‹ Les Juifs dans le moyen âge Elektronische DatenChapitre 8 sur 34 · LES JUIF S · texte numérisé non relu

LES JUIF S

science et les œuvres , c’est-à-dire la connaissance de la vérité et la pratique des vertus. Voilà ce que nous ont enseigné, non-seulement les prophètes, mais aussi les philosophes anciens ; voilà ce que l’on trouvera plus en détail dans notre exposition du traité Aboth. Vous rencontrerez partout daus la loi ce précepte : Apprenez et puis pratiquez. Elle veut que la science précède les œuvres, parce que la science conduit aux œuvres, tandis que celles-ci ne conduisent point à la science. Voilà pourquoi nos docteurs ont dit que la doctrine engendre la pratique. Mais, dira peut-être quelqu’un, si le but de l’homme est d’acquérir la science et de faire de bonnes œuvres, pourquoi voyons-nous la plupart des hommes manquer de science , la mépriser même, se livrer à leurs passions et s’occuper de choses mondaines? A cela je réponds que l'homme a beaucoup de besoins matériels : il faut une multitude d’hommes pour travailler à les satisfaire. La vie de Mathusalem ne suffirait pas si chacun était obligé d’exercer tous les arts nécessaires pour satisfaire à ses besoins physiques. L’étude de la philosophie ne peut être que le partage d’un petit nombre. Si tous voulaient s’adonner à cette étude, le genre humain périrait en peu de temps »

Ailleurs il se plaint de ces juifs dont l’esprit borné compromet par des fables ineptes la sainteté de la religion mosaïque, et fait dire au monde que le peuple qui professe de pareilles absurdités doit être bien éloigné de la sagesse 1 .

Daus la préface du traité de la Mischna qui contient les Sentences des Pères, Maimonides se livre à des considérations non moins élevées sur l’àme ; il y enseigne la morale la plus pure ; il veut que toutes les actions de l’homme aient un but moral, celui de contribuer à la vertu et détruire le vice.

On peut s’étonner qu’un philosophe tel que Maimonides ait pu employer son talent et perdre son temps à commenter les pratiques minutieuses et même absurdes qui remplissent une partie de la Mischna. Ne devait-il pas regarder en pitié ces détails sur la vache rousse? Pouvait-il discuter sérieusement s’il est permis, selon l’école d’Hillel, de manger les oiseaux avec du lait , ou si cela est défendu, selon l’école de Shammaï ; s’il faut balayer la maison avant de se laver les mains, ou s’il faut se laver avant de balayer?

' Comment., in Thalm., cap. il.

AD MOYEN AGE

Je crois devoir répondre que dans tout le cours de ses ouvrages Maimonides se montre homme éminemment reiigieux.il voyait dans la loi mosaïque la doctrine d’un dieu unique, des préceptes de charité et d’un sincère amour du prochain. Cette loi lui paraissait sans doute propre à former l’homme parfait , comme il se l'imaginait. Quant à cette multitude de pratiques si minutieuses et si puériles, je conclus d’un passage de ses préfaces où il y fait allusion *, qu’il les considérait comme pouvant éloigner le juif des mauvaises habitudes, des passions, et le rappeler sans cesse à l’idée d’un Dieu ou à la pratique de la vertu.

On esffAché de retrouver dans les ouvrages de Maimonides la haine des juifs pour ceux qui pratiquent une autre religion. Non-seulement il permet de les tromper , mais il s’oublie jusqu’à exprimer sa conviction qu’il faut exterminer les trattres, les épicuriens , les hérétiques, sous ce prétexte banal de tous les persécuteurs, qu’il faut détourner le danger qui menace la vraie religion *.

De pareilles maximes, il est vrai, souillent aussi le Thalmud, mais pour un esprit supérieur tel que Maimonides était-ce une raison de les adopter ?

Il ne partageait pas pour cela tous les préjugés qui régnaient généralement de son temps ; c’est ainsi qu’il s’élevait fréquemment contre cette astrologie à laquelle les chrétiens croyaient aussi bien que les juifs et les musulmans , et qui eut des partisans en France jusqu’au xvi° siècle. On a encore une lettre de Maimonides aux juifs de Marseille, dans laquelle il condamne cette superstition 5 , et dans la préface de la Mischna il prouve également ce qu’elle a d’insensé. Mais on tenait à l’influence généralement accréditée des astres sur le sort de l’homme. Les juifs de Marseille crurent devoir défendre , par piété, l’astrologie contre Maimonides, qui, à son tour, reprit la plume pour réfuter les préjugés de ses coreligionnaires, quoique sans doute avec aussi peu de succès *. Il est vrai que le môme docteur qui niait l’influence des astres admettait pourtant que les sphères célestes sont mues et régies par des anges ; qu’elles sont des anges elles-mêmes ,

' H»c omnia præcepitDeus ut nobis caveremus à deliciis mundanis, et ab iisdem nos longé amoveremus , etc. Prafelio ad T racial, de capilibus palrum. lUitchna , tome IV.

* Voyez son traité Hilkoth avodah tamh, cap. 10.

' Irjtjherelh lechenmc Marsiliah.

* Jédalia, SaUeleth, etc. — Rodr. de Castro, Biblioth. espan., tome I.

LES J01FS

des intelligences qui exécutent les volontés de Dieu, comme disait Aristote. De cette croyance il n’y a pas loin à celle de leur influence sur le sort des humains. Cependant le philosophe de Stagyre n’était pas allé jusque-là, et, à son exemple, Maimonides se bornait à croire les astres animés par une intelligence supérieure. On est étonné qu’un jeune rabbin, puisque le commentaire sur la Mischna est l’ouvrage de la jeunesse de Maimonides, ait pu composer un pareil ouvrage. Il faut dire pourtant qu’il rétracta dans la suite plusieurs opinions qu'il y avait émises. On regrette aussi qu’il n’ait pas connu le grec, ce qui lui a fait commettre des fautes

Maimonides écrivit ses commentaires sur la Mischna en arabe, vu que beaucoup de juifs d'Espagne ne savaient plus d’autre langue. Les diverses parties de ce travail, qui intéresse, non-seulement le théologien , mais encore le légiste , le moraliste et l’antiquaire , ont été d’abord traduites en hébreu par plusieurs interprètes, puis imprimées dans cette langue , ainsi qu’en latin, à l’usage des chrétiens, à cause des renseipements précieux dont elles abondent*.

Il fit un extrait du Thalmud, sous le titre de Jad Chazaka , ou la Main forte, où il respecta également les traditions des thalmudistes, ainsi que cet égoïsme national et religieux qui condamnait aveuglément tout ce qui n'était pas Israélite, et méprisait les autres peuples et les autres religions. Du reste , cet abrégé est utile pour connaître l’esprit du judaïsme ; il est d’ailleurs écrit avec une simplicité élégante qui ferait honneur à un écrivain élevé dans l’étude des modèles classiques. Maimonides y traite, en quatorze livres, de lascience, de l’amour de Dieu, des fêtes et solennités, des rapports entre l’homme et la femme, des prémices , des semailles, des sacrifices, des opérations, des indemnités, de l’acquisition, des jugements; c'est, en raccourci, un code civil , pénal et religieux, un manuel de droit civil, criminel et canon des juifs. Il n’est pas étonnant que dans beaucoup de communautés juives de l’Orient cet abrégé ait servi de base en justice aux décisions des juges 3 . Nous en avons une traduction latine, du moins en partie, faite par un juif converti de Metz, avec un petit mémoire

1 Voyez la piéface de Surenhusius, à la tête de son édition de la Mischna.

1 Le texte, avec la traduction hébraïque et l'exposition d'Obadiah de Bartenora, a été imprimé à Sabionelta, 1359, in-4°; à Mantoue, 1361, id. ; i Venise, 1366, infol., et 1606, id. Voyez aussi l'édition de la Mischna par Surenhusius. Amsterdam , 1698-1703, 6 vol. in-fol.

* Alia Cbajitn, Epittola de rebus insignibut.

AC MOYEN AGE

et des dessins dans lesquels le célèbre Perrault a cherché à reconstruire le temple de Jérusalem, d’après la description qu’en a faite Maimonides *.

Dans cet ouvrage Maimonides est thalmudiste, mais thalmudisle de bon goût. Un esprit plus indépendant domine dans son Moreh Nebokim, ou le Directeur des perplexes, ouvrage également estimé des juifs et des chrétiens.

Il l’écrivit en arabe pour faciliter l’intelligence de l’écriture sainte an vulgaire. À cet effet, il entre dans l’explication des tournures, idiotismes, métaphores et paraboles de l’Écriture, et interprète avec beaucoup de clarté une foule de passages , sans toutefois s’astreindre aux traditions et préceptes des thalmudistes, qu’il avait trop recommandés dans ses grands commentaires, et qu’il avait déclarés obligatoires, sans exception, pour toute la nation israélite, dans son J ad Chazaka *. Paraissant oublier au contraire cette foule de traditions auxquelles la crédulité des juifs d'alors attachait une foi aveugle, il n’admet pour guide que l’esprit de l’Écriture même et son propre génie. Cette méthode éclairée le fit prendre quelque temps pour un hérétique ou un chrétien déguisé. La synagogue de Montpellier, à la tète de laquelle se trouvait Salomon Ben-Abraham, avec ses disciples David et Jonas, condamna l’ouvrage de Maimonides comme hérétique, en défendit la lecture sous peine d’excommunication , et brûla les exemplaires dont elle put se saisir, tandis que les synagogues de Narbonne, de Béziers et d’autres villes du midi de la France, admirèrent le même ouvrage persécuté dans leur voisinage. A leur tour, elles excommunièrent Salomon Ben-Abraham et les rabbins qui avaient signé avec lui un décret aussi fulminant. Cetteaffaire causa un schisme violent parmi les juifs de France ; la synagogue de Montpellier trouva des partisans, et l’on se diffama et s’excommunia mutuellement. Ce ne fut qu’après un grand nombre d’années passées en querelles, et après la mort de Maimonides, que les juifs du midi de la France résolurent enhn d’envoyer en Espagne un rabbin instruit, pour avoir l’avis et la décision des grandes synagogues de ce pays. Comme ce député était envoyé spécialement par les juifs de Narbonne, il obtint une décision

' Louis de Compïègne de Yeil, Oputculorum quœ ad hUloriam et philologiam tacram spectant fascicu l. vi et vu. Rotterdam, 1696, in-8».

3 Voyez Cbiarini, Théorie du Judaitme, tome I, page 14.

Page 1