‹ Les juifs d'Espagne, 945-1205Chapitre 71 sur 115 · I. Guinzè Oxford, XIY, note · texte numérisé non relu

I. Guinzè Oxford, XIY, note

table différence d’opinions qui les divisait *.

Ibn-Ezra,qui maniait avec facilité les formes les plus diverses de la prosodie arabe et néohébraïque, n’était cependant pas poète : ses vers sont froids, savants, ils manquent de naturel et de sentiment ; ses poésies liturgiques respirent la même froideur. Ce sont des pensées, des règles de sagesse, des exhortations en vere ; mais il n’y a là rien qui rappelle l’effusion d’une âme fervente, l’élan des sublimes inspirations de la foi qui déborde dans les hymnes d’un Ibn-Gebirol et d’un Yehouda Halévi*. Né .nmoins il est resté inimitable dans ses poésies satiriques, ses épigrammes, ses énigmes et autres petits poèmes de ce genre.

Abraham Ibn-Ezra fut le modèle et presque le créateur de la prose hébraïque ; son expression est toujours exacte, heureuse,

i. Conf. Getger, Divan, i49 et S7.

% M. Sachs, Poitiet religieuteê de$ Juifi d*E$pagne, 313 et soir.

éloignée do tout clinquant et de toute hyperbole.

Comme commentateur des saintes Écritures, Ibn-Ezra occupe le premier rang ; sa méthode est logique, ingénieuse, et s’appuie sur une connaissance exacte de la grammaire, et sur une complète intelligence des textes et de leur ensemble.

11 était éminemment doué pour l’exégèse.

Les poésies bibliques lui permettaient d’exercer son imagination et son prodigieux savoir sans s’astreindre à un enchaînement logique. Son esprit léger et inconstant était incapable de créer une œuvre complète et systématique. En grammaire môme, il ne parvint pas à établir une méthode, à coordonner les éléments de la langue.

Chose digne de remarque , l’exégèse, qu’il éleva à la hauteur d’une science, l’exégèse, où pendant quelque temps il brilla seul comme maître, ne devint que fort tard l’objet de ses études. Tant qu’il de-

meura en Espagne, il ne fut connu que comme mathématicien et astronome distingué; dans toute cette période, du reste, il n’a guère produit d’œuvres littéraires, tout au plus quelques poésies religieuses et satiriques. Il reste encore de ce temps une réponse à un problème d’astronomie que lui soumit David de Narbonne, vers il33.

Cet homme, dont les générations futures devaient admirer l’esprit éminent, était arrivé à la cinquantaine sans avoir attiré sur lui l’attention. Il semble que le séjour à l’étranger ait été nécessaire pour développer les germes puissants qui dormaient dans cette âme d’élite.

La situation fort précaire d’Ibn-Ezra l’engagea à quitter Tolède, ville appauvrie par des guerres civiles continuelles ; la fortune, d’ailleurs, ne lui fut jamais favorable * . Il se plaisante lui-même fort spirituellement sur la

1. Profîat Daran, cité par Dukes, Orient, partie littéraire, 1843, coL 653, note 1 et 1. c.

malechance qui semblait le condamner à la pauvreté :

€ Je m’efforce d’acquérir quelque bien, dit-il, mais les astres me sont contraires. Si je vendais des suaires, on cesserait de mourir, si je vendais des cierges, le soleil ne se coucherait plus. * »

Accompagné de son fils Isaac, Ibn-Ezra se rendit d’abord à Rome, vers 1139. Il visita l’Afrique, l’Égypte et la Palestine, Tibériade, où il se mjt en relation avec les rabbins qui se vantaient de posséder les exemplaires de la Thora les plus corrects. Ne pouvant se fixer nuUe part, il s’en alla en Babylonie ; il séjourna aussi à Bagdad, redevenue la résidence d’un nouvel exilarque à qui le calife avait accordé une certaine suprématie sur toutes les communautés orientales. Dans ces voyages, Ibn-Ezra recueillit de nombreuses observations, qui lui fournirent encore Tocca-

!• Ibid.; Eliezer Tunen$i$f Dibré Chachamim, p. 85.

sien d’étendre son vaste savoir. La légende ajoute qu’il fut fait prisonnier et emmené dans les Indes, où il ne se nourrit que de pains azjmes *.

On ignore pourquoi, à son retour de l’Orient, il ne rentra pas dans sa patrie. Ce n’est qu’à Rome qu’il trouva enfin, vers 1140, ce repos tant cherché. Son apparition en Itahe fit époque dans l’histoire des Juifs italiens. Quoique jouissant d’un certain degré de hberté (la communauté de Rome, par exemple, ne payait aucun impôt), les Juifs étaient restés aux degrés inférieurs de la culture intellectuelle. Ils étudiaient le Talmud selon la tradiüon routinière et stérile; ils n'avaient aucune saine intelligence des Écritures ; leurs poètes néo-hébraïques étaient de misérables rimailleurs, et leur esprit obtus était ouvert à toutes les superstitions du moyen âge. Quel contraste devait faire au milieu d’eux ce voyageur

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