‹ Les Juifs dans le moyen âge Elektronische DatenChapitre 6 sur 34 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Nous arrivons à une époque où le midi de l’Europe vit refleurir la nation hébraïque , et où tout l’éclat qu’elle avait jeté sur les rives de l’Euphrate, après avoir été bannie de celles du Jourdain , parut tout à coup transporté sur les bords du Guadalquivir et du Tage. Ce fut sous la protection du croissant que la nation ennemie de la croix prit ce nouveau lustre , et commença cette époque fertile en grands hommes qui lui donna enfin une littérature et une ère nouvelles.

Les Mores avaient envahi la moitié de l’Espagne et fondé des États à Cordoue , Grenade, Séville , Tolède. Ce peuple conquérant , ardent ennemi des chrétiens , accueillit avec bienveillance un peuple étranger en Espagne, qui haïssait comme lui le christianisme, et avec lequel il avait plus d’une conformité de mœurs , d’opinions , de sentiments et même de langage. Aussi, dès que les Arabes se sont affermis dans leurs conquêtes , nous voyons les juifs s’établir en foule parmi eux, et participer à leur prospérité et à leurs sciences, en pratiquant librement un culte que les chrétiens leur imputaient à crime.

Ce n’est pas qu’ils n’essuyassent aussi quelques tribulations sous ces nouveaux maîtres, que le sort ou leur propre choix leur avait donnés. Vers le milieu du xi* siècle, ils avaient été enveloppés dans la persécution que les musulmans avaient suscitée contre les chrétiens de l’Andalousie *. A Médine on les massacra sur le soupçon d’avoir spolié

1 Mariana, Histoire d'Espagne, tome I.

et profané une mosquée et à Lueena on voulut les forcer, en 1107, de prendre le turban , parce qu’on avait trouvé dans un livre arabe de cette ville que les juifs, du temps de Mahomet, avaient promis d’embrasser l'islamisme , si au bout de cinq siècles le Messie n’avait pas paru. Us ne purent se soustraire à cette persécution que moyennant une forte rançon *. Mais ils étaient trop habitués à plier comme le roseau sous l’orage pour que ces persécutions passagères pussent affecter beaucoup l’état de la nation. Les progrès de leur commerce et de leur industrie, ainsi que la célébrité croissante de leur synagogue, leur firent promptement oublier ces maux, légers en comparaison de ce qu'ils avaient souffert constamment sous les rois visigoths.

Cependant ce fut une persécution essuyée en Asie qui donna cet éclat aux juifs d’Espagne. Nous avons vu que des académies célèbres et d’autres établissements en faveur de la nation hébraïque s’étaient formés en Mésopotamie et en Perse, depuis sa dispersion par les empereurs romains. Dans les premiers temps, la nation avait„cherché à conserver quelques débris de la splendeur et de l’unité de son antique gouvernement. Les recteurs des académies et les docteurs de la loi élisaient un prince chargé de veiller sur le culte et les études^ on l'installait solennellement, il ne se montrait que pour se rendre à la synagogue et qu’avec le cortège pompeux d’un prince asiatique ; il encourageait la littérature sacrée , et exhortait le peuple à soutenir les établissements destinés à l’instruction des jeunes Israélites.

Mais cette principauté, quoique plus ecclésiastique que temporelle, donna de l’ombrage aux souverains de Babylone ; il fallut l’abolir 5 . Dès lors ils eurent des chefs sans aucun éclat mondain qui pût rappeler la royauté. Ces chefs eurent successivement divers titres et emplois, et c’est d’après ces modifications que les juifs comptent les époques de leur littérature sacrée. Après avoir eu d’abord pour chefs religieux des tanaïms, dépositaires de la loi écrite, seuls interprètes de l’écriture sainte, et conservateurs de la pureté de la tradition orale, leurs sages avaient compté une seconde époque depuis le règne d’Anlonin le Pieux, sous lequel Jéhuda Hanusi, le dernier des tanaïms et juges suprêmes de tous les Israélites , avait rédigé , d’après l’avis des

' Samuel Usque, Contol. de Israël, dial. 3.

* Coude, Hisloirede la Domination des Arabes et Morts en Espagne, tome II.

* Salomon Ben Yirga, Uistor. judaic-, cap. 42.

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sages de sa nation, le fameux livre de la SJitchna, contenant la doctrine et les explications des tanaïms ou doctrinaires. Cette seconde époque fut celle des emoraïms ou explicateurs , nommés ainsi parce que les chefs successeurs des tanaïms s’occupaient à commenter la Mischna. On sait que le recueil de ces commentaires a formé le Thalmud, qui renferme le corps de doctrine religieuse et morale des juifs , et leur sert en même temps de code ecclésiastique et civil.

Vint ensuite une nouvelle classe de sages appelés les rabanans ou rabhins sébucéens, juges suprêmes des juifs et maîtres de la grande académie qui avait été fondée à Pombédita, ville du royaume de Perse. Enfin, on vit naître l’époque des guéonims , revêtus également du double caractère de juges et de maîtres , et chargés de la direction des études dans les institutions juives de la Perse, surtout à Pombédita et Mchazia *. La réputation de ces académies était telle, que les juifs d’Espagne, qui n’en avaient point dans leur pays, les consultaient dans leurs difficultés, et y envoyaient leurs fils, malgré la grande distance et les dangers des voyages. Les Mores d’Espagne étaient loin de voii^Svec plaisir ces communications entre leurs sujets et les juifs de la Perse soumis aux successeurs d’Ali, ou aux Abassides ennemis des Mores andalous*. Ils furent servis par les événements. Les califes abassides , qui avaient été si favorables aux Hébreux, avaient perdu leur pouvoir. La dynastie de Perse, ayant acquis de l’influence sur le califat , commença à persécuter les Israélites , on ignore par quels motifs. Sans avoir égard à l’état florissant auquel les lettres étaient parvenues dans ces académies orientales , elle expulsa les juifs de Babylone et des environs , et détruisit la grande académie de Pombédita.

Dès lors les sages dont ces institutions avaient été remplies errèrent à l’aventure , et cherchèrent à s’approcher des pays où leurs coreligionnaires pouvaient leur assurer un refuge. Le hasard voulut qu’un des plus grands docteurs de Pombédita, Rabbi-Moseh, et son fils, Hanoouch Hénoch, fussent pris sur mer par des pirates et traînés sur les côtes d’Espagne. Les juifs de Cordoue les rachetèrent par charité, sans savoir qui ils étaient ; mais quand on apprit que ce bienfait avait

' David Ganz, Tschémach David , ou descendance de David. — Abrabam Ben Dior, Cabota.

* Ibid.

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délivré un des plus grands savants exilés de Perse , la joie fut générale ; on créa Rabbi-Moseh juge de la nation, et on le proclama maître à Cordoue l’an 948 1 . Son fils fut également chargé de l’enseignement, et ce fut alors que se forma l’académie de Cordoue. Cet établissement acquit bientôt la renommée des académies de Perse et de Mésopotamie qui venaient de tomber, et attira en Espagne les savants et les disciples. Rabbi-Moseh répandit le goût de l’étude du Thalmud, que les juifs espagnols avaient peu connu auparavant. Le calife de Cordoue Hakim favorisa cette étude et contribua au lustre de l’académie élevée sous ses auspices. Comme Rabbi-Moseh voulut retourner dans sa patrie, le calife sut le fixer dans sa capitale, où une foule de disciples fréquentèrent ses leçons ; ceux-ci propagèrent ensuite la connaissance de la littérature sacrée des Hébreux dans les autres villes d’Espagne; il se forma des académies ou du moins des écoles à Grenade, Tolède, Barcelone et ailleurs. Le célèbre rabbin étant venu à mourir en 1015, l’un de ses disciples les plus distingués, Samuel Halévi, lui succéda dans la dignité de premier maître, et en 1027, il obtint même le titre d enagid, ou prince de tous les juifs d’Espagne *. C'est depuis sa maîtrise que les juifs comptent les rabbins de l’école espagnole. En effet, Rabbi-Moseh était Persan ; il n’avait fait que transplanter sur le sol de l’Ibérie les études qui avaient fleuri sous les califes de Bagdad ou de Koufa. Samuel nalévi fut le premier maître espagnol qui eût été mis à la tète des synagogues et écoles ; il était juste de dater de son avènement l’époque du grand rabbinat d’Espagne.

Parmi les juifs qui, étant venus de Babylone et de Perse, s’étaient réfugiés sous l’abri du sceptre des califes de Cordoue, se distinguait Joseph Ben Schatmès. Ce fut par lui que Hachem, fils d’Achim II et grand protecteur de la littérature thalmudique dans ses États , fit traduire en arabe le Thalmud, ou probablement une partie de ce recueil volumineux ; il lui demanda aussi une explication de toute la Mischna, soit par la curiosité de savoir ce que contenait un livre si révéré par les juifs , soit pour rendre la doctrine religieuse plus familière au peuple juif de l’Andalousie *, qui commençait à négliger

1 Manuel Aboab, Nomologia. Amsterdam, 1629. — David Ganz, Ttchémach David. — Abrah. Ben Dior, Cabala.

2 Sam. Usque, Nahom Israël. Ferrare, 1883, in-8°. — Manuel Aboab, Nomologia. * Manuel Aboab, Nomologia.

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l’hébreu pour l’arabe. Les savants mêmes s’appliquèrent dès lors à écrire dans la langue des Mores, dans laquelle ils avaient en effet plus de succès à espérer. En contribuant à faire adopter aux juifs l’arabe , à la place de l’hébreu, les rois mores attachaient davantage ce peuple à sa nouvelle patrie, et le détournaient de ses anciennes relations avec l’Orient.

Ce ne fut pas seulement de la Syrie, de la Mésopotamie, de la Perse, et en général des contrées asiatiques, mais encore de l’Afrique, surtout de Maroc, que les savants vinrent augmenter ^ lustre des nouvelles académies espagnoles. Déjà, sous les Ptoléopée , les juifs avaient formé une population nombreuse dans l’Ëgypte et la Cyrénaïque, d'où ils se répandirent dans la Moritanie. Sous Trajan , ils furent assez forts dans la Cyrénaïque pour causer an soulèvement redoutable ; et quoiqu’ils fussent dispersés^tlors, et que dans la suite ils eussent des persécutions à essayer, tant de la part des chrétiens que de celle des musulmans, ils sont toujours restés nombreux dans la Barbarie, surtout dans l’empire de Maroc. Une persécution suscitée dans cet empire fit fuir, à l’àge de soixante-quinze ans, un des plus savants juifs de ce pays, Isaac-Ben-Jacob Alphesi. Reçu à l’académie de Cordoue, il y enseigna la doctrine du Thalmud, et, en la réduisant en abrégé, il en facilita l’étude aux juifs d’Espagne *. Son abrégé fut commenté ensuite par le fameux Raschi et par d’autres rabbins. Ce Livre, appelé le petit Thalmud , servit de base aux décisions des docteurs dans les matières douteuses *. Alphesi fut fait nagid ou prince des synagogues, etmourutà Lucena, en 1103, âgé de quatre-vingt-dix ans. Il avait eu pour adversaire le rabbin Isaac Baruch, surnommé le Mathématicien, qui prétendait être descendu du secrétaire de Jérémie, et qui avait enseigné les mathématiques au roi de Grenade, preuve de la haute opinion que les Mores avaient de son savoir. Alphesi et Baruch étaient chefs de deux écoles opposées ; cependant ils finirent par se réconcilier *.

Un autre savant rabbin de Maroc, Samuel Jehudah, vint en Espagne; il adressa une dissertation en arabe au grand rabbin de la synagogue de Maroc, qui la lui avait demandée, sur les causes des

' Manuel Aboab, Nomologia.

* Ibid.

adversités du peuple hébreu *. Cette dissertation, toute favorable aux chrétiens et contraire aux juifs , a été traduite dans la plupart des langues d'Europe 1 * 3 ; mais il est très-douteux qu’elle soit authentique ; peut-être n’est-ce que la contre-partie de la dissertation originale. Un juif non converti n'aurait point écrit dans ce sens. Aussi l’original arabe n’a jamais été produit, et l’ouvrage n’est connu que par la prétendue traduction latine qu’en fit, au xiv° siècle , un dominicain, Alfonse Bonhomme s .

Il faut citer encore, parmi les rabbins de cette première époque, Samuel-Ben -Chophni Hacohen , philosophe et jurisconsulte , qui publia un commentaire sur le Pentateuque dont le manuscrit se trouve à la bibliothèque du Vatican. Il enseigna à Barcelone et mourut vers 1034. Izchaq-Bar-Baruch, de Cordoue, savant dans l'hébreu, le grec et le latin, fut, dès l’âge de trente-quatre ans, à la tète de l’académie de sa ville natale. II fit un commentaire sur les canons difficiles du Thalmud 4 * 6 . “x •

Dans ce onzième siècle, presque toutes les sciences et tous les arts étaient déjà cultivées par les juifs d’Espagne. Ils eurent non-seulement des théologiens, mais encore des astronomes , des mathématiciens, des philosophes , des médecins, des jurisconsultes, des poëte# et jusqu’à des musiciens, et leurs savants se distinguèrent par la connaissance des langues d’Orient et d'Occident. Aux hommes marquants que j’ai cités j’ajouterai encore le rabbin Schélomo-Ben-Gabirole- Ben-Jéhuda, écrivain philosophe, né à Malaga , à qui on faitl’hon-* neur de le compter au nombre des fondateurs de la littérature hébraïque en Espagne *. Il écrivit à Sarragosse, en 1048, un ouvrage de morale sous le titre de Thigun Meddoth Hannephes, ou Correction des habitudes de l’àme °. Cet ouvrage, divisé en autant de classes que l'homme a de sens, traite dans chaque subdivision d'un vice ou d'une vertu. 11 recueillit aussi en arabe les maximes des anciens philosophes, tant arabes que grecs, et ce recueil fut ensuite traduit en hébreu par

1 Voyez J. Marieta, nislor. ecclesiast., lib. 2t. — Rodr. de Castro, Bibl. espan.,

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