CHAPITRE VI
Les Mores, divisés entre eux au sujet de la domination des villes de l’Andalousie , facilitèrent malgré eux aux Castillans la conquête des provinces que les Africains avaient enlevées aux Goths. Tolède et Séville, deux des plus riches villes de l’Espagne, rentrèrent sous le pouvoir des rois ; la perte de deux places aussi importantes fut un coup sensible porté aux musulmans en Europe. Les juifs s’en ressentirent : Tolède surtout était devenue le rendez-vous de leurs savants, et le foyer des sciences qu’ils avaient empruntées aux Arabes. D’après le rapport, sans doute très-exagéré, d’un écrivain hébreu, le nombre des étudiants y était de douze mille ; un autre porte à ce nombre toute la population israélitede la ville*.
Cette population vivait généralement dans l’aisance, etpayaitdeux cent seize mille cinq cent cinq maravédis de tribut, tandis que la synagogue de Burgos, la plus considérable après celle-ci, n’en payait que quatre-vingt-sept mille cinq cent soixante. Ils avaient un temple magnifique, que les Espagnols convertirent dans la suite en église.
C’est à l’académie de Tolède que professa le rabbin Moïse Mikkotz, savant commentateur des six cent treize préceptes de la loi , et on peut ajouter l’éloquent défenseur des traditions judaïques. Il enseignait que Dieu n’avait pas voulu que Moïse écrivit tout, afin que sa loi ne fût pas pervertie par les infidèles, mais que ces préceptes sont indispensables, puisqu’à leur défaut la loi ne serait pas exécutable à cause des contradictions et des obscurités qui s’y trouvent et que l’explication orale doit faire disparaître ; que c’est pour les transmettre de génération en génération , que Dieu fit naître les prophètes , et puis les sages rabbins leurs disciples, à l’exemple desquels les rabbins actuels enseignent ces mêmes traditions importantes.
« Dans un âge futur, disait Moïse Mikkotz, Dieu demandera : « Où sont mes fils? » Aussitôt les autres nations se présenteront avec le livre de la loi, pour se faire reconnaître comme les siens. Mais Dieu demandera de nouveau : « Où sont les préceptes que j’ai donnés
1 R. Moïse Mikkotz, Sepher lUtxvos gadol, au précepte 112.
Aü MOTBN ASE.
de rive voix sur le mont Sinaï? » Alors tous les peuples demeureront stupéfaits ; Israël seul s’avancera, et sera reconnu par son père 1 . » C’est ainsi que dans sa chaire à Tolède le rabbin Mikkotz relevait les espérances pieuses de son nombreux auditoire.
A en juger par le grand nombre de mathématiciens et d’astronomes que le roi Alfonse X de Castille trouva dans Tolède, et dont il se servit pour la confection des fameuses tables alfonsines, et pour d’autres travaux d’astronomie, ainsi que d’astrologie, il faut croire que dans aucune académie d’Europe, alors très-pauvre en institutions scientifiques, les études des mathématiques et de l’astronomie vraie ou fausse ne florissaient autant que sur les bords du Tage ; probablement une rivalité heureuse avait animé les maîtres mores et israélites : les premiers avaieut fait passer dans leur langue les ouvrages antiques des sages de la Chaldée ; les juifs retraduisirent en hébreu les traductions arabes. Mais depuis que Tolède était rentrée sous la domination d’un prince chrétien , les savants orientaux étaient obligés de renoncer à leur culte et d’adopter celui de leur nouveau maître. Aussi tous les juifs qu’Alfonse X employa aux travaux scientifiques furent des convertis. Dans ce nombre on distingue d’abord le médecin du roi Jehuda Mosca, qui, outre l’astronomie , possédait les langues arabe, latine et castillane , et traduisit pour Alfonse , avant même qu’il fût roi, un ouvrage arabe très-ancien, traitant de trois cent soixante espèces de pierres distribuées en douze classes suivant les signes du zodiaque, de leurs prétendues qualités, et des figures ou signes par lesquels on les leur communique.
Ce livre superstitieux, composé, à ce qu’il paraît, par un ancien Chaldéen, avaitété traduit en arabeparun grand astronomeou astrologue de cette nation. Un juif de Tolède tenait le livre caché comme un trésor, lorsque Alfonse, en ayant eu connaissance et espérant sans doute s’enrichir par les secrets qu’il contenait, se le fit livrer, et chargea son médecin de le traduire. Cette traduction se trouve à l’Escurial; mais elle ne justifie pas l’importance qu’on a donnée à l’ouvrage *. C’est en effet plutôt de l’astrologie et de la superstition que de la minéralogie. Il parait en général que l’on cherchait par erreur chez les
1 R. Moïse Mikkotz, Sepher Mizvos gadol, au précepte 112. — Buitorf, Synagngn judaica, ebap. 3. ■
s Voyez l'extrait de cet ouvrage dans le tome I de la Bibliq(h, Espar», de Rodri-* guez de Castro, art. Jehuda Mosca.
LES JC1FS
juifs des connaissances profondes et secrètes, que l’on supposait, leur avoir été communiquées dans le temps où ils étaient encore le peuple de Dieu ; telle était la faculté d’expliquer les songes ‘.
Mosca traduisit également de l’arabe en castillan, pour le roi AIfonse, un traité d’astrologie judiciaire, composé par Ali-Aben-Ragel Ben-Abreschi, d'après les travaux des plus grands sages qui passaient pour avoir approfondi cette science. La traduction de Mosca est perdue; mais l’Escurial possèdedeux traductions latines faites d’après la sienne. Jehuda-Bar-Hoshe-Macocen , né à Tolède, traduisit de l’arabe en latin , par ordre du roi Alfonse, le traité astronomique d’Avicenne sur les mille vingt-deux étoiles, que l’on connaissait dans ce temps, ainsique l’oeuvre astronomique, déjà traduite par Mosca, de l’arabe Aben-Ali-Ragel, qui comptait mille deux cent cinquantedeux astres *.
Jacob Ben-Massis fit une version en hébreu du commentaire arabe d’Averroès, sur le livre d’Aristote concernant les animaux, et écrivit aussi un ouvrage sur l'astronomie. Il reste encore à citer un mathématicien juif de Tolède, Isaac Israélie, qui composa un ouvrage d'astronomie sous le nom de Porte des deux.
Quoique tous ces livres astronomiques soient pleins de puérilités, il y a pourtant des observations vraies et justes : il me paraît que les juifs, répétant peut-être les leçons des Arabes, ont touché de près au système newtonien de l’attraction des corps célestes. Du moins Salomon Ben-Virga, en supposant un dialogue entre le roi d’Aragon Pierre et un savant de Valence, fait dire à ce dernier que la terre reste suspendue dans l’espace parce qu’elle est attirée également par chacun des autres corps célestes ; mais il fait de cette attraction une faculté morale ; c’est selon lui l’amour des astres pour la terre, qui fait qu’ils l’attirent à eux s , et ce principe de l’attraction, qui est devenu par le génie de Newton la clef des phénomènes célestes , demeure une remarque oiseuse et puérile entre les mains de l’auteur juif.
II faut convenir que les juifs de Tolède eurent dans le ïiii' siècle plus d’astronomes qu’il n’y en avait dans le reste de l'Europe peutêtre ; ce qui n’empêcha pas la nation israélite en Espagne d’avoir à la même époque de savants théologiens, tels que Joseph Ben-Jachia ,
' Vos ci Salomon Ben-Virga, Schevel Jehuda.
* Cette traduction se trouve au Vatican, suivant Bartolocci, Biblioth. rabbin., t.H.
* Salomon Ben-Virga, Schevet Jehuda, cbap. 32.
chef de l’académie juive de Barcelone, et Moseh Ben-Sem-Tob, qui fut aussi poëte , philosophe et jurisconsulte ; enfin , Âbner , né à Burgos, qui passa ensuite du côté des chrétiens, et se distingua, sous le nom d’Alfonse de Burgos, par l’ardeur avec laquelle il poursuivit le judaïsme.
Jeddaïa, rabbin de Catalogne, né en 1250, composa un traité en prose, et un poëme sur le jeu d’échecs, amusement favori des peuples orientaux ; l’instruction en prose est remarquable en ce que l'auteur y fait l'histoire du jeu, en développe l’esprit, et enseigne la manière de le jouer. Alfonse le Sage, qu’intéressaient toutes les inventions ingénieuses, fit rédiger en Castillan un travail complet sur ce jeu. Jeddaïa dit qu’il cru devoir appeler l'attention des hommes sur le jeu d’échecs, pour les détourner des jeux vicieux des cartes et des dés. Nous voyons par là que, dans la seconde moitié du xni e siècle, les cartes que l’on a crues d’une époque postérieure , et inventées en France, étaient répandues chez les juifs du midi de l’Espagne, où elles étaient sans doute venues de l’Orient.
Un rabbin doué d’éloquence et d'imagination appelé Jedaja Happenini, fils d’ Abraham Badreshi ou Bedrashi, qui vécut à Barcelone, à la fin du xui e siècle, écrivit sous le titre de Beschinath Olam 1 , ou Appréciation du monde , des méditations pieuses sur le mépris du monde terrestre, sur l’Ètre suprême , survies qualités sublimes, sur l’immensité de l’univers , sur l’origine céleste de l’âme , et sur son union à la matière. Ses méditations sont exprimées dans un style surchargé d'images et d’hyperboles *, mais ses pensées sont élevées, et il y a de la grandeur dans sa manière de représenter l’Être infini. Quelques passages vont faire connaître les qualités brillantes et les défauts du Habbadreshi ; car c’est ainsi que les juifs désignent ce livre , devenu classique dans leurs écoles. « Pourquoi , dit le juif contemplatif , pourquoi désirerais-je les biens de la terre , qui seront comme ceux d’Adam et de Gomorrhe , ou un temps comme celui de Zeboïm? Car ce monde garde sa colère pour ses plus fidèles com-
1 Beschinath Olam, Examen du inonde, semences morales des anciens Hébreux, etc., traduct. franç., par P. d'Aquin. Paris. 1629, in-8». — Appréciation du monde, irad. par M. Berr. MeU, 1808.
’ Yojez Uchtmann, dans la dédicace de son édition du Beschinath Olam, Examen mundi, B. J. Badretchilm latinâ interpretalione algue animadversionibus ülustratum. Lugduni Batav., 1640, in-12.
pagnons ; il conspire contre ceux qui lui ont juré leur amitié. La donceur de son miel ressemble au fétu emporté par un tourbillon de vent, sa fin est comme un roseau brisé, et son terme est une ignominie et et un opprobre éternels. Quel plaisir aura ma chair d’apprendre qu’elle jouira de longues années, si elle ne peut éviter d’être foulée aux pieds parla mort? A quoi lui servira-t-il de passer à une verte vieillesse, si le sépulcre en est le terme? ou comment appréciera-t-elle l’avantage d’être octogénaire, si elle doit rejoindre alors les désolés de la tombe? Où se réjouira-t-elle de parvenir à l’àge de quatre-vingt-dix ans , s’il n’y a pas moyen de se sauver de la mort ? Est-ce que les fourmis qui se cachent dans les épis de blé peuvent se glorifier d’y régner, lorsqu’on va couper le blé? Y a-t-il de l’orgueil pour les reptiles qui se dispersent comme l’eau ? Quand ils subsisteraient un jour ou deux, échapperaient-ils pour cela au glaivequi les détruit à jamais? Peuvent-elles être florissantes, les vignes de Gomorrhe et les gerbes de Sodome ? »
Ailleurs, développant une image dont s’étaient déjà servis les anciens rabbins, Bedraschi emploie cette comparaison. « Ce monde est une mer orageuse, vaste et profonde ; le temps de la vie ressemble à un pont délabré, posé sur cet océan ; par son extrémité il est attaché au vide qui a précédé son commencement ; l’autre extrémité tend vers la contemplation de la lumière resplendissante do souverain éternel. La largeur de ce pont n’est que d’une coudée; aucun appui ne le soutient. Toi, 6 fils de l'homme , il faut que tu y passes, pendant la vie, à partir du jour où tues né. En voyant ce sentier étroit, -où tu ne trouves à t’appuyer, ni à droite ni à gauche, te glorifieras-tu •de tes facultés, de ta renommée , pendant que tu vois l’abîme et la mort le border des deux côtés comme un mur? Ton esprit. sera-t-il ferme, et tes mains seront-elles solides? Pourquoi t’enorgueiilirais-tu des richesses et des bien9 que tu auras acquis en étendant le bras , en te servant de ton arc , ou en jetant ton filet ? Que feras-tu pendant que cette mer s'agite et bouillonne , quand ses flots s’élanceront audessus de son séjour et paraîtront l’engloutir? T’élèveras-tu contre cette vaste mer au milieu de laquelle tu te trouves? Pourras-tu dompter ses chevaux et ses chars? Avance donc pour lui livrer combat ! Pendant que tu éprouveras les vertiges causés par le vin délectable de ton orgueil qui te perdra, et parle jus des grenades de ta vanité qui t’égarera, il suffira que tu penches un peu par-çioù par»
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AU MOYEN AGE
là, pour te précipiter sur-le-champ dans des abtmes horribles, et il n’y aura personne pour t’en arracher 1 . D’un abime de malheurs tu tomberas dans un autre, étonné des accidents étranges de cette mer à laquelle personne ne commande de rendre sa proie. »
On peut recueillir dans les ouvrages des Hébreux quelques traits sur leur manière de vivre, et sur leurs relations avec les Castillans. Dès qu’ils avaient amassé quelque bien , ils se revêtaient d’habits de soie, et faisaient parer leurs femmes de broderies et de bijoux, et porter des armes à leurs fils à qui ils faisaient apprendre aussi des arts d’agrément, surtout le chant *. La richesse leur donnait de l’arrogance. A Tolède ils battaient les chrétiens, et on fut obligé de faire des règlements protecteurs pour les indigènes 3 . Les femmes chrétiennes étaient convoitées par les juifs qui , lorsqu’on les surprenait, étaient seulement punis du fouet. Auparavant on était , à ce qu’il parait, plus sévère : dansune charte du comte de Barcelone, du moins, il est question d’une propriété au bas du Mont-Jouy, qui avait été confisquée à un juif convaincu d’adultère avec une femme chrétienne *. Mais si les lois étaient indulgentes, les vengeances d’un rival espagnol étaient cruelles et sanguinaires, et plus d’un juif perdit la vie pour avoir aimé une Castillane *.
Le pape Innocent III écrivit, sans doute d’après les insinuations du clergé, au roi de Castille Sanche III, pour se plaindre des faveurs et concessions accordées sous son règne aux juifs et aux Sarrasins. Selon ce pontife on dépréciait l’église, et on élevait à ses dépens la synagogue et la mosquée. N’exemptait-il pas les juifs de payer la dlme, quoique le pape fût tout disposé à le leur ordonner? Ne leur permettait-il pas d'acquérir à volonté des propriétés ? Enfin , quand un esclave de juif se faisait chrétien, et devenait libre par cette conversion, ne s’en rapportait-on pas au juif pour l’indemnité qui lui était due, au lieu de lui donner la somme réglée par les canons ecclésiastiques? Tout récemment n’avait-on pas forcé l’évêque de Burgos de payer deux cents pièces d’or d'indemnité à un juif pour sa servante,
' Salomon Bcn-Virga, Schevet Jehuda, cbap. 8.
* Ibid.
* Yendimus tibi allodium nostrum et terras et vineas, domos cum curte. Accidit uni Hebræorum cui nomen Isaac filio genito Hebræi adulteriuin exercera çum quidam christianâ habente viro snperstite, pro quo advenit nobis. Charte de l’an 102V,. insérée parmi les preuves, n. 197, de Marca Hitpanica.
* Salomon Ben Virga, Schevel Jehuda, cbap. 8.
qui valait à peine dix sous, suivant l’expression du souverain pontife *î
On ne laissait pas de renouveler de temps à autre les anciennes défenses contre l’usure ; mais les Castillans étaient tellement habitués à s’adresser aux juifs, lorsqu’ils avaient besoin d’argent, qu’ils étaient les premiers à enfreindre les ordonnances parce qu’ils ne pouvaient labourer et ensemencer sans des avances pécuniaires ; et il paratt que le gouvernement, incapable de prévoyance pour la clause agricole, se montrait indulgent, tandis que cette classe se ruinait : aussi, en Castille comme dans d’autres pays, les juifs devenaient de riches seigneurs, et les gens du pays s’appauvrissaient * . On se vengeait d’eux en excitant continuellement le roi contre cette nation, et en cherchant toutes sortes de prétextes pour leur attirer des poursuites. Quand les juges examinaient de sang-froid, l’imposture des délateurs était quelquefois découverte, et l’innocence des Hébreux mise au grand jour: mais ceux-ci n’étaient pas toujours assez heureux pour rencontrer des magistrats exempts des passions de la multitude, et trop souvent les juges se laissaient entraîner par les clameurs d’une populace exaspérée.
Voici ce qui fut réglé en substance, à l’égard des prêts des juifs, par les rois Alfonse X, Sanche IV et Alfonse XI. « Les juifs sont autorisés en prêtant trois pièces d’argent à s’en faire rendre quatre (ainsi 33 1/3 pour cent); celui qui emprunte d’eux trois fanègues de blé doit leur en rendre quatre. Lorsque le capital a été prêté assez longtemps pour que les intérêts accumulés égalent le fonds (ce qui devait arriver au bout de trois ans), les juifs n’en pourront exiger davantage. Pour éviter les usures, l’acte du prêt sera dressé en présence de témoins, par un notaire, devant qui l’argent sera compté , ou le blé remis à l’emprunteur. Si la somme n’est que de huit maravédis et au-dessous, elle pourra être prêtée sans témoins et sans écrit. Pe plus le juif ou le More qui prêtera, jurera qu’il ne demande que le taux d’intérêt légal. Si le chrétien ne peut restituer la somme empruntée, l’alcade du lieu remettra au prêteur, d’abord les meubles , et en cas d’insuffisance les biens-fonds du chrétien ; et le prêteur en aura la jouissance jusqu’à la concurrence de la somme qui lui est due. Une créance dont le payement n'a point été réclamé pendant six ans de-
1 Nuper à Burgcnsi espiscopo pro quidam Sarracenà Judæi cujusdam ancillâ, quam vix asserit x solidos valuisse , cc aureos accipi mandavisii. Lettre d’innocent III, de l'an 1205, dans le t. Il des Diplomate, publiés par Bréquigny et Dutbeil.
* Salomon Ben-Yirga, S chevet Jehuda, cbap. 8.
AC MOYEN AGB.
vient nulle. Les créances ne sont valables qu’entre les mains de celui à qui le débiteur les a remises, et ne peuvent être poursuivies par un autre. Les juifs ne pourront point garder les biens-fonds des chrétiens leurs débiteurs. Ils seront obligés de les faire vendre à l’enchère ‘. »
Les dettes des chrétiens s’étaient tellement accumulées sous le roi Alfonse, et les plaintes judiciaires des juifs étaient devenues si nombreuses que par un de ces expédients auxquels on avait ordinairement recours dans le moyen âge , mais qui étaient quelquefois approuvés par ceux mêmes auxquels ils portaient préjudice, il fut arrêté que les chrétiens s’acquitteraient dans deux termes très-rapprochés de ce qu’ils devaient aux juifs, qui perdaient, par conséquent, un tiers de leurs créances, et qui préféraient probablement être promptement payés du reste. Comment les Castillans ne se seraient-ils pas endettés en effet, en étant obligés de payer 33 1/3 pour cent d’intérêt pour les capitaux qu’ils empruntaient? Dans un pays où le taux légal est de 33 1/3 pour cent, le commerce doit être dans un triste état, et quand on n’aurait d’autre document que les ordonnances des trois rois de Castille qui maintiennent un taux aussi exorbitant, on en saurait assez pour juger qu’à cette époque les Castillans étaient sans capitaux, sans esprit spéculateur et sans ressources financières.
Voici pourquoi aussi la nation juive eut dans ce pays un si grand ascendant. Les Castillans avaient de l’orgueil et de la dévotion ; de leur côté les juifs possédaient des talents et du numéraire.
11 parait qu’ils géraient les douanes avec toute la rigueur qu’on y a introduite dans les temps modernes. Ils allaient même plus loin : un gentilhomme français , se rendant en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle, eut tous ses effets visités sur la frontière de Castille, auprès de la Navarre. Ils trouvèrent dans le nombre un beau manuscrit avec des lettres initiales en or et en relief, et exigèrent un droit pour chaque lettre. Le gentilhomme en fut si indigné, qu’à son retour en France il chassa tous les juifs de ses terres; l’auteur qui rapporte ce fait prétend même qu’il les tua tous *. C’eût été une vengeance bien cruelle pour des vexations de douane.
Sous Alfonse XI la nation juive fut mieux traitée que jamais. Ce prince avait pour médecin un israélite, Samuel Abenhuer, et lui ac-
1 Chapitres convenus aux cortès de Burgos. Marina, Théorie det Cortès, tome II, pièces justificatives, n. 5.
* Alphonse de Spina, Fortalitium fidei, lib. III, cap. Secundo expulsio Judaorum.
cordait toute sa confiance *. Pendant la minorité de ce roi, tin autre juif , le fameux don Joseph , avait administré les finances du royaume; le prince, devenu majeur, ne crut mieux faire que de lui laisser cet emploi important. Cependant il se trouva dans le trésor un déficit considérable; du moins on le prétendit. Le trésorier et ses aides furent destitués, probablement sans enquête, et on confia les affaires financières à des trésoriers chrétiens. Mais il manquait aux chétiens un talent précieux, celui de trouver de l’argent dans les cas d'urgence. Aussi, au bout de quelques années , don Joseph fuf rappelé au trésor, et son parent Samuel eut la ferme de la monnaie, en s’engageant à ne pas acheter le marc d’argent plus cher que cent vingt-cinq maravédis â . Les brillantes affaires que firent les juifs dans l’administration des finances du royaume, la dureté avec laquelle ils traitaient les chrétiens, et probablement aussi leur morgue leur attirèrent bientôt la haine des grands, des prélats et du peuple. Il se fit une ligue contre ces riches et puissants financiers, et l’on n’attendit qu’une occasion favorable pour éclater. Ce fut aux cortès de Madrid, en 1309, que cette ligue se fit jour. On se plaignit des trésoriers hébreux, on parla de la convenance et même de la nécessité de leur ôter la direction des affaires d’argent. Cependant le roi qui avait tour à tour essayé les financiers chrétiens et juifs, soutint ces derniers comme les plus aptes. Il déclara fermement ne vouloir plus changer 3 ; ainsi la ligue perdit sa peine. Cependant aux cortès de Burgos, en 1315, on arrêta, parmi d’autres règlements, que les receveurs des impôts et des droits du roi seraient choisis parmi les notables bourgeois des divers lieux, et qu’ils ne pourraient être ni nobles, ni prêtres, ni israélites *. Le clergé vint à l’appui des états du royaume , et arrêta au concile de Valladoiid, en 1322, que l’on exécuterait les anciens canons de l’Église qui excluaient les juifs des emplois 5 . D’autres conciles de ce siècle renouvelèrent les anciennes défenses faites aux juifs de cohabiter avec les chrétiens. On leur défendait même de demeurer avec les Mores. On voyait tant de danger pour leurs âmes que l’on s’efforçait de séparer
' Villasan, Cronica del rey Alfonso XI. Médina del Campo, 1363, fol. 33.
1 Ibid., fol. 30-36. — Mariana, Uist. de Espana, tome I.
* Cortès de Madrid, 1326, petic. 37.
* Cbapitres convenus aux cortès de Burgos, dans le tome II de Marina , Théorie dei cortès, pièces justificatives, n. 3.
* Aguirre, Collect. coneil., tome III.
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sévèrement les trois nations et religions différentes , but auquel on eut bien de la peine à atteindre.
Pierre, surnommé le Cruel, parce qu’il régna en effet despotiquement, quoiqu’il eût du moins d’assez hautes vues sur le commerce, protégea et favorisa les juifs comme ses prédécesseurs. Si leurs savants ne furent plus consultés comme sous le règne d’Alfouse X, du moins il eut un astrologue juif, Abensarsel, qui lui prédit qu’il conquerrait la terre sainte. Les banquiers israélites conservèrent leur crédit à la cour, et eurent à gérer les Onances royales ; Samuel Lévi fut le trésorier de Pierre et eut toute sa faveur. On lui reprocha de l’orgueil et de la dureté de cœur, même envers ses coreligionnaires ; la haine des chrétiens lui prépara une chute aussi éclatante que l’avait été sa faveur. Après l’assassinat de Pierre le Cruel, Henri de Transtamare lui destina le môme sort qu’à son maître : Samuel Lévi fut tué à Montiel. ,
C’est à ce Samuel Lévi qu’on attribue la construction de la synagogue de Tolède , qui, après l’expulsion des juifs , fut convertie en église sous le nom de Notre-Dame del Tranailo. Une inscription hébraïque très-mutilée, qu’on lit aux deux côtés du maître autel, fait mention d’un riche juif, Samuel, aux frais de qui l’édifice a été érigé *.
Les juifs eurent en général tant de crédit et de puissance que leur nation en fut orgueilleuse, tandis que les chrétiens ne pouvaient cacher leur dépit. Les juifs prétendant que les plus puissants d’entre eux, Joseph d’Ecija, Samuel-Aben-IIuacar, Samuel-Beniaes, Moïse Abudial et Samuel Lévi, étaient de la maison de David, voyaient déjà le sceptre de Juda dominant, et y trouvaient un accomplissement de la prophétie de Jacob. Leurs écrivains étalent avec complaisance les honneurs dont jouirent ces banquiers à la cour de Castille. L’un ne peut s’empêcher de faire remarquer , dans ses notes sur la Genèse , que la maison de David a toujours été glorifiée en Espagne par les grandes charges dont les juifs ont été revêtus *. Un autre dit de Joseph, fils d’Èphraïm, homme intègre, instruit et en outre agréable au roi à cause de son talent dans la musique, qu’étant chargé de la perception des impôts il était le premier des juifs et le second dans le
1 Voyez le mémoire sur cette inscription hébraïque dans le tome III des Memorius de la Real Academia de hisloria. Madrid, 1799, in-4».
1 Manassé Ben-Israël, Concilialor, l re part. Concil. du verset 10 du chap. 49 de la Genèse.
royaume 1 ; qu’il paraissait en public dans un carrosse attelé de chevaux, chose très-rare alors , qu'il avait une suite de cinquante personnes, et que ses commis étaient les fils des grands de Castille. L’historien ajoute qu'ayant chargé de la direction d’une partie desaiïaires, Gonzale Martinez , Joseph excita la jalousie et l’ambition de ce chrétien , qui dit en lui même : Est-il possible qu’un juif règne sur nous? Voyant le roi embarrassé de fournir aux frais d’une guerre , Gonzale choisit cette occasion pour perdre le riche trésorier israélitc ; il dit au roi que , si on voulait lui abandonner dix juifs de son choix, il se chargerait de fournir au trésor une somme très-considérable ; le roi y ayant consenli, Gonzale fit saisir comme ses esclaves le trésorier Joseph, le médecin Samuel, que le roi avait admis dans son conseil, et huit autres riches juifs avec leurs familles. Joseph périt entre les mains de ceux qui le saisirent, Sumuel expira sous d'alTreux tourments , et les autres furent entièrement dépouillés de leurs richesses.
Les historiens chrétiens ne parlent point de cet événement; peutêtre l'historien juif a-t-il exagéré les faits , car son récit est trop circonstancié pour qu’on puisse croire qu’il a été inventé. Le médecin Samuel était un savant versé dans l’astronomie , et qui avait écrit aussi les annales des rois de Castille.
Un auteur chrétien , Paul de Burgos, confirme ce qu’on a dit sur le crédit des Israélites en Castille. « Les juifs, dit-il , possédaient les principaux emplois tant dans les palais des rois que dans les maisons des grands ; aussi les vassaux, tout chrétiens qu’ils étaient, les avaient en vénération, et leur témoignaient beaucoup d’égards, non sans préjudice notable pour les âmes simples qui adoptent facilement les erreurs de leurs maîtres, et de ceux qui occupent des postes élevés *. »
Les juifs ne furent pas ingrats envers le souverain qui les protégeait, et ils donnèrent un exemple de courage, d’attachement au souverain, et d’élévation de caractère rare dans leur histoire en Europe. Pierre le Cruel, le bienfaiteur , ayant été assassiné dans une entrevue avec Henri de Transtamare , et cet usurpateur ayant été reconnu par les grands du royaume, las de la tyrannie du roi castillan, les juifs de Burgos restèrent fidèles à la mémoire de Pierre, et, refusant l’obéissance au roi intrus, ils se retranchèrent dans leur quartier , et y sou-
' Salomon Ben-Yirga, Schevet Jehuda.
’ Pauli Burgentit Scrutât, tcriplur., 2* partie D, 6, chap. 10.
AD MOYEN AGE
tinrent une espèce de siège qui pourtant fut infructueux C’est peutêtre la seule fois que les juifs en Europe aient pris fait et cause pour un prince chrétien : il est vrai qu’ils avaient presque plus de motifs que les Castillans de donner à la mémoire de Pierre cet exemple de dévouement.
Ce fut probablement dans le temps de cette estime dont les juifs jouissaient à la cour de Castille, que la reine voyant une petite synagogue auprès d’une église, et entendant un des courtisans dire,
« Depuis nombre d’années la petite synagogue touche paisiblement à notre église, et chaque peuple y adore son Dieu sans trouble, répondit : Eh bien ! que la synagogue et l’église continuent de se toucher , jusqu’à ce qu’elles tombent ensemble de vétusté * ! » Paroles admirables pour ces temps de barbarie et d’intolérance ! Plût à Dieu que tous les princes d'alors eusseut eu cet esprit de charité et de douceur !
Cependant aux cortès de Burgos on fit de fortes représentations contre la faculté accordée aux Israélites d'exercer la médecine et d’aller à la cour. Quoique les juifs se fussent prononcés, à Burgos du moins, contre Henri de Transtamare , ce prince les protégea , parce qu’il avait besoin de leurs services. Il en employa plusieurs aux finances, et il répondit aux cortès qu’ils lui étaient utiles. Les seigneurs réunis aux cortès de Burgos n’en prirent pas moins la résolution de ne plus employer de juifs pour la gestion de leurs biens et la perception de leurs revenus s .
Un converti, nommé Alphonse, avait dénoncé au gouvernement et au clergé la coutume des juifs de maudire tous les jours dans leurs prières les chrétiens. 11 y eut à cet égard une grande conférence à Yalladolid entre les rabbins et les dominicains ; on signala aux premiers les passages offensants pour les chrétiens , qui étaient traités d’hérétiques et d’infidèles ; en conséquence une ordonnance du roi enjoignit à tous les conseils des juifs dans le royaume d’empêcher ce peuple de réciter à l’avenir des prières semblables , sous peine de cent marabotins en cas de contravention 1 *.
1 Emanuel Aboab, Nomologia, partie 11, chap. 26.
’ Salomon Ben-Yirga, Schevet Jehuda : Si quidem naîtra alteram injurié lacessit, porro ità perstent, donec , consenescant et corruant. Page 206 de la traduction de Gentius.
* Cortès de Burgos, 1367, pet. 11. — Vernar. Hitlor. taxilana. Grenade, 1631, page 162.
4 Voyez cette ordonnance dans le Fortalitium fidti, üb. III, cap. 18 Crudelilat Judaorum.
Dans la suite les Israélites furent pourtant convaincus d'avoir continué de réciter les mêmes prières *.
Sous le règne de Jean I", leurs ennemis allèrent plus loin ; il fut arrêté par les cortès de Valladolid que les juifs seraient exclus de toutes les charges, à la cour des princes de la famille royale ; qu’ils ne seraient plus jugés par des magistrats israélites, et, qu’à cause de leur avidité onéreuse pour la nation, ils n’auraient plus aucune part à la direction des finances, et à la ferme des impôts*. La cour les protégea encore contre cet arrêt rigoureux. Le roi déclara aux cortès de Soria, en 1380 , que les juifs lui appartenaient, qu’ils étaient sa propriété, et que par conséquent iis continueraient de vivre sous la protection royale dont ils avaient joui sous ses prédécesseurs. L’année précédente, aux cortès de Burgos, on avait haussé l’impôt que les juifs de chaque ville ou village payaient à la garde du roi , lorsque pour la première fois il faisait son entrée dans ce lieu. Cet impôt avait été auparavant de douze maravédis ; les cortès le portèrent à quatre réaux d’argent ; taux qui fut maintenu dans la suite à la diète de Tolède en 1480 *, et qui n'empêchait point l’exaction de l’impôt ordinaire qui se payait par les synagogues à la table du roi *.
Les successeurs de Henri de Transtamare se servirent également des talents financiers des Israélites. Sous Henri III ils étaient en possession de la ferme et de l’administration des revenus royaux ; de nouvelles démarches furent faites par les États du royaume pour les en écarter.
Le clergé souleva le peuple contre les juifs, et à la suite d’un sermon prêché dans la cathédrale de Séville au sujet des nouvelles synagogues, qu’on laissait ériger par les juifs, il y eut une émeute qui se propagea dans une partie de l’Espagne, et même dans l’ile de Mayorque et en Sardaigne. Beaucoup de juifs tombèrent victimes de la fureur populaire, d’autres se firent baptiser pour échapper à cette persécution.
Henri III laissa la couronne à son fils encore enfant, Jean II. Comme le haut clergé était à la tête des régences d’alors , les juifs et les Sarrasins durent s’en ressentir. Il parut en 1412, à Valladolid ,
' Johannes Magister, De concordid legum, Ut. 5, cap. 10.
* Cortès de VilJadolid, petit. 9. — Hurtado de Mendora, Convoc. de lat cartes de Cattilla. Madrid, 1629. — Alphonse de Spina, Forlalitium fidei, lip. 3.
* Cortès de Tolède, 1480, loco cilalo. — Saodoval, — Hist. de Tuy. tirage, in-fol.
4 Blanca, Cvronaciones de las reyes de Aragon. Saragossc, 1641, page 128.
une ordonnance en vingt-quatre articles, plus rigoureuse que toutes celles qui l'avaient précédée Elle reléguait ces deux nations dans des quartiers isolés, enfermés de murs, et munis d’une seule porte ; des punitions corporelles et la confiscation de tous les biens devaient frapper tout juif ou Sarrasin qui demeurerait hors de ces enceintes. Aucun individu des deux nations ne devait plus pratiquer l’état de médecin, apothicaire, droguiste, marchand de comestibles, aubergiste, intendant , receveur public ou particulier , régisseur ou almoxarife. Il leur était défendu de manger avec les chrétiens, d’assister à leurs noces et sépultures , d’avoir des domestiques, ouvriers, jardiniers et pâtres de celte religion ; on ne leur permettait plus les métiers de tailleurs, chaudronniers, bouchers, menuisiers, cordonniers, maréchaux ferrants pour les chrétiens. On leur ôtait le droit d'avoir des juges de leur nation, et on les soumettait aux plaids communs ; seulement on leur permettait de se faire juger selon leurs us et coutumes. On ne leur accordait plus la faculté d’imposer des contributions ou cotisations à leurs communautés, ni celle de répartir eux-mômes entre eux les taxes levées par le roi. Aucune femme ne devait mettre le pied dans l’enclos des juifs ou Sarrasins. Ceux-ci ne pouvaient porter le titre de don ; ils devaient laisser croître leur barbe , sous peine de cent coups de verge , et d’une amende de cent marabotins pour les contrevenants ; les étoffes de plus de trente marabotins par aune leur étaient interdites pour leurs vêtements ; les hommes devaient porter des tabards par-dessus leurs habits , et les femmes des mantilles couvrant la tête et descendant jusqu’aux pieds ; l’or devait être banni de leur parure. Enfin il leur était interdit de s’enfuir du royaume , sous peine de la servitude personnelle et de la confiscation de leurs biens ; défense était faite à tous les seigneurs de les recevoir dans leur fuite.
Un décret aussi insensé, qui ne pouvait être l’ouvrage que d’hommes étrangers au monde et à l’état de la société, ne fut pas observé par cela seul qu’il allait trop loin. Défendre à des étrangers de s’en aller, et prétendre les traiter néanmoins comme des ilotes, était une absurdité. La régence de Jean II ajouta aux malheurs des Israélites sans aucun profit pour la société. D’un autre côté on remarque avec étonnement qu’une ordonnance qui descendait jusqu’aux détails du vêtement et de la barbe des juifs , ne statuait rien sur l’usure ; il semble au con-
' Elle est insérée dans le ForlaXUium fidei, lib. III, cap. Ad quœ attringunlur Judai ex reyid ordinations.
traire qu’on ait voulu les pousser dans la carrière usuraire en leur ôtant toute autre ressource.
Heureusement pour eux , les juifs avaient trop de crédit , de talent et d’argent pour ne passe jouer de ces prohibitions intempestives. Ils continuèrent sous les titres d’almoxarifes , trésoriers, intendants et régisseurs , de manier l’argent des grands et de l’État ; il est probable que la plus grande partie de l’argent qui était alors en circulation passait par leurs mains.
Tandis qu'Alfonse le Sage avait fait fleurir en Castille les lettres et les sciences, l’Aragon, depuis l’avénement du roi Jacques, semblait rivaliser avec ce royaume; Jacques d’Aragon avait conquis les Baléares et le royaume de Valence ; le commerce et la navigation de cet État maritime avaient pris de l’essor depuis ses victoires, et surtout depuis son alliance avec le roi de Tunis. On vit alors des vaisseaux catalans dans tous les ports de la Méditerranée ; Barcelone eut un arsenal de marine , et un code de navigation rédigé d’après les us et coutumes des peuples de la Méditerranée ; le Levant , l’Égypte , Tunis et Séville, devinrent le séjour de consuls de Catalogne qui réglaient les affaires commerciales de leur nation ; dans les foires de Champagne les fabricants de Catalogne occupèrent un quartier particulier '. Jacques eut une flott^nombreuse , et accorda au roi de Maroc des secours pour prendre la place de Ceuta. L’accroissement rapide du commerce avait attiré dans les États aragonais beaucoup de juifs; il vint s’en établir dans toutes les villes. Une ordonnance royale qui défend aux juifs d’embrasser la religion des Mores , et à ceux-ci de se faire juifs 1 , donne à croire qu’il existait des relations intimes entre ces deux peuples dans l'Aragon. Par la même ordonnance il fut défendu aux juifs prêtant à intérêt , de recevoir plus de vingt pour cent par an, et d’accumuler les intérêts avec le capital.
Mais une simple défense ne suffisait nulle part pour prévenir les abus des spéculations juives. Quelques années après il fallut rédiger des statuts plus détaillés contre l’avidité des Hébreux et la dureté de l'usure; c’est l’énoncé du contenu des statuts 3 . Par les nombreuses
' Voyez mon Histoire da commerce entre l'Europe elle Levant depuis les croisades.
* Constitutiones curiæ Taraconæ, de l’an 1228 , n. 811 , dans l'appendix de la Marea hispanica.
* Constitutiones adverses avaritiam Judæorum et crudelitatem fanons Gironne, 1240, n. 314. Ibid.
AD MOYEN AGB.
et sages précautions qui y sont prescrites, afin de prévenir les diverses fraudes des usuriers , on voit qu’en Aragon leur esprit inventif avait trouvé, comme partout ailleurs, des moyens d’éluder les lois. Or* déclare dans le préambule que les chrétiens ont presque entièrement renoncé à l’usure , mais que l’avidité insatiable des usuriers israélites est parvenue au point de bouleverser les fortunes , et de ne plus con> naître de frein , surtout par l'accumulation des intérêts avec les capitaux. L’intention du gouvernement n’est point d’empêcher les juifs de prêter de l'argent, d’autant moins que ces transactions sont utiles et commodes pour les chrétiens ; mais afin de faire cesser les abus il est ordonné que tous les juifs qui voudront prêter à intérêt dans les villes ou les campagnes jureront d’abord devant un tabellion qu’ils se conformeront aux lois; le sermentse fera non pas dans les synagogues*, ni dans un lieu secret, mais dans une cour judiciaire, ou daus le même lieu où se prêtent les serments des chrétiens ; ils jureront sur la loi de Moïse et le Décalogue, et ajouteront à la formule toutes les cérémonies et malédictions usitées chez les juifs de Barcelone: les tabellions inscriront leur serment, et ne rédigeront jamais d'actes que pour les juifs inscrits et assermentés. L’intérêt ne pourra jamais excéder quatre deniers pour livre par mois , quelle que soit la durée du prêt ou la qualité du gage ; aucun juif ne pourra se permettre de compter les rentes avec le capital , et de se faire payer les intérêts des intérêts , et il ne pourra jamais prétendre à une masse d’intérêts plus forte que le capital. Tout contrat ou toute demande qui ne sera pas conforme à ces statuts sera nul , et le juif qui prêtera à des conditions illégales perdra le montant du prêt , dont la moitié sera échue au délateur , et l’autre moitié au lieutenant du roi ; les tabellions qui dresseront des contrats de cette nature seront à jamais destitués. Ces notaires feront aussi prêter serment aux emprunteurs chrétiens que le capital et les intérêts sont réellement tels qu’ils ont été stipulés dans le contrat.
Nous avons encore un rescrit de ce roi qui résout en faveur des débiteurs les doutes qui s’étaient élevés en justice dans des procès entre des prêteurs juifs et des emprunteurs chrétiens *. Il est à remarquer que quelques années avant de donner ce code des emprunts, le roi Jacques avait ordonné que des bailleurs de fonds chrétiens ne pour-
' Solutio 2 quæstionum, etc., anno 1241 ; n. 815 de l’appendix de la ItTarca htspanica.
raient prendre que douze pour cent d’intérét par an , tandis qu'il permettait aux juifs de prendre vingt pour cent * ; plus tard, en 1342 , il prohiba entièrement les prêts à intérêts entre chrétiens, et ordonna que ceux qui avaient prêté sur gages rendrait les objets nantis après qu’on aurait satisfait à leur demande d’après le taux des juifs *. Êtait-ce pour réprimer la cupidité chez ses sujets chrétiens, ou bien lesjuifs avaientils obtenu, à force d’argent, que l’on éloignât les concurrents aragonais? L’histoire ne nous apprend rien à ce sujet.
Le trait que je vais rapporter est d’un temps antérieur : Alfonse If, roi d’Aragon , est accusé , dans une des sirventes du troubadour provençal Bertrand de Born , d’avoir vendu aux juifs un jongleur provençal nommé Artuset à qui il devait de l’argent. Les commentateurs du poete disent que depuis un an Alfonse devait cent marabotins à Artuset , qui ne pouvait les obtenir du roi malgré toutes ses instances. Pendant ce temps Artuset eut une querelle avec un juif ; d'autres chrétiens et juifs s’en mêlèrent , et il y eut une émeute dans laquelle un juif fut tué. Ses coreligionnaires dénoncèrent au roi les deux chrétiens qui l’avaient tué, et demandèrent leur punition.
Selon une assertion peu vraisemblable des commentateurs qui parlent dans le même sens que le haineux troubadour Bertrand de Born, le roi, gagné par un présent de deux cents marabotins, consentit à livrer les deux coupables à la vengeance des juifs, qui les brûlèrent vifs le jour de Noël. Un autre troubadour , Guillem de Bergedan , donne une version plus vraisemblable. Alfonse ordonna lui-même de brûler vifs les deux assassins , dont l’un était le même Artuset , son créancier. Le troubadour Guillem ne trouve pas cette rigueur justifiable. Deux chrétiens immolés pour le meurtre commis sur un juif, regardé lui-mème comme un scélérat , un tel châtiment paraît aux yeux du poëte provençal un crime énorme®. Probablement l’opinion publique désapprouvait aussi que le roi agît aussi sévèrement envers un chrétien qui avait le malheur d’être son créancier.
1 Constituliones pacis et treugæ, etc., de l'an 1234; appendix, n. 113 de la Marca hispanica.
* S '.a tuts de l'an 1212; append. Ibid.
• Baynouard, Choix des Poésies des Troubadours.
AD MOYEN AGE