CHAPITRE VIII
Les juifs d'Espagne avaient compté neuf âges ou époques des rab* bins. La dernière avait été celle du rabbin Isaac Campanton , vulgairement appelé gaon de Catulle, èt mort en 1463. Parmi ses disciples on avait distingué Isaac de Léon , Abraham Zacuth et Isaac Aboub. Ce dernier avait été revêtu du titre de gaon ; mais, obligé de s'expatrier avec tous ses coreligionnaires , il alla mourir en Portugal ; les autres rabbins se dispersèrent dans les diverses parties du monde. Joseph Uziel et Sem-Tob transportèrent leurs yesibots ou académies à Fez ; Juda Aboab s'établit à Alcazarquivir, également en Afrique, Samuel Serralvo au Caire , Jacob Ben-Rab à Saphet, enfin Joseph Denso à Constantinople
Les malheurs des bannis auraient été plus grands encore, si la bulle du pape qui ordonnait aux souverains des autres États de soumettre les fugitifs aux inquisiteurs avait eu son plein effet ; heureusement les infortunés Israélites ne trouvèrent point de Torquemada dans les Etats où ils se retirèrent, et quelque mal que l'on y fût disposé envers leur nation, nulle part ils n'eurent à gémir sous l'oppression d'un homme aussi froidement cruel que le grand inquisiteur d'Espagne. Ce fut le Portugal qui ouvrit le plus charitablement son sein aux proscrits d'Espagne; étant d'ailleurs le pays le plus proche, il fut aussi le terme du voyage de la plupart des émigrés. Ils y trouvèrent l'hospitalité le plus désintéressée auprès de leurs coreligionnaires ; beaucoup de savants allèrent s'établir dans les villes portugaises où florissait déjà le rabbinisme ; outre l'or et l'argent que l'on avait cachés , et les effets précieux que l'on avait pu emporter ouvertement , on apporta en Portugal nn grand nombre de manuscrits hébraïques qui avaieut fait l'ornement des synagogues , ou que les riches familles avaient fait exécuter pour leur usage par d'habiles copistes *, et que I on avait soustraits à l'auto-da-fé ordonné en 1490 par Torquemada. Maimoitfdes assure* que tous les juifs étaient tenus d'avoir un exemplaire de
1 Em. Aboab, Nomologia. — Jedaliah, Chatne de la Cabale, etc.
* Ribeiro dos Santos, Mémorial da liueratura eagrada.
* Maimonides, Tephillin. — Alphes, Halacha sepher tora. — Jecob-Bcn-Ascher* in Arba Turim. — VorsUus ad Trac*, Maimonidis de fundamento legis.
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la Bible dans la langue vulgaire do pays qu'ils habitaient. Déjà David Kimchi avait traduit la Bible en espagnol, et ce fut peut-être à cause de ces traductions en langue vulgaire par les juifs, que la pragmatique du roi Jacques d'Aragon défendit aux chrétiens d'avoir des Bibles eo espagnol. Le rabbin Aboab dit que les juifs d'Espagne payaient pour une Bible correcte et bien écrite cent écusd'or et même davantage, et qu'on trouvait en Espagne des manuscrits de la plus grande beauté Les copies des livres sacrés exécutées par des juifs d'Espagne sont recommandées par plusieurs rabbins des temps postérieurs comme les plus exactes ; on a conservé jusqu'au nom de quelques calligrapbes qui se sont distingués par la beauté de leurs copies. L'importance que l'on mettait aux discussions sur le texte des livres sacrés faisait que l'on ajoutait un haut prix à la pureté et à la grande correction des originaux, et que l'on recherchait comme la chose la plus précieuse les anciens manuscrits et les copies qui en reproduisaient le texte avec une exactitude scrupuleuse.
La Bible que l'on conservait dans le royaume de Léon avait la plus grande célébrité chez tous les juifs; on la nommait HilUlia, parce qu'on l'attribuait au rabbin Hillel, qui, selon quelques écrivains, avait \écuau temps où les juifs revinrent de la captivité, et qui fait consister la religion dans la foi, la charité et l'étude. C'est ce rabbin qui, invité à dire en peu .de mots tout ce que prescrit le mosaïsrae, répondit qu'il ne fallait faire à autrui que ce que nous voudrions qu'il nous fût fait.
Or la Bible attribuée à ce rabbin éclairé, mais écrite peut-être par un autre Hillel, était un type auquel l'on recourait pour résoudre les doutes et pour corriger les fautes des autres exemplaires. Dans une grande persécution , suscitée contre les juifs de Léon, cette Bible sacrée fut partagée en deux parties : le Pentateuque fut porté à Tolède, et le reste passa avec les fugitifs en Afrique, où l'auteur juif. Manuel Aboab, en a vu encore une partie que l'on avait vendue *. il parait que sur cet original on avait fait un grand nombre de copies pour toutes les parties de l'Espagne. Parmi les manuscrits hébraïques de la Bible, que possède la Bibliothèque du Roi, à Paris, il y a un
1 Aboab, Nomologia, part. 11 e . — R. Menacbem de Lonranc, cité par Wolf, Bihlioth$ea hebrœa, tome II, de MSS biblicis.
* Abrab. Zacutb, Juckarin.
exemplaire collationné sur le fameux Hillelia dont il vient d'être parlé 1 -
D'autres manuscrits , précieux par la perfection avec laquelle ils avaient été exécutés , furent transportés d'Espagne à Salonique en Macédoine, à Fez en Afrique, et ailleurs. Âboab avait ouï dire qu'uu juif de Coustantinople, don Tom Ahia, en possédait plusieurs parfaitement écrits. La bibliothèque de I'Escurial possède aussi quelques Bibles hébraïques et espagnoles écrites par les calligraphes juifs d'Espagne. Au sujet des manuscrits précieux des juifs, je dirai ici que l'on conservait chez les dominicains à Boulogne une Bible sur des feuilles de peau qu'où prétendait écrit par la main d'Esra , mais falsifiée par des juifs chez lesquels on avait mis ce manuscrit en gage. Cependant la synagogue de Cbalons-sur-Saonc possédait aussi, au xi" siècle, une prétendue Bible d'Esra. Un rabbin étant venu exprès en France pour la .comparer à la Bible de Jérusalem, il la trouva parfaitement conforme à celle-ci *.
Le Portugal , de son côté, avait beaucoup multiplié, durant le xv e siècle, les livres thalmudistcs. Il reste quelques-uns des manuscrits hébreux de ce temps 5 , tels qu'une Bible écrite sur parchemin à Guarda en 1346, une autre écrite à Lisbonne en 1410 par Samuel ûls de Jom Tob et conservée h la bibliothèque de Berne, un Pentateuque écrit à Lisbonne en 1469 par Samuel de Médina, dont on a aussi une autre copie du Pentateuque de 1473 conservée dans la bibliothèque de Parme ; d'autres copies du Pentateuque faites à Lisbonne en 1480 et à Evora en 1495, etc.; manuscrits que le sort à fait tous sortir dans la suite du Portugal, et qui se trouvent dispersés dans divers* pays * . On remarque que la calligraphie avait choisi pour ces ouvrages un caractère simple et élégant, tel qu'il fut adopté dans la suite par les imprimeurs Plantin à Anvers et Robert Etienne à Paris qui l'avaient imité, à ce qu'il paraît, sur les manuscrits espagnols et portugais, et ce fut cette élégance d'écriture, jointe à la
1 Dissertations sur les manuscrits hébreux ponctués , dans le tome IX des Mémoires de l'Académie des inscriptions.
» Hotlinger, Thésaurus philologieus. Tiguri, 1869, in-4°, liv. I, ebap. 2, sect. 4 des Antiq. Bibliorum kebraic. exempter.
" De Rossi, Annale» helœo-typograph. — Ribciro dos Santos, Memoriat da lùteratura sagrada,
* Ribeiro dos Sanlos, Memoriat da litteratura sagrada, part. 1, cap. 7. Dos SfSS biblicoi eopiados en Portugal.