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CHAPITRE Y

L’expulsion de France des juifs ne changea rien à la position de ceux de la Provence, qui, obéissant à des souverains particuliers, et moins exposés aux intrigues de cour et peut-être aussi à la contagion du luxe d'une grande capitale, eurent longtemps un état assez stable, et conservèrent leurs foyers et leurs établissements pendant le xv e siècle. Jusqu’à présent nous nous sommes occupé très-peu des juifs de Provence, sur lesquels pourtant nous possédons des documents peut-être plus intéressants que sur les juifs d’aucune autre province du royaume. Il conviendra, je pense, d’en présenter ici les principaux traits, et de conduire à sa fin l'histoire de ce peuple dans le midi de la France.

Un caractère par lequel l’Israélite du midi se distinguait de ses coreligionnaires du nord , c’est qu’il se livrait sérieusement au commerce ; ce fait est prouvé par la nature des impôts auxquels il était soumis. Les juifs de la ville d’Aix, de Saint-Maximin, de Lambesc, de Pertuis, des villages d’Istres, Cadenet, Tretz et Lanson payaient chaque année à l'archevêque d’Aix une quantité de poivre gros ou fin depuis une demi-livre jusqu’à deux livres, pour la permission d’avoir une synagogue, un livre de la loi, une lampe perpétuelle et un cimetière *. J’ai déjà dit que ceux du village de Malaucène , diocèse de Vaison, payaient pour le cimetière et l’école un ceus semblable ; il consistait en une livre de poivre, une de gingembre et deux livres de cire ; cens contre lequel ils se soulevèrent en 1333 , malgré l’avis de leurs deux chefs *. En 1385, le roi de Provence imposa même à la nation hébraïque de ses États un tribut consistant en soixante livres de poivre 3 . Les juifs de Provence faisaient donc le commerce des épices comme ceux d’Italie ; ils les tiraient sans doute de l’Orient par la Méditerranée. Ils apprêtaient la cire de Provence, ils faisaient venir celle d’Italie , et c'étaient eux qui fournissaient quelquefois les

' Judaei (le Aquis, pro oratorio cum rotulo et lampadc et cœmctcrio in festo l’aschalis persolvant duas libros pi péris sublilis, etc. Charte de l'an 1283, insérée dans les Annales de l'église d'Aii, par Pitlon.

J Columby, De rebut geslis Vasion. episcop., liv. IV.

* P. Bougerel, Mémoire sur les juifs de Provence, dans le tome II de la Continuation des mémoires de Littérature et d'Histoire de Salengre. Paris, 1726.

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cierges aux églises pour les grandes cérémonies. Aussi la cire était souvent la marchandise dans laquelle ils acquittaient leur cens *. On les voit faire aussi le commerce des riches étoffes. On a encore le contrat par lequel Salomon de Nevers, marchand juif de Tarascon , et Jean Napolon , négociant à Marseille , fournissent à l’église de Lyon quatre pièces d’étoffes en soie et or, moyennant cent florins *. Il est à regretter que nous n’ayons pas de renseignements sur l’étendue de leur commerce, et sur les moyens par lesquels on l’effectuait.

Ils avaient de fréquentes relations avec les chrétiens. Ils se chargeaient de toute sorte d’affaires, même de négociations pour des mariages. La faconde qu’ils employaient à vanter leurs marchandises ne leur était pas inutile pour la mission d’entremetteurs : personne ne savait faire valoir comme eux les avantages et les qualités d’un jeune homme ou d’une femme qu’il s’agissait de marier. Aussi un prédicateur provençal du temps, Marini, facétieux comme l’étaient beaucoup de prédicateurs d’alors, raconta en chaire qu’un juif, chargé de demander en mariage une jeune fille, renchérissait en faveur de son client sur tout ce que le père de la jeune fille disait d’avantageux sur elle. Cependant à la fin le père s’étant avisé de dire que sa fille était atteinte d’une maladie de la peau qui n’était pas séduisante, l'entremetteur juif, habitué à renchérir sur tout, s’écria : « Oh ! mon jeune homme est teigneux jusqu’aux oreilles et couvert de lèpre! »

Les juifs étaient répandus dans toute la Provence ; des vidages , à peine connus aujourd’hui, avaient des marchands ou des propriétaires hébreux. Marseille d’abord avait une grande communauté qui possédait deux synagogues dans le quartier de la Blaquerie, une grande et une petite, un cimetière situé sur la hauteur qui a conservé le nom de mont Juif, et deux hospices, la Sarraca et \eMahor; nous connaissons ces noms par le testament d’un juif, Bonias Salemas, qui légua, en 1471, à l’un de ces hospices, une rente de quatre mesures de vin, et à l’autre une mesure dTiuile par an s . Les anciens statuts municipaux de Marseille, d’Arles, d’Aix et d’autres villes de Provence, contiennent plusieurs règlements relatifs aux habitants israélites *. On ne leur

1 Fanris de Saint-Vincent, Mémoire sur l'état du commerce en Provence dans le moyen 4ge. Annales encyclop., 1838, tome VI.

* Acte de l'an 1494, cité par le même.

* Pièce de l'an 1471, insérée dans l'Histoire de Marseille, par Ruffy, liv. XIII.

4 Voyez les statuts municipaux et coutumes de l’ancienne ville de Marseille, par François d’Aii.

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permettait pas de témoigner contre un chrétien, ni d’aller aux étuves et bains publics, excepté le vendredi, jour qui leur était réservé, comme le lundi l’était aux courtisanes et aux esclaves 1 ; il leur était défendu de travailler le dimanche, de s’embarquer plus de quatre sur le même bâtiment quand il était destiné pour le Levant; on leur enjoignait de se mettre en état de défense dans leurs expéditions, de s’abstenir de viande les jours de jeûne des chrétiens, de porter une calotte jaune ou un signe rond ; les juives mariées devaient porter une coiffure appelée olales ; on leur permettait de s’embarquer pour tous les ports, excepté pour Alexandrie, probablement à cause du Soudan, ennemi des chrétiens. Je présume que la défense de s’embarquer plus de quatre sur le même bâtiment avait pour but d’empêcher qu’ils ne fussent plus nombreux que l’équipage chrétien, et que, par conséquent , ils ne vendissent celui-ci aux infidèles , ou bien qu’ils ne se sauvassent dans d’autres pays, frustrant ainsi la ville ou le souverain des tributs qu’ils payaient annuellement. Quoi qu’il en soit, il résultait de cette défense qu’ils étaient obligés de se servir des chrétiens pour leurs expéditions mercantiles du Levant.

Les statuts d’Avignon défendent aux juifs et aux femmes publiques de toucher le pain ou les fruits exposés en vente au marché. S’ils le faisaient, ils étaient obligés de payer ces comestibles *, comme si le simple attouchement de ces classes de personnes leur eût communiqué une souillure. Il se pourrait que l’on eût craint la lèpre ou d’autres maladies contagieuses. Par les statuts de Fréjus, défense est faite aux chrétiens d’appeler dans leurs maladies un médecin juif, et de prendre un médicament ordonné par lui s .

A Marseille ils avaient d’abord été traités avec une grande tolérance. Lorsqu'en 1219 la ville fit son accord avec l’évêque , au sujet des franchises municipales de la partie de la ville soumise à la juridiction épiscopale, les juifs et les Sarrasins domiciliés dans cette partie furent assimilés aux bourgeois ; il fut stipulé que chrétiens, juifs et Sarrasins

1 Ne aliquis tenens stupas Tel baluea reeipiat io dictis slupis vel balneis Judoeuro, nisi tant&m uni die siDgulis seplitnanis, scilicet die Veneris, nec si mi li ter rccepiat meretricem publicam seu mancipia nisi duntaxat uni die, etc. Ibid., liv. 4, chap. 13.

1 Staluimus quod Judæi nec meretrices non audeant taogere manu panem vel fructus qui exponuntur vénales, etc. Slatula Avtsnionis, manuscrit de la Bibiiotb. du Roi, n° 4768, in-fol.

* Nullus in infirmitate vocare debeat medicum judæum, etc. Slatuta Bajulit » Forojuliemis, de l’an 123b, manuscrit de la Bibliothèque du Roi, n° 4768.

auraient la faculté d’aller, de venir, de demeurer, de commercer, comme ils voudraient *. Ils ne payaient à l’évêque que deux lamproies pour tout cens ; de même ces deux nations étrangères furent comprises dans le traité que Marseille flt en 1257 avec le duc d’Anjou, comte de Provence. Les Marseillais stipulèrent que le duc ne pourrait imposer aucune taille, aucun impôt nouveau sur les habitants de la ville, soit qu’ils fussent chrétiens, soit qu’ils appartinssent à la nation juive ou sarrasine * : aussi, dans les actes de vente de ce temps, les juifs portent le titre de citoyens de Marseille 3 .

Une république très-attachée aux libertés municipales devait agir ainsi. Cependant tout futchangé quelques années après. Les chrétiens s’étaient-ils plaint, ou bien le clergé et le duc avaient-ils réussi è mettre les juifs de nouveau dans la sujétion? On l’ignore; ce qu’il y a de certain, c’est que, n’ayant pu soutenir leur insurrection contre le duc d’Anjou, les Marseillais firent en 1262 leur paix avec lui, et dans cette espèce de capitulation, la ville abandonna les juifs à la merci du comte de Provence , reconnaissant qu’ils étaient sa propriété , qu’il pouvait, nonobstant le traité qui avait stipulé leur liberté, imposer des tailles sur leurs personnes et sur leurs biens ; que, de plus, les juifs seraient tenus à contribuer, comme les bourgeois de Marseille , aux frais des guerres ou expéditions du comte, mais que du reste ils seraient exempts des charges publiques des Marseillais*. Un changement aussi brusque dans la condition des juifs marseillais et dans la conduite de leurs concitoyens chrétiens est étonnant. Il faut supposer que, obligée de faire des sacriGces, Marseille aima mieux abandonner la cause des juifs que d’autres intérêts qui lui étaient plus chers.

Nous avons vu qu’à Marseille les Israélites avaient leur quartier, la juiverie : lorsqu’au xiv' siècle ils commencèrent à s’en éloigner, un inquisiteur en avertit les autorités municipales, et celles-ci les for-

1 Paeta epitcopi Massiliensis, de l’au 1219, à la suite des Staluta W assit., manuscrit de la Bibliolh. du Roi, n° 4660, B.

1 Capitulations de l'an 1287. Ibid.

1 Crescanus de Biens, Judæùs civis Massit. vendidit Johanni de Vapingo, civi Massil. unam faiciam liorli. Charte de l'an 1332, citée par Dufresne au mot faicia.

4 Dominus cornes et domina comitissa et hæredes eorum habeanl in perpetuum Judteos et Judæas Massiliœ existantes, præsentes et futuros, iil quod ad ■\oluntatem suam in ipsis Judæis et bonis eorum possinl quistam et talliam facere, exigera, trabere et habere ab eisdem, non obstante capitulo pacis prsdictæ, loquent.s de liberute eorum, etc. Traité de 1262. Ibid.

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eèrent d'y rentrer. On les obligeait tous de porter une calotte jaune ou une pièce de drap ronde sur la poitrine.

A Aix, les juifs habitaient dans le bourg Saint-Sauveur de la rue Venel, qui s’appelait alors rue de la Juiverie ; ils avaient dans ce quartier une source thermale pour leurs purifications ' . Nous venons de voir qu’ils payaient à l’archevêque un cens en épices. Arles avait également sa synagogue; il reste aux archives un singulier acte fait par Moïse de Nevers, en 1464, devant un notaire d’Arles. Le juif s’engage envers la cour royale à ne jouer ni aux dés ni à aucun autre jeu. excepté le jour de sa noce, celui de la noce de son frère qu’il appelle bon juge de Nevers, et les trois jours des fêtes de Pâques , sous peine de perdre le poing en cas de contravention *.

Nous avons vu que dès le commencement du vi e siècle il y avait dans Arles une communauté juive. Benjamin de Tudèle y trouva, dans le xn e , un collège avec six rabbins. Les archevêques d’Arles prétendaient avoir la propriété des juifs en vertu de la délégation faite par les empereurs d’Allemagne. II existe en effet une charte de Conrad, roi des Romains, de l’an 1144, qui cède à l’église d’Arles, parmi d’autres droits régaliens, les juifs du diocèse s . Dans les statuts que le même archevêque donna six ans après cette antique cité, se trouve une singulière formule du serment que l’on devait faire prêter aux Israélites quand ils comparaissaient en justice contre les chrétiens *. Le juge devait leur adresser les questions suivantes : « Jures-tu par le Dieu père Adonaï? par le Dieu père tout-puissant qui a dit : « Je suis qui je suis? » par le Dieu tout-puissant Sabaoth? par le Dieu Èloy? parle Dieu qui a apparu à Moïse dans le buisson ardent? par les dix commandements de Dieu, et par les soixante-douze noms? par toute cette loi que Dieu enseigna à son serviteur Moïse ? Jures-tu que si tu es coupable dans cette affaire, et si tu parjures les noms de Dieu et sa loi, Dieu envoie sur toi le trouble et la fièvre quotidienne, tierce et quarte, la cécité de tes yeux et l’angoisse de ton âme? Que tes enne-

1 P. Bougerel, Mémoires sur les juifs de Provence.

1 Mémoires et notices sur la Provence, dans le Magasin encyclopédique, année 1813.

* Tibi et per le ecclesio; tuæ et succcssoribus luis nostra regalia in urbe Arelatensi et totiustuiarchicpiscopatus concedimus, scilicet justitias, monetam, Judæos, remarias, cordam, etc. Charte de Conrad, de l’an 1144, à la télé des statuts d’Arles, manuscrit des archives de la ville.

4 Art. 198, de Sacramentç Judœorum, des mêmes statuts de l’an 1180.

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mis dévorent ton gain ? Que Dieu lance sur toi sa colère, que tu sois confondu devant tes ennemis, qu’ils aient du pouvoir sur toi, et que tu sois mis en fuite, sans que personne te suive? Que si tu parjures les sacrements de Dieu, il brise tes forces et ta puissance, qu’il mette la dévastation dans ta maison, qu’il envoie sur toiles bêtes féroces, et te place parmi tes ennemis? Que Dieu conduise sur toi le glaive de sa vengeance, la pestilence, et qu’il ôte ton pain de sustentation, et que tu manges sans pouvoir te rassasier? Si tu parjures dans ce serment, que tu puisses manger la chairde tes fils, que Dieu détruise ton corps, et qu’il conduise une mortalité affreuse sur les corps de tes enfants? Que Dieu mette ta maison en désert et détruise ton sanctuaire , qu’il t’efface de la terre des vivants, que tes ennemis demeurent dans ta maison, que Dieu te disperse sur la terre sans que personne veuille te recevoir? Que le glaive delà mortalité te suive, que Dieu envoie la peine et la terreur dans ton cœur, pour que tu fuies comme les feuilles des arbres, et comme si le glaive te poursuivait? Que tu sois dispersé entre les gens, que tu meures sur la terre de tes ennemis, et que le sol te dévore comme il a dévoré et englouti Dathan et Abiron ? Que la lèpre s’empare de toi comme elle s’est emparée de Naama le Syrien? Que si tu te parjures dans ce serment, Dieu rejette ton cœur inique et pervers, que tous les péchés retombent sur ta tète et sur telle de tes parents, ainsi que toutes les malédictions écrites dans le livre de la loi de Moïse et des prophètes? »

A chaque question le juif devait répondre, « Je le jure, » et à la fin il devait dire trois fois : « Amen, que cela soit ! »

Il serait curieux de savoir si cette formule effrayante fut inventée par l’archevêque d’Arles, ou si c’était quelque reste du rite ancien des juifs, comme il est vraisemblable. Les juifs ont toujours eu des formules de serment terribles* ; aussi quelquefois des chrétiens tratnaient-ils leur partie adverse dans la synagogue pour lui faire prêter serment suivant une formule juive *. Ce mot amen, par lequel on affirmaitle serment, renfermait, selon les cabalistes, le tétragramme du nom de la divinité : c’était donc un mot mystique, dont l’abus pouvait attirer au parjure une punition éclatante s .

1 Habent hoc, meo judielo, Judæi peculiare ait ipsorum josjarandi formulæ tonent, fulminent, percellantque animos bominum. Wagenseil, Sofa, peg. 378.

1 Saint.-Chrysostomc, Homil. prima advenus Jutlœos.

* Baal Chasidim, n° 18. Wagenseil, Sota, peg. 380.

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La formule du sermeat qu’on faisait prêter aux juifs eu Provence parait être restée longtemps en vigueur dans les coure de justice ; au \iv e siècle encore , le seigneur de Villeneuve la prescrivit pour les juifs de ses terres ' . .

Tolérés par l’archevêque et par les autorités municipales, les juifs d'Arles vécurent paisibles et peut-être heureux. Ils obtinrent le droit d’élire chaque année, à leurs fêtes des tabernacles , trois juges de la loi autorisés à faire des règlements de discipline religieuse, à juger les différends qui naîtraient entre les juifs, et à percevoir les tailles et les cens auxquels leur communauté était assujettie. Pour la première fois en 1215 le prélat désigna lui-même les trois juges, et pour l'avenir il statua que ces juges au bout de l’année désigneraient trois électeurs, qui à leur tour nommeraient te juges ou recteurs de l’année suivante a . C’était comme on voit un droit d’élection très-restreint. L’archevêque se réserva l'appel des causes jugées par te trois rabbins, et ne céda rien de sa juridiction sur la communauté.

Il serait intéressant de savoir combien de temps les juifs d’Arles ont été soumis à ce régime. Ce qui fait présumer qu’ils n’en ont pas joui longtemps, c’est que dans le même siècle le roi Charte enleva à l’archevêque et au chapitre la juridiction sur les juifs du diocèse, avec d’autres privilèges qui leur avaient été assignés par te empereurs *.

Le tribunal des trois était ce que te juifs appellent le Besdin ou la maison de justice. Il subsiste dans te contrées où ils ont une juridiction particulière, comme en Pologne. Le premier de ces trois juges est le chef ou le prince, le second le père de la maison de justice, et le troisième le savant * .

A Manosque te juifs possédaient plus de la moitié de toutes te terres 5 . Apt avait aussi sajuiverie,quiest longtemps restée enfermée de murs ; Avignon, Carpentras, Tarascon, Digne, Forcalquier, Grasse, tous te lieux enfin de la haute et basse Provence, comptaient des juifs parmi leurs habitants. Le long de la Durance, tous te villages étaient

' Voyez Gassendi, Notitia ecclesia Diniensù.

* Règlement de l'archevêque d’Arles, de l’an 1213, dans le tome II de Papon, Histoire de Provence, preuves, n° 39.

’ Mémoire de l’archevêque et du chapitre d'Arles. Manuscrit cité par Papon. Ibid., tome III.

* Chiarini, Théorie du judaïsme, tome II, page 333.

* Co'.umby, De .Vanuasc. urbe, liy. III.

peuplés de juifs qui s’y livraient au commerce. Aussi trouve-t-on encore dans plusieurs de ces villages, tel que Peyrolles, Jonques, Château-Benard et autres, des rues de la juiverie, et môme d’anciennes synagogues, qui aujourd'hui n’offrent plus que des coûtes sombres, bonnes tout au plus pour des écuries '.

A Mallemort, ils tenaient des privilèges des évêques de Marseille, pour leur commerce : ils y avaient dans leur quartier une synagogue bien construite. « Son architecture, est-il dit dans la statistique du département, est encore belle malgré les dégradations; elle a les caractères du siècle des Médicis. L’escalier en pierre et en spirale conduit dans des caves fort belles. On trouve, en descendant, une espèce de cuve, qu’on appelle la piscine *. »

La facilité de commercer avec le Levant, eila douceur du climat avaient sans doute contribué à l’accroissement des communautés juives en Provence ; ce fut auprès d’elles que se réfugièrent, en 1140. les familles israélites exilées de Corse, en 1307, les juifs de France, et ceux qui avaient été persécutés en Espagne par suite de la bulle du pape ou antipape Benoît XIII. Le duc de Berri, lieutenant du roi en Languedoc, avait accordé aux derniers émigrés lu liberté du passage par cette province, moyennant un impôt de vingt sous parisis pour chaque individu 5 .

Lorsqu’au xm* siècle les papes eurent réussi à faire établir dans la Provence des inquisiteurs delà foi, ces hommes, que poussait l’envie ambitieuse de se rendre redoutables, s’attaquèrent aussi aux juifs de ce pays. Ils voulurent les forcer à porter des marques extérieures humiliantes, les soumettre à des amendes pécuniaires, les gêner de toute manière dans l’exercice de leurs spéculations mercantiles. Ces prétentions indignèrent les juifs, surtout à Avignon ; ils résistèrent aux ordres de ces prêtres. Ceux-ci, pour montrer leur pouvoir, en firent saisir plusieurs, et les jetèrent en prison; ils leur enlevèrent leur argent, et les maltraitèrent. Un grand nombre de plaintes furent adressées au roi de Provence. Charles I" pensa que les inquisiteurs ne devaient pas se mêler des affaires d'un peuple qui était sous sa juridiction, et qu’il regardait comme lui appartenant. 11 ordonna donc

* Villeneuve, Statistique du département des Bouchei-du-Rhâne, tome II, in-5\ pages 982, 986, 1097.

2 Ibid.

* Ilistoire générale du Languedoc, tome IV.

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en 1276 de mettre en liberté les juifs arrêtés, et défendit qu’à l’avenir les inquisiteurs levassent des amendes sur ce peuple, enfin qu’ils exerçassent sur lui aucune juridiction, excepté dans les cas de ce qu'on appelait des crimes contre la religion , cas qui étaient réservés à l’Église’.

Ils furent pourtant soumis d’abord à des règlements sévères. Le comte de Provence, Charles II, exclut les juifs de tous les emplois publics, leur défendit d’avoir des domestiques chrétiens, et les obligea de porter une marque en feutre *.

Robert réprima aussi leur usure, et défendit, entre autres objets, que les juifs prêtassent sur gages à des domestiques, à l’insu des maîtres. Les conciles d’Avignon ne voulurent môme pas permettre aux juifs de servir de médecins et de chirurgiens aux chrétiens * ; mais comme les juifs de Provence excellaient par leurs connaissances ea médecine, du moins en comparaison des chrétiens, il était difficile d’empêcher les chrétiens de recourir à leur savoir ; aussi les médecins juifs de Provence étaient riches, estimés et savants ; outre la médecine ils cultivaient l’astronomie et l’astrologie. Les ducs de Provence eurent eux-mêmes des médecins de cette nation.

La reine Jeanne avait pris en 1369, pour un de ses médecins, un savant israélite d’Arles, Bendich Abin, qui, outre la médecine, connaissait aussi les mathématiques, et servait d'astrologue. La reine l’exempta avec sa postérité de tout impôt *. Le roi René surtout avait constamment auprès de lui des médecins juifs.

L’un d’eux, Pierre de Nostre-Done, de qui descend la famille de Nostradamus, était d’abord salarié, comme médecin, par la ville d’Arles; composant lui-même les remèdes, il excita la jalousie des apothicaires : ils le dénoncèrent aux consuls comme falsifiant les drogues; en conséquence on lui ôta son emploi. Il entra ensuite au service du duc de Calabre, et celui-ci l’envoya auprès de son père, le roi René, dont ce juif devint le principal médecin, après s’être converti. René, dit un manuscrit provençal, passait bien souvent son

* Protection accordée aux juifs par Charles I er contre les inquisiteurs, de l'an 1276. — Papon, Histoire de Provence, preuves, n° 16.

* Nostradamus, Histoire de Provence, part. 3*. — Bouche, Histoire de Provence . liv. IX.

* Concil. Avenion., ann. 1326 et 1337.

4 Nostradamus, Histoire de Provence, part. 4*.

temps avec lui à l’étude des choses célestes, et l’aimait par-dessus (out, à cause de sa vieillesse et de son expérience Un autre de ses médecins juifs était un philosophe de Saint-Maximin, nommé Abraham Salomon , qui jouissait de l'estime des grands de son temps : le roi l’exempta de tout impôt judaïque a .

René, qui tirait d’eux beaucoup d’argent, et à qui ils payaient deux mille cent soixante florins, sans les impôts extraordinaires, qui furent, en 1469, de dix-huit mille florins, non-seulement autorisa les juifs à pratiquer la médecine, le commerce, les arts, et tout trafic quelconque ; mais il leur permit d’ètre préposés aux péages, procureurs fiscaux dans les juridictions seigneuriales, et leur assura la liberté de leur culte *.

£n général le règne du roi René fut le meilleur temps pour les juifs de Provence. Cependant c’est sous ce règne qu’Asturge de Léon, un de leurs coreligionnaires, fut condamné à un supplice affreux. 11 paraît qu’il avait déjà été condamné en 1439, sous prétexte d’avoir blasphémé; environ quarante ans après, on l’accusa et on le convainquit du même délit , le moins pardonnable que l’on connût alors ; aussi fut-il condamné sans pitié à être écorché vif. Il est à présumer que ses blasphèmes consistaient à soutenir opiniâtrément les doctrines du judaïsme. René, qui avait beaucoup de douceur dans le caractère, et qui était loin de haïr les juifs à cause de leur religion, puisqu'il s’adressait à eux dans ses embarras pécuniaires, voulut sauver le malheureux Asturge. Il lui fit conseiller en prison de renoncer à ses opinions ; il lui envoya des docteurs en théologie, qui peut-être n’étaient pas les hommes les plus propres à faire changer d’avis un rabbin intimement persuadé de la sainteté de sa cause. On raconte que vingt mille florins furent offerts à René pour qu’il fît grâce au condamné, et qu’il refusa en s'écriant : « A Dieu ne plaise qu’on puisse jamais dire ou écrire qu’un délit aussi énorme soit resté impuni sous mon règne! » Les détails du supplice, tels que les historiens les racontent, sont atroces, mais ils ne sont point authentiques. On prétend que Jean de Matheron, qui peu de temps après fut conservateur des juifs, exigea d’eux qu’ils vinssent eux-mêmes exécuter la sentence portant

1 Manuscrit des archives d’Aix, extrait par Fauris de Saint-Vincent, Mémoires et notices sur la Provence.

* Nostradamus, Histoire de Provence, part. 6 e

• Édit de l'an 1434. Ibid.

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qu’Asturge serait écorché tout vif. Effrayés de cette demande, ils aimèrent mieux payer la somme de vingt mille florins qu’ils avaient offerte pour sa grâce.

Ou ajoute qu’alors des gentilshommes de la ville d’Aix, enflammés d’un zèle religieux, voulurent venger l’affront fait à la sainte Vierge par le blasphémateur, parurent sur l’échafaud avec un masque sur le visage, et, faisant les fonctions de bourreau, écorchèrent l’infortuné Asturge '. lies auteurs modernes mettent en doute cette tradition *. Quant au supplice , l’histoire n’en est que trop certaine , quoique l’historien provençal Nostradamus prétende que le juif ne fut condamné qu’à une amende de cent florins d'or ; seulement il ajoute que le peuple d’Aix, ne trouvant pas la punition assez sévère, se souleva, et qu’il fallut appeler des troupes dans la ville ainsi qu’au Pertuis s .

Le supplice eut lieu auprès de l’église de l’Oratoire : on y voyait encore, à la fin du xvm* siècle, le tronçon d’une colonne érigée pour perpétuer la mémoire de cette punition cruelle *.

Les juifs de Provence avaient des conservateurs de leurs privilèges nommés par le roi ou le comte , comme en Languedoc et dans le nord de la France. D’après un édit de Louis III, comte de Provence, le conservateur avait à veiller à ce qu’aucune justice seigneuriale ou autre ne jugeât les délits des juifs ; la connaissance en était réservée au conservateur môme 8 . Comme cette charge rapportait beaucoup, les principaux courtisans ne la dédaignèrent pas : en 1448 , c’était Charles de Castillon, baron d’Aubague, et en 1481, Jean de Matheron, et puis Jean de Forbin, frère du gouverneur de Provence , qui en étaient revêtus ®.

Il est probable que les juifs corrompaient leurs conservateurs et juges, surtout lorsque les coupables étaient riches ; aussi les États de Provence réclamèrent contre ce privilège , accordé aux juifs , de se

1 Bouche, Histoire de Provence, tome 1, page 418.

1 L. F. de Villeneuve-Bargeraont, Histoire de René d'Anjou, roi de Naples, etc. Paris, 1825, tome III, page 148.

• Vatbelle, Journal manuierit, cité par le P. Bougerel, Hémoire sur les juifs de Provence,

- * L. F. deVllleneuve-Bsrgemont, Histoire de René, loc. eh.

*' Édit de Louis III, «trait de l’Histoire manuscrite du parlement de Provence, par le P. Bougerel, Mémoire sur les juifs de Provente.

* Nostradamus, Histoire de Provence, part. 6«.

faire juger par leurs conservateurs, tant au civil qu’au criminel.

En général , presque chaque fois que les États de Provence s’assemblaient, les privilèges des juifs et leurs usures entrèrent dans leurs doléances ; les registres qui nous restent de leurs séances en sont pleins. Tantôt les états demandent que les juifs portent un costume particulier, tantôt que ceux-ci ne puisent prendre plus de cinq deniers par mois d’intérêt pour livre, tantôt qu’ils soient réunis dans des quartiers séparés. En 1421, les états, ou plutôt les seigneurs demandèrent même l’amnistie pour les délits commis envers les juifs, sous le prétexte que le dépeuplement du pays exigeait des ménagements ' . Ils osaient réclamer l’impunité de leurs oppressions, cause de la diminution de la population provençale.

Il est vrai que, malgré les avantages dont ils jouissaient en Provence, les Israélites ne purent s’empêcher de déployer, du moins par intervalles , dans cette province , la même avidité du gain dont ils avaient donné ailleurs de si honteux exemples. Déjà en 1261 les habitants de Manosque portèrent plainte contre leur usure, qui prenait six deniers pour livre d’intérêt par mois, ou trente pour cent par an, et contre leur avidité qui s’était emparée de plus de la moitié de tout le territoire de cette ville *. Le conseil municipal de Marseille fit plusieurs ordonnances contre les usuriers chrétiens et juifs.

En 1484, les moissonneurs provençaux, dauphinois et auvergnats causèrent une émeute dans la ville d’Arles, et y détruisirent la synagogue et les meubles des juifs 5 , qui probablement étaient les créanciers des citadins et des paysans. Comme il n’y avait plus de cour eu Provence, ce peuple, privé de ses anciens protecteurs , se voyait exposé à la haine des habitants sans pouvoir en détourner les effets ; aussi les plaintes redoublèrent et s’adressèrent directement au roi de France. Marseille envoya ou fut censée envoyer, en 1487, un député pour demander leur bannissement à cause des usures qui ruinaient le peuple. Le roi ordonna d’abord d’annuler leurs stipulations usuraires, et comme, sur cet ordre, ils se disposèrent à quitter la ville, un autre ordre leur enjoignit de rester, probablement pour em-

• Voyez les extraits des registres des états, dans Villeneuve, âKttùfiçue du département det Bouchet-du-Bhdne, tome II, p. 503 et suivantes.

1 Columby, De Afanuarcd urée, lib. III.

' Valbelie, Journal manuterit, cité par le P. Bougerel.

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pécher qu’ils n’emportassent les effets précieux dont ils étaient nantis *.

En 1498, enfin, sur de nouvelles réclamations de la part des chrétiens, les juifs reçurent ordre de quitter le royaume ; cependant l’édit ne fut pas strictement exécuté; aussi Louis XII, par un nouvel édit promulgué en 1501 , ordonna leur expulsion définitive, et fit saisir les biens de ceux qui ne voulaient pas se faire chrétiens *. Les uns se rendirent dans le Levant, d'autres dans le comtat. Ils trouvèrent aussi un asile dans la principauté d’Orange ; mais quatre ans après le prince Philippe de ChMons les bannit de ce petit État 1 * 3 4 .

Cependant le pape les conserva dans le comtat Venaissin. Ils gardèrent des synagogues dans Avignon, Carpentras et Cavaillon, et ils y sont toujours restés. Il est môme sorti de ces synagogues quelques hommes de mérite, tels que Joseph Meir, fils d’un juif exilé d’Espagne , qui naquit à la fin du xv e siècle , et écrivit en hébreu les annales, très-succinctes, il est vrai, des rois de France, et des exploits des Français en Orient, ouvrage dont la seule édition, faite à Venise en 1554, est devenue très-rare * ; et Mordacaï ou Mardochée, appelé depuissa conversion Philippe d’Aquin, qui devint professeur d’hébreu à Paris, et publia plusieurs ouvrages, surtout un dictionnaire hébreu, rabbinique et thalmudiste s . Les communautés juives du comtat Venaissin avaient leurs bailes, qui administraient les fonds publics, et se permettaient quelquefois des concussions et des dilapidations , si l’on peut en juger par un mémoire, qui se trouve au Vatican, et qui fut dressé , au commencement du xv' siècle , contre les bailes juifs d’Avignon, pour mauvaise gestion

La communauté juive de Carpentras était devenue, dans ce siècle, la plus florissante du comtat ; elle possédait des capitaux considérables qu’elle augmentait sans cesse en prêtant à neuf ou dix pour cent d’intérêt ; ayant pour son administration trois bailes ou consuls élus dans son sein , elle était du reste soumise à la justice ordinaire ,

1 Ordonnance en provençal, insérée dans l’Histoire de Marseille, par Ruffy.

* Gaufredy, Uisloire de Provence. — Bouche, Histoire de Provence. — Columby, De Manuascâ urbe, iib. III.

* Lapise, Histoire d’Orange.

4 Ferrand, Conspectus libri hebraici : Annales regu m FranctÆ, aie. Paris, 1(570, in-12.

* Lelong, Dissertation historique sur les Polyglottes.

* Il en existe une copie à la Bibliothèque du Roi à Paris, qui m’a été communiquée par M. Cbampollion-Figcac.

et ne payait de taxes que celles que la communauté s’était imposées Un rabbin de cette ville communiqua à Peyresc des tables astronomiques, qu’un juif de Tarascon avait dressées trois siècles auparavant, en ayant égard à la latitude et à la longitude de cette ville *. Ces données prouvent que les juifs de Provence ont toujours conservé le goût des lettres et des sciences, dont il n’y a eu presque aucune trace cher les juifs du nord de la France.

Comme l’Alsace et la Lorraine ne furent incorporées dans le royaume qu’au xvii 0 et xvm' siècle, ces deux provinces continuèrent toujours d’ètre le séjour des juifs. Dom Calmet a cherché à prouver, contre l’opinion commune, qu’il y en avait peu en Lorraine, du moins à Metz, qu’on a toujours regardé comme leur principal siège dans cette province. Ce qui semble le prouver , c’est qu’au xv' siècle on faisait donner, par tout juif qui entrait dans la ville, un denier de péage ; ce droit pouvait ne regarder pourtant que les juifs errants, et ne prouverait pas suffisamment qu’il n’y en eût pas d’établis dans la ville. En 1565 il n’y en avait que deux ou trois : ils reçurent ordre de sortir delà place, on ignore pourquoi. L’année d’après ils obtinrent la permission du gouvernement français de rentrer, et de s’établir de nouveau à Metz ; on leur imposa des conditions assez dures, mais du moins ils eurent dès lors une existence légale.

Ces conditions étaient de payer deux cents écus en s’établissant, et deux cents francs chaque année pour les pauvres, de ne pas loger dans les grandes rues , et de ne pas être plus de quatre ménages. On leur permit de prêter à intérêt, au taux d’un denier pour livre par semaine, et on leur défendit de recevoir pour gages les armes des soldats, et de vendre avant quinze mois les gages non rachetés 3 . De plus on les obligea d’assister une fois par mois aux prêches, sous peine de quarante sous. Peu à peu cette communauté s’agrandit par privilèges; Henri III laissa entrer à Metz quatre nouvelles familles; sous Henri IV il y eut vingt-quatre ménages; au commencement du xvii‘ siècle il y en eut déjà cinquante-huit. Comme ils ne pouvaient pas posséder, à ce qu’il paraît , des maisons , on exigeait d’eux des loyers énormes ; ils demandèrent en conséquence qu’on leur bâtit

1 P. Bougcrel, Mémoire sur les juifs de Provence.

1 Gassendi, Vila Peirescii, lib. V.

* Dum Calmet, Histoire de Lorraine. Nancy 1743, in-folio, tome II.

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vingt-quatre logements, pour lesquels ils s’engageaient à payer un loyer de mille écus *.

On vient de voir que le roi leur permit de prêter à un denier d’intérêt pour livre par semaine, ce qui faisait par an plus de vingt-cinq pour cent ; quand l’argent devint plus commun, et que le taux des prêts baissa naturellement, le parlement ne leur permit plusde prendre que dix à douze pour cent *. Le duc Léopold de Lorraine restreignit à cent quatre-vingts le nombre de familles juives qui pouvaient habiter le duché ; encore leur était-il défendu d’occuper des maisons contiguës à celles des catholiques.

Quoique beaucoup plus nombreux en Alsace, ils y étaient pareillement assujettis à des règlements très-gênants : on ne voulait pas les admettre dans la ville de Strasbourg ; le sénat avait même défendu aux bourgeois toute transaction et tout trafic avec les juifs s . Momentanément expulsés de la haute Alsace en 1374, les Israélites y furent pourtant bientôt admis de nouveau , et s’y accrurent considérablement. Les privilèges ou règlements des juifs alsaciens furent confirmés par Louis XIV, lors de la conquête de cette province en 1671 ; mais il s’en fallut de beaucoup que leur état fût définitivement fixé : d’une part le traitement rigide qu’on leur faisait essuyer, de l’autre leurs usures furent le sujet d’un grand nombre de plaintes ; la législation se modifia plusieurs fois à leur égard ; et, quoique depuis trente ansadmis aux droits de citoyens français, les juifs de l’Alsace occupent encore de temps à autre la sollicitude du gouvernement. On dirait l’esprit d’usure se débattant contre la force des lumières , et contre l'ascendant d’une législation régulière.

A Bordeaux et à Bayonne quelques familles juives, réfugiées d’Espagne et de Portugal, obtinrent en 1550, sous le règne de Henri II , la permission de s’établir ; c’était, à ce qu’il parait, des négociants qui apportaient une fortune ; du moins ils établirent des banques et des maisons de commerce ; ces familles, pour la plupart portugaises, ont toujours été maintenues dans leurs privilèges*, et, telle a été la régu-

1 Dom Calmet, Histoire de Lorraine. Nancy, 1743, in-folio, tome II.

’ Thierry, Dissertation sur cette question : Est-il des moyens de rendre les juifs plut heureux et plut sttilei en France ? Paris, 1788.

1 Décrets du sénat, de 1330 et 1339, cités par l’auteur de : Quelques observations concernant les juifs. Paris, 1806.

* Recueil des lettres patentes et autres pièees en faveur des juifs portugais, etc, Paris, 1763.

larité de leur conduite, que leurs descendants sont encore de respectables négociants , dans les mêmes lieux où leurs aïeux sont venus s’établir.

D'autres juifs, qui n’étaient point delà nation portugaise, auraient voulu obtenir les mêmes avantages , et les sollicitèrent ; plus tard il s’en présenta qui offrirent de défricher les landes de Gascogne ; mais le gouvernement resta inflexible. Dans le temps du grand crédit du maréchal d’Ancre , il en vint plusieurs d’Amsterdam à Paris ; il est probable que le maréchal s’en servit pour des spéculations de finances ; mais la chute de ce favori causa leur bannissement *.

Leurs médecins jouirent pourtant encore pendant quelque temps d’une sorte d’exemption. L’un d’eux vint avec la reine de Médicis, et elle voulut l’établir avec sa famille dans le royaume ; mais il aima mieux retourner en Italie. On dit aussi que François I", étant attaqué d’une maladie grave, demanda un médecin juif à Charles-Quint, qui lui envoya un converti ; quand François 1" sut que c’était un chrétien, il refusa de le consulter , disant qu’il avait assez de médecins chrétiens , et que c’était à la science d’un Hébreu qu’il avait voulu avoir recours *.

Un siècle avant leur expulsion de France, les juifs avaient été bannis également de l’Angleterre, d’où l’émeute de Lincoln ne les avait pas tous expulsés. Dès la première année du règne d'Édouard il leur avait été interdit de bâtir des synagogues, de posséder des fiefs et d’outres terres franches, et d’exiger les intérêts de leurs prêts : c’était les priver de leurs moyens d’existence.On les avait néanmoins assujettis à une capitation montant à trois pence pour tout juif et toute juive âgée de plus de douze ans. Ne sachant que devenir , les malheureux eurent l'idée de rogner les deniers d’argent : ils ne tardèrent pas à être découverts et punis ; à Londres seul on en pendit deux cent quatre-vingts ; dans les comtés il en périt peut-être une fois autant. Ceux qui échappèrent à ces persécutions n’en furent pas davantage en repos.

En 1287 on les arrêta tous, et ils ne furent relâchés qu’après avoir payé au roi la somme énorme de douze mille livres sterling. Enfin trois ans après, par une nouvelle persécution, tous les juifs

1 Registres du Parlement, cités par Sauvai, Antiquité! de Paris, tome II, liv. X. 1 Voyez Sauvai. Ibid.

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furent bannis du royaume, et l’on confisqua tous leurs immeubles, créances, etc. Plus de seize mille individus, hommes, femmes, enfants et vieillards furent obligés d’errer sur les mers et de chercher une autre patrie. On ne sait ce que sont devenus tous ces proscrits : peut-être l’Océan a été le tombeau de beaucoup de familles.

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