CHAPITRE IX
L’empire des Âlmohadcs ; deuxième persécution sons la domination mahomélane. Prise de Cordone par les Almoliades. Destraction des synagogues, des écoles de Séville et de Lucena. ïeliouda Ibn-Ezra. Persécution des Caraïtes. Les Juifs mêlés aux guerres civiles d’Andalousie. L’historien Abraham Ibn- Daoud, Abraham Ibn-Ezra.
Le fanatisme est contagieux de sa nature.
Lors de la première croisade, les excès contre les Juifs furent commis par la populace et quelques meneurs qu’avait réunis cette aventureuse expédition. Ces sanglantes persécutions, blâmées alors par les évêques et les seigneurs, furent renouvelées lors de la seconde croisade par les mêmes classes qui les avaient condamnées d’abord. Le massacre des Déicides leur paraissait un pieux prélude à une guerre contre les infidèles. Le moine français Ru-
(lolphe encourageait ouvertement le meurtre des Juifs en masse.
L’abbé Pierre de Cluny disait en prêchant la croisade : « Que nous sert d’aller chercher les ennemis du Christ dans les pays lointains, s’il est permis aux Juifs d’insulter le Christ chez nous-mêmes ! » Le pape Eugène III dispensa tous les croisés de payer aux créanciers juifs les intérêts de leurs dettes; curieux euphémisme pour dégager complétementlesdébiteurs de leurs obligations. La seconde croisade fut donc encore plus fatale aux Juifs que la première, bien qu’elle ait immolé moins de victimes parmi eux. Les Juifs d’Allemagne, pour trouver quelque protection contre le fanatisme du clergé et les violences sanguinaires des croisés, furent obligés d’aliéner leur liberté individuelle. D’hommes francs, ils devinrent « protégés » de l’empereur; de là, à la qualité de « serviteurs de la chambre », servi canner æ, il n’y avait qu’un pas. Peu à peu se forma ainsi l’idée que les Juifs appartenaient
corps et biens à l’empereur, qu’ils étaient soumis à toutes ses volontés. Les fois et les barons français s’arrogèrent volontiers les mêmes droits exorbitants, et ils adoptèrent, eux aussi, cette maxime : « Les Juifs et leurs biens sont aux barons. »
Ces excès fanatiques en France et en Allemagne réagirent sur le sort des mabométans, et finalement sur celui des Juifs vivant sous la domination musulmane. Cette dernière persécution eut pour promoteur une espèce d’illuminé nommé Abdallah Ibn-Tumart, tantôt philosophe, tantôt conquérant, tantôt réformateur. Né en Afrique, Abdallah était venu à Bagdad; là les enseignements du philosophe Alghazali en avaient fait un fanatique austère. Il retourna dans sa patrie, où il se fit l’apôtre de sa doctrine parmi les tribus berbères; il leur prêcha la simplicité dans les mœurs, la haine des arts et la guerre contre les rois Almoravides, qui vivaient au milieu des raffinements de la civilisation arabe. Ibn-Tumart répudia aussi l’or-
Ihodoxie sunnitique et l’explication littérale du Coran, qui attribuait à Dieu les sentiments et les actions de l’iiomme. Il eut bientôt de nombreux adhérents parmi les Berbères et fonda la secte des Almowachides ou AlmoJiades, nom qui <*st dû ù leur doctrine d'un Dieu rigoureusement unique et sans aucune représentation corporelle {Tawchid). Ibn-Tumart fut z’egardé par les nouveaux croyants comme Mahdi, c’est-àdire imam de l’Islam, envoyé de Dieu. La rébellion et la guerre furent les moyens de propagande de cette réforme religieuse et morale dans le nord-ouest du continent africain.
Après la mortd’Ibn-Turaart, un disciple, Al>dulmoumen, continua sa mission et fut reconnu comme Prince des croyants (Emir al-Moumenin). 11 marcha de victoire en victoire et détruisit l’empire des Almoravides ; sa domination s’étendit bientôt sur toute l’Afrique du Nord. Dans son fanatisme ardent, ce chef heureux ne tolérait aucune croyance autre que la sienne.
LKS JUIFS D’ESPAGNE S47
Quand, après un siège opiniâtre, Maroc, la capitale de l’empire, fut tombée en son pouvoir, il fit convoquer la colonie juive, fort nombreuse, de cette ville.
— Vous niez la mission du Prophète, leur dit-U, et vous attendez un Messie. Vos pères ont prétendu que ce libérateur arriverait un demisiècle au plus tard après Mahomet. Le délai est passé depuis loûgtemps et votre Messie n’a pas paru. Nous ne pouvons donc tolérer plus longtempsvotreincrédulité. Choisissez : l’Islam ou la mort!
Les Juifs étaient au désespoir : pour la seconde fois un prince mahométan les plaçait dans cette affreuse alternative.
Cependant Abdulmoumen ne persista pas dans ses projets oppressifs, et les Juifs qui ne voulaient pas abjurer obtinrent la permission d’émigrer; on leur accorda même un délai pour se défaire de leurs biens. Beaucoup d’entre eux quittèrent l’Afrique et allèrent s’établir en Espagne, en Italie, plus loin encore. Le
poëte et rabbin Yehouda Ibn-Albas de Fez, entre autres, se réfugia àAlep* (1146). Le plus grand nombre se convertit en apparence à l’islamisme, en attendant des temps meilleurs.
Cet édit impitoyable fut appliqué successivement à tous les Juifs des autres villes à mesure qu’elles tombaient au pouvoir des Almohades. Les chrétiens durent subir le môme sort, mais l’Espagne catholique leur était ouverte; aussi préférèrent-ils se retirer auprès de leurs coreligionnaires. Les églises et les synagogues furent détruites dans toute l’étendue du nouvel empire, c’est-à-dire depuis l’Atlas jusqu’à l’Égypte *.
Les Juifs s’étaient d’autant plus facilement résignés à pratiquer extérieurement l’isla-
1 . Vthebi, cité par Munie, Notice sur Jogeph b. Yehouda, p. 43 et soir, et Ibn-Alatbir, II, p. 88. La date exacte de cette persécution est celle que donne Ibn- Verga (Schébel Yehouda, n. 30), c'est-à-dire 4906= IU6.
S. Alkifti, cité dans Catiri, Bibliolheca Aiabico-JIispana, I, 39 et Dshebi, I. c. ^
misme, que ce culte se bornait à des formules de reconnaissance de la mission du Prophète et à quelques cérémonies exemptes de toute idolâtrie. Ces considérations tranquillisaient la conscience de plusieurs rabbins fort pieux ; d’autres se consolaient par l’espoir de la prochaine venue du Messie ‘ . Les Almohades, d’ailleurs, se contentaient de l’apparence et n’exerçaient pas la moindre surveillance sur les faux convertis*. Ceux-ci non-seulement pratiquaient en secret la religion juive, mais continuaient à se livrer activement aux études talmudiques et réunissaient dans leurs écoles la jeunesse studieuse 3, qui, du reste, allait ensuite écouter les explications du Coran. Cependant il y eut des hommes plus fortement trempés à qui cette hypocrisie répugnait ; ceux-là confessèrent publi-
1. Maïmouni, Iggéret ha-Schemad, edil. Geiger, p. i-6; Edelniano, Chemda Uuenoiua, p. G-iâ.