‹ Les juifs d'Espagne, 945-1205Chapitre 90 sur 115 · Inirod. an chapit. X «le Synhedrin, dit Pérek Chèlek · texte numérisé non relu

Inirod. an chapit. X «le Synhedrin, dit Pérek Chèlek

LKS JUIFS ü’ESFAGNIi

de ]a pensée dans ce cercle infranchissable des formules pétrifiées.

Le commentaire de la Mischnah ne produisit pas la sensation qu’il méritait par ses grandes qualités. Les Juifs d’Égypte et d’Orient même, qui comprenaient l’arabe, n’étaient pas encore capables d’apprécier un traité scientifique sur la Mischnah. L’œuvre n’ excita guère l’attention. Benjamin de Tudèlo ne cite même pas Maïmopide parmi les Juifs célèbres d’Égypte. Maimonide obtint plus de succès par ses lectures publiques, fintes dans le même esprit que son commentaire ; ses disciples le considéraient comme la sagesse incarnée. L’un d’eux, Salomon Kohen *, porta sa renommée jusqu’à l’Yémen, et annonça aux communautés du pqys qu’elles trouveraient

1. Iggèrel 'i'êman, au commencement. Celle importante éptlre pour PYémen a éld évidemment écrite vers 1172. {MoUe b. Màimon, p. 66). On ne peut accepter la date de 1189, donnée par Garinoly (Annales de Josl, II, p. 2i8). Saïf oul- Itjlam-Toglekiij, frère de Saladin, était gouverneur de TWimen dés 1183, et ce prince n*a pas persécuté le.s Juifs. (Conf. Aboulféda. Annales, éd. Adler, VI, p. 49.

secours et consolation auprès de Maimonide dans leur adversité.

Il s’était produit en effet de notables changements en Egypte, changements en tous points favorables aux Juifs du pays et des contrées voisines. ï^a dynastie des Fatimites s’était éteinte, et le célèbre Saladin, le modèle des princes généreux et chevaleresques, était parvenu an pouvoir en 1 171 . Il fut bientôt souverain indépendant de l’Égypte, d’une partie de la Palestine, de la Syrie, des pays de i’Fnphrate et du califat de Bagdad. Cet immense empire devint un asile toujours ouvert aux Juife ; Saladin était un prince éminemment juste, et, sous son règne, lesJujfs atteignirent un haut degré d’influence et déconsidération*.

Par l’avénemerit de Saladin, les Abbassides avaient vaincu les Fatimites du califat de Bagdad ; ceux-ci cependant essayèrent à plusieurs reprises de se révolter contre l’autorité

1. Fragmenls de la coilection cpistolaire do Maimonide, n. 7, ed. Amsterdam, p. 17.

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des conquérants, leurs adversaires religieux. Les Juifs eurent beaucoup à souffrir de ces troubles civils ; ceux des communautés de l’Yémen, tombés momentanément au pouvoir des Fatimites *, furent obligés de pratiquer extérieurement l’islamisme (1172). On pouvait craindre que la masse, à la longue, ne finît par prendre ces formes menteuses pour l’essence de la religion et ne renonçât complètement au judaïsme. Déjà un apostat prêchait aux communautés que Mahomet était indiqué dans les livres de Moïse, et que l’islam était une nouvelle et vraie révélation. Un autre illuminé s’annonçait en même temps comme précurseur des temps messianiques, et engageait les Juifs à se tenir prêts et à distribuer leurs biens aux pauvres. Ces extravagances fanatiques, s’accréditant à la faveur des troubles de l’époque, pouvaient appeler les plus grands malheurs sur les Juifs de

i. Aboulfima« /. c.

r Yémen. Les hommes véritablement pieux et sensés étaient au désespoir ; ils commençaient à douter et ne savaient quel parti prendre.

C’est alors que le plus considérable d’entre eux, Jacob Alfayoumi, qui avait appris à connaître le nom de Maimonide par ses disciples, se tourna vers lui pour lui demander aide et conseil.

En répon;\ Maimonide écrivit une épître de consolation adressée à Jacob, mais en réalité destinée à toutes les communautés de l’Yémen. Get écrit arabe (Iggéret Téman), quoique assez bref, est fort remarquable par la chaleur du style et l’élévation des pensées. Nous allons l’analyser succinctement.

La lettre de Maimonide cherche à fortifier ses malheureux coreligionnaires dans leur confiance en Dieu, et à leur inspirer le courage nécessaire pour supporter les persécutions. Les malheurs qui les accablent, y est-il dit, sont des épreuves prédites par les prophètes ; Israël, depuis les temps bibliques, a toujours eu à traverser de semblables épreuves, grâce à la

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haine et à la jalousie des autres peuples moins favorisés de Dieu. L’ennenli a tout ètuployô pour anéantir la foi du peuple élu t tantôt la violence, comme les Assyrieris, les Romains et d’autres ; tantôt la rtse, comme les Grecs; tantôt une prétendue révélation nouvelle, comme le christianisme et l’islamisme. Mais Israël U d’autant mieux résisté (Jue ses prophètes, notamment Daniel , l’avaient préparé à ces luttes en les lui annonçant longtemps à l’avance.

Un e.varnen impartial fait aisément voir que la vérité est dans la révélation de Moïse, la seule qui émane de Dieu. Maïmoüiclè ajoutait que ni la raison, ni la religion tfautorisaient à calculer et encore moins à prédire la venue du Messie, et qu’à plusieurs reprises de pareilles hallucinations messianiques avaient attiré des désastres sur la tête des Jnifs*.

En terminant, Maïmonide recommande à

1. Muiiiioniüe cile le fnux Messie Abuu*lsa Obadia à Ispahan, un autre à Fpi vers 11^7» un troisième à tionlouc vers 1117 et

Jacob Alfayoumi de répandre sa lettre parmi les communautés de l’Yémen, en lûi conseillant toutefois la prudence.

La lettre de Maïnionide eut tout le succès qu’il en espérait; elle inspira lin nouveau courage et une ferveur particulière aux Juifs du sud de l'Arabie. Du reste, MaïnÜonide ne se borna pas à leur prodiguer ses conseils. Quand sa renommée lui eut acquis quelque influence dans le monde, il s’en servit pouf faire améliorer la situation malheureuse de ses frères. Aussi les communautés lui étaient-elles attachées de cœur et d’âme, et lui avaient-elles voué une profonde vénération I. Elles intercalèrent son nom dans les

un quatrième vers 1087 en France. Aucun historien no mentionne ces trois derniers. Il est à remarquer qne, tout en condamnant ces calculs messianiques Maimonide, dans cette lettre même, parle d’une tradition conservée dans sa famille, et d’après laijnelle le prophète précurseur du Messie renaîtrait en l’an 1Ï16. Voy. Iggéret Téman, éd. Amsterdam, p. 126 d.

I. La grande épître de Nachmanideaux rabbins français, dans la collection de Taaloumot ehockma, éd. de Brunn, de la collection épistolaire de Maimonide; a été réimprimée aussi dans le Joufwil mensuel lie Frankel, 1860, p. 184.

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prières, ce qu’on n’avait fait jusqu’alors que pour les exilarques.

Cependant le prétendu Messie continua ses menées pendant près d’un an. Arrêté et jeté en prison, il se prétendit invulnérable et eut la tête tranchée : mais sa mort même ne détrompa point ses adhérents, qui attendaient sa résurrection ; ce qui attira aux communautés de nouvelles persécutions*.

La réputation de Maïmonide grandit peu à peu. Dès 1175, ses décisions rabbiniques faisaient autorité. On le consultait de Palestine, d’Égypte et de Tyr, sur maintes questions de jurisprudence talmudique.

Maïmonide fut nommé bientôt après rabbin du Caire , président du collège rabbinique composé de neuf assesseurs. 11 considéra ces fonctions comme un sacerdoce et s’appliqua à en remplir tous les devoirs avec autant

!. ÉpUre de Maïmonide aux Provençaux.

2. La dale la plu» probable, d’a-irès une decision de Maïmonide, évidemment rendue en sa qualité de rabbin, est 1177, nSriK, I486 sel.

de zèlo que de circonspection. Il chercha à détruire les abus dans les pratiques religieuses et dans les cérémonies du culte. Il eut notamment à combattre les doctrines des Garnîtes, tout en recommandant la plus grande bienveillance envers les personnes*.

Maïmonide partagea son temps entre sa sollicitude pour le bien des communautés, la pratique de la médecine, et ses études philosophiques et scientifiques. Malgré cos occupations multiples, sa prodigieuse activité lui permit encore de continuer et de terminer, le 8 kislew (7 novembre 1 180)*, son second grand ouvrage : le« Mischné Thora, » ou Code religieux, quia fait époque dans le monde Israélite. Il consacra

1. Il recommandait d’entretenir avec eux des relations d’amitié, d’enterrer leurs morts, de les consoler pendant lenr deuil et de les recevoir dans l'alliance d’Abraham. Néanmoins il ne vent pas qu’ils comptent parmi les dix membres nécessaires pour l'office public (minion).

Ma'imonide abolit la récitation du Sehemoneh Eireh à voix basse.

3. Mnnk a trouvé cette date dans un manuscrit. La section de Sehtmitah est datée de 1176, l'introduction de 1177 et la section do Kiddousch ha-chodesch de 1178.

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dix ans à ce travail*, et ce temps môme paraît court quaùd on songe aux proportions gigantesques de l’œuvre. 11 y réunit et classa dans un ensemble méthodique les particularités éparses dans la volumineuse collection du Talmud, analysa et formula les résultats de tant de discussions sans fin et souvent sans aucune suite ; il relia toutes les dispositions et les controverses talmudiques aux textes bibliques correspondants ; il ramena les faits particuliers aux principes généraux, et de mille détails, confondus sans rapports sensibles dans un enchevêtrement perpétuel, il composa un tout organique, construit suivant les règles de l’art et du bon sens. 11 attachait une grande importance à ce classement rigoureux des matières du « Mischné Thora, » tâche immense que seul un esprit puissant, pénétrant et systématique comme le sien, pouvait accomplir. Le Talmud est un dédale où l’on a peine à se re-

1. Epttre à H. Jonath.i.n et K la co’nmanautë de Lunel. Col* lection d aris, n« 41 .

trouver, même avec uti fil conducteur. Àlaïmonide y introduisit une distribution régulière, qui permet et d’embrasser l’ensemble et de saisir nettement les détails infinis.

Maimonide, dans ce remarquable travail, a su fondre en un tout harmonieux ce qüé les philosophes et lés théologiens juifs, ses prédécesseurs, avaient produit séparément en suivant des directions opposées : la quintessence des travaux halachiqùés des Alfassi, des Ibh-Ghiat, des Ibn-Migasch, les doctrines de Sâadlâ, de Yehoudah Ëdlëvy, d’Ibn-Daoud, et la morale si pure et parfois ascétique de Bachya ; il sut coDcilieb toutes les opinions et faire la part équitable de là philosophie, dé la inorale, des lois rituelles et des espérances messianiques.

On peut dire que les résdllhiiteS dé trois siècles d’efforts intellectbelS convergent dans ce livre et s’y réunissent en faisceau.

Le Mischné Thora forme ainsi le point culminant de cette suite dé travaux, inaugurés en

réalité par R. Yochanan b. Zakkaï, lorsqu’il dégaprea complètement l’élément religieux de l’élément politique; le patriarche R. Yehouda résuma ces travaux; les Amoraïm les poursuivirent dans leurs différentes directions; ils furent définitivement terminés avec R. Aschi, Ral)ina et les Sal)ouraïm; lesGaonim et les rabbins les enrichirent parleur esprit pénétrant et fertile. Saadia fut ensuite le premier qui chercha à donner au judaïsme une idée précise et nette de sa propre essence; ses successeurs continuèrent cette œuvre, à laquelle Maimonide devait mettre la dernière main.

Il avait réussi à faire un tout complet auquel il n’y avait plus rien à ajouter de neuf, du moins dans la voie suivie jusque-là et avec les idées et les moyens acceptés : tout au plus pouvait-on rectifier, améliorer quelques détails, mais il n’y avait plus rien à modifier dans l’ensemble.

On peut dire hardiment que Maïmonide a créé un nouveau Talmud. Sans doute, les élé-.

ments sont restés les mômes; on en connaît l’origine, le moment de leur production, leur arrangement primitif; mais la façon supérieure dont l’auteur les a traités et groupés les fait paraître sous un jour nouveau : toute suporüuité, toute amplification est élaguée, le fond seul reste, simple, clair et facilement saisissable. Nous allons en donner un exemple :

La Mischnah, base du Talmud, débute arbitrairement par cette question :

« A quel moment du soir peut-on commencer à réciter le chapitre du Schéma? » Elle se termine par une autre discussion, placée au hasard à la fin, et qui roule sur une question de pureté ou d’impureté lévitique. Maimonide, au contraire, inaugure son code talmudique par ce principe général et supérieur :

« La base de toute vérité, c’est de reconnaître qu’il y a un être premier qui a appelé toutes les créatures à l’existence » ; il le termine sous forme de conclusion, par cette autre maxime ; « El la terre sera pleine de la connaissance du

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vrai, comme l’Océan est rempli p^r ^es flots. »

L’ œuvre tout entière respire un parfiim de sagesse consommée, de haute modalité ; Maimonide a introduit la philosophie dans le Talmud pt lui a donné sa place légitime daps le code religieux à côté de la Halaçha. Sans doute, les penseurs juifs, depuis Philon jusqu’à Abrahpm Ibn-Daoud, s’étaient occupés de spéculations métaphysiques; mais q>opr epx la philosophie devait rester distincte de la foi, et n’avait pas à intervenir dans Iq pratique journalière du judaïsme. Maïmonide, au contraire, la fit entrer dans le sanctuaire même, et plaça pour ainsi dire Aristote à côté des docteurs du Talmud.

Le premier flvre de l’œuvre, le Séfer Madda, peut donner une idée de la méthode du maUre.

Ce livre traite, dans les formules scolastiques du temps, de l’existence et de l’unité de Dieu ; Dieu est l’unique substance première, il dirige l’ensemble des sphères supérieures aux-

quelles il imprime le mouvement; mais cette pensée philosophique est ramenée à une formule de loi talmudique, à savoir, que la reconnaissance de ce Dieu constitue un devoir religieux. La pensée fondamentale de Dieu devenait ainsi un précepte égal au commandement du Sabhat, ou de toute autre loi rituelle.

Le code de Maimonide expose ensuite, comme ferait un traité de philosophie, qu’il faut concevoir Dieu, non-seulement unique, mais aussi immatériel; il déclare que les formes contingentes du monde des esprits (les intelligences séparées) se nomment anges dans la Bible; ü descend ensuite du monde supérieur au monde de la sphère céleste, et en même temps de la métaphysique à l’ordre physique. Il coule la philosophie d’Aristote dans le moule talmudique, en admettant que le Talmud comprend sous le nom de Maassé Merkaba les notions du monde supérieur, et sous celui de Maassé Béreschit les notions de la matière ; l’ensemble des deux mondes est désigné sous

le nom de Pardès, — illusion dont Maïmonido ne sut pas se détacher. 11 va même jusqu’à prétendre que l’étude des doctrines philosophiques est bien plus importante que celle des préceptes du judaïsme. L’étude des sciences rot mise au même rang que celle du Talmud.

Le code du Mischné Thora passe de la métaphysique à la morale qu’il présente sous la forme d’un noble idéal, fondé sur les enseignements du Talmud; l’auteur y insère même un traité d’hygiène ou mieux de diététique ; la réunion de ces divers faits constitue des devoirs religieux, des halachoth.

Il importe aussi de remarquer que le Mkchné Thora admet l’immortalité de l’âme, et cela dans une forme très-originale. Jusque-là l’idée de la béatitude promise par le judaïsme aux hommes pieux ne se séparait pas de celle de la résurrection. Les justes de toutes les nations et tous les Juifs qui ont expié leurs péchés par la mort devaient sortir de la tombe avec leur corps, selon la croyance générale.

pour entrer transfigurés dans un monde nouveau et meilleur, le monde futur (Olamhabba) (j aiavé itojiiov *)• Ce moude nouveau avait, en outre, une vague relation avec la délivrance messianique. Maimonide s’éloigna de cette doctrine pour adopter une psychologie particulière et qui s’inspirait des idées d’Aristote.

L’àrae n’est pas immortelle par sa propre essence, elle ne constitue qu’une faculté apte à s’élever à Dieu.

Quand, par une vie de perfectionnement moral et intellectuel, l’àme a su se détacher constamment de la tyrannie de la matière périssable, et atteindre au.x hauteurs sublimes de la pensée de Dieu et du monde des esprits, alors seulement elle a mérité la vie éternelle; et, loin de périr avec le corps, elle entre dans la sphère lumineuse des intelligences. C’est là le monde futur du Talmud, qui commence immédiatement après la mort

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