Saailia Ibn-Danan, Chemda üuennusa
peuple mahométan qu’il était appelé à gouverner. Maître de lui-même, discret et habile, il savait profiter de toutes les circonstances et possédait l’art de désarmer, par sa modestie, les adversaires les plus déterminés. Sa sagesse, autant que sa piété profonde, le préserva des fautes trop communes chez les parvenus ; et il put ainsi, en dépit de toutes les difficultés, se maintenir près de trente ans au pouvoir.
L’anecdote suivante nous peint d’une façon originale la mansuétude de son caractère.
Non loin du palais d’Habous, un musulman tenait une boutique d’épiceries. Chaque fois que le roi passait devant cette maison en compagnie du ministre juif, le marchand accablait ce dernier d’invectives grossières.
Courroucé à la fin de tant d’audace, le roi voulut punir ce fanatique et ordonna au vizir de lui faire arracher la langue.
Ibn-Nagrela n’eut garde d’exécuter cet
ordre barbare. Il s’informa de la situation du marchand, et, ayant appris qu’il était fort embarrassé dans ses affaires, lui fit remettre une somme assez importante. Le marchand ne put rester insensible à tant de générosité. La première fois qu’il eut occasion de voir son bienfaiteur à côté du roi, il se mit à le suivre et le combla de bénédictions. Habous, étonné et irrité à la fois, demanda d’un ton sévère à Ibn-Nagrela pourquoi il n’avait pas exécuté ses ordres.
— J’ai suivi vos instructions, ô roi, dit Samuel, car j’ai arraché à cet homme sa mécliante langue et je l’ai remplacée par une autre qui est fort bonne *.
Le favori du roi avait des ennemis autrement redoutables que le marchand d’épices. Bien des mahométans fanatiques ne pouvaient voir avec indifférence un Juif gouverner les vrais
l^CollecüuD manuscrite d'anecdotes bêbrui<tUüs de M. Car<^ nioiy.
LKS JUIFS Ü'F.SPAGNE
croyants, et les Juifs de Grenade marcher de pair avec les fils du Prophète. Deux hauts fonctionnaires, Ibn-Abbas et Ibn-Abi-Mousa, ourdirent une conspiration contre le ministre ; mais leur plan fut découvert, et le premier paya de sa tête sa trahison ‘ .
Dans tous les actes de son administration, Samuel, ou, comme l’appelaient les Arabes , Ismaèl Ibn-Nagrela (Nagdela), s’affranchissant des scrupules religieux', avait soin d’employer les formules consacrées par les princes musulmans. Les documents ministériels commençaient par les mots sacramentels Chamdou-l-Illah (Gloire à Dieu). Nommait-il Mahomet, il ajoutait régulièrement : Que Dieu le protège et le bénisse ! 11 e.xhortait les inférieurs auxquels il s’adressait, à vivre conformément aux prescriptions de l’Islam ; bref, il observait rigoureusement le formulaire traditionnel mahométan.
I. Poitiqu$ de Moïse Ibn-Kzra; notice sur Àbuultcalid de Muok-
f.ES JUIFS D ESPAGNF,
Le roi Habous mourut en 1037. Cet événement devait ébranler le crédit d’Ibn-Nagrela. Deux partis se formèrent aussitôt à Grenade.
La plupart des grands berbères, et parmi eux quelques Juifs influents, entre autres Joseph Ibn-Migasch, Isaac ben Léon et Nehemia Escafa, se rangèrent du côté du fils cadet du roi défunt, Balkin ou Bologhin.Un second parti plus faible, et auquel appartenait Samuel, penchait pour le fils aîné Badis. Cependant Balkin renonça à ses prétentions, et son compétiteur monta sur le trône. Dès lors Samuel fut véritablement roi de Grenade, car le nouveau prince, adonné aux plaisirs, se souciait peu des soins du gouvernement.
Plus tard Balkin essaya de nouveau de faire valoir ses droits, mais son frère le fit empoisonner et exila ses partisans. Les trois Juifs influents que nous avons déjà nommés se retirèrent à Séville. Us furent bien accueillis par le roi régnant, qui éleva même l’un d’eux, Joseph Ibn-Migasch, à de hautes fonctions.
LES JÜIKS D'ESPAGNE
Il est plus que probable que les roisHabous et Hadis donnèrent au vizir juif un certain pouvoir sur les communautés du royaume de Grenade, pouvoir analogue à l’autorité dont jouissaient avant lui Ghasdaï et Ibn-Djau à Cordoue. Samuel était en effet chef et prince (Naguid) des Juifs; tous les historiens de sa nation lui donnent ce titre. Il cumulait ses fonctions de ministre d’État avec celles de rabbin ; il était chef d’école et faisait à ses élèves des cours sur le Talmud ‘ , il rendait des décisions sur des questions religieuses, etc.
Dans sa prodigieuse activité, Samuel trouva encore le temps de s’adonner avec succès à des travaux littéraires et scientifiques.
Il rédigea une méthodologie du Talmud (Mebo ha-Talmud) qui forme un exposé clair et
1. C^s faits résultent clairement des récits UUbti-Uaoud» Sefer ha^Kabbalah, éd. Amsterdam; et de l'Elo^ du poote Joseph ben llhasdaï, dans le Naclial Kedoumim de Dukes, p. 20.
2. imprimé en partie dans les éditions du l'aimud. La partie historique a été utilisée par lbn>l)aoud et autres. M. Carmoly en possède quelques fragments manuscrits.
concis des expressions techniques de ce recueil, etcomposa un commentaire complet sur leTalmud, concernant les pratiques religieuses, tous deux fort estimés et adoptés plus tard comme règles (Hilcheta Gabriata ‘ ) ; il écrivit des poésies néo-hébraïques, un recueil de prières dans le style des Psaumes, intitulé Ben Tehillim (le Petit Psautier) ; il réunit une collection de sentences et de paraboles remarquables sous le titre de Petites Maximes (Ben Mischlé) ; enfin il couronna tant de travaux variés par une imitation de l’Ecclésiaste, à laquelle il donna le nom de Ben Kohelcth'^, et qui constitue un traité fort remarquable de philosophie morale et pratique.
1. Méiri, Bel-ha-Bechira, tfdit. Siern, introduction, p. 11. Conf. A'ulaï sub voce Samuel N.ipr.id.
i. Munk, iVotice, un pass.ago déjà citë, p. 107 ; Dukes, Nachal Kedoumim, p. 31 et suiv. Des 432 sentences il en reste encore une centaine imprimées séparément dans plusieurs recueils : Ziun, I, 131; Orient, feuille littéraire, 1840, colicct. 811; 1843, 357; 1845, 032, 697, 614 ; 1846, 797, 807; 1851, 308, .ti7. Conf. la lettre d’exhortation deYehoudalbn-Tibbon, qui contient beaucoup de sentences de Samuel.
LES JDIFS D’ESPAGNE
Samuel fut le génie tutélaire de sa race ; il protégeait ses coreligionnaires les plus éloignés, encourageait, éclairait et soutenait ceux qui vivaient sous son gouvernement. Grâce à ses efforts incessants, la situation de ces derniers fut singulièrement améliorée ; ils remplissaient des fonctions publiques et servaient dans l’armée*. Égaux à leurs concitoyens, les Juifs du royaume berbère de Grenade offraient un spectacle sans analogue alors dans le monde. Ils étaient plus sympathiques aux Berbères que l’ancienne population purement aralie, dont les yeux étaient constamment dirigés vers Séville, où régnait un roi de leur sang. Après de longs et sombres jours de malheur, ce fut une éclaircie consolante et réparatrice.
Disciple du grammairien ChayoudJ, dont il admirait la méthode, Samuel Naguid écrivit un traité grammatical, le Livre de la Ri-