‹ Les Juifs à Paris depuis le VIe siècle (volume 2)Chapitre 19 sur 40 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

La guerre de 1870-1871. — Calomnies contre les Juifs. — La vérité. — Les Juifs dans l'armée. — Le Siège. — Devoirs et sacrifices patriotiques. — Ambulances privées. — Les aumôniers. — Les médecins juifs aux ambulances générales. — Au champ d’honneur. — Les Juifs au Gouvernement de Paris. — La Commune;

La prospérité superficielle de l’Empire, le détachement de tous pour la chose publique, l'insouciance dans laquelle on vivait, devaient précipiter l’approche de ces mauvais jours. On sait avec quelle rapidité la déclaration de guerre à la Prusse, les cruelles défaites de la France, le siège de Paris et la Commune se succédèrent. Ces événements donnèrent aux Israélites de la capitale l’occasion de se signaler d’une manière exceptionnelle. Plus que beaucoup de leurs concitoyens, ils furent sensibles aux catastrophes de la patrie, car en raison de leur origine, ils ne pouvaient songer, sans un serrement de cœur, à cette terre d’Alsace-Lorraine, devenue possession de l’ennemi, et où la plus grande partie d’entre eux avaient laissé de profondes attaches.

Cependant, à cette époque même où tous les cœurs devaient être unis dans un même désir, et toutes les pensées tournées vers le même but, les insultes ne furent pas ménagées aux Juifs. La guerre servit de prétexte à ressusciter les vieilles accusations que le fanatisme a toujours en réserve, que la niaiserie accueille sans examen et que la

légèreté de bien des gens ne manque pas de propager. On les accusa de trahison, d’espionnage, de passion immodérée du gain au détriment des armées, et, tandis que leur cœur saignait de la honte infligée à la France, on les signalait au mépris et à la haine des Français (1).

Voilà la calomnie; voici la vérité.

Dès que la guerre fut déclarée, les Juifs de Paris s’enrôlèrent dans l’armée, dans la garde mobile, dans la garde nationale, dans les corps civiques et sédentaires qui se formèrent peu à peu et rendirent tant de services pendant le Siège. Les papiers de l’époque ont conservé leurs noms. Au premier rang brillaient les colonels Salvador, Brisac et Abraham Lévy; les commandants Bernard. Crémieux, Alfred Cerf et Th. Cahen; les capitaines Lévy, Joseph Weill, Brandon, Cahen-Hervith, Charles Abraham, Hippoly te Gall et Moy se Moyse ; les lieutenants Gustave May, Albert Brunswick, Alphonse Lévy, Louis Dreyfus, Jules Bernheim, Fernand Ratisbonne, Myrtil Blum, Paul Sée, qui tous furent mis à l’ordre du jour pour leur brillante conduite sous les murs de Paris.

Mais lorsque la mauvaise fortune nous eut accablés complètement, et que Paris enveloppé d’ennemis fut livré à ses seules forces, l’élan de sacrifice, de dévouement et de charité fut bien plus considérable encore. La Communauté israélite tout entière s’ingénia à faire le bien. Les Sociétés de bienfaisance se dépouillèrent au profit de l’œuvre de la guerre et lui firent l’abandon de leurs cotisa-

(1) Archives israélites de France , année 1870, p4 5U6*

17 i LES JUÎES A PARIS

tions ; l’hôpital de Rothschild mit cent lits à la disposition des blessés; la baronne de Rothschild, qui avait déjà disposé dans ce but ses propriétés de Ferrières et de Boulogne, ouvrit une ambulance dans son hôtel de la rue Laffitte ; le baron Gustave de Rothschild, les Cahen d’Anvers, les Halphen, Strauss, Cahn, Bomsel, Monteaux, la Société talmudique et le Séminaire israélite, s’empressèrent à l’envi de suivre ce touchant exemple.

Les dons patriotiques affluèrent, et ceux qui ne pouvaient donner leur offrande payèrent de leurs personnes. On sait le rôle admirable que Mme Coralie Cahen joua à cette époque comme ambulancière ; Mme Michel Goudchaux se voua, avec non moins d’ardeur, à l’œuvre de charité. Le Grand Rabbin de France et le Grand Rabbin de Paris, les Rabbins adjoints, les élèves du Séminaire, faisant fonctions d’aumôniers dans les ambulances, affrontaient tous les dangers, bravaient toutes les fatigues, pour porter les secours et les consolations de la religion aux soldats israéiites de la capitale, tandis que les Rabbins, Oury, de Toulouse, et Lazard, de Paris, se prodiguaient auprès des soldats enfermés dans Metz.

Sur tous les points de Paris les Juifs luttent de courago et d’abnégation avec leurs concitoyens. Un élève du Séminaire, M. Raphaël Lévy, s’engage au 111e de ligne, et fait la campagne comme simple soldat. Plusieurs jeunes gens, âgés de moins de dix-sept ans, s’enrôlent à la même heure et font crânement leur devoir (1).

(1) Univers israélite, année 1886, p. 676. Nomenclature d’après le journal la France.

Parmi les dix Israélites parisiens compris dans la promotion de 1869-1870 à l’Ecole polytechnique, trois élèves, alorsàPar's, réclament et obtiennent un poste de combat : Edmond Bechmann, Alphonse Pould et Edmond Mayer, qui fut, comme sous-lieutenant auxiliaire, attaché au 61 * * * * * * * 9 secteur de l’enceinte (1). Le commandant Franchetti lève un bataillon, et une mort glorieuse, mais trop prompte, vient soudain interrompre son œuvre patriotique. Il tombe le 2 décembre 1870, frappé de deux balles, à la bataille de Champigny, au bord de la route de Villiers, près de Petit-Bry. Les Eclaireurs de Paris, les Tir ailleurs Parisiens, comptent un grand nombre de Juifs dans leurs rangs. Le bataillon des Francs- Tireurs de Paris a pour commandant M. Jules Aronssohn, celui-là môme qui, le 4 septembre, protégeait seul le Gouvernement provisoire. Le commandant Bernard, le sergent Bloch, qui venait d’être décoré, un jeune étudiant en droit du nom de Leser, tombent sous les murs de Paris. Combien d’autres encore mériteraient d’être cités?

Le docteur Oulmont, médecin des hôpitaux de

(1) Voici ce que sont devenus ces dix élèves de l’Ecole.— Cahen

est aujourd’hui capitaine de génie à Amiens; Edmond Bechmann,

capitaine du génie, démissionnaire, est industriel à Blamont

(Meurthe-et-Moselle); Fould [Alphonse), officier d’artillerie, démis-

sionnaire, maître de forges à Nancy ; Léon Lévy , ingénieur des

mines à Paris; Edmond Mayer , capitaine commandant au

18° régiment d’artillerie à Toulouse; Daniel-Emile Mayer , ingénieur des ponts et chaussées à Paris; Ferdinand Meyer, ingé-

nieur des ponts et chaussées à Paris; Saum , ingénieur à la

Compagnie parisienne du gaz; Strauss, capitaine du génie, section technique du génie au ministère de la guerre ; et Weill, officier d’artillerie, démissionnaire, professeur de mathématiques spéciales au collège Chaptal.

Paris, médecin en chef du chemin de fer de l’Est, est chargé de l’installation et de l’inspection du service des ambulances et des hôpitaux en faveur des militaires malades ou blessés. Le docteur Jules Worms est nommé chirurgien-major à l’Etatmajor de la garde nationale. Le docleur Marc Sée dirige les ambulances de Paris ; le docteur Manuel Leven, celles d’Ivry et du chemin de fer du Nord; le docteur Fano, chirurgien-major du 7° bataillon de la garde nationale de la Seine, est médecin en chef des ambulances de la Société de secours aux blessés. Enfin, MM. Halbronn, médecin-major de 2° classe, Benjamin Dupont, attaché aux ambulances de la garde nationale de la Seine; Moyse, sous-intendant militaire de 2e classe, Siméon Worms, adjoint de lre classe à l’Intendance'militaire, et Edouard Lippmann, officier d’administration dans le corps du génie volontaire, se montrent à la hauteur de la tâche qui leur est imposée.

Tous reçoivent la croix de la Légion d’honneur en récompense de leurs services et de leur dévouement patriotiques.

Il semble qu’à cette époque terrible, où la fermeté d’âme est un don exceptionnel, les Juifs de Paris font preuve d’une activité , d’une ardeur particulières. On les a vus tout à l’heure dans les ambulances, dans l’armée, dans l’intendance, partout où est le devoir; ils sont aussi à un poste périlleux dans les Conseils du gouvernement. M. Crémieux est revenu au ministère de la justice qu’il avait occupé vingt-deux ans auparavant ; il a pour chef de cabinet d’abord M. Narcisse Leven,

avocat à la Cour d’appel; puis, pendant son séjour à Tours avec la délégation du Gouvernement de la Défense nationale, M. Léonce Lehmann, avocat au Conseil d’Etat et à la Cour de cassation, remplit ces fonctions à Paris. M. Hendlé, avocat à la Cour d’appel, est attaché comme secrétaire particulier au ministre des affaires étrangères, M. Jules Favre. M. Eugène Manuel deviendra bientôt chef du cabinet du ministre de l’instruction publique, M. Jules Simon; et M. Camille Sée, secrétaire général au ministère de l’intérieur.

Bientôt la France, malgré des efforts surhumains, est vaincue. La paix est signée. L’Alsace et la Lorraine sont détachées de la Patrie. L’ennemi entre dans Paris. Il s’est à peine retiré pour occuper les environs que la Commune éclate. La folie obsidionale, dans le peuple, une lassitude profonde, dans les classes supérieures, font de cette insurrection une des plus formidables qu’on ait jamais vues. Chacun fuit. Le Grand Rabbin Zadoc Kahn, qui a continué, vaillamment et simplement, à remplir sa mission, reçoit un billet de garde l’incorporant dans la garde nationale, et est obligé de quitter Paris , Le secrétaire général du Consistoire , M. J. Kahn, que son âge met à l’abri de poursuites de ce genre, dirige seul les services consistoriaux, comme il l’a fait pendant le siège, et reste fidèle à son poste, malgré les dangers de chaque jour. Paris est tout à fait abandonné. La Commune en est entièrement maîtresse. Compte-t-elle des Juifs parmi ses soldats? Cela est possible. La misère, les terribles souffrances, les privations, les rendent excusables. Il y eut aussi des Juifs parmi

ses chefs. Ceux-là ont expié ces moments d’erreurs.

L’armée, qui aurait mérité le repos, dut forcer les portes de Paris. On se souvient des anxiétés de cette époque. Le capitaine de frégate Trêves franchit le premier les murs de la capitale. Bien des soldats se distinguèrent alors dans cette lutte émouvante. Plusieurs d’entre eux furent nommés chevaliers de la Légion d’honneur pour services rendus à la cause de l’ordre. D’autres y trouvèrent la mort. MM. Brandon, capitaine d’artillerie, et Théoph. Cahen, chef de bataillon, entre autres, qui étaient revenus sains et saufs de la campagne de France, furent tués dans les rues de Paris.

Dès que la tranquillité fut rétablie, la Communauté israélite, avide de calme, dut panser ses blessures. Elle avait gravement souffert. Tous ses services désorganisés, les écoles abandonnées, le Séminaire dépeuplé, le Comité de bienfaisance et l’Hôpital sans ressources, toutes les institutions de charité dans l’état le plus précaire, la fortune publique profondément atteinte, tout l’invitait au travail. Elle reprit son labeur avec l’ardente activité qui la caractérise. L’immigration des Israélites d’Alsace-Lorraine, les années de paix qui succédèrent, permirent aux Juifs de Paris, en contribuant au relèvement de la patrie, de travailler de nouveau à la prospérité de la Communauté que la guerre, le Siège et la Commune avaient si brusquement et si longtemps interrompue.

Page 1