CHAPITRE X
La typographie , récemment inventée, fut employée par les juifs d'Italie à multiplier leurs livres sacrés dès que cet art se répandit dans le pays ; ils établirent dans plusieurs villes des imprimeries hébraïques dont les ouvrages, sans doute rapidement débités, et tirés probablement à un petit nombre d'exemplaires, sont devenus si rares qu'on les compte parmi les plus grandes curiosités bibliographiques. Personne n'a fait plus de recherches sur ces premières impressions exécutées par les imprimeurs juifs d'Italie , et personne n'en a rassemblé un plus grand nombre que le savant de Rossi, auteur des Annales de la typographie hébraïque S où je puiserai les détails dans lesquels je \ais entrer. Je ferai remarquer auparavant que les plus anciennes éditions des livres sacrés des Hébreux sont pour la plupart d'une très-grande correction, et présentent des leçons importantes pour le rétablissement de la pureté du texte de ces livres, ayant été imprimées sur des manuscrits en partie très-anciens et très-estimés : ainsi ce n'est pas seulement le bibliographe , mais aussi le théologien qui recherche ces anciennes éditions regardées elles-mêmes presque comme des manuscrits. Des juifs savants présidaient à la correction , et quelquefois ils ajoutaient des pièces de vers de leur façon. « Ils étaient sans doute , observe Wolf , pourvus encore des manuscrits espagnols, dont on counaît la supériorité : élevés dans ce genre d'étude et guidés par un respect particulier pour la loi sainte, ils n'auraient rien voulu omettre pour embellir le code sacré 1 . * Les types employés à l'impression varient à nnûni , étant plus ou moins nets et élégants , les uns carrés et du genre des caractères rabbiniques espagnols , italiens ou allemands , les autres semi-rabbiniques ou mixtes avec plus ou moins d'abréviations , etc. Dès que les imprimeries furent établies ,
1 D. de Rossi , Annales hebrao-typographici sœe. XV. descripsU f moque corn» mentario Hlustravit Joh. Bernard, de Rossi Un g. orient, profess. Parais, ex regio lypographxo, 1795, in-4°. L'auteur avait publié auparavant un premier essai sous le titre De Typograph. hebraieœ origine ac prœmitiie, 1776, in«4°. Il a publié en outreut) mémoire De Typograph. hebraied ferrarienti, 1780, in-8°, et Annali hebraotypografiei di Sabionetta, 1780, in-8°.
» Wolf, Biblioth. lubroja. Hambourg, 172», tome II, page 330.
il sortit des presses hébraïques, non-seulement des livres religieux , mais encore toutes sortes. d'ouvrages sur la jurisprudence, l'histoire et la médecine , presque tous imprimés sur les manuscrits des beaux siècles de la littérature qui circulaient chez les juifs.
Ce fut en 1475 que ce peuple fournit les premiers échantillons do sa typographie. A quatre mois d'intervalle il parut deux ouvrages hébreux dans deux villes différentes d'Italie. Le premier fut un commentaire de Salomon Jarchi sur le Pentateuque, petit in-folio, imprimé à Rcggio en Galabre. De Rossi possédait le seul exemplaire connu de cet ouvrage, dont l'imprimeur est nommé Abraham Garton, Gis d'Isaac, dans les vers qui terminent le livre. Le second ouvrage, plus considérable , parut à Plebisacto ou Pieve-di-Sacco , bourg du Padouan , qui probablement avait alors une synagogue ; ce fut YArba- Turim ou les quatre ordres par Jacob Ben-Ascer. Ces quatre ordres comprennent tout le système du droit hébreu ; chaque ordre forme, dans celte edUio princeps , un volume particulier. On a employé à l'impression trois sortes de caractères différents; le typographe se nomme dans les vers de la fin rabbin Mesculam , surnommé Kosi. 11 existe encore un très-petit nombre d'exemplaires de cette édition : la Bibliothèque du Roi , à Paris, en possède un. L'année suivante, un médecin juif, ayant le titre de Ckever ou associé rabbin, et nommé Abraham Conatus, réimprima à Mantoue le premier volume ou ordre de YArba-Turim. On a de cet imprimeur plusieurs autres éditions , mais sans indication de lieu et de date. On ignore par qui et dans quelle ville fut imprimé le commentaire de Lévi Gerson sur Job qui porte l'année 1477. 11 en est de même, quant au lieu de l'impression, d'un spautier avec le commentaire de David Kimchi , imprimé dans la même année et devenu très-rare. La ville de Ferrare ne tarda pas d'avoir aussi son imprimerie ; en 1479 on y imprima le deuxième volume ou ordre de YArba-Turin qui avait été commencé , comme nous l'avons vu , à Mantoue. L'imprimeur Abraham Ben-Chaïm est le même qui imprima le commentaire de Gerson.
Uue autre imprimerie s'établit à Bologne, où parut, en 1482, le Pentateuque avec la paraphrase chaldéenne d'Onkelos et le commentaire de Salomon Jarchi. Quoique ce fût une entreprise importante, l'imprimeur ne se trouve point nommé, ce qui fait présumer a de Rossi que ce fut un premier essai fait par les ouvriers qui travaillèrent bientAt après à l'imprimerie de Soncino dont je vais parler. Soncino est une
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petite ville da Milanais a peine connue aujourd'hui. Une seule famille de juifs originaires d'Allemagne y imprima dans l'espace de 1484 à 1490 un nombre considérable de livres dignes de remarque sous le rapport typographique. Il paraît que le premier de cette famille qui ouvrit une imprimerie fut Josoé Salomon , Mis d'Israël Nathan , dans la maison duquel on imprima , comme je le dirai tout à l'heure, la Bible entière , et qui s'établit plus tard à Naples. Son père s'était adonné à la médecine, et d'après ses conseils le fils avait établi son imprimerie ! . Un autre membre de cette famille , Gerson , dont il va être question plus bas, fut imprimeur dans plusieurs villes d'Italie et de Turquie. Tous ces imprimeurs juifs de Soncino sont compris au reste sous le nom de soncinates que donnent à cette famille les bibliographes. Ce fut en 1484 que s'ouvrit leur établissement qui joue un rôle important dans les annales de la typographie des juifs. Leur premier ouvrage fut une portion du Thalmud, le Berachot ou le traité des Bénédictions , avec les commentaires de Jarchi, Maimonides, etc. Outre l'imprimeur Josué Salomon, les vers imprimés à la fin nomment aussi le correcteur Haron Strasbourg , probablement originaire delà ville de ce nom. Il parut successivement dans la même ville , et sans doute dans la même imprimerie, le Bechinad olam ou l'appréciation du monde par Bedrashi en 1 184 ; les premiers prophètes avec le commentaire de Kimchi, 1485 ; Ylkarim ou Livre des fondements par Joseph Albo, 1486 ; le Machazor ou Abrégé des pièces juives imprimé dans la même année ; le commentaire sur le Pentateuque , par Salomon Jarchi , 1487 ; la Bible entière avec les points et les accents, 1488, livre important pour le grand nombre de leçons à consulter que Kennicot fait monter à plusieurs mille ; enfin le traité thalmudique de Choîin ou des profanes, avec un commentaire, 1489.
Pendant que cette imprimerie travaillait sans relôche à multiplier les exemplaires des livres sacrés, tant recherchés par les juifs , Naples commença aussi de se signaler dans la typographie. Les imprimeurs juifs de celte ville débutèrent en 1487 par un psautier avec le commentaire de David Kimchi. Le correcteur s'excuse dans un avertissement , au sujet des fautes du texte , sur ce que, l'art de la typographie étant encore nouveau y il n'a pas eu le temps et le moyen de se pré-
1 Voyez la traduction des a?is d'imprimeur dans les Annales hebrœo-typograph. de Eossi.
parer plus convenablement. A ce psautier succéda dans la même année une autre partie de la Bible comprenant le livre de Job avec les commentaires de Gerson , le Cantique des cantiques , l'Ècclésiaste , les Paralipomènes , etc. Puis, l'année suivante, on fit paraître le commentaire d'Aben Ezrasur le Pentateuque. Le correcteur Moïse Beu- Gbavive annonce dans l'épigraphe qu'il est d'une famille espagnole émigrée de Lisbonne pour cause de religion et établie à Naples. On peut remarquer que c'est la première édition complète qui ait été faite du commentaire sur le Pentateuque ; les exemplaires en sont devenus extrêmement rares , et on n'en connaît en Italie que deux qui soient complets; l'un appartenait au savant de Rossi 1 . Dans la même année sortit des presses de Naples le Makre Dardeke, c'est-à-dire le Précepteur ou dictionnaire hébreu, italien, arabe , rabbinique ; on n'en connaît point l'auteur. Il paraît seulement qu'il a vécu vers la fin du xiu e siècle 1 . Il faut encore citer parmi les éditions dues aux presses de Naples le Even bochen du rabbin Calonime, imprimé en 1489 : le correcteur se nomme dans l'épigraphe rabbin John Tov, et se dit Français d'origine ; le commentaire de Moïse Maimonides sur le Pentateuque , 1490 ; on lit dans l'avertissement que ce sont les rabbins de Messine et l'un des rabbins espagnols qui ont donné leurs soins à l'ouvrage; le Scarassim ou Livre des racines hébraïques par David Kimchi , même date; il fut fait dans l'espace d'une année deux éditions de ce vocabulaire précieux de la langue hébraïque ; le Chaucad Allevavoth, ouvrage traitant des vertus de l'homme par le rabbin Bechaï, et traduit de l'arabe en hébreu par le rabbin Jehuda Abben Tibbon , dont de Rossi a découvert les deux seuls exemplaires qui paraissent exister encore 3 ; une traduction hébraïque d'Avicenne qui prouve que les juifs ne négligeaient pas encore la médecine, dans laquelle ils avaient excellé pendant les siècles précédents ; enfin la Mxschna ou corps des traditions judaïques , 1492.
D'autres villes d'Italie eurent aussi leurs imprimeries hébraïques ; Gerson de Soncino, avec le surnom allemand de MentxeJ, transféra son atelier de Soncino à Brescia, en 1491, et y imprima dans les trois années suivantes plusieurs ouvrages , tels que le Mecchaberotk ou les Compositions poétiques du rabbin Manuel ; le Pentateuque avec cinqt
1 Jnn.htbr.-typograph.
« Ibid. - Wolf, Biblioth. hebrceo.
traités sacrés, 1402 , édition qui a à peu près entièrement disparu 1 et qui fut réimprimée l'année suivante ; un psautier in-24 de l'année 1493 ; enfin la Bible entière avec les points et accents , 1494 , dont les leçons diffèrent essentiellement de celles des autres Bibles hébraïques faites en Italie. Le môme imprimeur 6t au xvi* siècle encore d'autres éditions d'ouvrages hébraïques à Fano , Pesaro, Bimini , puis à Thessalonique et à Constantinople où il imprimait encore en 1533; il paratt qu'il mourut peu de temps après. Mantoue eut son imprimerie entre 1476 et 1480. Do moins, plusieurs ouvrages hébraïques, maintenant très-rares , qui ne portent point de date ni d'indication de lieu , paraissent devoir être rapportés à cette imprimerie. Bologne a dû avoir la sienne vers 1482. Outre ces villes , on ne trouve plus en Italie que deux petits lieux , Barcone dans la province de Brescia , et Casale , qui aient fourni au xv* siècle chacun une impression hébraïque : ce furent deux livres de prières, exécutés par les soncinates , Tun en 1486 et l'autre en 1496. II y a en outre plusieurs impressions de cette époque , qui, étant sans indication d'imprimeurs, ne peuvent être rapportées à une ville plutôt qu'à une autre 3 .
L'expulsion des juifs du royaume de Naples en 1496 détroisit naturellement les imprimeries juives de ce pays ; mais il s'en était formé d'autres dans la haute et moyenne Italie ; nous avons déjà vu que Gerson de Soncino imprima successivement à Fano, Pesaro, etc. : aussi se nomme-t-il, dans l'un des avertissements de ses livres, Gerson le Pérégrimnt; à Pesaro il exécuta en 1517 une bible hébraïque en deux volumes in-folio /dont il fit même deux éditions , et qui sont devenues d'une rareté extrême *. Mais dans la même année s'ouvrirent aussi des imprimeries hébraïques à Venise : elles durent faire tort à celles qui subsistaient dans les petites villes d'Italie. Il existe un seul ouvrage, la grammaire de Moïse Kimchi, imprimé à Ortone en Sicile , l'an 1519. L'imprimerie de Venise, dirigée par Daniel Bom~ berg, fournit un grand nombre d'éditions de toutes sortes d'ouvrages, entre autres la Bible hébraïque , avec le Targum et divers commentaires des rabbins, 1524 et 1525, quatre volumes in-folio ; cet ouvrage très-rare et très-recherché , est regardé comme la source de tous les livres masorétiques. Quelques villes d'Allemagne et de Pologne eurent
' Ânn. hebr.-typograph. — Wolf, Biblioth. hebrœa.
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aussi leurs imprimeries hébraïques ; et après que Gerson de Soncino eut quitté l'Italie , il n'y eut presque plus que la ville de Venise qui imprimât en Italie des livres pour les juifs; Bologne en fournit pourtant un petit nombre avant 1550.
Le xvi* siècle compta plusieurs rabbins distingués dans la littérature. Geddaliah Ben-Joseph Jachia, né en 1500 à Imola, fut à la fois historien, prédicateur, philosophe et jurisconsulte, et a laissé un grand nombre d'ouvrages, dont quelques-uns sont importants pour l'histoire des juifs en Europe; de ce nombre est le Salseleth ha Khabalah ou la Chaîne de la cabale ou tradition. Cet ouvrage , auquel il travailla plus de trente ans, est divisé en trois parties , dont la première traite de la chronologie sacrée et de l'histoire des juifs jusqu'au xv* siècle , tandis que la seconde se compose de discours sur l'astronomie et l'histoire physique de l'homme; dans la troisième il revient à l'histoire du monde et traite particulièrement des événements arrivés aux juifs avant leur exil de l'Espagne. Cet ouvrage a offert beaucoup de faits aux auteurs modernes.
Abrabam Usque, né à Lisbonne, imprima & Ferrare en 1553 une traduction espagnole de la Bible , faite avec beaucoup de soin sur le texte hébreu, à l'usage des juifs exilés d'Espagne.
Samuel Usque, compatriote et probablement proche parent de l'imprimeur, publia dans la maison de celui-ci un ouvrage religieux et historique remarquable sous plusieurs rapports. Pour consoler ses coreligionnaires de leur exil , il résume les afflictions qui , depuis l'antiquité , ont accablé le peuple juif, et y applique des passages des prophètes , ce qui donne aux calamités publiques un autre aspect , puisqu'elles ne paraissent arriver que par un dessein mystérieux de la Providence. Sous le rapport historique, l'ouvrage intéresse en ce que l'auteur, dans la troisième partie, raconte avec méthode, clarté et précision les malheurs du peuple juif dans les temps modernes, et en assigne exactement l'époque. Comme les faits que nous sommes habitués à ne lire que dans des histoires écrites par des chrétiens sont présentés et jugés ici par un juif, ils se montrent sous une face nouvelle que l'historien impartial ne doit pas négliger. Considérée sous le rapport de la composition, la Consolation d Israël (Consolaçam as tribulaçoens de Ysraël, tel est le titre de l'ouvrage) est digne de notre attention ; c'est même un des livres les plus réguliers et les moins exagérés qui soient sortis de la plume des juifs ; il est vrai qu'il est écrit ,
is
,non pas en hébreu , mais en portugais , ou plutôt dans, le langage ou jargon parlé par les juifs de Portugal. L'orthographe en est singulière, .et les mots d'orjginc asiatique y abondent. Le style est analogue au \ personnages que l'auteur met habilement eu scène : ce sont d'abord le .patriarche Jacob, sous le nom du berger Ycabo, et représentant ici sa race , les enfants d'Israël ; puis les prophètes ftaam Zacbarie , sous îles noms des bergers Numée et Zicharée, qui, consolent nju* des paroles divines le vieillard racontant ses malheurs; il y a quelque chose de .mélancolique et de touchant dans ce récit des adversités perpétuelles d'un peuple dispersé qui ne peut être consolé que par les paroles des .messagers de Dieu même. Le ton du vieillard annonce plus de douleur que 4 d'aoimosité ; c'est avec simplicité qu'il cherche à faire valoir l'innocence de sa race, et à l'opposer à la méchanceté de ses persécu- .teurs ; quelquefois seulement il s'indigne , et alors son langage s'élève o la poésie.
È'est ainsi qu'en venant à parler de l'établissement de l'inquisitiou et prenant tout à coup le pinceau du peiutre, il la représente comme ,un moBstre d'une forme si effrayante et si étrange qu'à son seul nom .toute l'Europe tressaillit. « Son corps , dit-il , est composé d'un fer rudë et de matières vénéneuses, et couvert d'écaillés du plus dur acier: .mille ailes de plumes noires le soulèvent 4 e tçtre ». mille pieds difformes le transportent ; sa Qgure tient du lion et du serpent des déserts de l'Afrique ; son haleine tue comme -celle du basilic. Ses yeux et sa bouche lancent sans cesse des flammes dévorantes : partout où il se montre , il change la lumière en ténèbres , et ses pieds dessèchent tout sur leur passage comme dans les sables de. la, Syrie. »
L'ouvrage, est éminemment religieux» puisque toutes les calamités des juifs y sont rapportées à la volonté suprême du maître. de la terre et des cieux , et que dans tout le cours de, son récit l'auteur témoigne un attachement sincère et pieux à la religion de Moïse ; cependant l'esprit vindicatif de l'habitant a>s déserts y perce quelquefois, il fait énumérer avec yne sorte decomp|ajsancç f pa.r Jacob les ^engeances que Dieu, selon l'auteur» a exercées contre les persécuteurs des juifs, Sisebut, roi des Goths , Philippe, roi : de franco, JeaaJI, ; foide Portugal, sont .morts d'une manière jmbite pour avoir banni les Israélites; les Espagnols sont punis par leurs guerres malheureuses en Italie, les Français par celles d'Espagne, les Anglais par les révqltes des Écossais , les Allemands par les invasions des Turc*.
Voilà comme Samuel Usque console les exilés par rémunération des maux qui accablent leurs ennemis , et dans lesquels il voit des marques de la bonté divine pour son peuple, qu'elle doit un jour ramener triomphant dans la terre promise.
J'ai cru devoir entrer dans quelques détails sur un ouvrage qui, n'ayant été imprimé qu'une seule fois, est devenu rare, et qui pourtant est, à mon avis, un des meilleurs que la littérature moderne des Hébreux ait produits. Salomon Ben-Virga l'a souvent copié.
Un autre rabbin, Joseph .Ben-Jehosuah , écrivit l'histoire des persécutions que les juifs avaient essuyées depuis le vu 4 siècle jusqu'au milieu du xvrVCe résumé fait partie de son ou^r^e Dibre haiiamim le malce Zarphatk *, paroles des jours des rois de France, dans lequel l'auteur traite des guerres entre les Turcset les Français, et des expéditions dans la terre sainte. Bartolocci * regarde cet ouvrage comme la chronique la plus exacte que possèdent les juifs dans leur langue.
Le rabbin Elie Lévite , qui enseigna d'abord a Padoue, y perdit ses biens lors du pillage de cette ville en 1509,. alla ensuite à Rome où il fut bien accueilli par les cardinaux, et les savants à cause de ses profondes connaissances dans la langue hébraïque, mais où il perdit encore une fois ce qu'ilpossédait lorsque la ville fut saccagée en 1527, trouva un asile et le repos à Venise, et jouit de l'estime que lui méritaient ses travaux savants. Aussi l'avait-on surnommé Medakdeh, ou le grammairien. Son commentaire sur la grammaire de Moïse Kimchi a été imprimé plusieurs fois. Il fit aussi paraître un lexique chaldaïque, targuménique, thalmudique et rabbinique, up traité des accents, .un autre sur les lettres, un dictionnaire choisi des mots étrangers employés par les rabbins , enfin un travail sur la m^sqre 5 . Il envoya de plus a Paris ses observations <sur la massore; elles sont restées manuscrites, et conservées à la bibliothèque du, 3oi *. Ce rabbin termina sa vie laborieuse en 1549 à Venise.
Lesouvrages.de pure imagination étaient rares phw les Hébreux ; il est vrai qu'ils épuisaient ordinairement leur imagination dans les spéculations théologiques. Il y eut pourtant un rabbin Baruch Ben-Na-
' Imprimé à Venise en 18JW, et réimprimé avec l'histoire de Joseph Ben-Gorion, à. Amsterdam ,1730, ,in-8».
3 Biblioth. rabbin., tome III. — Wolf, Biblioth. hebr., tomes I-I1I. • De Rossî, Dictionnaire des auteurs hébreux.
4 Bibliographe, univers., tome XIII, page 12.
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tronnï, qui fit passer dans la langue hébraïque les satires sur les mœurs du temps comprises dans le Roman du Renard et goûtées <le toute l'Europe. Apparemment les juifs trouvaient du plaisir à voir fouettés par les vers du poëte satirique ces chrétiens qui par leurs mœurs se disaient tant supérieurs aux Israélites.
Léon de Modène, qui fut grand rabbin de la synagogue de Venise, et mourut octogénaire dans cette ville, l'an 1654 , a laissé, outre sa Bible hébraïque avec les commentaires des rabbins, en quatre volumes in-folio , et outre son dictionnaire hébraïque et italien *, et beaucoup d'autres ouvrages moins importants, un traité curieux sur les mœurs et coutumes des Hébreux modernes s ; je vais en citer quelques traits. D'après le Thalmud les juifs se croyaient autorisée à prendre plus d'une femme ; ils pouvaient en avoir quatre à la fois, comme les musulmans, et même six , et il est probable que dans l'Orient ils usaient de cette permission tout comme les sectateurs de Mahomet; mais en Italie ils se contentaient d'une femme unique ; seulement lorsqu'ils n'en avaient pas d'enfants, ils s'adressaient au pape pour avoir, ou probablement pour acheter la faculté d'en prendre une seconde. Il était assez singulier que cette permission d'avoir deux femmes s'expédiât par les prêtres catholiques. Dans le Nord on était plus rigide ; les juifs n'y avaient jamais qu'une seule femme , se souvenant de l'excommunication lancée par le rabbin Gerson contre les polygames 4 . On raconte de Moïse de Pinto, ce riche juif portugais établi à Amsterdam, qu'il avait dans sa maison, outre sa femme, trois négresses pour ses concubines ».
D'après les usages constants des juifs , le père pouvait vendre sa fille pour le mariage, et le consentement de la fiancée n'était point demandée. Gomme on marie d'ailleurs les filles juives dans leur première jeunesse, ce consentement aurait eu peu de valeur. Lorsqu'elle n'avait plus de père , et lorsque sa mère ou ses frères voulaient la marier, elle pouvait, quoique non encore nubile, refuser le mari qu'on lui présentait. Il suffisait qu'elle déclarât sa répugnance ou son
' Mischne scfwnalim. Mantoue, 1&57.
2 Toyez sur ce dictionnaire , Venise , 1612 , in-4°, Wolf , Hittoria lexicorum ftebraie. Wittemberg, 170», in-8», page 50.
* Storia degli riii hebraiei. Paris, 1638. Traduit en français par R. Simon, 4« édition. Paris, 1684, in-12.
4 Wagenseil, Sota, page 1203.
• Ibid., page 1206.
AD MOYEN AGB. 305
refus en présence de deux témoins, qui en dressaient un acte : elle était libre ensuite d'épouser qui elle voulait
II était défendu aux juifs de faire des vœux par serment, mais ceux qui étaient faits devaient recevoir leur accomplissement. Cependant le mari pouvait rompre les vœux de sa femme, pourvu qu'il le fft dans les vingt-quatre heures après les avoir entendus. Pouf d'autres vœux, lorsque celui qui les avait faits avait de bons motifs de s'en repentir, un rabbin ou trois hommes saos titre pouvaient l'en dispenser avec de légères formalités *.
Toutes les actions des juifs étaient liées à la religion ou assujetties à des formes religieuses. C'est ainsi qu'au repas on récitait d'abord le psaume 22. Le père de famille prenait ensuite un pain entier , le bénissait , le rompait , et en distribuait un peu , de la grosseur d'une olive, à tous les assistants ; il bénissait également la boisson. On avait soin de ne pas laisser tomber du pain. Laver les mains et les couteaux était un acte religieux comme les actions de grâces 5 .
Dans une grave maladie on venait réciter des prières auprès du malade, et lorsque son état empirait, on changeait quelquefois son nOm, espérant détourner par là le mal que le destin lui envoyait *. A la mort d'un Israélite ses plus proches parents retournaient un à un à la maison, et s'asseyaient par terre ; on leur offrait du pain, du vin et des œufs. Dans le Levant ils restaient assis par terre pendant sept jours ; les autres parents et leurs amis venaient leur tenir compagnie et manger avec eux ; pendaut ces sept jours ils ne pouvaient vaquer à aucune affaire temporelle ; une lampe était aHumée au chevet du lit sur lequel le défunt avait expiré *.
Pour se préparer à la fête du nouvel an ils se levaient avant le jour, à partir du mois éiul ou août ; mais ils n'immolaient point de coq en expiation de leurs péchés, comme faisaient les juifs d'Allemagne
D'après le précepte du Deutéronome, le frère était obigé de prendre fhes lui la veuve de son frère défunt, si elle n'avait pas d'enfant. La dot de la femme et les biens du décédé revenaient alors de droit au
' Léo Modin., Stor. degli riti hebr., part, 4, cap. 4. — Compar. Maimonidœ , ttUch. Genuehin, ch*p. ' 2 Léo Modin., locoeUalo, pari. 2, cap. 4 — Maimooides, HUehot Schwuoth, chap.6.
* Léo Ifod., Stor. dêgli rili htbr., part. % cap* 10.
4 Livre de prières des juifs d'Italie, cité par Boitorf, Synag. judaiea, cap. 49.
* Léo Mod., loco eitato, pari, S, cap» 8.
* Builorf, Synag, judaiea, cap. 23.