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CHAPITRE III

Je reviens maintenant à l'exil ordonné en France par Philippe le Bel. La rigueur excessive déployée par ce prince ne produisit pas l'effet attendu. Des commissaires avaient été chargés de faire vendre, dans toutes les parties du royaume , les moissons , champs, vignes et autres biens qui avaient appartenu aux juifs; il fut stipulé que si les acquéreurs y découvraient des trésors , on les délivrerait au roi 1 . C'est particulièrement sur les créances des juifs que Ton avait compté. On accorda d'abord un terme de vingt ans à leurs anciens débiteurs *. Les commissaires eurent beaucoup de peine à se reconnaître dans ce dédale d'obligations , de conventions et de contrats , pour la plupart clandestins, qui avaient été passés entre juifs et chrétiens ; on accorda des facilités aux débiteurs qui se dénonceraient eux-mêmes ; mais peu d'entre eux furent assez simples pour révéler les obligations qu'ils avaient contractées en secret. Les juifs , toujours aux aguets de ce qui se passait , quoique absents du royaume , offrirent de faire connaître l'état exact de leurs créances , si on voulait les laisser revenir pour cet objet. On en laissa en effet rentrer plusieurs , qui , tout en dressant l'état actif et passif de leur avoir, surent si bien mettre à profit leur retour qu'ils corrompirent les commissaires royaux, et prêtèrent de nouveau à usure. Dans la liste de leurs débiteursqu'ils présentèrent, il se trouva tant de veuves, d'orphelins et de pauvres gens, qui d'ailleurs niaient leurs obligations , que le roi , n'osant dépouiller ces malheureux, rejeta les déclarations des juifs comme fausses et calomnieuses, leur ordonna de sortir sur-le-champ du royaume, révoqua les commissaires dans les provinces, et leur enjoignit de venir à Paris pour rendre compte de leur conduite ; faisant en même temps défense aux autorités de rechercher dorénavant les créances des juifs et d'en presser le payemeot , à moins qu'elles ne fussent évidentes et de peu de valeur 5 .

1 Ordonnance de 1306 aux commissaires pour l'affaire des juifs dans la sénéchaussée de Toulouse cl de Bigorre, tome I des Ordonnances des rois de France. ' Lettre aux commissaires députés dans le bailliage de Bourges de l'an 1309. Ibid. • Ordonnance de Sainl-Ouen de l'an 1311. Hujus modi periculis et scandalb ob-

AU MOYEN AGE. j57

Cette ordonnance, où l'on attribue l'expulsion des juifs à la nécessité de punir leurs crimes horribles, est de l'an, 1311. Il restait en France une classe particulière, celle des juifs convertis. Quelque zèle que l'on mtt à les faire baptiser , ces convertis étaient pour la plupart de* chrétiens très-douteux , et il suffisait d'une liaison intime avec leurs anciens coreligionnaires pour les faire revenir à la foi et aux usages de leurs pères. Mais l'inquisition était là pour surveiller les ouailles de l'Église; l'apostasie était à ses yeux un crime égal à l'hérésie. Elle poursuivait impitoyablement ceux qui voulaient redevenir juifs. Ces malheureux , pressés quelquefois entre les menaces de leur famille et la vengeance des inquisiteurs , cherchaient dans leur angoisse un asile dans les églises et autres lieux sacrés, où le bras de la justice ecclésiastique même ne pouvait les atteindre. Les inquisiteurs en firent un rapport au pape. Le saint-siége décida qu'il n'y aurait point d'asile pour les apostats , et qu'ils devaient être poursuivis et saisis partout où on les trouverait 1 . C'était bien juger conformément à l'esprit de l'institution inquisitoriale.

L'autorité civile ne fut pas aussi rigoureuse. Déjà quatre ans après le gouvernement royal s'était extrêmement adouci. C'est que Philippe, le Bel n'était plus , et Louis le Hutin crut devoir suivre une autre politique. Il venait d'accorder à la noblesse de Languedoc les biens confisqués des juifs de cette province qu'elle lui avait demandés comme une faveur *, ou peut-être comme une indemnité pour les serfs qu'elle avait perdus par l'expulsion , lorsqu'en 1315 il stipula , sur les représentations du clergé et de la noblesse de Bourgogne , que s'il rappelait les juifs, ils appartiendraient aux mêmes seigneurs qu'auparavant \ Stipulation semblable fut faite pour le Nivernais 4 . Il permit enfin à tous les juifs de rentrer dans le royaume pour un terme de douze an*.

viare votantes... mandamus vobis ut omni dilatione eiclusà, faciatis proclamuri, quod omnes Judai et Judœœ statim de regno exire festinent, etc. Tome I des Ordonnances des rois de France.

1 Bulle du pape Jean XXI, de l'an 1317, aux inquisiteurs en France. Bullamm ampliss. collect., tome III, part. 2.

1 Lettre de Louis X au sujet de divers privilèges de la noblesse du Languedoc» de l'an 131», dans le tome XII des Ordonnances des rois de France.

« Ordonn. de l'an 1318. Brussel, Usage des fiefs, tome I.

* Lettre de Louis X, de l'an 1316, dans le tome XI des Ordonnances des rois de France.

158 LES JC1FS

L'ordonnance porté que le roi cède à la commune clameur du peuple * .

Ainsi le même pecrpîe qui avait tant de fois persécuté les juifs , et qui, si souvent victime de leur avidité, avait crié vengeance contre* eux, redemandait avec instance les usuriers qu'il devait pourtant haïr et persécuter eocore. C'est qu'habitué à trouver à toute heure chez les juifs de l'argent contre des valeurs, il se trouva arrêté à chaque pas dans ses transactions sociales quand les prêteurs eurent disparu. Peut-être aussi les courtisans donnaient-ils pour le vœu du peuple leurs propres désirs intéressés. Le même préambule cite encore diverses raisons pour lesquelles il fallait tolérer les juifs. D'abord on avait l'espoir de les convertir en fes traitant avec douceuf ; le saint-siége les souffrait à Rome ; saint Louis après les avoir chassés les avait rappelés et retenus dans ses États, etc. Pourquoi ces raisons ne furent-elles pas toujours présentes à l'esprit du gouvernement?

Nous ne savons si les juifs avaient fait jouer des ressorts secrets pour se faire rappeler. Un auteur de leur nation prétend que le roi envoya des députés pour inviter les juifs à revenir , et que ceux-ci hésitèrent d'abord dans la crainte de nouveaux outrages de la part du peuple , mais qu'ils cédèrent enfin à l'appel bienveillant du prince chrétien *. L'acte public expédié par le roi fixe leurs droits et leurs devoirs d'une manière claire et simple , et leuf assure une existence tolérable sans leur accorder aucun privilège. En voici les principaux articles.

« Les juifs pourront revenir dans le royaume habiter les villes où ils demeuraient auparavant , et y séjourner pendant douze ans. Ils vivront du travail de leurs mains ou de la vente de bonnes marchandises. Ils pourront prêter sur gages , mais sans se livrér à l'usure. Leurs anciennes créances seront payées : ils en auront un tiers , et le roi les deux autres tiers ( peut-être cet article fut-il un des principaux motifs de leur rappel ) ; ils ne pourront être poursuivis pour ce qui

1 A été montré en complaignant, et après à nous et à notre grant conseil de par lesdits juifs plusieurs raisons, et de commune clamour du peuple aussi, pourquoi ils devaient être soufferts, si comme il avait été ça en arrière, et était en autre contrée, nous considérant que la sainte église de Rome notre mère les souffre, mêmement que saint Louis notre bisaïeul qui fut mu aussi à les chasser, puis les rappela et les retint, etc. Ordonnance de 1318, tome I des Ordonnances des rois de France.

3 Salomon Ben-Yirga, Schevet Jéhuda, chap. 24.

s'est passé avant leur rentrée. Nul seigneur ne pourra retenir sur sa terre d'autres juifs que les siens, et leur condition ne sera point changée s'ils vont de la terre d'un seigneur sur celle du roi, ou réciproquement. Ils ne pourront compter avec leurs débiteurs qu'à la §n de Tannée , tandis que leurs débiteurs compteront avec eux à volonté. Leurs anciens privilèges, si on les retrouve, leur seront restitués. Ils pourront racheter, au prix de la vente , leurs synagogues et cimetières. Ceux de leurs livros qui n'auront pas été vendus leur seront restitués, excepté le Thalmud, condamné par l'Église.

» Le roi nommera deux prud'hommes auditeurs des juifs, pour faire exécuter cette ordonnance, et pour connaître des héritages qui, lors de leur expulsion , ont été vendus au-dessous de la moitié du juste prix. Si au bout des douze années ils ne peuvent rester dans le royaume, ils auront une année pour se défaire de leurs biens 4 . »

On procéda avec beaucoup de régularité à leur rappel : des commissaires de leur nation , désignés par le roi, furent chargés de donner à tous ceux qui voulaient rentrer des lettres contenant l'indication du lieu où ils désiraient s'établir. Les sénéchaux et baillis eurent ordre d'arrêter ceux qui se présenteraient sans cette espèce de passe-port. Les commissaires eurent des subdélégués dans les provinces, entre autres pour la Dauphiné et le Velay *.

Les juifs ne rentrèrent d'abord dans le royaume que pour subir la même servitude qu'auparavant. Mais leur sort fut amélioré deux ans après par Philippe le Long , successeur de Louis X. Ce prince déclara qu'ils ne pourraient plus être sujets de mainmorte, et que le droit d'héritage ne pourrait leur être enlevé 5 ; c'était un grand pas en avant pour les rapprocher de l'état civil des chrétiens. Philippe décida encore qu'en Champagne et ailleurs ils seraient mis à la taille en proportion de leurs biens, qu'ils ne seraient justiciables que de leurs baillis ; que lorsqu'ils seraient arrêtés pour délits , ils pourraient donner caution ; qu'ils ne pourraient être mis en gage de bataille , c'est-à-dire forcés au combat judiciaire , excepté en cas de meurtre évident , et que leurs personnes, leurs biens , et leurs livres ne pourraient être saisis à la requête de personne , à moins que les sénéchaux et baillis ne se

1 Ordonnances des rois de France, tome I.

2 Valbonais, Histoire du Dauphiné. Genève, 1721, tome II. • Ordonnance de 1317, dans le tome I des Ordonnances.

fussent assurés d'avance des motifs de la saisie ; il leur fut enjoint encore de ne vendre que de bonnes marchandises sous peine de forfaiture en cas de tromperie *.

Les juifs auraient donc pu tenir un état honnête dans la société , en se livrant aux arts mécaniques et au commerce, et même aux prêls légaux , conformément aux privilèges qu'ils venaient d'obteuir. Les leçons terribles qu'ils avaient reçues de l'arbitraire des lois, de la vengeance de la justice et de la haine du peuple , auraient dû leur inspirer une circonspection extrême qui malheureusement paraît leur avoir été inconnue. Du moins les cris contre l'usure ne cessèrent point : la même année où Philippe le Long confirma leurs privilèges, il fallut réprimer l'usure des juifs de Montpellier , et les obliger de porter la marque. Le parlement du roi imposa même à toute la nation juive du royaume, à titre d'amende , une contribution de quinze cent mille livres, somme énorme pour ce temps. Les agents des juifs de la Langue d'oil et de la Langue d'oc furent chargés de la répartition de cette contribution ; on peut juger par les quotes-parts des juifs du Languedoc, delà population juive qu'elle renfermait. La sénéchaussée de Carcassonne fut imposée à vingt-cinq mille francs ; celle de Beaucaire à vingt mille cinq cents francs, Toulouse, seulement à deux mille francs , le Bouergue à mille neuf cents francs , le Périgord et le Querci à cent francs : total , quarante-neuf mille cinq cents francs.

On était si pressé de toucher le montant de l'impôt, qu'on s'empara des biens des juifs les plus riches pour être assuré du payement ; et la spoliation fut si peu cachée, que le roi ordonna de laisser partir les juifs qui voudraient quitter le royaume *.

Cette affaire dura pourtant plusieurs années, et Charles de Valois, frère et successeur de Philippe, s'attribua en 1324 la terre et le château deBelvez, que Guillaume de Bandon avait engagés aux juifs pour ce qu'il leur devait, et que le roi acquit lorsque la vente en fut faite 5 .

On découvrit aussi qu'outre les prêteurs d'argent établis en France il y avait des Italiens et des juifs dans les contrées voisines qui prê-

' Ordonnance de 1317, dans le tome I des Ordonnances.

* Voyez l'ordonnance de Charles IV, de l'an 1321 ou 1322, qui fait mention de celte imposition, parmi les preuves, page 164 du tome IV de l'Histoire générale du Languedoc.

» Lettres du roi, de l'an 1324, au Trésor des Chartes, carton J, n° 63.

taient à usure aux prélats et barons français; quant à ceux-là, Philippe de Valois prit en 1340 une mesure décisive, en faisant défendre de payer le montant de pareils contrats sous peine d'en payer autant au trésor royal C'était bien assez en effet d'avoir le fléau dans le royaume même , et d'avoir sans cesse à surveiller des spéculateurs dont la ruse et l'audace trouvaient mille moyens de soustraire leurs pratiques frauduleuses à la surveillance des autorités.

Les seigneurs indépendants, surtout ceux du midi de la France, accordaient de leur propre impulsion leur protection aux juifs, et s'en trouvaient bien. L'évêque de Valence et de Die leur permit de faire le commerce et de prêter à intérêts , moyennant un florin d'or et quelques livres de bougie par an.

Il était défendu aux officiers de ses terres de troubler en aucune manière ces marchands Israélites à qui il avait promis des sûretés pour leurs personnes et leurs biens, dans le cas où ils voudraient sortir de son diocèse pour s'établir ailleurs *. Dans le siècle précédent le chapitre de Narbonne s'était plaint de ce que l'archevêque, gagné par les présents des juifs, favorisait trop ce peuple au préjudice des chrétiens 3 .

C'était surtout dans le Dauphiné que les juifs jouissaient d'une protection signalée, ainsi qu'il résulte d'un grand nombre d'actes publics de cette province, qui renfermait d'ailleurs une foule de Lombards à cause du voisinage de l'Italie; à peine y avait-il une ville qui ne possédât une banque *. En 1306 le dauphin Uumbert I privilégia une banque juive établie à Grenoble. Ce privilège fut en tous points favorable aux deux entrepreneurs qui étaient des juifs français. Moyennant quarante francs une fois payés, et une redevance annuelle de dix livres par personne, ils étaient affranchis de toutes les charges publiques, ils pouvaient prêter à intérêts, et leur parole affirmée par serment suffisait pour obtenir justice contre les débiteurs, qui perdaient d'ailleurs leurs gages s'ils ne les retiraient dans l'année. Les

' Mandement de 13i0, au sénéchal de Beaucaire, dans le tome II des Ordonn. 3 Acte de 1323, inséré par Valbonais parmi les preuves de son Histoire du Daupbiné.

* Judsorum munera in christianorum prœjudicium contra justitiam receptstis. Monition du chapitre, de l'an 1241 , parmi les preuves ; n° 242 du lomc III de l'Histoire générale du Languedoc.

* Valbonais, Histoire du Dauphiné, tome I.

prêteurs pouvaient faire leurs contrats sous seing privé et forcer leurs débiteurs à payer, sans en solliciter l'autorisation en justice; ils étaient libres de transporter leur banque ailleurs qu'à Grenoble, pourvu qu'ils payassent au dauphin la taxe de l'année courante

En Dauphiné comme dans toute la France le souverain ou le seigneur recevait des juifs une taxe pour le droit de protection, et les tenait quittes du reste ; le dauphin cédait même le montant de cette taxe, ainsi qu'on le voit par un acte fait, en 1315, entre le dauphin Jean et les héritiers de Guichard d'Anthon : il y est stipulé que les successeurs de ce seigneur pourront recevoir dans leurs terres des juifs, des Lombards et d'autres banquiers, sans que le dauphin lève sur eux les droits accoutumés *. Quoiqu'ils ne payassent point d'autre redevance qu'une taxe de banque, à laquelle on assujettissait quelquefois les juifs et les Lombards 5 , ils n'étaient pourtant point exemptés de certains péages, où il semblait qu'on avait eu le dessein de leur réserver une avanie ; c'est ainsi qu'à Saint-Symphorien d'Oson, un juif à pied payait quatre deniers, un juif à cheval et une juive enceinte étaient taxées au double *. Une avanie plus insultante se pratiquait au Pny. Lorsqu'un juif osait se montrer dans cette ville, il devenait justiciable des enfants de chœur de la cathédrale. On a une sentence de 1373 par laquelle ces enfants de chœur condamnèrent à trois cents livres d'amende un juif qui avait été surpris dans l'intérieur de la ville s . Dans le comté de Lesmont, en Champagne, tout juif qui passait était obligé de s'agenouiller devant la porte de la demeure du seigneur ou

' Charte d'Humbert I. Jbid., tome II, preuves, n° 131. Celte Charte contient le passage suivant : Item rclinemus quod Judaei nostri quos nunc babemus ligios, possint per totum dictum tempus in loco Gralienopoli morari, aliquis verb extraneus nequaquam, nisi nobis darel majorent vel tantam vet omnem pensionem quantam nobis dat quilihet praedictorura Morclli et Aramyal.

2 Item volumus et concedimus quod ipsi liberi infra jurisdictiones suas possînt babere et tenere Lombardes et Judaeos et bHos fenerarios, et quod nos et nostri non possimus aliquid petere seu exigere ab iisdem. Échange fait en 1315 entre le dauphin Jean et les héritiers de Guichard d'Anthon. Ibid., tome I, preuves.

* Pro censivâ casanas Lombardorum de Menti o recepit, etc. Computavit Ânt. Bassen pro se et sociis suis de us quœ debebat ratione censivs casanarum suarum Gratianopolis, etc. Formules extraites par Valbonais, des anciens comptes. Voyez son Histoire du Dauphiné.

4 ExtenU jurium qua? levantur, etc., preuves, .CC. du 4 e ,discours. Ibid.

• Archives de l'église du Puy , citées dans le tome 1Y de l'Histoire générale du Languedoc.

AD KOVE? AGE. 163

de son fermier pour en recevoir un soufflet Voilà les affronts auxquels on avait l'inhumanité d'exposer le peuple de Moïse et de Salomon 1

Quelque formels que fussent les privilèges obtenus par les juifs de Grenoble dont je viens de parler, les dauphins se permettaient de les enfreindre dans les moments d'embarras pécuniaires. En 1333, pendant le voyage de Humpert à Naples , la régente Béatrix de Viennois convoqua tous les juifs du Dauphiné à Saint-Marcelin, pour les faire contribuer, à titre de prêt, aux frais de ce voyage. Jl paraît qu'on ne dédaignait aucune somme, quelque ché,tive qu'elle fût, car il est dit dans un compte du chancelier que les juifs de Gap, qui ne prêtèrent rien, firent don de dix florins *.

Cinq ans après le dauphin Humbert II, ayant également besoin d'argent , alla plus loin ; sans expliquer ses motifs et sans justifier sa démarche, il annula tout à coup les privilèges, franchises, et immunités que les juifs et les Lombards de ses .États tenaient de lui et de ses prédécesseurs. Mais ces usuriers étrangers surent bientôt prévenir leur exil : les juifs rachetèrent leurs privilèges moyennant une somme de mille florins ; les Lombards et autres banquiers publics furent taxés suivant leurs facultés personnelles 3 ; puis ils continuèrent tous leurs opérations. Quelques ordonnances des dauphins sont dirigées contre les abus de l'usure ; du reste il ne paraît pas que l'on gênât ces spéculateurs dans leurs entreprises pécuniaires.

Des événements extraordinaires produisirent dans ce siècle les effets les plus singuliers sur le cerveau ébranlé du peuple, qui accusait les juifs de toutes les calamités qui lui survenaient. D'abord ce fut l'apparition des pastoureaux, assemblage singulier de bergers et de paysans, qui» ayant quelques fanatiques a leur tête, se répandirent comme un torrent à travers la France, ravageant tout sur leur passage. Loin de diminuer par les obstacles qu'ils trouvaient dans leur route, ils voyaient sans cesse leur multitude se grossir. Les juifs devinrent les victimes de l'exaltation de ces hommes grognera, oh, s'ils

1 Pancarte du droit de péage du comté de Lesmont, insérée dans le tome I des Épbémérides de Grosley, page 162, édit. de 1811.

* Extraclum Computi cancellarii, etc., parmi les preuves, n° 0 du tome II de l'Histoire du Dauphiné.

" «Lettre de Humbert. 'Ibid., preuves, n° 108; et lettre d'Heori de Villars» preuves, n° 227.

161 LBS JUIFS

ne succombèrent pas à leur fureur aveugle, ils eurent du moins leurs maisons pillées et leurs biens ravagés. Dans la Gascogne on attaqua le château de Verdun sur la Garonne, où les juifs s'étaient retranchés, et lorsque après avoir éprouvé une vigoureuse résistance on pénétra dans l'intérieur, les malheureux assiégés s'étaient entretués pour se soustraire à la rage de ces hordes forcenées *. Suivant un auteur juif, cent vingt communautés israélites furent détruites dans le midi de la France , entre autres à Castel-Sarrasin , Bordeaux , Agen et Foix. A Montpellier on arrêta à temps la fureur des fanatiques, en punissant leur chef de la peine de mort : grâce à cet acte de justice, les juifs purent continuer de vivre sous la protection de l'autorité publique.

Le comte de Toulouse aussi fit arrêter quelques-uns des frénétiques; les moines s'écrièrent le lendemain qu'un miracle les avait fait «îclnpper dans la nuit *. Les massacres furent affreux dans toute la Gascogne ; à peine quelques malheureux juifs purent-ils se sauver en Espagne, où bientôt la même rage éclata. En vain le pape, pour protéger les juifs d'Avignon, prononça l'anathème contre les pastoureaux ; ces foudres furent méprisées, et les ravages continués dans le midi de la France, jusqu'à ce que les maladies et des attaques mieux concertées dispersassent et détruisissent enfin cet assemblage monstrueux.

Les contre-coups de ce fanatisme se firent sentir en Navarre, où te peuple, à l'exemple des frénétiques de France, voulut se venger des usuriers juifs, et les pilla et massacra d'abord à Estelle, puis à Yiane, Marcille et autres villes. Selon l'histoire, dix mille Hébreux furent immolés par cette fureur barbare 5 . Cependant il est douteux que la Navarre ait contenu tant d'Israélites. En Aragon la même fureur éclata, mais le roi fit promptement disperser les rebelles, et en châtia quelques-uns. A Tudèle des chrétiens charitables ouvrirent leurs greniers aux persécutés; bientôt les juifs de France et d'Allemagne y joignirent leurs libéralités 4 .

On demandera peut-être ce que firent les souverains pour con-

1 Continuation de la chronique de Nangi?, dans le Spicilége de Dachcry, tome III. — Raynold.. Annal, eccletiast., ad ann. 1320. 1 Salomon Ben-Virga, Sckevet Jéhuda., ebap. 6.

* André Favin, Histoire de Navarre, à l'année 1328.

* Salomon Ben-Virga, Schevet Jéhuda, chap. 6. — Sam. Usque, Consalaç. de israël, dialogue 3.

soler les juifs de cette catastrophe affreuse , ou pour punir les chrétiens qui s'étaient livrés à ces violences odieuses envers leur prochain ; hélas ! ils achevèrent ce que les pastoureaux avaient commencé. Edouard II , roi d'Angleterre et duc d'Aquitaine , se hâta d'écrire, en 1321, au sénéchal de Gascogne pour réclamer les biens des juifs massacrés. « Ces biens, dit froidement le souverain, appartiennent à nous, et non h d'autres personnes quelconques *. » Ainsi les pastoureaux massacraient, et les rois pillaient! c'était là la morale pratique du temps.

Dans le Brabant la tourbe frénétique vint assiéger Genappe , où en 1308 le duc Jean II avait permis aux Israélites d'habiter. Ce prince eut assez de fermeté pour défendre son ouvrage. Il repoussa vigoureusement les fanatiques dont plusieurs périrent sous le glaive de ses gens d'armes. Les autres allèrent l'accuser de connivence avec les juifs auprès du pape à Avignon ; mais la cour pontificale approuva la rigueur ou plutôt la justice du duc de Brabant *.

On se remettait du désordre que les pastoureaux avaient jeté dans la société, quand un Allemand fanatique, nommé Armleder, aubergiste de village, souleva en 1337 le peuple des bords du Rhin contre les juifs, au sujet d'un meurtre commis par quelques-uns d'entre eux sur un gentilhomme. La populace immola à sa fureur aveugle les malheureux qu'elle put saisir. A Trêves pourtant l'archevêque et les bourgeois rivalisèrent de zèle pour protéger les juifs contre les insensés qui massacraient et pillaient dans le quartier Israélite. L'archevêque fit valoir sa juridiction, et restitua ce qu'on avait enlevé aux persécutés 5 . Ces actes de courage ou si l'on veut de justice sont assez rares pour que l'histoire doive les consigner avec éloge dans les fastes du moyen âge.

Armleder se porta dans l'Alsace avec sa bande armée de faux, de bêches et de massues ; elle marchait avec la croix et la bannière comme pour une expédition sainte. Les premières villes et villages

1 Datum est nobis intelligi quod quam plures Judœi in diversis civitatibus et villis ducatus nuper commorantes per quosdam malefaclores qui Pastorellt vulgtriter nuncupantur, nequiler interfecti fuerunt, et quod bona eorundem Judaorum quœ ad nos, et non ad olium pertinent, de jure et consuetudine parlium illaruni, per divorsos homines occupata fuerunt in nostri prsjudtcium alque damnum, etc. Lettre d'Édouard II, aux archives de In Tour de Londres.

2 Dewez. Histoire générale de Belgique.

* Broweri Annal. Trevir., tome H.

où elle pénétra, surtout Rouffach et Ensisheim, éprouvèrent toute la cruauté de ces fanatiques : ils massacrèrent près de mille cinq cents juifs. La frayeur fut générale. On se réfugia de tous les côtés dans la ville fermée de Golmar. La troupe d'Armleder ne tarda pas à arriver sous les murs de la ville, et à réclamer ses victimes : sur le refus des magistrats, les forcenés se répandirent dans le pays, et y commirent toute sorte de désordres. Ils furent dispersés ou du moins conteuus par l'arrivée de l'empereur Louis; mais après son départ ils se rallièrent , et recommencèrent leurs persécutions. Il fallut que Pévôque format une ligne des seigneurs et magistrats municipaux, pour opposer une digue à ces excès. Depuis lors il ne fut plus parlé de ces associations fanatiques.

La persécution que les juifs venaient d'essuyer de la part des pastoureaux et des partisans d'Armleder ne fut pas comparable à la fureur bien plus générale qui éclata partout contre leur nation, lorsqu'en 1348 l'Europe fut en proie à l'une des épidémies les plus effrayantes dont l'histoire ait jamais fait mention. Cette peste , connue sous le nom de mal noir, était venue des régions de l'Inde, d'où nous avons vu sortir de nos jours un mal semblable , le choléra-morbus ; elle gagna les bords de la mer Méditerranée, la Syrie, la Grèce et l'Egypte, fut portée en Sicile par une galère qui voulut fuir la contagion, infecta en un clin d'œil toute l'Italie, passa les Alpes, se répandit par la France, l'Allemagne, l'Angleterre, les Pays-Bas, et pénétra jusqu'en Danemarck , enlevant partout un nombre effrayant de malades, qui mouraient dans l'espace de deux à trois jours après avoir vomi beaucoup de sang *. La médecine, encore peu avancée, ne connaissait aucun remède à un mal aussi imprévu et aussi générât Effrayé autant par l'apparition soudaine du fléau que par ses effets meurtriers , le peuple accusa d'une voix commune et simultanée dans presque tous les pays les juifs d'avoir empoisonné les rivières et les fontaines , et même d'avoir empesté Pair par des conjurations et des opérations magiques *. Bientôt les accusations les plus extraordinaires furent accréditées. On prétendait qu'une conspiration générale avait été tramée dans Pombre, entre les Mores d'Espagne , les juifs et les lé-

» Chronique de Math. VUlani, liv. I, chap. 2, dans le tome XIV des Script, rerum Italie. — Boccace, Décameron.

2 Continuation de Guillaume de Nangis, a l'année 1349. — Chronique d'Albert Strasbourg. — Chroniques de Saint-Denis.

preux des pays chrétiens , pour faire périr tonte ta chrétienté. On conserve encore à l'auden trésor des Chartes à Paris les prétendues lettres que Ton produisit comme ayant été écrites par les rois mores de Tunis et de Grenade, ponr engager les juifs à ce complot redoutable. Mais ce n'est qu'une traduction faite par nn docteur en théologie, signée par plusieurs témoins dont probablement aucun ne savait l'arabe, et scellée du sceau du bailliage de Mècon

Il n'en fallut pas davantage pour inspirer au peuple une fureur telle qu'il n'en avait jamais montré de plus grande contre la nation hébraïque. En vain les juifs firent venir les médecins les plus habiles , pour prouver que les eaux n'étaient point empoisonnées, et que le mal était la véritable peste 2 : un peuple on fureur ne peut raisonner. Les souverains, et même quelques prélats, auraient voulu sauver les nraJheureax persécutés ; mais ils reconnurent le danger de s'opposer aux éruptions violentes du désespoir d'an peuple exaspéré. Les juifs furent égorgés, et subirent même des tourments affreux sans qu'il fût possible de les soustraire à ce sort déplorable. Les aveux arrachés par la douleur à quelques juifs rois à la question servirent à entretenir cette anhnosité générale. On livra des juifs aux flammes à Zurich , Berne et autres villes de la Suisse. Le duc Albert d'Autriche aurait voulu les sauver : obligé de céder à l'émeute , il livra au bûcher trois cents malheureux a Kybourg. A Constance un juif, après avoir été baptisé forcément, se tua avec toute sa famille. Les juifs d'Esslingen se renfermèrent dans leur synagogue et s'y donnèrent la mort, pour ne pas te recevoir des mains d'un peuple devenu sauvage s .

Par-ci par-là les autorités municipales, ecclésiastiques ou seigneuriales montrèrent du calme dans cette effervescence tumultueuse. Le magistrat dè Baie -, voulant arrêter le mal dans sa source, bannit quelques citoyens qui s'étaient fait remarquer par leur animosité : le peuple força les magistrats de rappeler les bannis , de renvoyer les juifc et de promettre pw serment de ne pas les laisser s'établir à Baie pendant deux siècles : il mit lé feu à une maison remplie de fugitifs. Â Rouffach on en brûla un grand nombre dans une plaine qui a conservé le nom de plaine des Juifs. A Fribourg et à Strasbourg les magistrats, d'intelligence avec ceux de Bâle, voulurent également pro-

1 Sauvai, Antiquités de Paris, tome II,liv. X. 5 Samuel Usque, ConsoXaç. de Israël, dial. 3. " Annales Leobionses, ad ann. 13*9.

téger les juifs de leurs villes ; il y eut une assemblée à Benfeld en Alsace , pour savoir la conduite que l'on tiendrait dans ce moment critique. Les seigneurs et l'évéque de Strasbourg opinèrent pour la mort des accusés ; les députés de Strasbourg s'y opposèrent. Les autorités municipales de la ville voulurent les défendre en effet contre les clameurs toujours croissantes du peuple ; mais le peuple furieux les força d'arrêter tous les Hébreux.

On prétendit avoir trouvé dans les puits de Strasbourg des pots remplis de poison : la populace, disposée à trouver partout des preuves du crime qu'elle voulait venger , n'écouta plus rien ; elle déposa les magistrats comme trop indulgents, et en nomma d'autres. Ceux-ci commencèrent des poursuites. Les malheureux juifs à qui on appliqua la question avouèrent tout ce que l'on voulut. Les magistrats avaient cru probablement apaiser le tumulte en prenant avec les seigneurs des campagnes, et avec les autres villes impériales, la résolution de ne plus tolérer les juifs ; mais c'était leur vie que la populace voulait avoir; il fallut en faire rouer quelques-uns 1 . Cependant comme on les mit promptementà mort pour leur sauver un supplice douloureux, le peuple s'écria que les magistrats avaient redouté les dénonciations de leurs complices. Il se précipita dans les maisons de la rue des juifs, et força les habitants à baiser le crucifix.

L'autorité fit mettre beaucoup de juifs dans une maison particulière , d'où ils pouvaient aisément s'échapper. Le peuple les traîna à leur cimetière et les y brûla dans une cabane, au nombre de quelques centaines. Plusieurs se sauvèrent par le baptême ; encore , lorsqu'ils avaient des ennemis , étaient-ils exposés à des dénonciations qui entraînaient presque infailliblement la mort *.

Ce n'est probablement pas à Tune des victimes de cette fureur populaire qu'a été posée cette pierre sépulcrale qu'on a retrouvée au dernier siècle à Strasbourg, et dont l'inscription hébraïque exprime le vœu pieux que l'âme du défunt soit reçue au nombre des justes dans le jardin d'Êden 3 . La perspective de ce paradis a dû soutenir souvent les juifs dans les calamités affreuses qui les accablaient au milieu des chrétiens.

' Chronic. Alberii Argent.

3 Chronique de Kœnigshoven.

• Fragmemum epilapbii judaici, dans Oberlin âfwwH. litteraria. Strasbourg, 1770, io-4°.

Leur synagogue fut démolie à Strasbourg, et remplacée selon Tusage, par une chapelle ; sur l'emplacement de leur cimetière a été N bâti dans les temps modernes l'hôtel de la préfecture. On ne permit plus aux juifs, depuis 1389, de demeurer à Strasbourg ; ce n'est que quatre siècles plus tard qu'ils ont pu s'y établir de nouveau.

Des scènes également cruelles eurent lieu à Spire , à Worms , à Oppenheim et à Mayence où beaucoup de juifs se donnèrent la mort après avoir enterré leurs trésors pour ne rien laisser à leurs persécuteurs. On mit leurs cadavres dans des tonneaux que l'on fit rouler dans le Rhin. Les magistrats défendirent de faire des perquisitions sur les trésors des victimes, probablement pour empêcher que la vue de l'or et de l'argent n'allumât dans le cœur du peuple une nouvelle ardeur meurtrière. Quelques fonctionnaires impériaux en Alsace osèrent braver le fanatisme de la tourbe : le bailli autrichien d'Ensisheim obtint avec peine la faculté d'envoyer un exprès à son maître , pour demander ses ordres au sujet des juifs détenus dans la ville ; le comte palatin Rupert, méprisant les clameurs d'une multitude forcenée, accueillit et protégea les juifs qui s'étaient sauvés de Spire et de Worms A Francfort, où les autorités n'eurent pas cette fermeté, le pillage des maisons des juifs causa un incendie qui détruisit le quart de la ville.

En Allemagne le fanatisme reçut malheureusement un nouvel aliment par l'apparition d'autres frénétiques, les flagellants, qui allant en troupes de ville en ville, et se macérant sans pudeur et sans pitié, criant à la pénitence et effrayant le peuple, lui inspirèrent une nouvelle fureur 3 . C'est ainsi qu'à Mayence une troupe de flagellants souleva la populace, qui fondit ensuite sur les juifs de la ville et les poursuivit dans leurs maisons où les malheureux se brûlèrent. Telle était l'insouciance des magistrats dans plusieurs lieux, que, ne croyant pas pouvoir sauver les juifs, ils ne songèrent plus qu'à tirer parti de leur malheur, et prirent les trésors et les pierres des maisons juives pour embellir la ville 9 . On les a même soupçonnés d'avoir toléré la

1 Chronie. Alberti Argent.

2 Chronique de Saint-Thiébaot.

' Civitales domorum J udœorum interemptorum cum lapidibus super scpulchris coDstitutis et cimeteriorum suorum et thesauro reperto «des nova) in suis civitatibu» construxerunt, ac cum lapidibus muros refecerunt, et thesauros repertos in usas reipublicaï confecerunt. Alberti Argent. Chronie, page 149.

170 les aoips

perte des familles hébraïques pour ^emparer de leurs biens. A Mulhouse en Alsace , où déjà , en 1290 , l'empereur d'Allemagne avait acquitté les habitants coupables de violence, «t leur avait remis deux centsmarcs d'argent dus aux juifs, une «natte impériale acquitta de nouveau les bourgeois après les massacres de 1348, et leur accorda les maisons et autres biens des victimes 1 . Dans le Dauphiné, le souverain fut malheureusement complice de la cruauté populaire : tandis que la tourbe forcenée fondait sur les Israélites et les assassinait , le dauphin en faisait arrêter d'autres , les faisait condamner par les juges, et s'emparait des biens des juifs, victimes de ces massacres *. On a trouvé dans les archives du Dauphiné les comptes des sommes qu'ont coûtées les exécutions de ceux que les juges dauphinois trouvèrent coupables. La procédure contre les juifs de Viztlle dora dix jours et coûta Vingt-sept francs dix-sept sous un denier.

Il est question dans ces comptes d'un maître Girard qui fut coupé en deux et attaché au gibet pour avoir été accusé d'avoir volé un enfant chrétien et de l'avoir livré aux juifs. A Veynes, dans le pays de Gap, on massacra treize individus de cette nation ; ceux de Saint- Saturnin éprouvèrent le même sort quelques jours après 5 .

Dans le Brabant ce ne fut pas un mouvement subit de fureur : tant que dura la peste, c'est-à-dire pendant près de deux ans , on continua les exécutions ties juifs et des lépreux à qui on attribuait ces fléaux. Quand la fureur populaire aUait s'éteindre, les flagellants arrivèrent comme pour la ranimer *.

On concevrait à peine comment le peuple a pu se porter subitement à des excès aussi cruels, et accuser des individus d'être cause d'une grande mortalité qu'ils m'étaient les maîtres ni de provoquer ni d'arrêter, si notre propre siècle, siéclairé, et tant vanté pour ta douce-or de ses moeurs, ne nous eût offert un spectacle malheureusement semblable à celui du milieu du xrV siècle. En 1831 et 1832, pendant que te choléra, analogue à ta peste noire du moyen âge, exerçait d'effrayants ravages en Europe, le peuple ayant Esprit «Houblé par la terreur, et ne sachant à quoi attribuer ce mal subit, se livra en Hongrie, en Russie, en France même, à des accès de fureur, se jeta sur <des inconnus ,

1 Graf, &ittoJre dè Mulhouse, tome I, chap. 7. ■ Valbonais, Histoire du Dauphiné, tome II.

3 Fragment des Hemorabilia ÎTumberti. tomè II. „

4 Chroniques insérées dans Mathœi Analecta, tomes I et III. - V

sur des médecins et apothicaires, les accusant d'empoisonner les sources, ou de distribuer des poisons aux malades. A Paris, plusieurs innocents furent les victimes de cette fureur insensée. De pareilles scènes nous font voir que les passions populaires, comme celles des individus, sont aveugles dans tous les temps.

.Le pape fut le premier qui au milieu de ces carnages se, prononça contre les insurrections populaires, et chercha à éclairer la multitude égarée, au sujet de la prétendue conspiration des juifs contre la chrétienté : il fit voir que les juifs avaient été victimes de la peste comme les chrétiens ; il enjoignit aux archevêques, évoques, et à toutes les autorités ecclésiastiques, de contenir lesfurieux et de punir des peines de l'Église ceux qui désobéiraient *. Malheureusement la frénésie fut trop générale pour pouvoir être arrêtée par un simple bref. Quelques souverains d'Allemagne se prononcèrent comme le pape : le roi Charles ordonna aux échevins de Breslau d'arrêter et de faire le procès à tous ceux qui auraient massacré des juifs *. Le duc Albert d'Autriche envoya des gens de guerre à Krems, où des juifs avaient été tués ou forcés à se précipiter dans les flammes. Un grand nombre de coupables y furent jetés dans les cachots, et comme les troupes chargées deJ'exécution de ces ordres commirent elles-mêmesbeaucoup d'excès, le public murmura contre le duc de ce qu'il opprimait les chrétiens pour la cause des juifs 5 . L'empereur écrivit aux magistrats de Strasbourg pour se plaindre de la conduite cruelle de cette ville, et pour défendre de nouvelles poursuites.

Dans d'autres villes d'Allemagne les bourgeois en furent quittes pour demander des lettres d'abolition. C'est ainsi que les habitants de Memmingen en Souabe obtinrent de l'empereur des lettres qui les acquittaient de toute poursuite au sujet des massacres qu'ils avaient commis sur tous les juifs *. Au fanatisme s'était joint dans cette ville une vengeance particulière. Peu d'années auparavant , en 1341, les juifs de Memmingen avaient été assez puissants pour obtenir de levèque qu'il mit les bourgeois en interdiction, probablement à cause de leurs dettes. Ils payèrent cher cette démarche imprudente quand l'ômeute générale éclata contre la nation israélite.

' Raynold., ad ann. 1348.

3 Menizel, Geschichte der Deutschen, tome V. — • ibid.

4 Schdhoro, Beytrœge sur Eflmutarung der Gmhiehte. MemmiDgcn , 177* t cali. 3.

Quoiqu'à Strasbourg on eût accrédité le bruit qu'ils avaient voulu mettre à mort tous les habitants à un signal donné du haut de la cathédrale, et que pour perpétuer la haine du peuple on ftt entendre deux fois par jour , avant la clôture et l'ouverture des portes de la ville, la trompe qui avait du servir de signal, coutume qui a duré jusqu'à la révolution 1 , on Gnit pourtant dans cette ville par les admettre de nouveau en 1383, par un acte public, qui limita d'abord leur séjour à un petit nombre d'années * ; mais une fois réinstallés dans Strasbourg, les juifs n'eurent pas de peine à s'y maintenir ; ils ne rentrèrent dans la haute Alsace que beaucoup plus tard. Déjà avant leur rappel le magistrat de Strasbourg leur avait donné une preuve d'attachement qui pouvait passer pour forte , eu égard à ce temps. Rodolphe, marquis de Bade, s'était plaint au pape de ce que deux juifs de Strasbourg, David atnéet Aaron, avec lesquels il avait des engagements , lui avaient extorqué des usures énormes, et il avait demandé que le pape employât son autorité à lui faire restituer les gains illiciles qu'ils avaient faits sur lui. Quoiqu'une pareille affaire ne fût nullement du ressort du saint-siége, le pape accéda à la demande du seigneur allemand, et, comme le crédit d'un marquis chrétien était sans contredit plus grand que celui de deux juifs obscurs , le pape enjoignit au clergé de prononcer la peine de l'excommunication contre quiconque oserait communiquer avec les deux usuriers jusqu'à ce qu'ils eussent restitué l'argent pris au marquis. Le ban du saintsiége fut proclamé ; cependant , malgré cette sentence foudroyante, les magistrats de Strasbourg eurent des rapports avec les deux marchands ou banquiers qui, étant de la ville, furent peut-être môme protégés par la municipalité contre un marquis dissipateur. Le clergé prononça donc l'excommunication contre l'autorité municipale, et en exclut les membresdela participation au service divin. Ils s'adressèrent à leur tour au pape, qui ordonna simplement au clergé d'examiner l'affaire 8 ; on ignore comment elle fut terminée : il est douteux que

1 Quelques observations concernant les Juifs en général et plus particulièrement ceux d'Alsace. Paris, 1800.

* lieclaratio senalus Argent. , etc., dans SchUteri Observai, ad Eœnigshoven Chronic, page 1056.

• Johann. XXII Papa, litterœ de causé civitatis Argent., de l'ao 1370, pièce n° 910 du tome II de YAlsalia diplomatica de ScbœpQio.

le saint-siége ait été assez fort pour faire restituer de si loin ce que les usuriers avaient une fois pris.

Un noble de Mulhouse, au lieu de s'adresser au pape, prit une voie plus courte et plus violente pour se débarrasser de son créancier juif. Étant poursuivi pour sa dette, dont les intérêts excédaient déjà le capital, il invita le juif à se rendre chez lui , après avoir enlevé secrètement tous ses effets ; puis , quand le créancier fut arrivé, il le fit mettre par quatre valets vigoureux dans une malle, et transporter en Bourgogne, d'où le prisonnier ne revint qu'au bout de quatre semaines , et après avoir payé en sus quatre cents florins pour sa rançon. L'affaire fut portée devant le magistrat ; le gentilhomme, appelé de Neuenstein, fut banni à perpétuité, et sa demeure fut confisquée au profit de la ville, qui en fit une tuilerie ' .

C'était une époque terrible pour les juifs ; la moindre apparence suffisait pour qu'un peuple crédule et fanatique leur imputât tous les crimes que la méchanceté inventait. Un juif converti à Mons fut accusé d'avoir frappé une image de la Vierge, peinte sur un mur de l'abbaye de Gambron. Le mur avait, à ce qu'on disait, transpiré du sang. On s'empara du juif, on lui appliqua la question. Cependant au milieu des douleurs il protesta de son innocence. Déjà on avait cessé de le tourmenter, quand un maréchal ferrant, prétendant avoir reçu en songe la mission de venger la Vierge, s'offrit à être le champion de Marie dans la lice. Le juif se résigna au sort qui l'attendait. Le champ clos fut désigné à la porte de Mons. Une foule de monde accourut au spectacle extraordinaire qui allait avoir lieu. On vit entrer en lice les deux champions de la classe des vilains, munis chacun d'un bâton. L'Israélite se défendit mal contre les coups du vigoureux ouvrier, et succomba. On cria que c'était un jugement de Dieu, on s'empara du juif, on le pendit par les pieds ; par un raffinement barbare, on attacha deux chiens affamés à ses flancs, et on alluma au-dessous de lui un feu, pour le brûler lentement*.

On n'eut aucun repentir de cet acte atroce, commis en 1326. Il en fut commis un semblable quarante-trois ans après. A cette époque le bruit se répandit tout à coup dans le Brabant que les juifs de la ville d'Ënghien avaient fait enlever dans l'église de Bruxelles seize

' Graf, Geschichte der stadt Mùhlhausen, t. 1. Mulhouse, 1819, liv. IV, chip. 8. * Malhcti AnaUcta, tome II.

Ï74 LES JC1FS

hosties consacrées, pour les percer danstewseynagoguesà coups de poignards et de couteaux. Tout le monde ledit, personne n'en douta ; le sang avaR jailli des hosties percées, une vieille juive avait dénoncé les coupables au curé. Ce fut un cri d'horreur unanime. On «lit les anciens de la synagogue d'Enghien à la torture % trois d'entre ces malheureux furent tenaillés et brûlés vifs, le 22 mai 1370, auprès de la porte de Namur à Bruxelles; l'un d'eux, Jonathas, avaR acquis de grandes richesses par ses spéculations.

On bannit tous les autres juifs du Brabant, et on s'empara de leurs biens, sans leur tenir aucun compte de leur innocence; pour paraître coupables il suffisait qu'ils fussent de la nation hébraïque. Croyant avoir servi la religion par ces violences atroces , on résolut d'en perpétuer le souvenir comme celui d'un fait glorieux pour le Brabant. Dix-huit tableaux furent peints dans la suite pour l'église de Sainte-Gudule à Bruxelles , retraçant tous les détails de l'événement, même l'exécution horrible des trois anciens de la synagogue. On institua une fête séculaire, dont le retour fut fixé dans la suite à un demi-siècle, afin de renouveler plus souvent la commémoration d'un fait qu'il aurait fallu oublier pour l'honneur de l'humanité 1 .

Tel est l'esprit fanatique du peuple de cette contrée qu'il a célébré, dans ce siècle encore, savoir en juillet 1820, par huit jours de fête, l'histoire des hosties d'Enghien et de la persécution qui s'en était suivie. Mêlant les cérémonies religieusesaux divertissements mondains, et oubliant que le christianisme est une religion de douceur et de tolérance, on porta en procession le saint sacrement, contenant les seize hosties percées, et orné de pierreries* peudant que les rues étaient plantées de mats et jonchées de fleurs, et les maisons tendues de tapisseries; il y eut des banquets, des concerts, des tirs, des feux d'artifice et des illuminations *. Quand un autre siècle sera révolu , le peuple brabançon comprendra, il faut l'espérer, qu'il est honteux de célébrer par des réjouissances la cruauté des ancêtres, et surtout d'y faire intervenir la religion.

• Bander, Chorograph. tacra Brabant. — Calfmeier , Vénérable histoire du (rè#saint Sacrement, etc.

' Unterhaltungsblœuer fur Welt und Menschenkunde, 1082, n° 8.

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