CHAPITRE PREMIER
Nous arrivons à une époque où le midi de l'Europe vit refleurir la nation hébraïque , et où tout l'éclat qu'elle avait jeté sur les rives de l'Euphrate, après avoir été bannie de celles du Jourdain , parut tout à coup transporté sur les bords du Guadalquivir et du Tage. Ce fut sous la protection du croissant que la nation ennemie de la croix prit ce nouveau lustre , et commença cette époque fertile en grands hommes qui lui donna enfin une littérature et une ère nouvelles.
Les Mores avaient envahi la moitié de l'Espagne et fondé des /États à Gordoue, Grenade, Séville, Tolède. Ce peuple conquérant, ardent ennemi des chrétiens , accueillit avec bienveillance un peuple étranger en Espagne, qui haïssait comme lui le christianisme, et avec lequel il avait plus d'une conformité de mœurs , d'opinions , de sentiments et même de langage. Aussi, dès que les Arabes se sont affermis dans leurs conquêtes , nous voyons les juifs s'établir en foule parmi eux, et participer à leur prospérité et à leurs sciences, en pratiquant librement un culte que les chrétiens leur imputaient à crime.
Ce n'est pas qu'ils n'essuyassent aussi quelques tribulations sous ces nouveaux maîtres, que le sort ou leur propre choix leur avait donnés. Vers le milieu du xi e siècle, ils avaient été enveloppés dans la persécution que les musulmans avaient suscitée contre les chrétiens de l'Andalousie *. A Médine on les massacra sur le soupçon d'avoir spolié
• Mariaoa, Histoire d'Espagne, tome I,
et profané une mosquée », et à Lucena on voulut les forcer, en 1107, de prendre le turban , parce qu'on avait trouvé dans un livre arabe de cette ville que les juifs, du temps de Mahomet, avaient promis d'embrasser l'islamisme , si au bout de cinq siècles le Messie n'avait pas paru. Ils ne purent se soustraire à cette persécution que moyennant une forte rançon *. Mais ils étaient trop habitués à plier comme le roseau sous l'orage pour que ces persécutions passagères pussent affecter beaucoup l'état de la nation. Les progrès de leur commerce et de leur industrie, ainsi que la célébrité croissante de leur synagogue, leur firent promptement oublier ces maux, légers en comparaison de ce qu'ils avaient souffert constamment sous les rois visigoths.
Cependant ce fut une persécution essuyée en Asie qui donna cet éclat aux juifs d'Espagne. Nous avons vu que des académies célèbres et d'autres établissements en faveur de la nation hébraïque s'étaient formés en Mésopotamie et en Perse, depuis sa dispersion par les empereurs romains. Dans les premiers temps, la nation avait cherché à conserver quelques débris de la splendeur et de l'unité de son antique gouvernement. Les recteurs des académies et les docteurs de la loi élisaient un prince chargé de veiller sur le culte et les études ; on l'installait solennellement, il ne se montrait que pour se rendre à la synagogue et qu'avec le cortège pompeux d'un prince asiatique ; il encounigenit la littérature sacrée , et exhortait le peuple à soutenir les établissements destinés à l'instruction des jeunes Israélites.
Mais cette principauté, quoique plus ecclésiastique que temporelle, donna de l'ombrage aux souverains de Babylone ; il fallut l'abolir 3 . Dès lors ils eurent des chefs sans aucun éclat mondain qui pût rappeler la royauté. Ces chefs eurent successivement divers titres et emplois, et c'est d'après ces modifications que les juifs comptent les époques de leur littérature sacrée. Après avoir eu d'abord pour chefs religieux des tandimsy dépositaires de la loi écrite, seuls interprètes de l'écriture sainte, et conservateurs de la pureté de la tradition orale, leurs sages avaient compté une seconde époque depuis le règne d'Antonin le Pieux, sous lequel Jéhuda Hanasi, le dernier des tanaïms et juges suprêmes de tous les Israélites , avait rédigé , d'après l'avis des
1 Samuel Usque, Con$ol. de Israël, dial. 3.
3 Coode, Histoire de la Domination des Arabes et Mores en Espagne, tome II. * Salomon Beo Virga, Histor.judaie., cap. 42.
sages de sa nation, !e fameux livre de la Mitchna, contenant la doctrine et les explications des tanaïms ou doctrinaires. Cette seconde époque fut celle des emoraïms ou explicateurs , nommés ainsi parce que les chefs successeurs des tanaïms s'occupaient à commenter la Mischna. On sait que le recueil de ces commentaires a formé le Thalmud, qui renferme le corps de doctrine religieuse et morale des juifs, et leur sert en môme temps de code ecclésiastique et civil.
Vint ensuite une nouvelle classe de sages appelés les rabattons ou rabbins sébucéens , juges suprêmes des juifs et maîtres de la grande académie qui avait été fondée à Pombédita, ville du royaume de Perse. Enfin, on vit nattre l'époque des guéonims , revêtus également du double caractère de juges et de maitres , et chargés de la direction des études dans les institutions juives de la Perse, surtout à Pombédita et Mehazia '. La réputation de ces académies était telle, que les juifs d'Espagne, qui n'en avaient point dans leur pays, les consultaient dans leurs difficultés, et y envoyaient leurs fils, malgré la grande distance et les dangers des voyages. Les Mores d'Espagne étaient loin de voir avec plaisir ces communications entre leurs sujets et les juifs «le la Perse soumis aux successeurs d'Ali, ou aux Abassides ennemis des Mores andalous*. Ils furent servis par les événements. Les califes abassides , qui avaient été si favorables aux Hébreux, avaient perdu leur pouvoir. La dynastie de Perse, ayant acquis de l'influence sur le califat, commença à persécuter les Israélites, on ignore par quels motifs. Sans avoir égard à l'état florissant auquel les lettres étaient parvenues dans ces académies orientales , elle expulsa les juifs de Babylone et des environs , et détruisit la grande académie de Pombédita.
Dès lors les sages dont ces institutions avaient été remplies errèrent à l'aventure , et cherchèrent à s'approcher des pays où leurs coreligionnaires pouvaient leur assurer un refuge. Le hasard voulut qu'un des plus grands docteurs de Pombédita, Rabl>i-Moseh, et son fils, Hanoouch Hénoch, fussent pris sur mer par des pirates et traînés sur les côtes d'Espagne. Les juifs de Gordoue les rachetèrent par charité, sans savoir qui ils étaient ; mais quand on apprit que ce bienfait avait
' David Gani, Tschémaeh David , ou descendance de David. — Abraham Ben Dior, Cabala, * lbid.
délivré un des plus grands savants exilés de Perse , la joie fut gé>nérale ; on créa Rabbi-Moseh juge de la nation, et on le proclama maître à Cordoue l'an 948 1 . Son Çls fut également chargé de l'enseignement, et ce fut alors que se forma l'académie de Cordoue. Cet établissement acquit bientôt la renommée des académies de Perse et de Mésopotamie qui venaient de tomber, et attira en Espagne les savants et les disciples. Rabbi-Moseh répandit le goût de l'étude du Thalmud, que les juifs espagnols avaient peu connu auparavant. Le calife de Cordoue Hakim favorisa cette étude et contribua au lustre de l'académie élevée sous ses auspices. Comme Rabbi-Moseh voulut retourner dans sa patrie, le calife sut le fixer dans sa capitale, où une foule de disciples fréquentèrent ses leçoris ; ceux-ci propagèrent ensuite la connaissance de la littérature sacrée des Hébreux dans les autres villes d'Espagne; il se forma des académies ou du moins des écoles à Grenade, Tolède, Barcelone et ailleurs. Le célèbre rabbin étant venu à mourir en 1015, l'un de ses disciples les plus distingués, Samuel Halévi, lui succéda dans la dignité de premier maître, et en 1027, il obtint même le titre de nagid, ou prince de tous les juifs d'Espagne *. C'est depuis sa maîtrise que les juifs comptent les rabbins de l'école espagnole. En effet, Rabbi-Moseh était Persan ; il n'avait fait que transplanter sur le sol de llbérie les études qui avaient fleuri sous les califes de Bagdad ou de Koufa. Samuel Halévi fut le premier maître espagnol qui eût été mis à la tète des synagogues et écoles ; il était juste de dater de son avènement l'époque du grand rabbinat d'Espagne.
Parmi les juifs qui, étant venus de Babyloneet de Perse, s'étaient réfugiés sous l'abri du sceptre des califes de Cordoue, se distinguait Joseph Ben Schatmès. Ce fut par lui que Ilachem, fils d'Achim II et grand protecteur de la littérature thalmud ique dans ses États , fit traduire en arabe le Thalmud, ou probablement une partie de ce recueil volumineux ; il lui demanda aussi une explication de toute la Mischna, soit par la curiosité de savoir ce que contenait un livre si révéré par les juifs , soit pour rendre la doctrine religieuse plus familière au peuple juif de l'Andalousie s , qui commençait à négliger
1 Manuel Aboab, Nomologia. Amsterdam, 1629. — David Ganz, Ttchémach David. — Àbrah. Ben Dior, Cabala.
3 Sam. Usque, Nahom Israël. Ferme, 1553, in-8». — Manuel Aboab, Nomologia. 9 Manuel Aboab, Nomologia.
Phébreo pour l'arabe. Les savants mêmes s'appliquèrent dès lors à écrire dans la langue des Mores, dans laquelle ils avaient en effet plus de succès à espérer. En contribuant à Taire adopter aux juifs l'arabe , à la place de l'hébreu, les rois mores attachaient davantage ce peuple à sa nouvelle patrie, et le détournaient de ses anciennes relations avec l'Orient.
Ce ue fut pas seulement de la Syrie, de la Mésopotamie, de la Perse, et en général des contrées asiatiques, mais encore de l'Afrique, surtout de Maroc, que les savants vinrent augmenter ce lustre des nouvelles académies espagnoles. Déjà, sous les Ptolémée , les juifs avaient formé une population nombreuse dans l'Egypte et la Cyrénaïque, d'où ils se répandirent dans la Montante. Sous Trajan , ils furent assez forts dans la Cyrénaïque pour causer un soulèvement redoutable ; et quoiqu'ils fussent dispersés alors, et que dans la suite ils eussent des persécutions à essuyer, tant de la part des chrétiens que de celle des musulmans, ils sont toujours restés nombreux dans la Barbarie, surtout dans l'empire de Maroc. Une persécution suscitée dans cet empire fît fuir, à l'âge de soixante-quinze ans, un des plus savants juifs de ce pays, Isaac-Ben-Jacob Alphesi. Reçu à l'académie de Cordoue, il y enseigna la doctrine du Thalmud, et» en la réduisant en abrégé, il en facilita l'étude aux juifs d'Espagne *. Son abrégé fut commenté ensuite par le fameux Raschi et par d'autres rabbins. Ce livre, appelé le petit Thalmud, servit de base aux décisions des docteurs dans les matières douteuses *. Alphesi fut fait nagid ou prince des synagogues, et mourut à Lucena, en 1103, âgédequatre-vingt-dixans. Il avait eu pour adversaire le rabbin Isaac Baruch, surnommé le Mathématicien, qui prétendait être descendu du secrétaire de Jérémie, et qui avait enseigné les mathématiques au roi de Grenade, preuve de la haute opinion que les Mores avaient de son savoir. Alphesi et Baruch étaient chefs de deux écoles opposées ; cependant ils finirent par se réconcilier 8 . 1
Un autre savant rabbin de Maroc , Samuel Jehudah , vint en Espagne ; il adressa une dissertation en arabe au grand rabbin de la synagogue de Maroc, qui la lui avait demandée, sur les causes des
1 Manuel Aboab, Namohgia.
» Ibid.
• Ibid.
adversités du peuple hébreu Cette dissertation, toute favorable aux chrétiens et contraire aux juifs , a été traduite dans la plupart des langues d'Europe * ; mais il est très-douteux qu'elle soit authentique ; peut-être n'est-ce que la contre-partie de la dissertation originale. -Un juif non converti n'aurait point écrit dans ce sens. Aussi l'original arabe n'a jamais été produit, et l'ouvrage n'est connu que par la prétendue traduction latine qu'en ût, au xiv* siècle , un dominicain, Alfonse Bonhomme 5 .
Il faut citer encore, parmi les rabbins de cette première époque, Samuel-Ben -Chophni Hacohen , philosophe et jurisconsulte , qui publia un commentaire sur le Pentateuque dont le manuscrit se trouve à la bibliothèque du Vatican. Il enseigna à Barcelone et mourut vers 1034. Izcbaq-Bar-Baruch, de Cordoue, savant dans l'hébreu, le grec et le latin, fut, dès l'âge de trente-quatre ans, à la téte de l'académie de sa ville natale. Il fit un commentaire sur les canons difficiles du Thalmud *.
Dans ce onzième siècle, presque toutes les sciences et tous les arts étaient déjà cultivées par les juifs d'Espagne. Ils eurent non-seulement des théologiens , mais encore des astronomes , des mathématiciens, des philosophes , des médecins, des jurisconsultes, des poètes et jusqu'à des musiciens, et leurs savants se distinguèrent par la connaissance des langues d'Orient et d'Occident. Aux hommes marquants que j'ai cités j'ajouterai encore le rabbin Schélomo-Ben-Gabirole- Bcn-Jéhuda, écrivain philosophe , né à Malaga , à qui on fait l'honneur de le compter au nombre des fondateurs de la littérature hébraïque en Espagne 5 . 11 écrivit à Sarragosse, en 1048, un ouvrage de morale sous le titre de Thigun Meddoth Hannephes, ou Correction des habitudes de l'ame 6 . Cet ouvrage, divisé en autant de classes que l'homme a de sens, traite dans chaque subdivision d'un vice ou d'une vertu. Il recueillit aussi en arabe les maximes des anciens philosophes, tant arabes que grecs, et ce recueil fut ensuite traduit en hébreu par
' Voyez J. Marieta, Distor. ecclesiast., lib. 21. — Rodr. de Caslro, Bibl. espan., touie I, p8ge 5 y scg.
a Wolf, Bibliotheca hebr., (ome I.
• Marieta, Bist. eccl. — Rodr. de Castro. Bibl. espan., tome I, page 5 y seg. 4 Àbrah. Beo-Zaculh, Juchasin (les lignées). — Rodr. de Castro, Bibl. espan.
• Abrah. Ben-Zacuth, Sepher Juchasin. CracoYie, ra-4°. — J. Buxtorf, Btblioih. rabbin,
• Imprimé dans le Goram nacon, publié par Marcariab, a Riva de Trcr-io, 1562.
un juif de Séville 1 . Le même rabbin composa des cantiques et prières pour les synagogues, et écrivit en outre quelques traités religieux *. Il parait que ses poésies sont estimées, puisque les juifs d'Allemagne les ont adoptées, et qu'un de ses coreligionnaires le qualifie de poëte illustre *. D'autres poésies sacrées furent composées par un chef del'académie de Cordoue, le rabbin Izchacq-Ben-Giath, appelé vulgairement Abben-Giath, dont on vante en outre le profond savoir dans le grec ancien 4 . Un de ses disciples, le thalmudiste Izchaq-Ben-Reuben, . fut également poëte 5 , ainsi que Moseh-Aben-Esrog , qui composa aussi des prières encore usitées chez les juifs d'Allemagne, et d'autres ouvrages de piété 6 . Un autre rabbin, Izchaq , fut un médecin distingué. La bibliothèque de l'Escurial possède de lui un traité fort étendu sur les fièvres, en espagnol 7 . L'astronome Abraham-Ben- Chija rédigea un traité sur le système du monde, qui a été publié dans la suite par Sébastien Munster 8 ; un autre sur les planètes, les sphères et les calendriers 9 ; un autre sur la géométrie, et un quatrième sur la musique 10 .
Pour traiter tant de sujets divers, il fallait bien qu'il y eût alors un grand fonds de connaissances positives chez les juifs , au milieu de leurs rêveries mystiques.
Mais tous ces hommes ne furent que les précurseurs de ceux qui donnèrent le vrai lustre à la littérature hébraïque , et qui parurent pour la plupart dans le xn° siècle, la plus belle époque de cette littérature. Par ce motif il faudra l'examiner plus en détail. On pourrait appeler ce siècle celui d'Aben-Hezrah et de Maimonides, d'après les deux
1 Publié sous le titre de Mibchar hapeninim, ou Recueil de Rubis Crémone, 15è8, in-4». Voyez aussi Drusii Apophthegmata Hebraorum ae Arabvm. Francfort , 1612, in-4».
J Wolf, Biblioth. hebraa, tome 1. — Rodr. de Castro, Biblioth. esp., tome I. ' Manuel Aboab, Nomologia.
* Voyez Hyde, Catalogue des MSS de la Biblioth. d'Oxford.
' Abrah. Ben-Dior, Sepherha Khabalah. — R. Jédalia, Salseleth ha Khabalah. Les Azuroth, ou Exhortations d'Jzchaq-Bcu-Reubcn, ont été imprimées, pour la première fois, avec celles de Sal. Ben-Gabirol, à L vourue, 1655.
* Voyez le Maehxor Sepharadim, ou Cercle des Espagnols. Venise, 1056, in-8\- D. Ganz, Ttchémach David. — R. Jédalia, Salsel. ha Khabalah.
1 Rod. de Castro, Biblioth. etpat»., tome. I, art. Izchaq.
* Sphera mundi. Bàle, 1546, in-8°.
9 Bartholocci, Biblioth. rabbin. Rome, 1675, in-fol.
»• Assemaui, Biblioth. Valicani, Codiç. MSS catalog. Rome, 1656, in-fol.
grands hommes qui l'ont illustré. Aben-Hezrah, né à Tolède en 1 119, et surnommé par les juifs Ckacam ou le Sage, était à la fois philosophe , astronome , médecin , poëte , et surtout interprète de la Bible 4 : c'est dans cette dernière qualité qu'il s'est fait une grande réputation.
Avant lui les juifs avaient noyé l'écriture sainte dans une mer d'explications et de commentaires où l'esprit le plus intelligent se perdait; d'un autre côté , leur imagination orientale , amie des allégories, en avait cherché dans toutes les parties de la Bible , et avait produit d'étranges rêveries et les systèmes les plus bizarres. Aben- Hezrah, très-versé dans l'arabe et le grec, entreprit de purger l'interprétation de la Bible de cet amas d'explications indigestes, et d'y porter le flambeau de la critique et de la saine raison. Dans une savante introduction à ses commentaires il examina d'abord les divers systèmes d'interprétation, en montra les défauts ou les avantages, et fit voir quel esprit il fallait porter dans ce travail important. Il pensa avec raison qu'il fallait s'en tenir à la lettre du texte, l'expliquer mot à mot, et n'y chercher des allégories que quand elles se présentent naturellement à l'esprit. Un homme aussi versé dans la langue de ses pères que l'était Aben-Hezrah, et doué d'ailleurs d'un esprit philosophique qu'il avait éclairé encore par ses voyages en Europe , était fait pour commenter le plus ancien monument de la littérature sacrée. Son commentaire intitulé Seder Olam > ou l'ordre de l'univers, explique parfaitement le texte hébreu dans un style élégant et pur, mais tellement concis qu'il perd quelquefois de sa clarté , et qu'il a fallu de nouveaux commentaires pour éclaircir le sien V C'est principalement sur le Pentateuque que ce profond interprète s'est étendu. Son travail a été utile, non-seulement aux juifs, mais encore aux chrétiens, et les nombreuses éditions et traductions faites des diverses parties de son commentaire, dans plusieurs pays de l'Europe, prouvent le cas que l'on a fait de sa profonde instruction et de sa grande sagacité 5 .
Un travail de cette nature était fait pour occuper la vie entière
* Yoyez, sur Aben-Hezrah , les écrivains juifs ou chrétiens Aboab, Abrab. Ben- Zacuth, Bartholocci, Assemani, Wolf, Caslro, Boissi.
* Simon, Eût. ait. du vieux Tertatn. , liv. III, ebap. 15. — De Boissi, Dissertation sur Aben-Hezrah, dans le tome II de ses Dissertations critiques.
* Voyez, sur les éditions, traductions et manuscrits d'Aben-HezTah, son article dans la Bibliothèque de R. de Castro, tome I.
d'un homme; mais Aben-Hezraha laissé bien d'autres ouvrages sur les matières les plus différentes entre elles, dont les manuscrits sont répandus dans les diverses bibliothèques des grandes villes. Quelques-uns ont été imprimés à plusieurs reprises On a de lui des traités de grammaire où il entre dans les moindres détails sur les lettres; des livres de morale, de géométrie et même d'astrologie, ce qui prouve que ce vaste esprit n'avait pu se débarrasser de tous les préjugés de sa nation et de son temps. Dans un petit traité «tir les astres *, il veut que pour les maladies on consulte la conjonction de la lune et des planètes. C'étaient les rêveries de toutes les nations de cette époque.
On a aussi d'Aben-Hezrah des cantiques, et même un poëme sur les échecs, que Hyde a inséré dans son histoire de ce jeu s . Aben- Hezrah mourut en 1168, ou, selon d'autres, en 1192, dans l'île de Rhodes, où il s'était retiré/.
Sa mort coïncide à peu près avec celle de Maimonides, son ami, et celui qui contribua, avec Aben-Hezrah, à l'éclat de ce siècle. Moïse- Ben-Maimon , plus connu sous le nom de Maimonides, était né à Cordoueen 1139 5 . Esprit universel comme Aben-Hezrah, il s'était formé par l'étude et les voyages, et avait porté ses méditations sur plusieurs sciences à la fois. On dit pourtant que dans sa jeunesse, loin d'annoncer ce qu'il serait un jour, il désespéra son père , juge de sa nation , par le peu de dispositions qu'il manifestait ; mais après quelques années d'études très-opiniâtres, il débuta, au grand étonnement de sa famille , par un discours public prononcé à Gordoue. Depuis, il fit des progrès rapides dans l'étude de la loi mosaïque, de la philosophie, des mathématiques, de la médecine et des langues. Ce fut sous le célèbre Averroès , philosophe arabe , qu'il se perfectionna dans l'art du médecin, art dans lequel il acquit une grande renommée, et qui lui valut ensuite, en Egypte, la confiance du sultan Saladin, à la cour duquel il fut appelé. A l'exemple des autres rabbins , il ne
1 Toyez la note 3, page précédente. — De Boissi, Dissertation sur Aben-Hezrah. * De luminaribus et diebus eriticis , petit traité imprimé dans le recueil Tabula! astronomicœ Elisabeth, reginœ. Lyon, 1588, petit in*4°« ' Hisior. ludiScacchor. Orford, 1604, in-8°.
4 Abrah. Ben-Zacuth , Sepher Juchasin* — De Boissi, Dissertation sur Aben~ Hezrah.
1 Ibid. — Manuel Aboab. Nomolog. — D. Ganz, Tschémach David,
négligeait point la théorie pour les sciences mondaines, et trouvait du temps pour les discussions religieuses au milieu des nombreuses occupations qu'il avait comme médecin des juifs et des Arabe*. Mais, dans la théologie comme dans la médecine, il portait un esprit éclairé qui le distingue éminemment des autres rabbins de son temps, presque tous imbus de préjugés superstitieux. Il était versé dans les mathématiques , et un des plus grands jurisconsultes que les juifs avaient eus jusqu'alors; il écrivait également bien l'arabe et l'hébreu.
a Si je voulais rapporter tous ses écrits, dit un de ses coreligionnaires, le rabbin Jédalia, le temps me manquerait. En effet, il a écrit une foule de livres, des institutions de droit, des controverses, des lettres et des commentaires trop counus pour que j'aie besoin de m'y arrêter et de les mentionner ; mais il en a écrit beaucoup d'autres * que nous ne connaissons pas, qui traitent de la théologie, de la philosophie, de la logique et de la médecine , et qui sont écrits en différentes langues, c'est-à-dire en arabe , en hébreu, en grec et en chaldéen. Je puis assurer pour ma part avoir vu, traduits en latin, beaucoup de livres de médecine qui portent son nom, et j'ai entendu comme une chose certaine qu'il y en a beaucoup d'autres en grec et en arabe, ' et qu'on a encore les réponses qu'il ût en Egypte aux sages de Lutiel et d'autres pays. Dans la préface de la Mischna il assure avoir commenté les trois parties de la Gémara ; mais ces commentaires n'existent plus. Les livres les plus précieux qu'on ait pu conserver de lui sont la Mischna-Thorak, le More Nébochim et les Perusim, ou commentaires de laMischna, qu'il commença d'écrire à l'âge de vingt-trois 8ns, qu'il * continua, pour me servir de l'expression de son éditeur, dans les cavernes de l'Espagne, et qu'il acheva en Egypte, à l'âge de trente ans »
11 faut se rappeler que la Mischna, qui, avec les Gémaras ou explications, constitue le Thalmud, est un code de préceptes religieux, de rites et traditions mosaïques, de lois civiles et de police, de décisions des docteurs, enfin de préceptes de conduite. Les grandes lois de la religion et de la morale y sont consignées, comme les pratiques les plus minutieuses du judaïsme; le sacerdoce y commande, de même que la justice civile. C'est l'ensemble des lois et pratiques judaïques. Un tel code méritait les soins d'un commentateur érudit tel que
1 Jédalia, Salteleth ha Khabalah.
AU MOYEN AGE. 6t
Maimonides; aussi l'a-t-H expliqué avec toute son érudition et toutesa piété. Une belle introduction sert de péristyle à cet ouvrage du savant rabbin. Il faut la lire pour savoir à quelles hautes vues a pu* s'élever un juif du xn* siècle. Je crois devoir donner ici, dans une traduction libre, le passage de'cette préface où l'auteur, après avoir passé en revue toutes les parties de IaMischna, est conduit à des considérations philosophiques et religieuses dignes de Platon et des pères de l'Église.
« Sachez, dit Maimonides, que tout ce qui est sous la sphère de la lune est fait à l'usage de l'homme. S'il y a des animaux et des plantes dont l'utilité n'est pas apparente, c'est que notre ignorance n'a pu la découvrir. Ce qui le prouve, c'est que chaque siècle fait des découvertes sur l'utilité de certains animaux, de certaines plantes. Les objets mêmes qui nous paraissent des poisons ont leurs qualités salutaires. Nous en avons un exemple frappant dans les vipères, que l'on a rendues utiles à l'homme, quoique ce soient des animaux très-nuisibles. Or, puisque l'homme est la fin de toute la création, nous avons à examiner quelle est sa fin à lui, pour quel but il existe. Nous voyons chaque objet de la création produire l'effet pour lequel il est créé : la palme est là pour produire des dattes, l'araignée pour tendre ses filets. Toutes ses qualités rendent l'animal ou la plante propre à atteindre ce but. Or, quel est celui de l'homme? Ce ne peut être de manger, de boire, de se livrer à l'amour, de construire des murs, de commander ; car ces occupations sont en dehors de lui et n'ajoutent pas à son essence, et il les a presque toutes en commun avec les animaux. C'est donc l'intelligence seule qui augmente son être, et qui l'élève d'un état humble à une condition sublime. Ce n'est que par la raison que l'homme se distingue des autres espèces animales ; il n'est lui-même qu'un animal raisonnable. Par la raison j'entends l'intelligence des choses compréhensibles, et surtout de l'unité d'un Dieu : toutes les autres connaissances tendent à le conduire à celle-là ; mais, pour y arriver, il faut qu'il fuie les voluptés, car, trop de soin donné au corps tue l'âme. L'homme qui s'abandonne aux passions, qui soumet son intelligence a ses désirs corporels ne montre point la puissance divine qui gtt en lui, c'est-à-dire la raison ; c'est une matière flottant dans l'océan de Yhylé,
» 11 résulte de ce qui vient d'être dit que le but de notre monde et des objets qui s'y trouvent est l'homme doué de science et de bonté. Pour que l'homme soit parfait, il faut qu'il unisse la
science et les œuvres , c'est-à-dire la connaissance de la vérité et la pratique des vertus. Voilà ce que nous ont enseigné, non-seulement les prophètes, mais aussi les philosophes anciens ; voilà ce que Von trouvera plus en détail dans notre exposition du traité Abotk. Vous rencontrerai partout dans la loi ce précepte : Apprenez et puis pratiquez. Elle veut quola science précède les oeuvres, parce que la science conduit aux œuvres, tandis que celles-ci ne conduisent point à la science* Voilà pourquoi nos docteurs ont dit que la doctrine engendre la pratique. Mais, dira peut-être quelqu'un, si le but de l'homme est d'acquérir la science et de faire de bonnes œuvres, pourquoi voyons-nous la plupart des hommes manquer de science , la mépriser même, se livrer à leurs passions et s'occuper de choses mondaines? À cela je réponds que l'homme a beaucoup de besoins matériels : il faut une multitude d'hommes pour travailler à les satisfaire. La vie de Mathusalem ne suffirait pas si chacun était obligé d'exercer tous les arts nécessaires pour satisfaire à ses besoins physiques. L'étude de la philosophie ne peut être que le partage d'un petit nombre. Si tous voulaient s'adonner à cette étude, le genre humain périrait en peu de temps »
Ailleurs il se plaint de ces juifs dont l'esprit borné compromet par des fables ineptes la sainteté de ta religion mosaïque, et fait dire au monde que le peuple qui professe de pareilles absurdités doit être bien éloigné de la sagesse *.
Dans la préface du traité de la Mischna qui contient les Sentences des Pères, Mai mon ides se livre à des considérations non moins élevées sur l'âme ; H y enseigne la morale la plus pure ; il veut que toutes les actions de l'homme aient un but moral, celui de contribuer à la vertu et détruire le vice.
On peut s'étonner qu'on philosophe tel que Maimonides ait pu employer son talent et perdre son temps à commenter les pratiques minutieuses et même absurdes qui remplissent une partie de la Mischna. NedevaiUil pas regarder en pitié ces détails sur la vache rousse? Pouvait-il discuter sérieusement s'il est permis, selon l'école d'Hillel, de manger les oiseaux avec du lait , ou si cela est défendu, selon l'école de Shammaï ; s'il faut balayer la maison avant de se laver les mairrê, ou s'il faut se laver avant de balayer?
y Comment*, in Thalm., càp. iU
Je crois devoir répondre que dans tout le cours de ses ouvrages Maimonides se montre homme éminemment religieux.il voyait dans la loi mosaïque la doctrine d'un dieu unique, des préceptes de charité et d'un sincère amour du prochain. Cette loi lui paraissait sans doute propre à former l'homme parfait , comme il se l'imaginait. Quant à cette multitude de pratiques si minutieuses et si puériles, je conclus d'un passage de ses préfaces où il y fait allusion *, qu'il les considérait comme pouvant éloigner le juif des mauvaises habitudes, des passions, et le rappeler sans cesse à l'idée d'un Dieu ou à la pratique de la vertu.
On estïaché de retrouver dans les ouvrages de Maimonides la haine des juifs pour ceux qui pratiquent une autre religion. Non-seulement il permet de les tromper, mais il s'oublie jusqu'à exprimer sa conviction qu'il faut exterminer les traîtres, les épicuriens , les hérétiques, sous ce prétexte banal de tous les persécuteurs, qu'il faut détourner le danger qui menace la vraie religion *.
De pareilles maximes, il est vrai, souillent aussi le Thalmud, mais pour un esprit supérieur tel que Maimonides était-ce une raison de les adopter?
Il ne partageait pas pour cela tous les préjugés qui régnaient généralement de son temps ; c'est ainsi qu'il s'élevait fréquemment contre cette astrologie à laquelle les chrétiens croyaient aussi bien que les juifs et les musulmans , et qui eut des partisans en France jusqu'au xvi e siècle. On a encore une lettre de Maimonides aux juifs de Marseille, dans laquelle il condamne cette superstition *, et dans la préface de la Mischna il prouve également ce qu'elle a d'insensé. Mais on tenait à l'influence généralement accréditée des astres sur le sort de l'homme. Les juifs de Marseille crurent devoir défendre , par piété, l'astrologie contre Maimonides, qui, à son tour, reprit la plume pour réfuter les préjugés de ses coreligionnaires, quoique sans doute avec aussi peu de succès *. Il est vrai que le même docteur qui niait l'influence des astres admettait pourtant que les sphères célestes sont mues et régies par des anges ; qu'elles sont des anges elles-mêmes ,
1 H®c omnia prrccepit Deus ut nobis caveremus à deliciis mundanis, et ab iisdem nos longé «moTeremus , etc. Pr*fatio ad Tractât, de capitibus patrum. MiKhna , tome IV.
* Voyea aon traité BUkoth avodah sarah, cap. 10.
• Igghereih Uchenmé Marsiliah.
4 Jédalia, Salseleih, etc. — Rodr. de Castro, Biblioth. espan., tome I.
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des intelligences qui exécutent les volontés de Dieu, comme disait Aristote. De cette croyance il n'y a pas loin h celle de leur influence sur le sort des humains. Cependant le philosophe de Stagyre n'était pas allé jusque-là, et, à son exemple, Maimonides se bornait à croire les astres animés par une intelligence supérieure. On est étonné qu'un jeune rabbin, puisque le commentaire sur la Mischna est l'ouvrage de la jeunesse de Maimonides, ait pu composer un pareil ouvrage. 11 faut dire pourtant qu'il rétracta dans la suite plusieurs opinions qu'il y avait émises. On regrette aussi qu'il n'ait pas connu le grec, ce qui lui a fait commettre des fautes
Maimonides écrivit ses commentaires sur la Mischna en arabe, vu que beaucoup de juifs d'Espague ne savaient plus d'autre langue. Les diverses parties de ce travail, qui intéresse , non-seulement le théologien , mais encore le légiste , le moraliste et l'antiquaire , ont été d'abord traduites en hébreu par plusieurs interprètes, puis imprimées dans cette langue , ainsi qu'eu latin, à l'usage des chrétiens, à cause des renseignements précieux dont elles abondent 1 .
Il fit un extrait du Thalmud, sous le titre de Jad Chazaka, ou la Main forte, où il respecta également les traditions des thalmudistes, ainsi que cet égoïsme national et religieux qui condamnait aveuglément tout ce qui n'était pas Israélite, et méprisait les autres peuples et les autres religions. Du reste , cet abrégé est utile pour connaître l'esprit du judaïsme ; il est d'ailleurs écrit avec une simplicité élégante qui ferait honneur à un écrivain élevé dans l'étude des modèles classiques. Maimonides y traite, en quatorze livres, delascience, de l'amour de Dieu, des fêtes et solennités, des rapports entre l'homme et la femme, des prémices, des semailles, des sacrifices, des opérations, des indemnités, de l'acquisition, des jugements; c'est, en raccourci, un code civil , pénal et religieux, un mauuel de droit civil, criminel et canon des juifs. Il n'est pas étonnant que dans beaucoup de communautés juives de l'Orient cet abrégé ait servi de base en justice aux décisions des juges 5 . Nous en avons une traduction latine , du moins en partie, faite par un juif converti de Metz, avec un petit mémoire
1 Voyez la piéface de Surenhusius, à la téie de son édition de la Mischna.
* Le texte, avec la traduction hébraïque et l'exposition d'Obadiah de Bartenora, a été imprimé à Sabionelta, 1559, in 4°; à Mantoue, 1561, id. ; à Venise, 1566, infol., et 1606, id. Voyez aussi l'édition de la Mischna par Surenhusius. Amsterdam . 1698-1703, 6 vol. in-fol.
* Alia Chajim, Epistola de rébus insignibus.
et des dessins dans lesquels le célèbre Perrault a cherché à reconstruire le temple de Jérusalem, d'après la description qu'en a faite Maimonides *.
Dans cet ouvrage Maimonides est thalmudiste, mais thalmudiste de bon goût. Un esprit plus indépendant domine dans son Morek Nebokim, ou le Directeur des perplexes, ouvrage également estimé des juifs et des chrétiens.
Il l'écrivit en arabe pour faciliter l'intelligence de l'écriture sainte au vulgaire. A cet effet, il entre dans l'explication des tournures, idiotismes, métaphores et paraboles de l'Ecriture, et interprète avec beaucoup de clarté une foule de passages, sans toutefois s'astreindre aux traditions et préceptes des thalmudistes, qu'il avait trop recommandés dans ses grands commentaires, et qu'il avait déclarés obligatoires, sans exception, pour toute la nation israélite, dans son Jad Chazaka *. Paraissant oublier au contraire cette foule de traditions auxquelles la crédulité des juifs d'alors attachait une foi aveugle, il n'admet pour guide que l'esprit de l'Écriture même et son propre génie. Cette méthode éclairée le fit prendre quelque temps pour un hérétique ou un chrétien déguisé. La synagogue de Montpellier, h la téte de laquelle se trouvait Salomon Ben-Abraham, avec ses disciples David et Jonas, condamna l'ouvrage de Maimonides comme hérétique, en défendit la lecture sous peine d'excommunication , et brûla les exemplaires dont elle put se saisir, tandis que les synagogues de Narbonne, de Béziers et d'autres villes du midi de la France, admirèrent le même ouvrage persécuté dans leur voisinage. A leur tour , elles excommunièrent Salomon Ben-Abraham et les rabbins qui avaient signé avec lui un décretaussi fulminant. Cetteaffaire causa un schisme violent parmi les juifs de France ; la synagogue de Montpellier trouva des partisans, et l'on se diffama et s'excommunia mutuellement. Ce ne fut qu'après un grand nombre d'années passées en querelles, et après la mort de Maimonides, que les juifs du midi de la France résolurent enSn d'envoyer en Espagne un rabbin instruit, pour avoir l'avis et la décision des grandes synagogues de ce pays. Gomme ce député était envoyé spécialement parles juifs de Narbonne, il obtint une décision
' Louis de Compiègne de Veil, Oputeulorum quas ad hittoriam et philologiam taeram spectant fateieul. vi et tu. Rotterdam, 1696, in-8*. 3 Voyez Chiarini, Théorie du Judaïsme, tome I, page 14.
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favorable, par Laquelle ceux de Montpellier étaient condamnés. Ceux-ci, cédanJt à une autorité qu'ils reconnaissaient supérieure, se réconcilièrent enfin, après quarante ans de troubles, en 1232 , avec leurs coreligionnaires en France
A la fin d'un manuscrit du Moreh Nebokim conservé au Vatican, on lit la censure de quelques rabbins d'Espagne qui accordent la permission de posséder et de lire ce livre, quoique la doctrine qu'il contient, au lieu d'être foadée^ur le Thalmud ou la Cabale, le soit sur la philosophie des gentils ; ce qui prouve qu'en Espagne aussi Maimonides passa pour hérétique 9 . Il est de fait qu'on voit aisément qu'il avait été prévenu en faveur du système des péripatéticiens et de la philosophie d'Àristote. On lui reproche aussi de la subtilité dans ses raisonnements et un étalage inutile d'érudition 9 .
Cependant le mérite de l'ouvrage ne tarda pas à être reconnu partout où il y avait des juifs. Ceux de l'Orient engagèrent le rabbin espagnol Samuel, fils de Jehuda Ben-Thibon, qui alors se trouvait à Jéricho, à traduire le Moreh Nebokim en hébreu. Maimonides donna son approbation à ce travail et le déclara conforme à l'original arabe. Il en a été fait jusqu'à* quatre traductions latines, et la version hébraïque est un des premiers livres que les juifs aient imprimés, comme je le dirai plus bas *.
La confusion qui régnait dans l'enseignement du judaïsme avait déterminé Maimonides à rédiger un symbole de la foi juive, et ce symbole, consistant en treize articles, est devenu le fondement des doctrines religieuses dans les écoles juives 5 .
On peut les exprimer en peu de mots, ainsi qu'il suit :
1° Dieu est le créateur et le maître de toute chose ; c'est lui qui a tout fait.
2° Il est l'unique et seul Dieu.
' Abrah. Ben-7acutb, Sepher Juchasin. — Jédalia, Salseleth ha Khabalah. — Lettre de David Dimchi et Juda Alphacar, dans le supplément des Inslit. epist. hebr. de Buitorf.
2 Rodrig. de Castro, Biblioth. espan,, art. Maimonides.
3 Simon, Hist. critiq. dunouv.Testam.—De Boissi, Dissertation sur Maimonides.
* De Rossi, Annal, typog. Wdr. — Voyez aussi J. Buitorf, préface de sa traduct. lat. du Moreh Nebokim; — de Boissi, Dissert sur Maimon. — Sur l'original arabe, voyez Nicol, Biblioth. Bodlejanœ Codicum MSS Orient, catalogi, part, u, vol. I. Olford, 1821, in-fol.
* Publié sous le titre de Jesodoth ou Ikkarêm, ou Sherché Emunoch, à Worms , 1S29, in-8°, avec la traduction latine de Sebast. Munster.
AU MOTBN AGE. 67
3° Il n'est point corporel et ne peut être compris par aucune raison matérielle.
4° Le Créateur est le premier et le dernier.
5° Il faut adorer le Créateur et aucun autre.
6° Toutes les paroles des prophètes sont vraies.
7° Moïse est le père de tous les sages passés et futurs ; toutes ses prophéties sont vraies.
6° Toute la loi qui est aujourd'hui dans nos mains nous a été transmise par Moïse notre roattre.
9° Aucune autre loi ne nous a été transmise par le Créateur ; elle ne devra jamais être changée.
10* Le Créateur connatt toutes les œuvres des hommes et toutes leurs pensées.
1 1° Il rétribue les bons qui observent ses commandements, et punit ceux qui les transgressent.
12* Le Messie viendra, et il faut attendre son arrivée, quelque tardive qu'elle puisse être.
13° Les morts ressusciteront quand il plaira au Créateur.
Pour empêcher les juifs de s'écarter de ces principes fondamentaux, Maimonides termina son symbole de foi par une menace d'exclusion de la communauté des juifs contre tous ceux qui rejetteraient ces -treize articles. Ils devaient être mis au nombre des hérétiques et des apostats, et encourir la haine et la persécution des fidèles \
Tout juif, de quelque secte qu'il fût, pouvait souscrire sans aucun scrupule cette profession de foi , et le judaïsme eût été bien plus exempt de superstitions, si l'on s'en fût tenu aux principes établis par le fils de M ai mon. L'immortalité de l'âme et la résurrection des morts n'étaient pas, à la vérité, admises chez toutes les sectes judaïques ; les saducéens les rejetaient ; ils ne voyaient dans l'homme que l'intelligence unie à la matière, et ils pensaient qu'à la mort cette intelligence disparaissait du corps, comme l'instinct disparaît avec la vie des animaux. Il est vrai aussi que ce dogme n'est nullement exprimé dans les livres de Moïse, quoique les thalmudistes aient employé beaucoup de subtilités pour l'y découvrir*, ou pour justifier le silence
1 Quem odio babere et perdere jus§i sumus. ii. Juodoth ou Ikkarim , ou Sherché Emunech. Worms, 1529, in-8°.
2 Voyez Menasseb Ben-Israe), de Resutreclione mortuorum, lib III. Amstelodami, 1636, iu-12.
-du législateur. Chez les prophètes, et surtout dans les psaumes de David, la résurrection des corps et leur réunion à l'Ame ressortent un peu plus; enfin, dans le judaïsme plus perfectionné, ce fut une croyance assez généralement admise. Les thalmudistes la soutinrent en y mêlant leurs rêveries absurdes, entre autres sur l'osselet luth, xjui seul suffit pour restaurer toute la machine humaine, et lescabalistes allèrent jusqu'à admettre la métempsycose. Maimonides a donc cru -devoir comprendre aussi la résurrection, et implicitement l'immortalité de l'âme parmi les articles fondamentaux de la foi judaïque; mais •il ne put s'élever à toute la hauteur d'un théologien universel ; il crut, avec les autres rabbins, que les juifs seuls ressusciteraient, et même les seuls justes. Les anciens rabbins disaient à ce sujet : Le bienfait de la pluie est pour le bon et le méchant, mais la résurrection n'est que pour les justes.
Au sujet des doctrines sur la résurrection, le rabbin Abraham, Jévite, raconte (Cabala, page 13) une singulière anecdote. Le capitaine d'un bâtiment more nommé Demachin croisait, par ordre du roi de Grenade, Ibod-Al-Rachman-Alnazar, sur la côte de Syrie, et captura un bâtiment ennemi dans lequel se trouvaient quatre rabbins qui se rendaient à Sébaste. On les mit dans les fers. L'un d'eux , le rabbin Moïse, père de R. Ghanochin, avait avec lui sa femme, qui était très-belle. Elle plut au capitaine more, et fut obsédée de ses déclarations amoureuses, presque en présence du mari enchatné. La femme ne vit d'autre moyen de sauver sa vertu que de se plonger dans la mer. Un seul doute l'arrêta. Ceux qui périssent dans la mer ressusciteront-ils un jour comme ceux dont les corps sont confiés à la terre? Elle adressa cette demande en hébreu, à haute voix, au rabbin. Celui-ci répondit par le vingt-troisième verset du soixante-huitième -psaume : « Le Seigneur a dit : Je te ramènerai des abtmes de la mer. » Dès que la femme eut entendu cette réponse, elle s'échappa des mains -du capitaine brutal, et se précipita dans le gouffre des eaux.
Si nous revenons aux connaissances de Maimonides en médecine, nous en trouverons des témoignages dans son Régime de la santé (PhitabdirafSehhat), dédié au Soudan d'Egypte ; dans ses Aphoritmes de médecine (Pirke moscheh), tirés deGalien, où il se montre le digne -disciple d'Averroès ; dans plusieurs traités inédits que possèdent les bibliothèques de Paris, Rome, etc. La bibliothèque de l'Escurial a même de lui un traité complet de la médecine, composé en arabe et
écrit en caractères^cufiques 1 . On voit, par une lettre de Maimonides écrite du Caire, que, pendant qu'il était à la cour du sultan, il était consulté non-seulement par ce prince et par tous les gens attachés à son service, mais encore par toutes les classes d'habitants, qui assiégeaient sa maison du matin au soir pour profiter de son savoir profond. Aussi un auteur arabe rappelle-t-il le phénix de son siècle dans l'art de la médecine. Ce fut en Egypte que Maimonides mourut , l'an 1 209, âgé de soixante et dix ans. Sa mort fut honorée des juifs par un jeûne et par un deuil de trois jours *, et son corps fut porté dans la terre de ses aïeux, la Palestine. Gequi prouve la vénération qu'il avait inspirée de son vivant, c'est qu'au vœu exprimé tous les jours dans les synagogues de voir arriver enfin le règne de Dieu, les Israélites, ceux du moins qui le regardaient comme la lumière de leur siècle , ajoutaient : « Puisse ce règne arriver pendant la vie de notre sublime guide et maître Maimonides 1 » On disait de lui qu'il était le premier grand homme qui eût paru dans la nation juive depuis le législateur Moïse, et sur sa tombe on le déclara l'élu du genre humain \
C'est une chose remarquable que la réputation que les juifs s'étaient acquise alors dans l'art de la médecine. On trouve leurs médecins établis à cette époque dans nn grand nombre de cours, tant chrétiennes que musulmanes. En France, en Angleterre, en Espagne, en Portugal, partout les souverains avaient des médecins juifs 4 . Les papes en ont eu jusqu'au xvV siècle 5 , et les rois de France les ont consultés encore dans le même temps. Quoiqu'on eût renouvelé dans l'Espagne chrétienne la défense faite anciennement aux fidèles de communiquer avec les juifs et de les consulter en cas de maladie, le roi de Léon n'en eut pas moins, au commencement du xn* siècle, un médecin de cette nation à qui il accordait toute sa confiance. Ce fut même à ce juif que s'adressèrent les états du royaume pour détourner le roi d'une alliance avec l'Aragon. Personne n'osait parler dans ce sens au prince , dont on connaissait le caractère impétueux : le juif seul lui fit connaître le vœu de la nation 6 . Nous ne tarderons
■ Rodr. de Castro, Biblioth. espan., tome I*
1 Abulpharage, Hittor. — Salomon Ben-Virga, Shevet Jehudah.
1 Jédalia, Salseleth ha Khabalah.
• Voyez David de Pomis, Apologiapro medieo hebrœo.
• 6. L. Marini, Degli are hiatri pontifici. Rome, 1784, tomes I et II, in-4».
• Zurita, Histoire d'Aragon, — Mariane, Histoire d' Espagne.
70 LES JCIFS
pas à voir également les médecins juifs en crédit à lacoar de Gastille. Youseph, qui, au commencement du xu° siècle » possédait l'Andalousie et le Maroc, avait également un médecin juif, Aben-Zoar, dont le père et le grand-père s'étaient fait un nom en médecine. Son père avait langui longtemps en prison pour avoir sauvé la vie au frère d'un roi de Séville qui avait été empoisonné par ses propres parents. Singulière récompense de la part de cette famille vindicative ! Quand elle fut chassée par Youseph, il recouvra sa liberté et devint le médecin de ce prince. Il eut pour disciple le célèbre Averroès, qui déclare dans un de ses ouvrages que la vraie science médicale doit tout à la famille Aben-Zoar. C'était un grand médecin en effet et un bon observateur de la nature. Son fils vécut à la cour de Youseph, à
z Maroc. Léon Africain 1 raconte que ce prince étant entré un jour dans le cabinet d'Aben-Zoar , et ayant vu parmi ses papiers des vers qui exprimaient des regrets d'être séparé de sa famille restée en Espagne, il la fit venir secrètement à Maroc, l'installa dans une belle habitation , et jouit ensuite de la surprise agréable de son médecin. On n'a publié que quelques petits traités de médecine d'Aben-Zoar
. le père.
Cependant les juifs eurent quelques moments d'adversité dans cette même Andalousie où leur prospérité était si grande. Abdel* moumen, chef des Almohades, ayant conquis l'Andalousie vers 11G0, voulut y faire triompher la nouvelle secte. Il ordonna en conséquence que les chrétiens et les juife qui n'embrasseraient pas lemahoraétisme dans un espace de temps donné sortiraient de ses états. 11 parait que beaucoup d'Hébreux , trop accoutumés *ux douceurs de la vie en Andalousie, acceptèrent la doctrine imposée par le chef rigide des Almohades , et quelques auteurs prétendent que ce fut pour s'y soustraire que Maimontdes alla finir ses jours en Egypte.
Au reste , la sévérité d'Abdelmoumen n'eut pas de longs effets, et sous les chefs almohades qui lui succédèrent, les juifs, loin d'être opprimés, se ressentirent de l'influence heureuse de la dynastie musulmane sous laquelle la littérature arabe refleurit presque comme du temps des califes. La rabbin Moseh Ben-Jehudah Ben-Tibon Mérimon, né à Grenade en 1134, que ses compatriotes appelaient Âbi-
• De Medicis et Philosophé arabùet hebrœis , dans la Dibbiolh. ^«dripart., de Hotliuger.
AU MOVBK AGE. 7i
Hamaha-Thiqim, ou le père des traducteurs, à cause de son habileté à faire passer dans l'hébreu les écrits arabes, traduisit, pour l'instruction de ses compatriotes, les meilleurs ouvrages des Mores sur la jurisprudence, la philosophie, la médecine et l'astrologie. Une de ses traductions, celle de la grammaire et du livre des racines, composé en arabe par le rabbin Jonah Ben-Genach, de Gordoue, fut faite, comme il l'assure en note, dans \àtouret\'acazar de Lunel, en France, dont la synagogue était alors renommée 1 .
Ge fut le même traducteur qui mit en hébreu le livre Cosri, de Jéhudah Hallevi ou le lévite 3 . Dans ce livre, un roi de Khazares, eu Perse , s'entretient avec un rabbin sur la religion juive , et se fait instruire par lui dans les principes du judaïsme. Get ouvrage a fait quelque sensation à cause d'une question intéressante qui s'y rattache. On a en hébreu deux lettres , Tune écrite par Khasdaï , chef des > finances d'Abderrahman , de la dynastie des Ommiades , au roi des Khazares Joseph, pour savoir s'il était vrai, comme on le disait, que les Khazares pratiquassent la religion juive, et l'autre lettre contenant la réponse du roi, qui affirma que les Khazares se reconnaissent descendants de Japhet et qu'ils sont frères des juifs 5 .
t)n a rejeté ces lettres comme apocryphes, et on n'a voulu y voir qu'une tentative des juifs modernes pour faire croire à l'existence d'un royaume juif. Cependant il parait en effet que les Khazares pratiquaient des coutumes israélites * : c'était probablement un mo~ saïsme perverti, comme l'est le christianisme de quelques peuples du Caucase.
Le rabbin Moseh Géqatilah, né à Cordoue, fut poëte et grammairien. Dans une grammaire manuscrite de la langue sacrée on cite un grand nombre d'autres savants qui, à cette époque, écrivirent sur la grammaire *. Beshaï-Adaijan, de Barcelone, fut un profond théologien ; un autre rabbin barcelonais, Abraham Ben-Schaïuuel Chasdai composa des livres de morale en hébreu et en arabe. Celui qu'il a in-
» Hoir. 4e Castro, BiMioih. espan. t terne I , art. Moseh Ben-Jehudah, etc. » Liber Cosri, publié par J. Buxtorf. Bâle, 1660.
* Publiées par R. Isaac Ben-Abraham, sous le titre de Caoul-Houbesser.
* Voyez ll'Ohssoo, Des Peuples du Caucase. Paris, 1828. page 242.
* Mariai, Opuscula hebrœo-samaritica. — Simon , Histoire critique du vieux testât*., liv. I, chap. 30 - Wolf , Biblioth. hebrœa, tome I, page 337. - Rodr. de Castro, Biblioth. espan., tome I, art. Moseh GeqatiUx.
LES JC1FS
titulé Thigun Middotk Uanephes, Direction des coûtâmes de l'Ame, et qui est divisé en dix traités, savoir : de Dieu, de l'âme, de la pénitence, etc., a été souvent imprimé f . Enfin, Benjamin de Tudèle, devenu célèbre par ses voyages, fit connaître par son Itinéraire, ouvrage précieux auquel je reviendrai plus tard, la statistique et l'état de l'instruction de la nation hébraïque de cette époque. Il ne fut pas le seul rabbin qui cherchât à s'instruire par de longs et pénibles voyages, dont les difficultés naturelles se trouvaient pourtant diminuées par l'accueil hospitalier que l'on faisait aux rabbins errants partout où il y avait des synagogues.
Dans le royaume d'Aragon, la conversion d'un rabbin nommé Moïse Sephardi se fît en 1106 avec quelque éclat. L'évéque le baptisa dans -la cathédrale, et Alphonse VI, roi de Castille et de Léon, lui servit de parrain et le nomma son médecin. Depuis lors Sephardi, ayant pris le nom de Pierre d'Alphonse, écrivit contre la religion des juifs et celle des musulmans. C'était un homme d'un esprit médiocre quoique assez instruit; mais il est l'auteur d'un recueil qui a exercé de l'influence sur la littérature d'Europe : c'est la Discipline cléricale *, titre sous lequel on ne soupçonnerait point un recueil de contes moraux imités de l'arabe : quelques fables de Pilpay et quelques-uns des contes des Mille et une Nuits se trouvent là ; car les Arabes s'appropriaient les inventions des Indiens et des Persans, et, grâce au juif converti, elles -passèrent de l'arabe dans le latin, que toute l'Europe comprenait. Pierre d'Alphonse reproduit ces contes sans grâce, sans poésie; cependant, sous cette enveloppe grossière même, ils ne perdirent pas tout -leur éclat; l'Europe les accueillit avec acclamation : ils furent traduits, imités et embellis en langue vulgaire sous la forme de fabliaux. On en a une heureuse imitation en vers français du xv* siècle 5 qui vaut déjà mieux que la sèche latinité du juif d'Huesca. Plus tard quelques-uns de ces contes furent arrangés pour la scène ou présentés •sous d'autres formes agréables ; les contes d'origine arabe ou indienne
' A Amsterdam , 1716 , in-4° et in-12 ; à Wilmersdorf, 1726, in-4°, etc. Voyez Bartholocci, Biblioth. rabbinica, tomes 1 et II.— Rodr. de Castro, Biblivth. espan. tome I, art. Chasdaï.
* Disciplina elericalis , auctore Petro Alphonsi , avec la traduction française , sous le titre de Discipline de clergie, et une préface de l'abbé de Labouderie. Paris, 1824, première partie, in-8°.
* LeChastoiement d'un père à son fils, trad. en vers français, deuxième partie de l'ouvrage précédent.
A FJ MOYEN AGE. 73
devinrent le bien commun des diverses littératures européennes.
Le grand essor qu'avait pris l'étude de la littérature sacrée, et l'ascendant qu'exerçaient sur les esprits les rabbins qui interprétaient l'Écriture et qui rivalisaient de savoir et de réputation , ne purent manquer de faire nattre des querelles religieuses ; ce furent les seuls troubles qu'éprouva le judaïsme dans l'Andalousie pendant cette période si heureuse. Nous avons déjà vu que les juifs étaient divisés au sujet de la tradition. Les rabbanites, partisans de la loi orale, comme étant un complément de la loi écrite, vivaient encore assez d'accord avec les cabalistes, qui n'avaient d'autre tort à leurs yeux que de creuser trop dans le texte de la Bible pour y trouver des sens cachés. S'ils disputaient les uns contre les autres, leurs controverses étaient ordinairement noyées dans de doctes et volumineux ouvrages, plus obscurs et plus embrouillés les uns que les autres. Mais le zèle et même le fanatisme religieux furent éveillés au xn e siècle par l'apparition des caraïtes, secte qui, par opposition aux rabbanites, n'admettait que l'interprétation littérale du texte sacré , et rejetait avec dédain les traditions thalmudiques et rabbaniques, ainsi que tous les dogmes et rites auxquels elles servaient de fondement *. Cette secte fut portée de la Palestine en Espagne par un disciple d'Abou- AI farage *. Aussitôt les rabbanites furent en rumeur. Attaquer le Thaïmud leur paraissait une impiété, car ils en étaient venus au point de regarder ce recueil informe comme aussi important et aussi sacré gue la Bible. Un savant rabbin de Tolède, Abraham Ben-Dior , écrivit contre les caraïtes son fameux livre de la Cabale, devenu classique chez les juifs. Il y étale une série non interrompue de doctrines traditionnelles des docteurs de la loi, depuis le commencement jusqu'à son temps ; et, tout en entassant des arguments pieux, il traite le fondateur de la secte cara'Ue'en Espagne de vieux méchant et d'impie 3 . Les caraïtes n'ont jamais été grands disputeurs. Leur foi était simple mais ferme ; ils étaient les protestants et les puritains du judaïsme, mais des protestants tacites qui n'imposaient point leur doctrine aux autres juifs. Ils se propagèrent en Espagne *; ils firent même plus de
1 Voyez Trigland , Diatribe de sectâ Karœorum. — Warner, DUiertatio de Karma, — Wolf, Notitia Karœorum. Hambourg, 1714, in-4°.
2 Abrah. Ben-Dior, Cabala. Parts, 1572, in-8°.
* Abrah. Ben-Dior , Cabala.
♦ Alphonse dcSpina, Fortaltiiumfidei, Iib. III.
progrès dans les États chrétiens que chez les Arabes. Peut-être les rabbanites ne pouvaient-ils les persécuter sous les rois chrétiens autant que chez les mahométans et dans les grandes synagogues de l'Andalousie. Cependant les querelles entre les rabbanites et les caraïtes devinrent tellement vives et acres, que le roi Alfonse de Castille fut obligé d'interposer son autorité pour les faire cesser. Dans la suite plusieurs rabbins distingués entrèrent encore en lice pour combattre la doctrinecaraïte, dont les sectateurs, se servant habituellement de la langue arabe, avaient, à ce qu'il paraît, plus de popularité que les rabbanites écrivant en hébreu. Ainsi que la plupart des sectes persécutées, celle-ci se distingua par la vie austère de ses sectateurs, et elle fut d'autant plus affermie dans sa foi, qu'elle fut en quelque sorte isolée au milieu de la nombreuse communauté juive en Espagne. On dédaignait de faire des alliances avec ces hommes réprouvés. Il est probable qu'on les excluait également des entreprises commerciales et industrielles. Les caraïtes furent donc pauvres et obscurs ; ils écrivirent peu de livres et ne laissèrent pas beaucoup de monuments de leur existence et de leur doctrine 1 . Ils finirent par disparaître de l'Espagne longtemps avant l'expulsion de la nation hébraïque 9 . Ils ont disparu de même dans la plupart des pays d'Europe où il y a des juifs. On en trouve particulièrement en Pologne *, où il y en a de riches, et ils posssèdent une colonie de six mille âmes à Thlfoudkale ou ville des juifs, dans la Tau ride, à 3 versets de Bakchisaray ; leurs maisons y sont suspendues, comme des nids, autour d'un rocher escarpé et peu accessible *. Le jour ils vont faire le commerce dans le plat pays, mais la nuit les volt revenir dans leurs demeures aériennes. Ils disent que leurs ancêtres sont venus, il y a cinq siècles, de Damas, dans la Crimée, où ils résident depuis ce temps, et où ils sont estimés à cause de leur bonne conduite. Ils parlent tatare , et ont une Bible
' Triglaod, Diatribe de sectà Karœorum. — J. Moine, Exercitat. biblic, pars I. Paris, 1643, exerc. 4, de Karaitis.
* V«yez, sur las causes de leur disparition, Art. BSbetro de Santos, Memoria l de liUeraUtra eayrada, etc., dans le Urne U des Memoria* de Utlerat.fortttgueia. Liabonne, 1792.
s Peringer, Lettres sur les Caraïtes de Lilhuanie , dans les Dialogues de Ten- »!. 1691.
4 Mouravief Apostol , Voyage en Tauride. — Heoderson , Biblieal Researchet and Travels in Russia... with observations on the state of the rabbinical and fcaraite Jews, Londres, 1826. Ces Caraïtes tirent leurs bibles de («.'Pologne, et ne reçoivent aucun juif qui ne rejette comme eux le Thalmud.
traduite dans un dialecte tatare particulier ; aussi a-ton cru que ces caraïtes sont venus de la Boukbarie.
La Palestine et la Tatarie renferment encore un assez grand nombre de ces juifs. Il parait qu'ils ont trouvé dans ces pays un asile contre la persécution des rabbanites , et même des Turcs d'Ègypte et de Constantinople. Un des plus savants rabbins exilés d'Espagne en 1492, Gédaliah , les trouva établis dans cette dernière ville , et écrivit pour les convertir, mais sans fruit. Ils n'avaient point trouvé, pendant plusieurs siècles de méditations , des motifs suffisants pour échanger la Bible contre les extravagantes doctrines des thalmudistes. Moïse n'a pas eu de sectateurs ni plus fidèles ni plus sincères.
Quoique Ton regarde les caraïtes comme issus de l'ancienne secte saducéenne 1 , il paraît pourtant qu'indépendamment des caraïtes il existait en Espagne une secte de saducéens ; ils n'admettaient point l'immortalité de l'àme. Ce n'est pas qu'ils fussent des hommes entraînés par leurs penchants mondains au matérialisme, mais ils n'apercevaient pas ce dogme dans la loi mosaïque, leur seul guide en matières religieuses. Us ont même refusé longtemps de croire aux récompenses et aux peines futures, 3 . Tout hérétiques qu'ils étaient , ils avaient quelque crédit, du moins ils étaient la secte dominante dans quelques villes d'Espagne, entre autres à Burgos ; mais leur crédit ne dura pas longtemps ; et comme ils ne survécurent pas beaucoup aux caraïtes, je vais dès à présent achever leur histoire , quoiqu'elle appartienne à l'époque suivante.
A Burgos , ils avaient donc la supériorité , et les rabbanites étaient obligés de renoncer à leurs usages thalmudiques devant les saducéens qui les rejetaient. De ce nombre était l'usage d'allumer la lampe du sabbat. Chez les saducéens on n'allumait point de lampe, et on n'y souffrait pas ce signe de la célébration du sabbat. Les rabbanites gémissaient en silence de l'oppression impie sous laquelle ils vivaient. A ia On, un rabbin nommé Néhamia , ne pouvant supporter davantage cet oubli des lots thalmudiques , résolut de tout braver pour l'amour des usages sacrés. Il alluma donc la lampe un jour de sabbat, au
* ««addueei voeantur nostro tempore Karari. » R. Lipmao, JVw*a«*on, niim. 62. Selon Maimonides {Comment., ad Pirke-Abboth, cap. 1), les saducéens s'appelaient déjà Caraïtes avant Jésus-Christ.
8 Carpzov, IntroducUo in iheolegiam judaicam, cap. III, à la tète de son éditiez du Pugio /Wet.
risque de ce qui en a viendrai t. Aussitôt, grande rumeur parmi les saducéens : partout la nouvelle court qu'on a vu des lumières chez Néhamia ; on s'agite, on s'attroupe ; l'émeute est sur le point d'éclater ; les deux parties étourdissent de leurs querelles les chrétiens. Alfonse , roi de Castile, est appelé à se prononcer . Grand embarras pour un prince qui regardait comme des mécréants les uns et les autres !
Heureusement il avait un médecin juif, Rabbi-Huy, né dans le royaume de Grenade. Celui-là était rabbanite. Grâce à son influence, ce fut le parti du Thalmud qui triompha. Le roi défendit aux saducéens de pratiquer leur culte particulier, et leur enjoignit de se conformer à la religion de la masse de la nation juive
Depuis ce temps l'histoire ne parle plus de la secte saducéenne en Espagne. Persécutés à la fois par leurs coreligionnaires et par les chrétiens, ils ont dû ou se retirer dans des lieux cachés, ou se fondre dans la secte rabbanite. On en a vu en Hollande, et , au xvn* siècle , la synagogue d'Amsterdam condamna au fouet un malheureux coupable de croyances saducéennes *.
Il ne paraît pas qu'il y ait eu jamais en Espagne quelque communauté samaritaine. Cette secte, aussi ancienne que celle des saducéens, était persécutée dans la Palestine même. Cependant elle habita toujours l'ancien Sichem, maintenant Naplouse, où une trentaine de familles indigentes forme une petite communauté qui évite toute alliance avec les autres juifs, s'en tient aux livres de Moïse, et fait ses sacrifices en se tournant vers le mont Garizin 5 . Sa pauvreté et l'obscurité de sa retraite l'ont préservée des malheurs qui sont venus fondre sur les descendants d'Abraham et de Jacob, et du moins les samaritains n'ont pas été réduits à manger le pain de l'exil comme les pharisiens, qui autrefois les regardaient avec tant de dédain.
Vers la fin du xu c siècle il arriva en Espagne un événement qui prouvait que le peuple ne pardonnait pas même à ses souverains d'avoir de la condescendance pour les juifs. Il est peu parlé des femmes
' Alfonsede Spina , Fortalitium fidei, lib. III, cap. de Judsorum diversilatein suâ flde et credentiâ.
8 Wagenseil, Sota, hoc est liber mischnicus de uxore adulterii suspecté, Allorf , 1974, in-4°, page 1182.
1 Grégoire , Histoire des sectes religieuses , 3« édition , tom. III. — Silvestte de Sacy, Notice sur les Samaritains de Naplouse, dans le tome XII des Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque du Roi.
juives dans l'histoire du moyen Âge, et en effet les Hébreux les réduisaient à cette existence obscure et séquestrée qui paraît être le sort des femmes chez la plupart des peuples de l'Orient. Elles étaient obligées de se couvrir avec soin de la tête aux pieds ; on ne leur permettait môme pas de laisser voir leur chevelure *. Plusieurs rabbins leur refusaient tout droit à recevoir quelque instruction, et les excluaient de l'enseignement de la loi divine. Ils prétendaient que les femmes n'avaient d'autre devoir que de prendre soin du ménage *. Étant mariées très-jeunes, elles passaient de l'autorité paternelle sous celle du mari, sans pouvoir acquérir de l'empire sur lui, et demeuraient toujours en tutelle. Quelques femmes pourtant savaient s'affranchir de cet asservissement et exercer l'empire de leurs charmes, même sur des chrétiens. Telle fut la belle Israélite qui captiva le cœur d'Alfonse IX, roi de Castille. Ce prince en fut épris au point qu'il négligea les soins du gouvernement pour s'occuper de plaire à la femme qui le dominait. Le peuple vit le royaume menacé à la fois par les musulmans , les chrétiens navarrois et les Léonais. Dans sa superstition, il attribua les désastres qui fondaient sur le royaume à la colère de Dieu, au sujet de l'amour impie du prince. On ne balança plus à sacrifier la maîtresse du roi au salut de la nation. Une émeute éclata dans la résidence du roi, on pénétra dans son palais, et ce fut sous ses yeux que les rebelles massacrèrent l'Israélite à l'influence de laquelle ils attribuaient toutes les calamités publiques. Àlfonse, voyant la fureur de ses sujets, depuis les grands jusqu'à la populace, n'osa punir aucun des assassins, dans la crainte de partager le sort de la favorite. L'oubli couvrit ce crime , qui fut pour Alfonse un terrible avertissement de ce que son peuple serait capable de faire s'il n'opposait que la mollesse de son caractère à la gravité des circonstances : il se mit à la tête de ses gens d'armes, et vengea dans les plaines de Tolosa la défaite d'Alarcos 5 .
1 Wagenseil. Sofa, page 42.
» Wagenseil, Sota pages 40» et 1188.
» Mariana, Hitlor. de Etpana, règne d'Alfonse IX.