‹ Les juifs d'Espagne, 945-1205Chapitre 23 sur 115 · IBO · texte numérisé non relu

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C’est à Saragosse aussi qu’Ibn-Gebirol composa, en 1045, un de ses premiers livres de philosophie morale, le Tikkom Midot Ha^fech (Du perfectionnement des facultés de l’âme *). Bien que ce soit encore une œuvre de jeunesse, on y sent l’homme versé dans les travaux des maîtres.

Ce livre contient des versets bibliques, des sentences morales du Talmud mêlés aux maximes « du divin Socrate, » de Platon, d’Aristote, des philosophes arabes, principalement d’Alkouti *, philosophe juif.

L’ouvrage tout entier dénote une connaissance de l’individu et de la société, extraordinairement profonde et doublement étonnante

chez un homme aussi jeune qu’était alors Ibn-

1. Le titre arabe est : UlacK ai AMak; l’original se trouve i la Bibliothèque Bodléicnne, à Oxford, traduit en he'breu par Tehonda Ibn-Tibbon ; cet ouvrage a eu de nombreuses éditions.

manuscrit porte pour date 4805, A. M., c’est-à-dire lOiS de l’ère vulgaire.

3. La PoiUique de Moïse Ibn-Ezra cite cet Âikonti comme l’auteur d’une paraphrase rimee des Psaumes. Conf. JetcUh Literature, p. 101.

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Grebirol. Il contient en même temps des allu- BÎons mordantes et des traits satiriques {jeu déguisés contra des membres de la communauté de Saragossc. « Je n’ai pas besoin de citer les noms » , dit-il lui-même dans la préface, « on les reconnaîtra. » L’auteur ne se dissimulait pas que ces attaques violentes lui susciteraient des persécutions. Peu de temps après, en effet, il fut contraint de quitter la ville, grâce à l’influence des puissants personnages dont il avait stigmatisé l’orgueil et l’égoïsme*.

L’infortuné poète partit en jetant une éclatante malédiction à la ville. Il manifesta l’intention de quitter l’Espagne ; néanmoins il erra longtemps dans le pays, mécontent, et se répandant en plaintes poétiques et amères sur l’injustice réelle ou imaginaire des hommes et du sort*.

!. Salomon Bonfc<I, commnnifpie par Fdpimann, Vibre Chefetz, p. 21 et aoires. Conf, Notice de Moïse Ibn-Ezra, cité par Hunk; ib., p. 264.

2. Voici ce qu’il dit lui-otémede ses pérégrinations, en vers

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Cependant il semble avoir finalement trouvé un asile et le repos, grâce au génie tutélaire du Juif espagnol Ibn-Nagrela, qu’il chanta en vers enthousiastes.

Ibn-Gebirol fut aussi précoce comme philosophe que comme poète. Jeune encore , il aborda les problèmes les plus ardus et les plus élevés qui puissent occuper l’esprit humain. Dieu, la création, l’âme, l’infini, tels sont les objets de ses méditations. Il essaya de résoudre ces graves questions, non pour raffermir la foi, mais pour satisfaire l’esprit du penseur, et afin de lui faire saisir l’ensemble du monde spirituel et matériel, leurs rapports réciproques et la place que lui-même y doit occuper.

inimitables :

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Il parle aussi de ses yicissimdes dans le Kéter Malekoui^ ainsi qne le fait remarquer le Dr. U. Sachs (Poésie religieute det Juif» d'Ëtpagne, Îi3, 3).

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11 déploya dans ces travaux une telle puissance de pensée alliée à une telle profondeur, qu’on a peine à le suivre. Il développa son système avec une saisissante clarté, trouvant toujours le mot juste, l’image frappante.

Il alla même jusqu’à composer en vers ^un traité de haute métaphysique : c’est un poëme harmonieux , écrit sous forme de prière, et intitulé Kéter Malchout. Sans doute les traits principaux de son système sont ceux de l’école néo-platonicienne , propres à séduire une âme poétique; mais ü n’avait reçu ces principes que défigurés, mutilés par des traductions arabes et syriaques ; il les rétablit si logiquement, les fondit si admirablement avec la somme des idées de la philosophie juive, que la résultante peut être considérée comme une œuvre originale.

Loin de suivre servilement Aristote, à l’exemple des philosophes arabes Alfarabi et Ibn-Sina (Avicenne), il réunit des pensées éparses en un tout systématique qu’il ex-

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posa dans son livre, la Source de la Vie (Mekor Chat/im), ou de la matière universelle; ce livre est écriten arabe. La philosophie, chassée d’Athènes par un empereur romain, s’était réfugiée en Asie ; elle dut à Ibn-6ebirol d’être transplantée de nouveau en Europe, et elle fut ciütivée tout d’abord en Espagne*.

Ibn-Gehirol, à l’exemple de Platon, développe

1. La philosophie nëo-platonico-chrélienne et mystique do Jean Seot Eriiène (850) avait exercé peu d'influence et était oubliée en Europe. Le philosophe hispano-arabe Ibn-Badja (Aven- Pace) n’écrivit qu’en 1118; les premiers scolastiques remarquables. Guillaume de Champeaux, Abeilard, n’apparurent que vers la même époque. Ibn-Gebirol lut donc le premier philosophe européen du moyen ige. Il était complètement oublié jusqu’au commencement de ce siècle. Jourdain l’a fait connaître le premier sons le nom d'Avicebron (on Avicebrol), sans donner néanmoins rien de précis sur l'homme, ni sur son système philosophique. C’est au regrettable Uunk que revient l’honneur d’avoir rendu ce grand homme i l’histoire de la philosophie. Il a tiré de la Bibliothèque Saint-Victor et remit en lumière des fragments d’une traduction hébraïque, et une traduction latine complète du Mekor Chayim, intitulée Fom vita, et y a ajouté une traduction et des notes explicatives françaises. {Mélangit de philotophie arabe et juive.) En même temps un autre savant, Dr Seyerlein, trouva dans la Bibliothèque Mazarine une traduction latine du Mekor Chayim. Il en rendit compte dans les Annales théologiques, en ajoutantune Introduction remarquable (1850-57). Ritter l'a classée aujourd’hui dans l’histoire de la philosophie (Voy. son Histoire de la Philosophie chrétienne , Gœttingue, 1858, vol. I, p. 610, etc.)

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son système sous forme de dialogue. Comme complément de la Source de la Vie, il écrivit un traité sur la volonté créatrice de Dieu (Origo largitatis et causa essendi), traité que nous ne possédons plus *. Le système philosophique d’Ibn-Gebirol est -complètement indépendant de ses convictions religieuses ; rien n’y révèle l’Israélite attaché à sa foi. Ses travaux eurent donc peu de retentissement et encore moins • d’influence chez les Juifs; ni le fond, ni la forme ne leur convenaient chez ce penseur.

Ibn-Gebirol excita au contraire un grand intérêt parmi les Arabes et les scolastiques chrétiens. Ses travaux furent traduits en latin; quelques-uns des docteurs scolastiques adoptèrent ses idées, d’autres les. combattirent, tous s’en occupèrent*.

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