessaires. On avait transféré le service religieux dans un local loué rue de Montmorency, n° 20, mais l’exiguité de l’emplacement exigeait que cet état provisoire cessât le plus tôt possible.
Pour mener ses projets à bonne fin, le Consistoire voulait faire cession de l’édifice à la Ville à condition qu’elle se chargeât de la reconstruction. Cette solution, disait-il, avait f « immense avantage » de faire rentrer les Israélites de Paris dans le « droit commun». Pour calmer les susceptibilités et les appréhensions d’une partie de la population juive, il avait consulté les Grands Rabbins à ce sujet, et ce n’était qu’après avoir « reçu d’eux la déclaration formelle qu’aucun scrupule religieux ne s’opposait à cette cession » qu’il en avait adopté la pensée. Mais la Communauté, qui
avait acquis cette propriété « au prix de grands sacrifices » résolut, cette fois encore, de résister aux exigences de la Ville, et de s’opposer à l’abandon du Consistoire. Il fallut de nouveau recourir aux contributions volontaires ; mais bien que le succès répondît mieux qu’en 1831 aux efforts et à l’espérance de tous, on ne recueillit qu’une somme insuffisante. La Ville et l’Etat, après bien des pourparlers, accordèrent une allocation de 160,000 francs qui évita au Consistoire tous les soucis, toutes les angoisses par lesquelles il avait passé quand, en 1831, il s’agit d’acquitter la dette qu’il avait contractée. On put alors se mettre à l’oeuvre.
Le temple, tel qu’il est encore aujourd’hui, s’éleva rapidement sous l’habile direction de M. Thierry, qui fut pendant de longues années l’architecte du Consistoire. On supprima la cour de la rue Notre- Dame-de-Nazareth et celle de la rue du Vert-Bois pour tirer du terrain tout le parti possible; l’immeuble, augmenté d’une galerie supérieure, fut reporté à l’alignement extrême de ces rues; et il sembla que cette construction devait répondre enfin aux besoins de la Communauté et offrir un lieu de prières assez vaste pour que les Israélites de Paris pussent prier en commun sans qu’il fût nécessaire de louer des succursales ou de laisser à la porte du temple tous ceux à qui son exiguïté ne permettait pas autrefois d’y trouver place. Son aspect familial, intime, son demi-jour favorable à l’essor des aspirations religieuses, tout y était combiné pour plaire aux fidèles. L’inauguration, fixée d’abord au 1er septembre 1851, fut, en raison de
l’élat trop peu avancé des travaux, remise au 20 mars 1852 (1).
L’occasion était excellente pour introduire dans l’exercice du culte les progrès que commandait l’époque. La vente à la criée des honneurs religieux fut supprimée ; les femmes ne furent plus « parquées et grillées comme des bêtes fauves » dans leurs tribunes (2) ; elles furent admises, pour les célébrations des mariages, à occuper un des côtés de la nef; l’orgue, après bien des difficultés soulevées par des scrupules religieux, y obtint « droit de bourgeoisie (3) » ; les abords du temple ne donnèrent plus, au moins à l’origine, le spectacle d'une foule provoquant par son manque de tenue la curiosité des passants ; et les fidèles, se sentant enfin dans la véritable Maison de Dieu, priaient dans le silence et le recueillement.
A peine le temple de la rue Notre-Dame-de- Nazareth fut-il ouvert au culte que l’on s’aperçut qu’il ne suffisait pas à la Communauté. La population israélite de Paris s’élevait au moins à 20,000 âmes. Elle se trouvait disséminée dans tous les quartiers de la capitale; mais une agglomération considérable se maintenait dans les VI0, VIIe et VIIIe arrondissements d’alors, habités généralement par les familles peu aisées ; les Ier, IIe, IIIe, IVe et Ve arrondissements servaient plus particulièrement de résidence à la banque, au haut com-
(1) Voy. Archives Israélites de France, 1852, la critique de la construction.
(2) Ibid. Année 1841, p. 391 et 568.
(3) Archives Israélites de France, année 1846, p. 709.
merce, et à ceux qui exerçaient des professions libérales.
On résolut donc d’élever un second temple. Mais les choses traînèrent en longueur, et quand on reprit la question, en 1857, les notables furent d’avis qu’il était nécessaire d’en édifier un troisième. L’un devait être construit dans le quartier du Marais, et l’autre dans le quartier Drouot. L’activité la plus grande règne alors dans la Communauté; chacun veut contribuer à cette œuvre religieuse ; le baron Gustave de Rothschild s’en montre un des plus ardents promoteurs ; et en 1859 tout semblait assurer l’exécution de cet important projet, un acte établissant la vente conditionnelle d’un immeuble situé rue de Jouy avait même été passé déjà, quand la guerre d’Italie éclata. En face de l’avenir incertain, l’entreprise fut abandonnée.
La question d’édification fut reprise dès le lendemain de la guerre. Les Israélites de Paris s’y montraient d’autant plus favorables que l’ouverture d’un nouveau temple devait être le signal d’une harmonie parfaite du rite allemand avec les Israélites portugais et leur rite. Ce projet de fusion datait de longtemps déjà.
En 1826, les Portugais avaient abandonné le temple qu’ils fréquentaient depuis 1770 et qu’ils avaient installé dans une maison de la rue du Cimetière Saint-André-des-Arts (1). N’ayant pu parvenir à édifier une Synagogue à leurs frais, ils louèrent un local au faubourg Saint-Germain. Mais
(1) Yoy. à. l’Appendice le « Dénombrement des Israélites portugais et espagnols en 1809 ».
le centre de l’existence s’était déplacé ; les Portugais s’étaient peu à peu détachés du quartier particulier qu’ils avaient adopté avant la Révolution; et, en raison de son plus grand éloignement, ce nouveau temple fut un peu délaissé. On dut chercher un autre emplacement. Le local qui, jusque-là, avait été occupé par l’Ecole des garçons dans la maison consistoriale de la rue Neuve-Saint-Laurent, se trouvait vacant (1); le Consistoire le céda gracieusement aux Portugais, qui le transformèrent en oratoire. L’ouverture en fut faite au mois de septembre 1830. En 1831, leur situation pécuniaire, devenant de plus en plus précaire, ils demandèrent de former avec l’administration consistoriale une seule et môme administration, « une seule et môme caisse ». Cette offre n’était guère avantageuse ; mais dans un but de conciliation, et malgré les charges fort lourdes qu’il avait à cette époque, le Consistoire accepta la fusion, sur le rapport favorable qu’en fit une commission composée de membres appartenant aux deuxrites(24marsl832).
La démolition de la Synagogue allemande obligea les Israélites portugais à se mettre en quête d’un autre local. Ils se proposaient de nouveau de construire un temple au moyen de souscriptions et de la création d un certain nombre d’actions, lorsque un projet d’union plus intime fut mis en avant : il tendait non plus seulement à fusionner les deux administrations, mais les deux rites. Le temple portugais s’établit alors provisoirement (10 février 1851) rue du Sentier, 39.
(1) Voy. Léon Kahn : Histoire des Ecoles.
Le projet de fusion fut sérieusement mis à l’étude. Le Consistoire consulta les Rabbins de Marseille, Bordeaux et Saint-Esprit sur les moyens les plus efficaces d’arriver à l’établissement d’un rite commun. On nomma une commission (1) qui, en peu de temps, déposa les conclusions les plus favorables, et déclara que ce serait « assurer la fusion » que de construire, sur l’un des points où se portait la population juive, un temple très vaste où le culte serait célébré suivant les pratiques mixtes adoptées par la commission.
Pendant que le Consistoire recherchait sincèrement les moyens d’atteindre ce but, l’administration installait sa Synagogue, rue Lamartine, 23, dans un local pris à bail. Le Consistoire s’éleva contre cet acte qui, au moment où la fusion venait d’être acceptée par tous, établissait de nouveau une séparation très nette entre les deux rites. Les Portugais protestèrent de leur soumission, et le temple fut inauguré le 4 juin 1851. Il contenait environ 300 places.
Les frais de construction de cette Synagogue avaient été considérables. L’ancien temple et le nouveau avaient créé un passif de trente-cinq mille francs, tandis que l’actif ne s’élevait guère qu’à six mille. La Communauté portugaise, on le voit, était obérée. Elle parla de nouveau de fusion; elle en reparla en 1855, demandant que les deux rites ne formassent qu’une seule Synagogue : La
(1) Elle était composée de MM. Ennery, Grand Rabbin de France ; Isidor, Grand Rabbin de Paris, Ad. Franck, S. Munk, Albert Cohn, S, Galien, Sciama, Allegri, Astruc et Yict. Monteaux.
Synagogue française ; elle en parla encore en 1860, mais d’une façon plus pressante, et en exprimant le désir que son temple devînt consistorial et fût entretenu aux frais du Consistoire.
A toutes ces instances le Consistoire avait répondu par des promesses dilatoires; mais lorsque l’édification des deux temples fut décidée, la question changea de face. Il semblait que l’ouverture de la Synagogue de la rue de la Victoire devait faire tomber toutes les difficultés, et permettre enfin d’opérer cette fusion depuis si longtemps demandée par les Israélites portugais. Ce temple devait être affecté au rite fusionné.
Une commission importante fut nommée en 1865. Elle consacra plusieurs années à élaborer un projet de rituel, fit de nombreux emprunts au rite portugais, proposa d’adopter la prononciation de l'hébreu à la façon orientale, un grand nombre de prières et de chants en usage au temple de la rue de Lamartine (1), la bénédiction des enfants, etc., etc. Ces décisions étaient certainement de nature à satisfaire les plus exigeants ; malgré cela, la Communauté portugaise, réunie en assemblée générale, jugea insuffisantes les concessions faites, et, séance tenante et sans autre examen, se prononça pour le maintien de son autonomie (2).
Le Consistoire n’avait pas perdu de vue un seul instant la construction des deux temples. Il avait
(1) Yoy. à l’Appendice la liste des administrateurs du temple portugais depuis 1809 .
(2) Une Société civile se constitua pour construire un temple spécial aux Portugais. Ce temple fut élevé rue Buffaut, aux
n°s 28-30 et inauguré le 3 septembre 1877-
pris toutes ses mesures pour que cette fois rien ne vînt entraver son œuvre, et la Ville de Paris, qui aurait dû se charger seule de cette édification, assura sa participation pour moitié dans les frais de construction, à la condition que ces Synagogues seraient sa propriété. La Communauté dut s’y résoudre. On avait décidé, en 1862, de pourvoir aux ressources nécessaires au moyen d’un emprunt portant intérêt. Moins de trois mois après l’émission, la souscription était close. Le Consistoire avait recueilli un million cinq cent mille francs environ. Cependant les études des plans et devis ayant fait reconnaître à la Ville que les dépenses atteindraient quatre millions, le Consistoire émit un second emprunt d'un demi-million, qui ne fut couvert qu’en partie.
M. Aldrophe, architecte de la ville et du Consistoire, fut chargé de la construction du temple de la rue de la Victoire. L’édification du temple de la rue des Tournelles fut confiée à M. Varcollier, architecte de l'arrondissement.
Tous deux se mirent immédiatement à l’œuvre. M. Varcollier dut agir avec une sage lenteur, l’administration préfectorale n’étant pas disposée à faire marcher de front les travaux des deux temples; rien ne devait arrêter M. Aldrophe. Mais dès les premiers temps son œuvre fut entravée par un accident de terrain. La déception fut grande dans la Communauté quand on apprit qu’aux premières fouilles les ouvriers avaient découvert une nappe d’eau qui allait nécessiter des travaux considérables de fondations, et ajourner le commencement de la construction à une époque indéterminée.
Ce n’était là cependant que le prélude des obstacles que devait rencontrer le Consistoire. La fermeté qu’il dut déployer pour la revendication de ses droits, les difficultés qui lui furent suscitées, les retards toujours plus longs apportés dans les travaux, les déceptions successives au sujet d’une seconde issue du temple de la rue de la Victoire, les paroles données, contestées et reprises, tout cela permettra de démontrer un jour que ni le baron Haussmann, préfet de la Seine, ni son entourage n’eurent alors l’attitude correcte sur laquelle le Consistoire et la Communauté avaient le droit de compter.
Dans d’autres circonstances déjà, les Juifs de Paris n’avaient pas trouvé, sous l’Empire, la bienveillance que la Constitution assurait à tous les cultes. Des jeunes gens, qui se présentaient à l’Ecole normale, s’étaient vus brutalement exclus du concours par le seul fait qu’ils étaient Juifs (1). Et parmi eux se trouvaient MM. Bréal et Hinstin, alors au lycée Charlemagne et qui depuis ont occupé un rang si brillant dans les lettres. Un autre Juif, M. Isidore Cahen, sorti dans les premiers rangs de cette école, avait été nommé à une chaire de philosophie dans un lycée de province. Le clergé protesta bruyamment contre cette nomination. M. Cahen se vit dans l’impossibilité de remplir ses fonctions, et pour ne pas accepter un déplacement contraire à sa dignité, il donna sa démission (2). La presse religieuse se distinguait
(2) Archives israéli.es de France.
par son acharnement, et il fallait, pour imposer silence à ses regrettables excitations, les démarches personnelles et pressantes des personnages les plus influents de la Communauté de Paris. Mais cette influence vint se briser contre une influence latente lorsqu’il s’agit de donner au temple de la rue de la Victoire une sortie sur la rue de Châteaudun, à cinq cents pas de l’église Notre-Dame-de-Loret!e.
Tous ces faits, loin de décourager les Israélites de Paris, les invitaient au contraire à unir leurs efforts pour maintenir leur état religieux, s’imposer à l’estime de tous, et élever toujours plus haut le niveau des mœurs civiles de la classe pauvre.
Quel admirable tableau présentait alors la Communauté israélite ! Il y avait à peine soixante ans que les Juifs jouissaient de la liberté, et déjà il n’y avait pas de carrière que n’embras'ât leur activité, leur intelligente ardeur. Dans les corporations savantes, dans les administrations de l’Etat, dans les Assemblées législatives , dans les arts , les lettres, l’architecture et l’industrie ; dans la médecine, la peinture et la sculpture; dans le notariat, dans la magistrature, dans l’armée, que de noms justement considérés!
Armée. — Edouard Th. Cerfberr, intendant militaire ; Max Th. Cerfberr, colonel d’état-major; Alph. Salomon, lieutenant de vaisseau; J. Salomon, officier en retraite; Em. Worms de Romilly; 0. Lévy, colonel d’infanterie; de Valabrègue, colonel de cavalerie; E.-J. Léon, colonel d’artillerie; Salvador, chef d’escadron; Revel, colonel du génie; Kossmann, lieutenant de vaisseau.
Avocats . — Crémieux; Myrtil Halphen; Eugène Halphen; Ad. May; Louis- Jean Kœnigswarter.
Notaires. — Gustave-Benoist Dupont (1840); Ernest Fould(1832); Léon Goudchaux (1841); Armand Halphen ; Mas (1854).
Editeurs . — Michel Lévy.
Députés . — Michel Goudchaux, et Max. Kœnigswarter, pour la Seine; Léop. Javal (Yonne); Levaillant, secrétaire de la questure.
Sénateur. — Achille Fould, ministre d’Etat et de la maison de l’Empereur, grand officier de la Légion d’honneur.
Académie des sciences . — Ad. Franck, agrégé de la Faculté des lettres.
Corps diplomatique. — Baron de Rothschild, consul général d’Autriche-Hongrie; Gustave Halphen, consul général de Turquie.
Conseil d'Etat. — A. Vieyra-Molina, auditeur de lr® classe; Picquart, Braun, Cohen, auditeurs de 2e classe.
Cour d'appel. — Anspach, conseiller.
Académie des beaux-arts. — Fromenthal Halévy, secrétaire perpétuel.
Sculpteur. — Adam Salomon.
Agréés. — David-H. Cardozo; Jules-Jacob Lan; Adrien- Bernard Schayé.
Tribunal de commerce. — Lévy, juge.
Maître de forges. — Dupont-Dreyfus.
Musiciens. — Fromenthal Halévy; Samuel David; Léonce Cohen; Ernest Cahen; Strauss; Jonas Yaldteufel, etc., etc.
Ingénieurs. — Michel Alcan; Léopold Chavès; Louis- Constant Halphen; Victor Sciama, etc.
Banque de France. — Baron Alphonse de Rothschild, régent.
Hommes de lettres. — Salomon Munk; Samuel Cahen; Joseph Cahen; Alexandre Weill, etc.
Professeurs. — Isidore Cahen, Eugène Manuel, élèves de l’Ecole normale; Amédée Hadamard; OlryTerquem; Ab. Lévy Alvarès, etc.
Médecins et chirurgiens . — Michel Lévy, membre de l’Académie de médecine, médecin consultant de Napoléon III, membre du Comité consultatif d’hygiène publique de la France, directeur de l’Ecole d’application de médecine militaire; M. Oulmont, médecin en chef de Lariboisière; Germain Sée, médecin en chef de l’Hôpital des Enfants; Marc Sée; Worrns (M.) , médecin principal en chef du Gros-Caillou; Marx, médecin en chef de Mazas.
Peintres . — Emile Lévy; Aug. Hadamard.
Chemins de fer . — Emile Péreire ; Isaac Péreire, directeur de Compagnie; Gust.-Ed. Goudchaux, chef du mouvement au chemin de fer de l’Ouest.
Directeur de Compagnie d'assurances. — M. Maas.
Meunier . — Isidore Fould.
Architectes. — Jacob Silveyra; Aldrophe.
Imprimeurs. — Wittersheim; Schiller.
Dessinateurs. — ’Ab. Ulmann; Philippe Ulmann.
Graveurs. — Stern; Gustave Lévy.
Leur moralité méritait également d’être signalée. On ne se souvenait pas que depuis le commencement de ce siècle aucun Juif de Paris eût été condamné à mort pour assassinat « ou quelqu’un de ces crimes qui font frémir la nature et épouvantent % la société (1)"». Les aumôniers, chargés de visiter les prisons, constataient avec une juste satisfaction que « le crime est toujours chose inconnue parmi nous (2) ». En 1857, les prisons de Paris contenaient 127 condamnés juifs dont les peines variaient d’un mois à cinq ans. Un seul était déporté. Les vols et l’escroquerie, la mendicité et le vagabondage, l’emprisonnement pour dettes, constituaient la
(1) Résumé de VHistoîre des Juifs modernes > par Léon Halévy.
(2) Archives du Consistoire de Paris . Rapport adressé au Consistoire le 31 décembre 1857.
plus grande part dans les causes de détention. Quarante-sept de ces détenus étaient originaires de la Seine. Si l’on compte que la population juive de Paris s’élevait à 20,000 âmes au moins, on reconnaîtra que cette proportion (6,35 pour 1,000) était heureusement bien faible, eu égard surtout aux immigrations déjà fréquentes des familles qui venaient toutes de l’étranger s’échouer dans la capitale (1). A cette époque, le sentiment religieux était bien vivace dans le cœur des Juifs; les traditions de piété avaient conservé sur eux une influence réelle; la crainte de Dieu pouvait, mieux que la crainte des hommes, arrêter ceux qui étaient près de faillir; et dans les écoles la morale du judaïsme n’avait pas encore cédé la place à la morale civique.
L’activité est grande alors dans la Communauté. M. Isidor, Grand Rabbin de Paris, est en pleine possession de son influence, et M. Ulmann, qui a succédé à M. Marchand Ennery au Consistoire central (1853), domine, avec sa physionomie bienveillante et grave, le Judaïsme français. M. Albert Cohn, dont l’ardeur est contagieuse, imprime un grand mouvement à toutes les institutions israélites et trouve un auxiliaire puissant dans la charité inépuisable de la maison de Rothschild.
A la maison de secours de la rue des Trois- Bornes, si humble et si pauvre, a succédé l’admirable hôpital de Rothschild (1852). Une Société
(1) Au 3i décembre 1860, le bagoe de Toulon contenait vingt Juifs sur un chiffre général de 3o55. ( Archives du Consistoire central . Procès-verbal du 14 mars 1861.)
particulière (1) se forme pour encourager la mise en apprentissage des enfants israélites pauvres de Paris (1853), et, par des améliorations successives, arrive à fonder une Ecole de travail (1865). Le Consistoire de Metz est impuissant à entretenir l’Ecole rabbinique (2); l’établissement est absolument dépourvu de ressources : va-t-il falloir en fermer les portes? Le Consistoire de Paris fait les plus grands sacrifices pour éviter une telle extrémité. Il le prend à sa charge et le Séminaire (3) est transféré à Paris (1859). L’organisation du Talmud Torah (1853), la fondation de l’Orphelinat (4) S. et G. de Rothschild (1857), l’œuvre des Femmes en couches (1860-1861), l’ouverture de la Maison de refuge pour l’enfance, complètent cet ensemble d’œuvres, nées presque toutes du Comité de bienfaisance, et où se révèlent avec une unanimité admirable les sentiments les plus touchants de bienfaisance, de religion et de solidarité.
La Communauté de Paris compte alors une tren-
(1) Yoy. Léon Kahn : les Professions ...
(2) Yoy. au sujet de l’Ecole centrale rabbinique, la Revue des Etudes juives , tomes YII à XIII : le Rabbinat de Metz pendant la période française (1567-1871), par Abraham Gahen.
(3) C’est en 1848 que fut émise pour la première fois l’idée de transporter l’Ecole rabbinique à Paris et de lui donner le nom de Faculté de théologie Israélite. La proposition émanait du Comité des Cultes. — C’est en 1859 qu’on lui donna le nom de Séminaire. Cette appellation lui valut en 1886 d’être traité comme les séminaires des autres cultes et d’être privé d’une partie de l’allocation que lui accordait l’Etat.
Le Séminaire a été dirigé depuis sa fondation par MM. Mayer Simon-Lambert (1830-1838); Mayer Lazard (1838-1856); et Trénel (1856), le maître vénéré et bien aimé de tous ceux qui depuis cette époque ont passé par l'Ecole.
(4) Yoy. Léon Kahn : le Comité de bienfaisance...
taine de mille âmes. Le Grand Rabbin Ulmann est mort, et cet homme de bien, «rassasié de vertus », a emporté les regrets de tons. M. Isidor (1) occupe le siège de Grand Rabbin de France (1866), et M. Zadoc Kahn (2), nommé Rabbin adjoint en 1867, est élu Grand Rabbin de Paris (1868).
La fortune publique s’est accrue dans de vastes proportions. La circonscription israélite de la Seine, avec les départements qui en font partie, constitue un des groupes les plus importants et les plus riches du Judaïsme français. Les Israélites ont eu leur part des jouissances du second Empire et de ses mœurs faciles ; mais ils n’ont pas cessé de s’adonner au travail, et quand les mauvais jours viendront, ils seront debout, fermes en face du danger et prêts à tous les sacrifices pour la grandeur et le salut de la patrie.
(1) M. Isidor a été nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1859, et officier en 1878.
(2) M. Zadoc Kahn est chevalier de la Légion d’honneur depuis 1877. Il est en outre officier d’instruction publique.