CHAPITRE II
Les seuls rabbins que le Languedoc et toute la France eurent à opposer dans le xn e siècle aux Maimouides et aux Aben-Hezrah furent d'abord Abraham Ben-David» fameux thalmudiste, qui écrivit contre Maimonides en lui reprochant d'avoir altéré la foi judaïque; puis les Kimchi, établis à Narbonne, qui se distinguèrent par l'universalité et la profondeur de leurs connaissances, surtout dans la langue de leurs livres sacrés. Les Hébreux de France n'ont pas eu de meilleurs grammairiens. Joseph Kimchi le père commenta une partie de la Bible, éclaircit la grammaire hébraïque et composa des hymnes pour les synagogues ; mais aucun de ses ouvrages n'a obtenu les honneurs de l'impression, seulement on en trouve des copies manuscrites dans diverses bibliothèques d'Europe. Son ûls Moïse se livra aux mêmes études. Sa grammaire, trop abrégée appelée, Mahalac scevile addaaih, ou introduction aux sentiers de la science, a été trouvée utile, et on Ta imprimée plusieurs fois. Joseph et Moïse furent surpassés par le second fils David, que les Hébreux ont surnommé Ros-Hamedacq-Dequim, c'est-à-dire chef des grammairiens. Ce fut lui que la synagogue de Narbonne, sa ville natale, députa en Espagne au sujet de la grande dispute sur Maimonides, dont j'ai parlé dans le chapitre précédent. Partisan zélé du savant rabbin d'Espagne, il sut gagner les synagogues de ce pays contre celles de Montpellier, et ne rencontra d'opposition que dans le chef de la synagogue de Tolède, le médecin Ben-Joseph- Alfacar, qui s'acharnait avec les rabbins de Montpellier contre les opinions du célèbre Maimonides. On disputa, on s'excommunia mutuellement, suivant le rite judaïque. Peu à peu les esprits se calmèrent; les lettres pleines de respecl que Kimchi adressa au médecin de Tolède finirent par ramener à l'opinion générale ce théologien récalcitrant, et dès lors toute l'Espagne donna raison à la synagogue de Narbonne, que l'on avait surnommée la maîtresse delà loi, à cause de son ancienneté et de son autorité 1 . Le grand rabbin avait, du moins
» Voyez les lettres de Kimchi et de Juda Alfagtr , à la 6n des Institut, epistol. hebr. de Buxtorf.
dans la bouche do peuple, le titre de roi. On prétend que la synagogue avait obtenu ce titre de Charlemagne, à qui elle avait envoyé une députation à cet effet. Une rue prit le nom ûerey juif. Aujourd'hui encore on trouve dans Narbonne des pierres avec des inscriptions hébraïques contenant des sentences pieuses, et l'expression du vceu que Dieu réunisse son peuple et le ramène dans la terre promise ». Cet espoir soutenait les Israélites dans l'adversité, qui était leur partage en Europe. Arsinde, comtesse de Carcassoone, et ses deux fils avaient engagé, en 959, contre un prêt de mille sous, des aïeux dans le comté de Narbonne, à deux juifs qui habitaient probablement cette dernière ville ».
Je reviens à leurs rabbins. David Kimchi s'est signalé à la fois comme théologien et comme grammairien. Cependant ses commentaires sur la Bible ne peuvent guère intéresser que les rabbins, et peutêtre quelques théologiens, qui retrouvent l'esprit de l'ancienne synagogue dans les remarques du docteur narbonnais ; toutefois ils s'étonnent un peu de le voir accoler à ses observations sur les psaumes de David des plaintes de la synagogue moderne contre le christianisme. On estime plus généralement sa grammaire, Mùshiol 5 , et son lexique de la langue hébraïque, Sepher sçorockin. Il en a été fait plusieurs éditions, et ses travaux philologiques ont servi à la fois aux juifs et aux chrétiens *.
Les Espagnols réclament comme appartenant à leur pays cette famille Kimchi, la seule, après celle de Jarchi, qui se soit vraiment illustrée en France par les lettres. Il y a eu en effet plusieurs Kimchi à la tête des synagogues d'Espagne, et David Kimchi se nomme luimême 01s de Joseph, fils Qimchi Hasephardi, c'est-à-dire l'Espagnol 8 . Mais si son père était originaire de l'Espagne, David pouvait être Français ; aussi Gédaliah lui donne le surnom de Provençal.
Montpellier possédait alors des citoyens israélites très-considérés,
1 Dumége, Mémoire sur quelques inscription* hébraïques découvertes à Narbonne , dans le tome VIII des Mémoires de la Société royale des Antiquaires de France. Paris, 1829.
* Acte de l'engagement, dans le tome m de l'Histoire générale du Languedoc , preuves n° 91.
* A Venise, Vti» et 1843.
4 Voyez l'Histoire littéraire de la France, tom. XVI.
1 Voyez le tome I de la Biblioth. kebrœa de Wotf , et de la Biblioth. cspan. de R. de Castro.
et comme le belle de la ville était élu par quinze notables ou prud'hommes, des juifs auraient pu aspirer à cette charge, si les seigneurs de Montpellier ueles en eussent exclus. Par une circonstance singulière, trois seigneurs du nom de Guillaume firent successivement des dispositions testamentaires à cet effet 1 .
A Toulouse il y eut, en 1291, un juif ou un marron (chrétien d'origine juive) élu consul ou maire de la ville, mais sur la représentation du syudic, qui rappela les défenses canoniques et les anciens arrêtés, l'élection fut cassée au parlement *.
C'est ici le lieu de faire connaître la vie aventureuse d'un savant rabbin de France, Salomon, fils d'isaac, plus connu sous le nom de Jarclii, Zarchi ou Baschi, né vers 1105, à Troyes, d'uue famille qui a fourni plusieurs rabbins instruits. Jarchi s'était formé sous des maîtres renommés du midi de la France, tels que Moïse Haddarschan, de Narbonne, qu'on surnommait le Prédicateur, à cause de ses sermons, et de Zerachia, lévite qu'on appelait l'Espagnol, mais qui enseignait également dans le Languedoc. Dès son enfance Jarchi étonna par sa sagacité extraordinaire. En peu d'années il acquit une connaissance presque complète de la théologie juive et de ce grand nombre de commentaires enfantés par les diverses écoles hébraïques ; et, non content de la théologie, il étudia la philosophie dans les ouvrages des rabbins, dans ceux des Grecs et des Arabes. Étant allé à Barcelone, il y étonna par ses vastes connaissances. A l'âge de trente ans, il avait déjà rédigé un commentaire sur la Bible et le Thalmud. C'est alors qu'il entreprit de grands voyages pour visiter les communautés juives dans l'Orient. Il parcourut l'Italie , l'empire grec, la Palestine, et se tourna vers l'Egypte, où il devint un des disciples les plus fervents du célèbre Maimonides qui le prit en affection et conçut de lui une haute idée. Après avoir puisé ainsi de nouvelles vues dans les leçons du maître d'Alexandrie , Jarchi se rendit en Perse, puis il traversa la Moscovie, la Pologne, et voulut retourner par !a Bohême en France. Arrivé à Prague, il fut accueilli comme un (ils par le rabbin Jochanan Ben-Eliéier. Jarchi avait été précédé par sa réputation ; à son entrée dans la synagogue de Prague, les acclamations des
' Spicilége de d'Acbéry, et preuves du tome III de l'Histoire générale du Languedoc. — D'Aigrefeuille, Histoire de la viUe de Montpellier,
' Voyez l'acte du parlement parmi les preuves du tome IV de l'Histoire générale du Languedoc.
fidèles loi prouvèrent la haute estime qu'il inspirait, quoiqu'il ne fût ôgé encore que de trente-six ans.
La joie des juifs, au sujet de l'arrivée d'un rabbin que l'on citait comme un prodige de savoir, n'échappa point à leurs ennemis, et la malignité en prit occasion pour les perdre. Les juifs, disait-on, célèbrent l'arrivée d'un nouveau Barco-Cheba; le Messie qu'ils attendaient est arrivé, les voilà triomphants t Le duc Vladislaf , qui régnait depuis l'an 1140, avait dès sa jeunesse manifesté sa haine pour la nation juive; elle avait è craindre sous son règne les mêmes persécutions que soos quelques-uns des souverains précédents. La joie des juifs l'irrita ; ses satellites vinrent saisir le voyageur français et son hôte, le vénérable Jochanan; on les traîna tous les deux au château devant Vladislaf, qui avait auprès de lui l'évéque d'Olmùtz et deux conseillers, dont l'un, Narzerad, devait beaucoup d'argent aux juifs, et n'en était que plus acharné contre eux. C'est lui qui avait suggéré au duc le projet de profiter de l'occasion pour expulser les juifs. Jarchi était garrotté ; on allait lui faire subir un interrogatoire, quand l'évéque d'Olmùtz, levant les yeux sur lui , fut surpris de reconnaître dans le prisonnier le médecin qui, dans une maladie dangereuse qu'il avait éprouvée pendant son pèlerinage à Jérusalem, lui avait sauvé la vie par son art. 11 le dit au souverain. Le duc ordonna de délier Jarchi. Sur ces entrefaites, le peuple de Prague, croyant déjà les juifs perdus, s'était jeté dans leur quartier; ses cris féroces troublèrent l'audience du duc. Quand on apprit ce qui se passait, Jarchi se jeta aux pieds du souverain, et implora sa protection pour les juifs de Prague. Le duc ordonna d'apaiser le tumulte et d'expédier un sauf-conduit pour ce peuple. Muni de ce document, Jarchi retourna dans le quartier des juifs, et y répandit la joie parmi ses coreligionnaires , qui cette fois le regardèrent comme un véritable sauveur. Le duc Yiadislaf conçut de l'estime pour le savant Israélite, probablement parce qu'il avait guéri un évêque, et le consulta plusieurs fois. Les juifs purent dès lors cultiver en paix la religion de leurs pères.
L'hôte de Jarchi avait une fille* nommée Rebecque, qui ne put voir le rabbin français et entendre les éloges dont il était comblé sans l'aimer* Jarchi à son tour conçut une vive affection pour la jeune juive de Prague, et Jochanan s'estima heureux de pouvoir bénir leur mariage.
Jarchi s'apprêtait à partir avec sa jeune épouse pour la France,
quand, îe jour de la fête pascale, on inconnu pénétra dans la demeure de Jochanan, et porta un coup mortel à Jarchi avec une arme tranchante. Les juifs soupçonnèrent de ce crime Narzerad, conseiller du duc, qui avait profité de l'absence de Vladislaf et de l'évèque d'Oimùtz pour exécuter une vengeance qu'ils avaient suspendue.
Les juifs de Bohème ont une tradition touchante sur Jarchi *. Ils racontent qu'au moment où Jochanan allait déposer dans le cercueil son gendre chéri , Rebecque accourut avec un philtre qu'elle avait composé d'après l'inspiration de Dieu et rendit la vie à Jarchi; que le prudent Jochanan, pour ne plus exciter l'envie des ennemis de sa maison, conseilla de cacher cet heureux événement, et de célébrer les funérailles de Jarchi comme on s'y était préparé, et qu'en effet on porta avec pompe le cercueil dans le tombeau qu'on avait disposé. Peut-être Jarchi , blessé grièvement , fut-il guéri en effet, et crut, d'accord avec son beau-père, qu'il valait mieux laisser subsister le bruit de sa mort, pour avoir moins d'obstacles à rencontrer lors de son départ , qui fut vraisemblablement secret. On pense en effet qu'il mourut longtemps après, en 1180, à Trêves.
Cependant à Prague on crut généralement qu'il était tombé victime de l'animosité des ennemis des juifs. Son tombeau fut un objet de vénération pour ses coreligionnaires. A la vérité ses doctrines excitèrent de vives controverses dans la synagogue de cette ville, et y furent même condamnées par des rabbins fanatiques. On accusa Jarchi d'avoir toujours omis un passage dans la prière Olenou le ckabbach *, et de ne s'être point levé brusquement de son siège en arrivant à ce passage comme le prescrivait la liturgie. Son beau-père, Jochanan , qui partageait probablement ses opinions, fot enveloppé dans sa disgrâce. Ayant osé passer le chant Hakadamusck , qui traite du poisson léviathanet do grand bœuf qui broute tous les jours l'herbe de quelques milliers de montagnes, il fut traité comme Jarchi d'impie et d'hérétique, et expulsé de la synagogue. On croit qu'il abandonna Prague et se retira auprès de son gendre.
Ces juifs si fanatiques ignoraiént qu'une grande catastrophe atlait mettre fin à leurs misérables querelles. En 1161, une maladie épidé-
1 Arehb fur Geschichte, Siatislik , Literatur and Eunst. Vienae, 1824, janvier, n<> 7.
* Probablement la prière Nyhalenou le Schabeah du rituel. Voyez Prières journalières à l'usage des juifs portugais et espagnols. Nice et Paris. 1772, iû*$°, p. 173.
miqae ravagea la Bohème. Les juifs en furent d'abord plus exempts que les chrétiens ; c'est ce qui excita les soupçons du peuple. On accusa les juifs d'avoir empoisonné les sources d'eau ; bientôt tout le monde le crut et en fut convaincu. On brûla quatre-vingt-cinq juifs et on jeta leurs cendres dans le Moldau. Un assassinat commis sur un chrétien fut encore imputé aux juifs, et attira des supplices aux uns, l'exil aux autres. La synagogue de Prague fut détruite , ainsi que le tombeau de Jarchi , dont la place resta néanmoins sacrée pour les Israélites. Plus de trois siècles après, un rabbin, Chiméoun , qui en* seigna à Prague, et qui ne pouvait jamais parler sans enthousiasme de Jarchi, ne voulut avoir d'autre tombeau que celui de ce mattre illustre. Si l'enthousiasme s'adressait à l'immense érudition de Jarchi, qui était à la fois théologien, astronome et médecin, nous le concevons; si au contraire il était motivé par ses ouvrages , nous ne pouvons le partager. Les ouvrages de Jarchi ne justifient point en effet sa grande réputation. Son Apostille sur l'Écriture Sainte, son Commentaire sur le Pentateuque, un des premiers ouvrages hébreux publiés par la voie de l'impression (à Reggio , en 1475) , sont aussi diffus et remplis de rêveries que les ouvrages de cent autres rabbins. Il disserte avec une abondance stérile sur le moindre verset de la Bible, et de plus son langage hébreu est mêlé de termes chaldéens et français, ce qui vient peut-être de ce que Jarchi a passé beaucoup d'années dans l'étranger. Son commentaire est pourtant celui qui s'est le plus acquis l'estime des juifs, et aujourd'hui encore il jouit parmi eux d'une grande autorité * . Il y montre toujours les Hébreux comme le peuple élu à qui la terre est destinée, et qui doit jouir de tous les avantages de la création ; il parle des autres peuples avec dédain. On l'a accusé pour cela d'intolérance * ; mais dans toutes les religions les docteurs de la loi ne soutiennent-ils pas la supériorité des sectaires de celte loi?
Les grands savants de la nation hébraïque unissaient alors l'étude de la théologie à celle de la médecine et de l'astronomie ; ils étudiaient la nature et cherchaient à approfondir l'essence de son créateur. A la vérité, l'esprit de la rêverie orientale , commun aux Arabes et aux juifs, a nui à leur manière d'observer la nature ; cependant leurs ou-
1 Ce commentaire a été réimprimé à Prague, en 1802, avec d'autrescommentaires.
2 Chiarini, Théorie du judatsma , tome II, pages 127 etsuiv. — Eisenmeoger, E nlhullies Judenthum.
vrages ne sont pas à dédaiguer ; on y trouve des renseignements intéressants noyés dans un déloge de choses sans utilité pour nous. C'est ainsi que dans son commentaire sur le livre Nidda, Jarchi fait connattre comment la chirurgie opérait la taille latérale pour suppléer à l'accouchement naturel, et que son maître Maimonides, en commentant le Mischnajoth, parle, un peu vaguement il est vrai , de l'opération césarienne, dans laquelle il ne parait pas que l'on fût très-habile de son temps 1 .
Le petit-fils de Jarchi, nommé Jacob Tham, a écrit aussi plusieurs ouvrages théologiques, particulièrement le Sepher Haijasciar , ou Livre du Juste ; il a formé aussi des élèves dans le rabbinisme; cependant sa réputation a été bien loin d'égaler celle de son aïeul.
Plusieurs villes de l'intérieur de la France perdirent au commencement du xi* siècle, par les persécutions, les synagogues qui s'y étaient formées , et qui auraient Gni peut-être par rivaliser , sous le rapport des lettres et des sciences, avec celles de Narbonne et de Montpellier. Orléans renfermait un grand nombre de juifs. Désirant correspondre sans doute avec leurs frères de l'Orient, mais voyant l'exaspération des chrétiens contre les Sarrasins , qui s'étaient emparés de la Syrie, ils expédièrent en secret pour le Levant un messager avec une lettre en hébreu. Sur ces entrefaites, la nouvelle de la destruction du temple de Jérusalem étant parvenue en Europe, et le bruit s'étant répandu que dans tous tes pays on allait anéantir la nation hébraïque, ceux d'Orléans se dispersèrent et se cachèrent ; mais leur messager fut saisi à son retour par les autorités et livré aux flammes pour avoir, disait-on, averti le prince de Babylone des parties faibles de la chrétienté *. Yoilà comment toutes les démarches des juifs leur furent imputées à crime. En 1171, on en brûla plusieurs à l'extrémité de leur quartier, près des halles, pour avoir tué un enfant chrétien et avoir jeté son cadavre dans la Loire. Quoique cette ville dût leur être odieuse, les Israélites y revinrent pourtant dans la suite, et habitèrent à la Roche-aux-Juifs. Ils y eurent, comme à Gien, une
' Mansfeld, L'eber das Aller des Bauch und GebœrmuUer-Schnitts an Lebmden. Brunswick, 1824.
* Glabri Radolphi Ilist., lib. III, cap. 7. L'historien ajoute : « Judœi tamen profugi atque vagabundi, qui in locis abdilis delitescentes dictx superfuerant cladi.pcst quinquenuium eversionis tcmpli cœperunt in urbibus apparere perpauci. »
synagogue, qui devint plus tard une chapelle des templiers Dans leurs tombeaux on a trouvé une médaille d'argent portant des signes, cabalistiques et des noms d'anges 1 . C'était probablement l'amulette auquel s'attachaient les espérances du juif enseveli dans ce lieu. On en a trouvé de semblables dans d'autres contrées de l'Europe*. À Limoges» l'évêque entreprit de faire disputer pendant un mois des docteur* en théologie contre des rabbins pour convaincre les juifs de leurs erreurs par leurs propres livres , qu'apparemment les théologiens comprenaient *. La dispute ne convainquit, au rapport des historiens, que trois ou quatre individus. Tous les autres juifs de Limoges restant fidèles à la loi mosaïque furent, par l'évêque, chassés de la ville avec leurs femmes et leurs enfants. Il y en eut qui se détruisirent de désespoir. Ces actes de suicide furent très-fréquents dans le moyen âge. chez les juifs, par suite des persécutions cruelles des chrétiens.
Au sujet des juifs de Limoges, les historiens racontent un singulier trait de mœurs. Un clerc, c'est-à-dire un homme d'Église , avait un commerce clandestin avec la fille n'un juif : elle devint enceinte. Les deux amants furent embarrassés, surtout sachant avec quelle animosi té les deux peuples traitaient ces faiblesses du sexe. Le clerc imagina une ruse pour détourner les soupçons. Il se cacha près de la chambre à coucher du juif, et là, au milieu de la nuit, à travers un tube, il lui annonça , comme par une voix du ciel , que sa fille , vierge , allait donner le jour au Messie.
Le juif crédule ajouta foi à cet avertissement mystérieux. On interrogea la fille ; elle avoua seulement qu'elle sentait les symptômes de la grossesse. Ce fut une grande rumeur parmi les juifs de Limoges. On attendit avec anxiété l'événement qui devait changer le sort des enfants d'Israël. La jeune femme accoucha enfin , mais ce fut d'une fille. Ses parents et tous ceux qui attendaient avec eux le Messie virent à leur honte qu'on s'était joué de leur crédulité 5 .
1 Vergnaud Romagnesi, Histoire delà ville d'Orléans, 2« édit. Orléans 1830 , partie I, page 200. — A Ibum du Loiret.
• Voyez la description de cette médaille, par Nie. Toinard, Paris, 1083.
• Explication d'un denier judaïco-cabalistique , dans le tome I des Koibenhavtk* S*lskabsSkrirter,iW.
• Ademari Caban. Chronieon, ad ann. 1010 , dans le tome X des Historiens de France.
» Césarius , cité par Alph. de Spina, Fortalitium fidei, lib. III, cap. De fatuà cipectatione Judœorum circa adventum Messiœ.
A Paris, ce forent des scènes plus sérieuses. Une femme avait mis ses plus beaux vêtements en gage chez un juif. Le temps de Pâques approchait ; la femme rougissait de n'avoir pas son meilleur vêtement pour aller communier. L'usurier remarquant son embarras lui dit qu'il le lui rendrait si elle s'engageait à lui apporter l'hostie qu'elle allait recevoir. Longtemps la femme repoussa cette proposition, mais à la fin le goût de la parure ou la honte de paraître indigente remporta sur ses scrupules : elle apporta l'hostie au juif.
Le peuple en eut connaissance. Le bruit court dans le quartier que le juif a jeté l'hostie dans une chaudière d'eau bouillante, et que depuis ce temps l'enfant Jésus y surnage sans qu'il soit possible de l'enfoncer. On s'attroupe devant la maison du juif ; on prétend voir l'enfant. Le clergé et la justice s'emparent de toute la famille ; les malheureux Israélites avouent tout ce qu'on veut savoir d'eux : le juif est condamné à être brûlé vif en place de Grève. Il regrette de n'avoir pas le Thalmud, étant persuadé que ce livre le sauvera du supplice : on apporte le Thalmud et on le brûle avec lui *.
Ce qu'il y a de certain, c'est que le miracle fut cru dans tout Paris, qu'on institua une messe à Saint-Jean en Grève en commémoration de l'événement, et que la peinture servit à le retracer aux yeux du peuple.
La littérature du temps contient plus d'un récit de miracles semblables et plus d'une preuve des sentiments hostiles du peuple envers les juifs. On mettait en* vers les contes qui circulaient , et probablement, on chantait fréquemment ces complaintes relatives à de prétendus crimes. Tantôt c'était l'histoire d'un petit juif qui , pour se procurer une hostie et assouvir sur elle sa haine pour le christianisme, était allé communier le jour de Pâques avec les enfants chrétiens ; tantôt on racontait en vers lamentables l'aventure d'un juif qui avait mutilé un crucifix d'un coup de lance, et en avait vu jaillir du sang ; tantôt c'était quelque autre miracle qui avait amené la conversion d'un Israélite *. Quelques-uns de ces contes étaient vieux, et déjà, au ix° siècle, on expédiait au loin le sang miraculeux qui avait jailli, à ce
> Césarius, cité par Alph. de Spina, Fortalitium fidei, lib. III, cap. Secuod» expulsio Judaeorum.
» On trouve plusieurs de ces pièces de vers dans un manuscrit in-fol., du commencement du xm e siècle, à la bibliothèque de l'Arsenal, & Paris, Belles-Lettres , n°32&. Voici les titres de deux de ces pièces : a Ch'est d'un Juisot ki le jour de
qu'on prétendait, du coup qu'on juif, en Syrie, avait, porté à un crucifix *.
C'était l'époque des accès fanatiques. Les prédicateurs des croisades enflammèrent l'esprit du peuple contre les Israélites, comme si tous les événements publics eussent du tourner contre eux. Les historiens du moyen âge, avec leur indifférence ordinaire pour l'humanité, nous apprennent la logique singulière qui fit cette fois le malheur de la nation hébraïque en France et ailleurs. A Rouen, les gens qui devaient aller en croisade dirent un jour entre eux : « Nous allons faire un voyage immense pour combattre dans l'Orient des ennemis de Dieu, tandis que nous avons sous les yeux les plus grands ennemis que Dieu ait jamais eus. » Us conclurent qu'il fallait d'abord massacrer les juifs avant de partir pour la terre sainte *, et un faux raisonnement fut la cause des massacres effroyables qui ensanglantèrent de nouveau le sol de la France. Cette froide cruauté respire encore dans le récit des historiens du moyen Age. L'un d'eux raconte, avec un sang-froid qui fait frémir, que les croisés, avant de se mettre en route, attaquèrent les juifs, les contraignirent de croire en Jésus-Christ, égorgèrent ceux qui s'y refusaient, et les envoyèrent aux enfers 5 ; ce qui, dans une vieille traduction française, est rendu ainsi : « Et cel qui ne voudrent croire furent occis et commandez as déables *. » Je ne trouve que la chronique de Verdun qui avoue que ces horreurs furent désapprouvées par beaucoup de gens et jugées contraires à la religion ; mais que ni les excommunications lancées par les prêtres , ni les menaces et les défenses faites par les princes ne purent les empêcher Elles se sont renouvelées pendant un siècle , comme nous allons voir. En 1233 , le cinquième concile de Tours crut encore devoir défendre aux croisés et à d'antres chrétiens de tuer les juifs,
paskes s'acumenia aweuc les enfans des chrestiens. — Uns moult biaus miracles de Juis ki ferirent un crucifix d'une lance, et sans en isi. » 1 Ifaoeler. Chronic. gênerai., xrvti.
* Giberti abbat. Monodiarum lib. I, et Chron. Richardi Pieiav. ad onn. 1095 , dans le tome XII des Historiens de France.
• Et primùm Judœos in urbibus in qui bus erant aggressi, eos in Christ um credere compeltant ; credere nolentes, gladio tracidados, ad Tartara demittunt. Hi$ t. Francor. t lib. 111. Historiens de France* tome XII.
* Abrégé de l'Histoire de France, Ibid.
• Quamquam à multis rraprobetar faetum, et religioni adversari judicetur. Chron. Virdun., tome XIII des Historiens de France.
d'envahir leurs biens ou de leur faire quelque injure \ et néanmoins, trois ans après, les juifs furent massacrés par les croisés en Bretagne, Poitou et Anjou *.
Le pape Alexandre écrivit à cette époque au vicomte et à l'évèque de Narbonne, pour louer l'un d'avoir empêché le massacre des juifs de la contrée, et pour rappeler à l'autre que Dieu ne se platt point dans l'effusion du sang 8 . Il est remarquable que ce soit dans l'histoire des juifs que plusieurs papes se montrent sous le jour le plus chrétien.
La France ne fut malheureusement pas le seul pays où l'on se préparât par des flots de sang aux expéditions d'outre-mer. D'abord, à la (in du xi* siècle , deux troupes de croisés pillèrent et massacrèrent les juifs avec la dernière cruauté dans les pays du Rhin, où l'on vit les habitants mêmes faire cause commune avec les soldats pour commettre ces actes d'atrocité. Beaucoup de juifs tuèrent de leurs propres mains leurs femmes et leurs enfants pour les soustraire à la fureur des chrétiens, ou se firent baptiser pour avoir la vie sauve. C'est ce que firent ceux de Trêves, lorsque, réfugiés dans l'archevêché, ils apprirent que le baptême était le seul moyen de se tirer du péril ; mais un an après, délivrés de leurs frayeurs, ils revinrent à la foi de leurs pères 4 . Jadis l'évèque de Trêves avait voulu chasser les juifs, mais il mourut subitement au moment où il exerçait dans l'église ses fonctions sacrées , avant d'avoir pu exécuter son projet. On en conclut que les juifs l'avaient fait périr par magie, en brûlant à petit feu une image en cire faite à la ressemblance du prélat. Pour éterniser le fait, on mit cette accusation dans l'épitaphe de l'évèque *. C'est le souvenir de la superstition des chrétiens qui a été éternisé de cette manière.
1 Ne cruce signali vel alii christiani Judsos occidere vel bona eorum invadere vel auferre, vel quascumque injurias eisdem inferre présumant. Coocil. v Turon. Dans la collection de Labbe.
3 Chronic. Britan., insérée dans le tomel des mémoires pour servir de preuves à l'Histoire de Bretagne, pardom Morice.
* Noverit prudentia vestra nobis placuisse quod Judsos qui sub veslrâ potestate habitent, tulali estis. Eptst. Alexand. Papa. Ibid.
* Gesla Treviorum, cap. 66, parmi les preuves du tome I de l'Histoire ecclésiastique et civile de Lorraine, par dom Celmet.
* Jacens hic Eberardus, Trevirorum archiepiscopus, qui in vigiiiâ paschalisacris adstans officiis, ex cereâ, immagine par Judaos accensâ iriBrmatus, ad sacrarium ductus... in sacris vestibus expiravit... G allia Christiana, tome XIII, col. 412.
À Spire, ils se défendirent courageusement, et surent intéresser à leur protection l'évêque, qui fît mettre à mort quelques chrétiens coupables. Gomme on ne croyait pas qu'un autre motif que l'intérêt pût inspirer des ménagements pour les juifs, on disait qu'ils avaient gagné l'évêque à force d'argent 1 .
Cependant, un demi-siècle après , les massacres se renouvelèrent dans le même pays avec la première fureur. Ce fut un moine, Radulphe, qui, préchant la croisade dans les pays du Rhin, excita le peuple ou plutôt la populace contre les juifs. Ceux-ci se réfugièrent, de Cologne, Mayence, Worms, Spire et Strasbourg, dans les villes du roi de Germanie, où de pareilles horreurs n'étaient pas tolérées. II fallut que saint Bernard, pour faire cesser les cruautés des chrétiens, exhortât les évôques de Franconie et de Bavière à s'opposer à ces exécutious sanguinaires, et qu'il se rendit en Allemagne pour engager le fanatique Radulphe à remettre le glaive dans le fourreau, à retourner dans son couvent, et à cesser d'ameuter la populace Saint Bernard voulait qu'on laissât vivre les juifs, attendu qu'ilssont destinés à errer sur la terre, et qu'ils doivent revenir un jour de leurs erreurs ; seulement il désirait qu'on les empêchât de prendre des intérêts usuraires de ceux qui se croisaient pour la terre sainte 3 . A l'égard des plaintes sur leur rapacité, saint Bernard fait observer que là où il n'y a pas de juifs, les usuriers chrétiens sont encore pires, et peuvent être appelés à juste titre des juifs baptisés 4 .
L'abbé de Cluny, Pierre le Vénérable , adressa vers 1146, sur le même sujet , une lettre à Louis VII 8 . Ce moine ne veut pas le massacre des juifs, mais il trouve bon qu'on les persécute. « Il faut les exécrer et haïr , dit-il ; mais j'exhorte à ne point les tuer 6 , et à les punir d'une manière plus convenable à leur perversité. Or, con-
1 Eodcm rpiscopo illis auxilianle qui etiam posteà ob hoc irà commotus, et pecunia JuoVorura conduclus, quosdam fecit obtruncare Christianos. Gesta Vrbani Papœ, dans le tome XIV des Historiens de France.
* Sancti Bernardi Epist., n. 286 et 322.
* A ttamen exigendum ab cis, juxta tenorem apost. mandati, ut omnes qui crucis signum susceperint, ab usurarum exactione libcros omnino dimiltant. Sancti Bernardi Epist., dans le tome XV des Historiens de France.
4 Sic ubi desunt, prejùs judaizare dolemus christianos fœneratores. Ibid. 1 Epist. Pétri Venerab. ad Ludovicom, regem Francor. Sancti Bernardi Epitt., dans le tome XV des Historiens de France.
* Execrandi et odio habendi sunt Judœi , non ni oceidantur admoneo. Sancti Bernardi Epist., dans le tome XV des Historiens de France.
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tinue-t-il , quel châtiment plus approprié à ces impies et plus juste que de .les dépouiller de ce qu'ils ont gagné par la fraude, de ce qu'ils ont perversemeot volé? Ce que je dis est notoire. Ce n'est pas pour s'être livrés à l'agriculture , à la milice ou à toute autre profession honnête et utile qu'ils remplissent leurs grauges de fruits , leurs celliers de vins, leurs comptoirs d'espèces, leurs coffres d'or et d'argent. Ils entassent ce qu'ils ont soustrait frauduleusement aux chrétiens, et acquièrent à vil prix les choses les plus précieuses, qu'ils achètent des voleurs. Lorsqu'un brigand enlève de nuit des vases sacrés, des calices , des encensoirs , il se réfugie chez les juifs et leur vend les objets de son vol. Une loi ancienne, mais détestable, faite pourtant par des princes chrétiens , paraît les protéger dans ce commerce scandaleux. D'après cette loi 1 , un juif chez lequel on trouve des ornements sacrés, même volés par un sacrilège , n'est pas obligé de les rendre , ni de dénoncer le voleur. Ainsi leur crime reste impuni , et ce qui attirerait le dernier supplice à un chrétien enrichit un juif, et le fait nager dans l'abondance. Qu'on leur enlève donc cette opulence mal acquise ; que l'armée chrétienne qui , pour combattre les Sarrasins , sacriûe son propre argent et ses terres , ne fasse point grâce aux trésors des juifs , si honteusement accumulés ; que ces richesses servent au peuple chrétien en dépit des possesseurs , etc. 1 »
Une pareille exhortation ne pouvait qu'exciter encore davantage l'animosité des chrétiens contre la vie des juifs. Heureusement Louis VU ne fut point disposé à sévir avec cette violence que conseillait l'abbé de Cl un y. Sous son règne , on ne trouve , outre les émeutes populaires suscitées pendant les croisades , aucune persécution dirigée contre les juifs ; seulement il ordonna que les convertis qui retourneraient au judaïsme ne pourraient rester dans le royaume, et que, s'ils étaient saisis, ils seraient condamnés au supplice capital ou à la perte d'un membre 8 . Dans une lettre de ce roi , sur la police de
1 Je présume que cette loi est celle dont on trouve des traces dans les ordonnances postérieures des rois de France . Elle tendait à mettre les juifs à l'abri des fausses accusations de vols, et déclarait que , si par méchanceté on mettait des effets dans leurs maisons pour avoir un prétexte de Les accuser, les juifs seraient garantis de toute responsabilité des effets.
2 Chrislianus exercilus qui ut Sarracenos expugnet, pecuniis vel terris propriis non parcet, Judaeorum thesauris, tam pessimè acquisitis, non parceat ; sarviant populis christianis, eliam invitis ipsis, divitia Judcorum.
• Historiens de France, tome XU, page 438.
la ville «TÉtampesS il est défenda au prévôt des jotfe et à d'antres personnes d'arrêter des débiteurs pendant la durée de la foire de la ville. D'où l'on voit que les juifs avaient un prévôt reconnu par le gouvernement, et que ce chef légal avait le droit de poursuivre le payement de leurs créances. Ils pouvaient donc se livrer aux spéculations sous la protection des lois. Un historien du temps insinue que Louis , séduit par l'avidité, fut favorable aux juifs et leur accorda de grands privilèges ; et il ajoute que c'est là le seul reproche qu'on puisse faire à ce roi*. Aussi le pape Alexandre III écrivit-il à l'archevêque de Bourges pour se plaindre de la trop grande tolérance du roi , et pour lui rappeler les rigueurs récemment prescrites par le concile de Latran 5 .
A l'avènement de Philippe-Auguste , et dans les premières années de son règne, les Hébreux étaient riches et nombreux en France. Des rabbins savants avaient été attirés à la synagogue de Paris , laquelle, à l'entrée solennelle du pape Innocent à Saint-Denis, en 1135, avait déjà ûguré parmi les corporations de la capitale au passage du pontife 4 . Suivant l'historien Rigord , ils avaient acquis presque la moitié de tout Paris *. Servis par des domestiques chrétiens, ils avaient pour débiteurs les bourgeois, les soldats, les paysans. Dans les villes, les villages et les faubourgs , partout s'étendaient leurs créances. Un grand nombre de chrétiens avaient même été expropriés par les juifs pour cause de dettes. A Paris , ils tènaient des débiteurs captifs chez eux comme dans des prisons, après s'être fait prêter serment que ces débiteurs ne s'en iraient point
Déjà plusieurs crimes imputés aux juifs avaient été dénoncés à Philippe, et punis à peu près sans enquête. Étant à Saint-Germain en Laye, Philippe apprit qu'à Bray la dame du lieu avait abandonné
1 Lettre de Louis VII, de l'an 1179, dans le tome XI du Recueil des ordonnances des rois de France.
* Fragment historique de Vitâ Ludoviei VII, dans le tome XII des Historiens de France.
* Lettre du pape, de Tan 1179, insérée dans le tome XT des Historiens de France, page 768.
4 Suger, Liber de vitâ Ludoviei Grossi. Ibid.
* Ubi longam habentes conversationem, in tantum ditaU sunt quod ferè medieta lem tolius civitatis sibi vindicaverant. Rigord , de Gestii PhiUppi Aug., dans le tome XVII des Historiens de France.
* Alii Parisiis in domibus Judsorum sub juraaaento adsiricti , quasi in carcere tenebantur captivi. Ibid.
à la vindicte des juifs an homme accusé de vol et d'homicide envers l'un d'eux ; qu'ils lui avaient lié les mains sur le dos, qu'ils avaient couronné sa tête d'épines, qu'ils l'avaient fustigé ensuite à travers la ville, puis pendu à une potence. On rapportait au roi que cet homme était innocent, et que les juifs l'avaient fait périr comme le Christ par dérision.
En apprenant ce fait, Philippe partit sur-le-champ pour Bray, fit cerner cet endroit, saisir tous les juifs, au nombre de plus de quatrevingts, et ordonna de les brûler sur-le-champ \ sans que les malheureux pussent faire entendre leur défense.
On racontait encore que, dans une province de France, un juif avait obtenu du bourreau le cœur d'un chrétien mis à mort, qu'il voulait conserver pour faire des maléfices; mais que la femme du bourreau y avait substitué le cœur d'un porc. Le peuple croyait que, par suite des enchantements du juif, tous les porcs du pays avaient péri *, ce qui coûta encore la vie à plusieurs juifs.
L'irritation du peuple en France contre les juifs fut telle, que Philippe, accablé sans doute de plaintes, ou, selon les auteurs hébreux, égaré par les insinuations de la jalousie et de la haine populaire contre les juifs 5 , résolut d'y remédier, et consulta à cet effet un ermite du bois de Vincennes, à qui le calme de la retraite n'avait pas malheureusement inspiré des sentiments humains. Ce religieux farouche suggéra au roi des moyens violents *. Suivant la coutume de tous les siècles, les effets les plus précieux, même les vases des églises, avaient été mis en gage chez les juifs. On disait que, dans leurs maisons, les enfants buvaient dans les calices sacrés 8 .
Les effets appartenant aux églises ne pouvaient avoir été engagés que par les évêques ou les abbés ; cependant jamais on ne faisait d'enquête contre ceux-ci ; c'était toujours aux dépositaires qu'on s'en prenait. Le bruit s'étant répandu qu'on allait faire des recherches "sur les dépôts des effets sacrés, un juif de Paris qui avait en nantissement chez lui une croix d'or garnie de pierres fines, un livre d'évangiles couvert d'or et de pierreries et d'autres effets d'un haut prix, les mit dans un sac qu'il cacha dans une latrine tf .
' Vincent de Beauvais, Specul. Hitlor., lib. XXX, cap. 8. a Alph. deSpina, Fortalitium fidei, lib. 111.
* Usque, Comolaç. de Israël, 3 e dialogue.
« Rtgord. de Gesiis Philippi Augusti.
• Vincent de Beauvais, Specul. Uistor., lib. XXX, cap. 25. « Rigord, loto eitato.
La découverte de ce fait indigna le gouvernement et le peuple, et servit de prétexte, en 1181, pour les mesures que le roi méditait. Personne n'éleva de plaintes contre les abbayes ou les églises qui, pour se procurer de l'argent, avaient exposé à cette profanation les objets sacrés qu'elles avaient aliénés. Aucun historien ne les nomme; cependant des actes particuliers nous révèlent quelques-uns de ces coupables privilégiés. C'est ainsi que parmi les griefs du vicomte Bérenger de Narbonne contre Guifrède, archevêque de cette ville, on trouve allégué que le prélat avait fait remettre des vases d'église en or et en argent à des orfèvres juifs, afin de les faire détruire et de vendre le métal pour son compte *. De même, dans un exposé de la décadence du monastère de Saint-Léonard, le chapitre de Strasbourg se plaint de ce que, sous l'abbé Godefroi, le missel, le livre Moralia Job et Haimo, une croix dorée, deux candélabres, deux devants d'autel, trois chapes et une chasuble avaient été mis en gage pour cinq marcs chez les juifs d'Ehinheim ; un calice, trois chasubles et quatre livres, pour neuf talents et vingt deniers, chez les juifs de Rodesheim *.
Le peuple de Paris ne cria que contre les juifs qui avaient en dépôt les objets précieux ; eux seuls parurent coupables, et l'on saisit avidement l'occasion pour se soustraire aux obligations qu'on avait contractées envers eux. Un auteur juif assure que d'abord on mit à mort des banquiers et autres juifs ; qu'on en saisit d'autres, et qu'on les força, l'épée à la main, de recevoir le baptême 5 . On les accusait de tuer, chaque vendredi saint, un enfant chrétien dans des caves. On citait les miracles opérés par l'enfant Richard, vénéré dans l'église des Saints-Innocents comme enfant martyr des juifs. On prétendait qu'ils contraignaient leurs domestiques à abjurer le christianisme. Les historiens juifs, en traitant ces imputations de calomnies, conviennent toutefois que l'opulence avait conduit les juifs de Paris à la luxure, et leur avait fait oublier les préceptes de leurs lois *.
Philippe éteignit toutes les dettes contractées envers les juifs, à
' Patenas insuper calicum aureas vel argenteas, in manua aurificum Judaeorom misit ad desiruendum et venumdari pro Episcopo. Acte inséré parmi les preuves, u° 211 du tome III de l'Histoire générale du Languedoc.
* Notifia ttatxît miseri abbatia tancti Leonardi, de l'an 1215. Pièce n° 401 du tome 1 de VAUatia diplomatica de SchœpQio.
' Usque, Cotiioloç. de Israël, 3 e dialogue.
* Ibid.
94 LES 4DIPS
l'exception de la cinquième partie» dont il se réserva la propriété 1 ; puis il ordonna que tous les juifs quitteraient le royaume dans un trèscourt délai, ne les laissant disposer que de leurs meubles et de leurs bardes, et confisquant tous leurs immeubles, que la chronique de Saint-Denisspeciûepar les termes de a maisons, champs, prés, vignes, granges et pressoirs, » d'où il suit qu'ils avaient eu la faculté d'acquérir des biens-fonds comme les autres citoyens ; par conséquent ils auraient dû vivre comme eux, et jouir aussi des mômes droits de possession.
Par les expressions de l'historien Rigord, qui s'étend beaucoup sur cet événement, on peut juger de l'assentiment populaire qu'obtint la rigueur excessive du roi. « Cette année, dit Rigord, mérite d'être appelée une année jubilaire, puisque, par les démarches du roi, les chrétiens recouvrèrent à jamais leur liberté, engagée par les créances des juifs. » Ainsi, quelques familles étrangères avaient tenu les Parisiens dans une espèce de servitude par le seul ascendant de leur argent. On avait alors d'étranges idées sur la propriété. Malgré son avidité, Philippe passait presque pour modéré en ne prenant que le cinquième du montant de toutes les créances des juifs, et remettant le reste aux débiteurs. Il aurait, dit-on, pu prendre le tout sans faire tort aux créanciers, vu qu'ils étaient ses serfs, et que, sous ce rapport, tout ce qu'ils avaient lui appartenait 1 . Nous verrons que dans le siècle suivant on s'arrogeait encore le droit de traiter les juifs en serfs des barons ou du domaine royal. Mais Philippe n'avait pas de domaine s ; de quel droit traitait-il donc les juifs, surtout ceux de Paris, comme ses serfs? Aussi mirent-ils tout en usage pour faire révoquer ces ordres injustes.
L'intérêt des barons et des évêques commandait la conservation d'une classe d'hommes qui leur payait un tribut considérable. Avec les juifs, ils perdaient une source de revenus importants ; aussi sollicitèrent-ils le roi de prendre des mesures plus douces ; mais Philippe
1 Rigord, de Gettis Philippi. — Guillelmus Brito, Philippide, liv. I, vers 371 et suit. — Chronique de $aint-Dmii> dans le tome XVII des Historiens de France.
* Et poterat totum sini toilere si voluisset, Nec praejudicium super bec fetisset risdem, Tenqutun servoram rte et catalla suorum.
Guill. Brito, Philippide, liv. I.
* Nam tenui censu fuerat pater, et nihil illi
A pâtre collatum fuerat nisi sola potestas. Ibid.
AU NOYES AGE. 95
était dans one trop grande pénurie et trop pressé par les ennemis des Hébreux , c'est-à-dire le peuple et le bas clergé, pour écouter leurs protecteurs les barons. Ce fut contre la volonté de ceux-ci, ainsi que le remarque la chronique de Saint-Denis, qu'il fit exécuter son décret rigoureux ; seulement il rendit les propriétés de ceux qui aimèrent aoc se faire baptiser que de tout perdre et de s'en aller en: exil. Gomme dans ce temps on cherchait toujours à justifier sa conduite par la Bible, on trouvait que Philippe avait agi comme Pharaon, qui avait dépouillé aussi les juifs avant de les expulser de sou royaume *, Peut-être croyait-on qu'un roi chrétien ne devait pas les traiter autrement que le roi égyptien, sous lequel ils avaient toujours vécu dans la servitude. Un seul historien, peu connu il est vrai, raconte l'événement d'une manière différente. Il assure que 1e roi fit arrêter le même jour tous les juifs de France, sans qu'ils eussent commis la moindre offense envers lui, mais qu'on les relâcha moyennant une somme de quinie mille marcs qu'ils payèrent au fisc *. Cette exaction peut avoir précédé leur bannissement ; ou bien, après avoir ordonné ostensiblement leur expulsion, Philippe peut avoir consenti, moyennant la somme de quinze mille marcs, à laisser une partie ou la totalité de la nation juive séjourner dans le royaume. Il est du moins certain que, malgré le bannissement si formel et la confiscation ordonnée par Philippe, on retrouve les juifs en France à la fin du xir* siècle, et sous le règne même de ce roi. Il les rappela, selon Rigord, en 1198, malgré les signes du courroux céleste, tels que des pluies excessives, une disette, etc. Un historien plus moderne, Paul Emile, prétend que ce fut le besoin d'argent pour la croisade qui fit rappeler les Hébreux.
Depuis le bannissement de l'an 1181, les juifs disparurent à jamais de plusieurs villes de France; de Rouen, par exemple, où une rue longeant le palais de justice porte encore leur nom. Naguère on y voyait, à l'extrémité, un vieil édifice qu'on désignait comme l'ancienne synagogue. C'était un grand pavillon carré à deux étages
* Fcclt spoliari omnee Jud*os onâ die sicut fecerant JEpyptii tempore Mosis, filiis Israël fugientibus de ^gypto. Chron. reg. Franeor., dans le tome XII des Historiens de France.
* Sed tandem 15,000 marcornm fisco solventes, quasi beneficio restituttonis in integrum respirarunt. Radulphe de Diceto, Imag., Hittor., tome XIII des Historiens de France.