‹ Les juifs de la BohèmeChapitre 12 sur 25 · PROPERTY 0^ THE CITY OF NEW YORK · texte numérisé non relu

PROPERTY 0^ THE CITY OF NEW YORK

De la maison du Rabbi, située tout à côté de la synagogue, se précipita, dans Taprès-midi d'un vendredi, un jeune garçon portant sous son bras gauche un volumineux in-folio. La figure de Tenfant, — il pouvait avoir onze ans, — animée en ce moment du feu d'une émotion profonde, résultant peut-être du poids de son livre, était admirable à voir. De toutes les personnes qui se tenaient ou circulaient dans la rue, aucune n'eut l'idée de demandera l'enfant l'origine des roses qui co.ivraieat ses joues ni celle de la sueur qui perlait comme la rosée sur son front. Pour cela, il eût fallu être prompt

comme le vent et en môme temps dépourvu de toute pitié. Ne troublez pas les enfants que la joie fait courir ! ce serait jeter des pierres sous les pieds d'un avQugle , et la Bible nous le défend I

Lorsque l'enfant vint à passer devant la Schlafstube où d'babitude logeaient les mendiants ambulants, il aperçut là un de ces nomades qui Tarrêta pour le questionner.

— Mon enfant chéri , cria le mendiant, peux-tu me dire?...

L'enfant, pareil à un homme qui descend rapidement une côte, dut s'enrayer, en quelque sorte, comme une roue, avant de s'arrêier.

— Quoi donc ? demanda-t-il en tournant la tête, pendant que le dépit se peignait sur les coins de ses lèvres pleines de finesse.

— Peux -tu me dire où demeure Rebb Schimmé Prager? J'ai une blett (1) pour lui, et je dois manger à sa table pepdant le sabbat.

— Et comment ne le pourrais-je pas ? puisque c'est mon père ! s'écria le petit garçon avec surprise.

Le mendiçint fit rapidement quelques pas vers l'enfant.

— Ce que tu dis là, est-ce bien la vérité? demanda-t-il en le saisissant vivement par la main, avec un tremblement indescriptible dans la voix.

—Qui donc serait mon père? répondit l'enfant avec une

(I) Espèce (te bon délivré par le caissier, et qui donne droit aux repas du ftal?i>9t chez ua p^re dç famiUe de ia communauté.

{Noie de V auteur,)

iB OOLPORTEOR. S

mauvaise humeur fecile à comprendre, et qui peut-être ne se manifeste ainsi que chez les enfants lorsqu'on s'informe d'une foçon quelque peu insidieuse de leurs parents.

•^ Pardon, pardon! continua le mendiant avec la ipéme émotion, mais ne t'appelles-tu pas Benjamin, et n'as-tu pas une sœur du nom de Roeselé f n'a-t-elle pas de beaux cheveux noirs ? Est-elle toujours gaie et joyeuse au point qu'on le devient soi-même rien qu'en la regardant? Ghante-'t-elle encore de si jolies chansons, surtout le vendredi soir quand le père revient de la synagogue? Connais-tu le Salem alechem^ aleehem galem{i)l Et ta mère, ne s'appelle-t-elle pas Hanna? Elle est. Dieu merci I fraîche et bien portante, n'est-il pas vrai ? Portet-elle toujours un ruban de velours noir sur le front et un collier de ducats d'or autour du cou?

he mendiant s'arrêta soudain et ferma brusquement le9 lèvres, comme s'il en avait trop dit. Puis, il continua eo souriant doucement i

«-r^ Puisque tu sais, mon enfant, oà demeure Rebb Sçhimmé Prager,conduis-moichez-lui...8i tu le veux bien.

Dans sa surprise et dans son émotion, Benjamin (c'était en effet 1q nopi de l'enfant) ne sut que penser de l'apparition singulière du mendiant. Jamais il n'avait entendu p^r^onne s'informer de l'état de ses parents d'une voix aii$si profondément pénétrante. Il ne sut que répondre.

Çboçe singulière ! L@ mendiant, de son côté, parut ne

(1) Titre du chant qu'on entonne le Tendredi so!r pour saluer les anges qui sont supposés s'instaUer dans la maison pendant 1q sabbat. iffoU du tradHct^r,)

pas attendre de réponse; les yeux baissés et un radieux sourire sur les lèvres il se mit à marcher à côté de Tenfant à travers tous les replis et détours de la rue, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés dans le passage obscur qui conduisait à la maison que, sans Taide d^un guide, il eût été impossible de découvrir. Tout à coup , ils se trouvèrent devant la maison de Rebb Schimmé Prager. En ce moment, Penfant dut se rappeler le joyeux motif de sa course de tout à Theure, car d'un bond vigoureux il se sépara du mendiant et s'élança dans la maison. Le mendiant était resté sur le Sf uil de la porte, sans oser la franchir. Et là, il entendit l'enfant s'écrier :

— T'ai-je dit déjà que vendredi prochain je serai prêt pour ma première page du Talmud? J'ai tenu parole, ma mère chérie ; à ton tour maintenant...

— Oui, oui, mon enfant, dit une voix de femme qui fit pâlir le mendiant, oui, oui, mais seulement après que ton père t'aura fait examiner sur ta page de Talmud. De nos jours, mon Benjamin bien-aimé, il faut marcher à pas sûrs. Ton père sera-t-il heureux à son retour! Faut-il te donner un à-compte ?

Avant que Benjamin eût eu le temps de répondre, le mendiant crut avoir entendu deux lèvres tendres et maternelles se poser sur les joues de l'enfant; un doux échange de baisers retentit pendant quelques instants, et le mendiant se sentit tellement ému, qu'il dut se cramponner à la porte. Bientôt, il entendit Benjamin raconter sa rencontre singulière avec un mendiant qu'il avait laissé sur le seuil de la maison.

Aussitôt la mère et l'enfant sortirent, et le mendiant

eut à peine le temps de se mettre promptementà Técart.

— Soyez le bienvenu au nom de Dieu, Gast (1) ! lui dit la mère, vous avez sans doute une btett pour moi?

Incapable de prononcer une parole, le mendiant présenta le billet qui lui assurait ses repas du sabbat ; mais ce fut un coup de foudre pour lui, lorsqu'il vit la mère lui rendre le papier, en disant : »

— Sur ma vie, c'est avec peine que je me vois forcée de vous renvoyer ; je ne puis vous garder, car le schabbes (sabbat) est préparé efje n'avais pas compté sur vous.

— Il faut doncf que je ^e retire ? dit le mendiant en tremblant et en baissant les yeux? ainsi, vous ne voulez pas me garder pour le sabbat ?

' Surprise et saisie du ton lamentable qui accompagna cette questioB / la mère regarda attentivement ce mendiant dont elle ne pouvait comprendre les regrets, et aussitôt, d'une voix qui sortait du fond de son cœur, elle lui dit :

— Eh bien ! eh bien I puisque vous tenez tellement à la table de pauvres gens comme nous, restez, Gast^ restez. Vous ne mourrez pas de faim ce schabbès, la maison de Hanné Prager n^est pas. Dieu merci, dépourvue au point que si cinq bouches trouvent de quoi s'y rassasier, on n'y puisse rassasier six, tout aussi bien.

— Sais-tu ce que je ferai ? ajouta Benjamin, je donnerai au Gast ma portion de poisson.

— Eh bieni vous le voyez, Gast, continua la mère avec uu sourire triomphant, vous voyez que vous serez

(1) Ce mot, lBif0RlMrirHMdMi»iif«p"«Rf'-<qii^^ signifie A lu fute bote etmaiiiiBk (Note du traducteur.)

rassasié. Benjamin veut vous donner son poisson et il ne vous laissera pas manquer non plus de Barchés (paiii blanc du sabbat). Ainsi restez et venez ce soir. Sais-je» après tout, si mon Elijé, qui lui aussi est à Tétranger, aura de quoi manger pendant ce même sabbat? Je ne comprends vraiment pas comment j'ai pu oublier cela. Ainsi, venez, vous ne mourrez pas de faim; j'y pourvoirai.

Heureusement, en ce moment même, le retour de Rebb Schimmé Prager, le maître de la maison, coupa court aux réponses et aux remercîments du mendiant. Au lourd paquet qu*il portait sur le dos, on devinait que l^homme qui venait d'entrer dans la maison était un colporteur. Benjamin vola' à sa rencontre en s'écriant : et Sois le bienvenu, sois le bienvenu, père ! T'ais-jed.^jà dit que je sais ma première page de Talmud ? »

Rebb Schimmé, avant de se décider à une réponse» toucha des doigts cette place sacrée du poteau de la porte où le mot Schadaï, le nom mystérieux du Seigneur, brille à travers une vitrine ; puis il porta la main à ses lèvres avec recueillement. En même temps la stature du colporteur devint plus haute et plus puissante qu'elle ne lavait paru au premier aspect. On eut dit que le voisitiage de son Dieu avait élevé cet homme au-dessus de la masse de son paquet, au-dessus de sa propre taille. Sa figure devint, elle aussi, plus rayonnante; c'était une de ces figures humiliées par les tracas» la fatigue et les peines, comme on n'en voit que dans le ghetto. L'aspect de cette figure fit frissonner le mendiant.

Ce ne fut qu'après son entrée dans la sallô d'habita-

tion, où il secoua son paquet comme il eût fait d'une énorme chenille, que le colporteur répondit à son ûls :

— C'est toi qui me dis cela, mon ÎBenjamin chéri, maïs que dira le monde? De nos jours, les gens ne se laissent pas mystifier, et ce n'est pas peu de chose que de savoir une page de Talmud.

— Eh bien! fais-moi examiner, répondit Benjamin avec un orgueil facile à comprendre.

— ■ Voilà qui est parler ! s'écria le colporteur en branlant la tête ; puisque tu y tiens à ce point, nous irons demain chez le cousin Rebb Yaïkev, m'entends-tu bien? chez" le grand et pieux Rebb Yaïkev, à qui tu diras : « Cousin, examinez-moi ; mon père ne croit pas que je sais déjà ma première page de Talmud. » Et si tu t'en tires comme doit s'en tirer un brave petit garçon» je te le promets, mon Benjamin chéri, tu auras une. veste plus jolie que celle de n'importe quel enfant de comte. Tu en choisiras toi-même l'étoffe chez Rebb Maier, le marchand de drap.

fin ce moment seulement, Hanna se présenta à èon tour. La bonne mère avait abandonné à son énfont i«6 premières douceurs de la réception paternelle.

— Sois le bienvenu , Schimmé , dit-elle , avec ii&fe ôttance de colère, tu ne me regardes pas, moi ! Qtf est-ce que cela signifie?

Le colporteur lui tendit la main en souriant et la jpaix fut faite.

—Comment t'a traité cette semaine ? lui dit-elle ensuite.

— Jamais je n'en ai eu une pareille, ma Hanna chérie,

j*ai gagné de Targent; mais ce qui m'a fail le plus de plaisir, c'est la paysanne, la jolie paysanne...

Et le colporteur, tout en disant cela, souriait d'une façon mystérieuse.

— Que veux-tu dire avec la paysanne? interrompit Hanna dont la bonne et pâle figure s^était couverte d'une vive rougeur. Puis, elle ajouta en souriant :

— Serais-tu amoureux, Rebb Schinimé? Il ne me manquerait plus que cela.

— Peut-être, peut-être, dit le colporteur avec un sourire plus mystérieux encore.

— Ton temps est passé, mon cher Rebb Schimmé, répondit Hanna en haussant les épaules, tu n'es plus qu'une vieille petite ponmie qui sent le moisi.

— Sur ma vie et sur mon bonheur ! répliqua le père en riant, je crois qu'elle se met en colère! c'est égal, la paysanne, ma jolie paysanne me trotte toujours par la tête.

Cette scène singulière, entre les deux époux, avait eu pour témoins deux yeux , qui pendant longtemps n'avaient su de quel côté se tourner. Lorsque Rebb Schimmé eut fini d'entretenir sa femme de sa mystérieuse paysanne, il se retourna et alors seulement il aperçut le mendiant placé près de la porte.

— Salem aieckem (1), lui dit-il aussitôt en lui tendant la main.

— Alechem salem (2), répondit le mendiant.

~D'oùvenez-vousainsi?demandaaussitôt]ecolporteur.

(f ) La paix soit avec vous.

(2) Et avec vous aussi. Ce sont les formules de salut.

(Note du traducteur.)

de — Moi ?. . . je viens de la Hongrie .

— Ou'êtes-vous à proprement parler? Vous n'avez ]e pas tout à fait Tair d'un mendiant... il y a autre chose

en vous.

It — Moi?... je suis instituteur.

e — Et pourtant vous mendiez ? Avez-vous encore votre

père et votre mère ?

— Oui. Puissent-ils vivre cent ans I

— Je vais être indiscret : comment s'appelle votre père ?

— Mon père s'appelle... Rebb Schimmé et ma mère... Hanna.

Les deux époux se regardèrent avec surprise. La mère allait questionner longuement à son tour, quand au même instant, la voix du bedeau, annonçant l'approche du sabbat , retentit dans la rue. Hanna se rappela qu'il lui restait bien de l'ouvrage à terminer dans la cuisine et dans la maison; la lampe attendait encore son huile, et Benjamin n'avait même pas tressé les mèches; les blanches nappes n'étaient étalées nulle part. Et Rebb Schimmé donc! il était encore dans les jours ouvriers jusqu'au cou et ne s'était même pas fait la barbe. Le mendiant se retira. 11 dut faire un effort suprême pour s^arracher de ce lieu où il aurait dû se tenir déchaussé^ comme jadis Moïse dans le désert I

Quand il passa devant la cuisine où travaillait la mère, celle-ci le pria de' revenir sans faute dans la soirée et de l'excuser. Elle avait pris en affection ce singulier Gast. Le mendiant quitta la maison à pas précipités et se dirigea vers la Schlafstube.

10 LES JUlPft ftB L4 BOHÊME.

Eœtirait d'une lettre d'Emanuel à Clara.

« Les leçons de ton maître ont bien peu fructifié, chère Clara ! Deux heures passées dans le ghetto m'en ont convaincu : tu ignores complètement le judaïsme. Et pourquoi? Parce que je n'ai pu arriver jusqu'ici à te feire aspirer l'indéfinissable et insaisissable parfum de la coupe du sentiment.

a N'oublie pas une chose, Clara, le sentiment d'amour universel qui r/éteignit sur la croix avec le blond Rabbi de Nazareth, avait pris naissance, lui aussi, dans un ghetto. Aujourd'hui encore, je puis te l'assurer, il y a vie et sève parmi les habitants du ghetto. Deux heures ont sufli pour m'en convaincre.

« J^ai vu mes parents et ils ne m'ont pas reconnu. J'ai rencontré, dans la rue. Benjamin, mon petit frère, un de ces fruits tardifs d'un chaste amour, tels que Dieu en envoie à ceux dont il se plaît à prolonger les sourires de bonheur. Une admirable beauté brille sur le visage spirituel de cet enfant» Je me suis rendu chez ma mère et je l'ai regardée face à face. J'ai joué avec le danger d'être reconnu d^elle, comme on joue avec un poignard qui peut se plonger dans notre sein , sans qu'on s'en aperçoive. Cependant, personne ne m'a reconnu. Le monde a perdu en moi un grand comédien I

a Sois sans inquiétude pour moi, chère enfant! Je sais combien il importe pour mon repos que je persiste dans la situation que je me suis faite. Ma curiosité est

LB GOLPORTBUB. tl

satisfaite. Et maintenant je les aurais tous vus avant que les vagues de mon ancienne croyance se soient brisées sur ma tête et que les flots m'aient ramené dans le port d'une foi nouvelle où l'Amour, fait homme, m'attend avec impatience. Sois sans inquiétude I

« Du reste, je t'écris cette lettre au milieu d'une compagnie si étrange que tu le croirais à peine. Je suia dans une scklafsiube, logis des mendiants juifs, tels que le sabbat les ramène par troupes dans lé ghetto. Moimême, je suis un des leurs. Des êtres déguenillés venus de tous pays, des mendiants polonais, allemands, hongrois, grouillent autour de moi. C'est au milieu d'eux que je t'écris. A deux pas de moi, une femme polonaise allaite sou enfant malade ; les traits de son visage, jadis si beau, sont flétris et bouleversés, mais ses yeux... bien des fois déjà ils m'ont fait songer aux tiens.

Le sabbat commence à faire son entrée dans le ghetto. Ce serait pécher que de tenir plus longtemps la plume. Je termine. Au revoir et à bientôt, chère Clara! »

Au sortir de la synagogue, Emanuel se rendit dans la salle de sabbat de ses parents, brillamment éclairée. Son père, en ce moment, était en train d'entamer avec sa mélodie ordinaire, le chant de salut aux anges : Salem Alechem, Alechem Salem, Tout en chaînant, Rebb Schimmé allait et venait dans la chambre, tandis que le petit livre de prières était ouvert sur la table devant Benjamin. La voix pure de l'enfant se mêlait joyeuse et claire somme un timbre argentin à la basse du père, qui elle-

même ne sonnait pas désagréablement à roreille. Il y avait des solos pour Benjamin ; le père se taisait alors et les modulations claires du jeune garçon s^élevaient comme des trilles d^alouette. De temps en temps, le père corrigeait le chanteur, lorsque par hasard il arrivait à Benjamin de sauter un mot, et alors le chant de Tenfant retentissait sur ses lèvres d'une manière d'autant plus triomphante et plus agréable encore. La chose dura bien un quart d'heure. Pendant ce temps, Emanuel, avec la timidité qui convient à un Gast, se tenait dans un coin de la salle , en proie à une singulière émotion. 11 prêtait une oreille attentive au duo de son père et de son frère. Mais, par intervalle, il lui semblait entendre quelqu'un dans la salle gémir du plus profond de son cœur, et, en jetant les yeux autour de lui, il aperçut dans l'ombre du Poêle, là où autrefois s'était trouvé son lit, témoin de ses premiers rêves, il aperçut, dis-je, Ja tête plongée dans les oreillers du même lit, une figure de femme. Cela ne pouvait être que Roeselé, sa sœur. Ainsi donc, elle ne chantait plus le beau chant du sabbat auquel Benjamin prêtait, en ce moment, tout le charme de sa voix ? Ainsi donc, la paix s'était retirée de son cœur ? Elle avait perdu sa joie et sa gaîté d'autrefois ? En ce moment même, Rebb Schimmé avait interrompu son chant, pour laisser vibrer toute seule la voix argentine de Benjamin. Alors lui aussi fut frappé des gémissements étouffés de sa fille. Les mains croisées derrière le dos, il s'arrêta devant la mère qui, pensive et distraite, regardait fixement la lumière de la lampe. — Qu'a-t-elle encore ? lui demanda-t-il en désignant

Roeselé avec un haussement d'épaule qui annonçait presque la colère. Pourquoi me trouble-t-elle mon sabbat^

— Est-ce que je le sais? réppliqua Hanna avec une pantomime pleine de vivacité, telle qu'on la trouve au ghetto seulement; est-ce que je sais ce qu'elle a? Elle a peur, sans doute.

— Si tu as peur, dit RebbSchimmé à Roeselé,... metstoi sur la table et ne me trouble pas mon saint jour de sabbat.

Mais la jeune fille n'écouta pas ces paroles. Les gémissements recommencèrent de plus belle, et le chant d'allégresse de Benjamin, qu'accompagnait de nouveau la basse quelque peu grondante du père, ne pouvait arri^er à couvrir les sanglots redoublés de Roeselé..Maintenant seulement que, semblable à quelque source bruyante longtemps cachée, elle se sentait délivrée de la pierre qui l'oppressait et qu'elle se voyait apostrophée ainsi , maintenant seulement elle laissa voir véritablement ce qu'elle était. Elle se mit à fondre en larmes. Rebb Schimmé s'arrêta de nouveau devant Hanné ; mais avec beaucoup plus de douceur dans la voix et de modération dans le geste, il lui demanda :

— Qu'y a-t-il ? de quoi se plaint-elle encore ? N'est-ce pas une chose navrante qu'on trouble ainsi un pauvre et malheureux homme, le seul jour de la semaine qu'il aime à fêter avec femme et enfants? Suis-je donc si heureux lorsque je parcours les villages, pour que, pas môme aujourd'hui, elle ne me laisse en repos?

— Parle lui raison si tu peux, dit Hanné sur un ton chagrin. As-tu 800 florins dans ta poche ? Es-tu en état

1& LES JUIFS DB LÀ BOflÊME.

de la marier ? Si cela est, tu vas la voir changée sur-le» champ; laisse-la pleurer maintenant. Au fait, une jeune fille doit pleurer par cela seul qu'elle est née.

— Schemah Israël (1) ! s'écria Rebb Schimmé en se tordant les mains ; ainsi donc ma propre femme et ma propre fille ne croiront pas que je suis un pauvre et malheureux homme ? Il y a beau jour que je l'aurais coiffée du bonnet de femme < si cela avait été dans moa pouvoiri

— M'as-tu jamais entendu parler de la sorte ? répliqua Hanné, t'imagines-tu donc que je ne sais pas qu'il y a un Dieu?... Je veux dire seulement que les enfants ne vous donnent pas de satisfaction^ À-t-on des filles ? elles vous fpnt grisonner avant le temps, jusqu'à ce qu'elles soient mariées ; a-^on un garçon ? il vous quitte pour s'en aller au loin, et il ne connaît plus ni père ni mère. Quelle satisfaction, par exemple, nous donne notre Elijé ? Sais-tu seulement où il est ?

— La voilà qui entame maintenant cet autre chapitre, dit Rebb Schimmé en faisant un geste do la main, pour couper court non-seulement aux paroles de sa femme* mais encore à toute une invasion de pensées affligeantes. Je t'en prie, Hanné, ne me trouble pas mon sabbat.

Au même instant, Benjamin venait de terminer ses Chants par l'éloge pompeux de la femme, tel que l'a composé le roi Salomou (2). En véritable et bon chanteur, il avait ménagé les plus beaux trilles pour la fin. Lesdernières

(1) Ecoute, Israêl..Formule d'exclamation très-usitée chei le peuple. (i^o(« du ffacTuMettr).

(2) Proverbefi de Salomon, chapitre iKi.

LE COLPORTIVR. 15

notes de son chant, semblables à autant d'étincelles volantes d'un papier réduit en cendres, sautillaient) ^'fflaienti tourbillonnaient.

Ce contraste entre une tristesse pleine de larmes d'un côté et la joie inaltérable d'un cœur d'enfant, de l'autre* remua vivement l'âme d'Emanuel. Benjamin avait fermé Bon livre de prières, après avoir imprimé ses lèvres sur les pages qu'il venait de chanter. La-dessus , il promena dans toute la pièce ses yeux brillants, comme pour demander si, après un pareil chant, il était possible que quelqu'un conservât la moindre tristessOi

Du reste, Roeselé avait cessé ses pleurs. Elle s'était levée, etEmanuel pouvait voir maintenant le visage pâle d'une beauté flétrie et les traits ravagés d'une vieille fille. Il ne reconnut plus la Roeselé du temps de son enfance.

— Faut-il mettre le couvert? demanda-t-elle avec calme et comme si elle n'eût jamais connu la souffrance.

— Quelle question ! répondit Rebb Sehimmé sur un ton boudeur; mais il ajouta aussitôt : T'ai-je bénie ce soir, Roeselé? Il me semble que non»

Roeselé, sans répondre, inclina sa tête sous les mains de son père qui la bénit. Emanuel vit remuer les lèvres du colporteur, mais il n'entendit pas la formule de la bénédiction.

-^ Ta mère est bien restée ma fiancée pendant dix ans, avant que nous ayons pu nous marier, dit Rebb Schimmé pour consoler sa fille, et si Dieu me vient en aide» tu épouseras cette année encore ton Schmul. Peux* tu en demander davantage ?

Ge qui affligea profondément Emanuel, ce fut la pensée

que la scène de famille dont il venait d'être témoin, devait s'être renouvelée bien souvent. L'idée fixe de sa sœur lui parut être le résultat de longues souffrances antérieures, et son père, vraisemblablement, s'était plaint plus d'une fois de ce qu'on lui avait troublé violemment son sabbat.

A table, Emanuel se trouva placé à côté de son petit frère Benjamin. A peine se fut-on lavé les mains et euton récité la bénédiction du pain blanc, que le père retrouva la sérénité habituelle de son caractère.

— Hanna, ma chérie, s'écria-t-il gaîment pendant le repas, veux-tu que je te raconte quelque chose de ma jolie paysanne?

— J'ai bien d'autres pensées dans la tête ! réponditelle sur un ton maussade. Où donc est maintenant notre Elijé? Parle-moi plutôt de lui.

— L'ai-jo dans ma poche pour savoir de ses nouvelles? dit le colporteur en riant.

— Mon Dieu, mon Dieu ! s'écria la mère dans un élan irrésistible de tendresse, je donnerais la moitié de ma vie pour revoir maintenant mon Elijé, ne serait-ce que pendant un instant, pendant le temps qu'il faut pour dire : « Pourquoi ne viens-tu pas, mon fils? »

Singulière énigme de l'âme ! Pendant toute la soirée, cette mère ne pouvait s'elnpêeher de songer à son fils ! Cette préoccupation ne pouvait cependant pas être l'effet de la ressemblance du mendiant avec Emanuel, ni de quelque geste intelligible pour l'œil d'une mère seulement, car Emanuel avait quitté la maison paternelle à l'âge de treize ans, et il y était revenu maintenant comme hom-

me fait. Cela tenait donc à ^apparition de ce Gast étranger ?... Mais de même que la clef de cette énigme nous échappe, de même aussi nous manquent les termes pour peindre les tourments de ce fils, assis là , à table. Dans cette situation (dont Dieu préserve tout cœur humain ! ) Emanuel, et c'est ce qu'il avait de mieux à faire, ne s'occupa que de Benjamin, son petit frère. Son sang bouillonnait dans ses veines.

C^est qu'aussi, ce Benjamin était un bon et bien aimable frère. Quand on servit le poisson, il persista à vouloir céder sa part au Gasi. En vain Emanuel s'y refusa hautement.

— Avec quoi souperas-tu donc ? dit la mère qui paraissait d'ailleurs approuver sa résolution.

— Moi ? répondit Benjamin avec un regard rayonnant, je ne mangerai rien.

— Mais le poisson n'est-il pas ton mets de prédilection ? demanda Roeselé à son tour, comme pour éprouver son frère.

— En ce cas, je quitte la table, répondit l'enfant qui déjà se levait.

— Que dis-tu de ce petit garçon? demanda la mère à demi- voix et en se tournant vers Rebb Schimmé avec un sourire de béatitude. Ne mérite-t-il pas que Dieu lui accorde force et santé? C'est tout le portrait d'Elijé, qui lui aussi avait eu si bon cœur dans son enfance.

Benjamin regarda le Gast dévorer sa portion avec le môme courage qu'il avait mis à la lui céder. C^était un spectacle digne d'attention : les mains appuyées sur la

table, la figure animée soit par la joie que lui donnait sa résolution, soit par un commencement de repentir, le joli petit garçon portait ses regards tantôt sur le plat d'où disparaissait son bien pièce par pièce, tantôt sur l'hôte qui le dévorait. Si Emanuel eût osé suivre les mouvements de son âme, il aurait pris l'enfant dans ses bras pour le couvrir de baisers et le serrer sur son cœur, jusqu'à l'en fatiguer; mais il dut se contenter d'accepter, en silence et en rougissant, le poisson de Benjamin.

Le repas terminé, on se mit à prier. Emanuel dut recon*naître, à sa honte, qu'il ne savait plus réciter la bénédiction finale du repas. Après la prière. Benjamin reprit son livre, et accompagné de son père, il se mit à entonner les chants ordinaires du sabbat. Mais bientôt la voix du père devint de plus en plus faible et somnolente. Benjamin avait encore bien du chemin à parcourir avant d'arriver à la fin de ses chants, lorsqu'un ronflement sonore vint annoncer que le colporteuFi plongé dans son fauteuil, était dispensé, pour cette fois» de louer le Dieu de ses ancêtres. Roeselé elle-même, vaincue par le sommeil, s'était retirée dans la chambre voisine.

Benjamin chantait toujours. Lui, sa mère et Emanuel étaient restés seuls. Emanuel, sentant le danger de sa situation, voulut y couper court par une résolution subite. Sans lever les yeux, il quitta sa chaise, souhaita doucement le bonsoir et s'élança vers la porte.

— Gast^ Gastl cria la mère, pourquoi partez-vous déjà? Restez encore un instant^ car je ne vous ai presque pas parlé.

LE GOLPORTEUA. 19

Emanuel se retourna :

— Que voulez- vous? dit-il d'une voix presque imperceptible.

— Dites-moi, Gast, demanda la mère, comment se fait-i) que vous erriez dans le monde? Vous n'avez pas Tair d'être né

— Mendiant..*», voulez-vous dire ? Je ne le suis pas non plus.

— Que signifie alors?.. Je ne demande pas mieux que de vous héberger, Dieu m'en est témoin, jusqu'à la fin de mes joiurs. Mais votre mère, je le gage, doit voir avec peine que vous ne vous créez pas de position. Estelle encore en vie?

— Oui, et puisse-t-elle atteindre cent ans!

— Et?...

~ Quoi donc?

— Pourquoi n'êtes- vous pas resté auprès d'elle?

— Je ne me sentais plus à mon aise à la maison. -^ C'est singulier, bien singulier I Ainsi parlent tous

les enfants qui ont envie de courir les pays lointains. Tous veulent quitter la maison paternelle. D'où cela vient-il? Gela vient de ce que l'homme n'est jamais content et qu'il court sans cesse après une meilleure nourriture, comme si quelqu'un le chassait à coups de fouet devant lui. Sa mère a beau disposer les coussins de son lit pour qu'il soit couché plus mollement, il préférera coucher sur les pierres, pourvu qu'un étranger les ait placées sous sa tête. L'homme me fait l'effet de cet enfant qui refusait toujours la bénédiction de son père^ mais après sa mort» cet enfant apprit avec des regrets

amers, que la bénédiction paternelle a bien son prix. Tous les vendredis soirs il lui fallait quitter sa froide tombe pour poser sa tête sous les mains de son père ; il ne pouvait reposer. Il en est ainsi de tous les enfants» ils reviennent toujours à leur père et à leur mère souvent même quand il n'en est plus temps. Je vous le dis, Gcut, un enfant que l'absence soustrait à la bénédiction de ses parents, ne saurait être heureux. Une mère ne doit jamais désirer que des filles; celles-là lui demeurent fidèles, et elle peut les garder auprès d'elle ; mais un garçon ressemble à une hirondelle qui s'envole dès qu'elle a ses premières plumes.

— Ainsi vous voudriez n'avoir pas engendré votre Elijé? demanda Emanuel à voix basse pendant que son cœur battait tout haut.

- Schmah Israël I s'écria la mère avec frayeur, aije dit pareille chose, moi? Je ne sais ce que je deviendrais si je n'avais pas mon Elijé. Elijé est précisément le fils qu'il me fallait. Ne croyez pas, Gast, qu'une mère, pour être éloignée de son enfant, n^en retire aucune joie. Dieu, le tout-puissant, a tout arrangé pour le mieux. Une mère est-elle triste, désespérée parce qu'elle ne sait ce que devient son enfant en pays lointain^ il ne lui en reste pas moins certaines consolations. Ainsi moi, je prends mon grand livre de prières, je récite quelques psaumes et vous ne sauriez croire, Gast^ combien je m'en trouve soulagée. Je vois mon Elijé, beau, frais, bien portant et respirant le bonheur; lui se moque de moi et me demande comment il peut me causer tant de soucis. Schmah Israël I lui di&-je alors, pouvais-je sa-

voir que tu es si heureux?.... Croyez-vous enfin, Gast, que mon Elijé me donne de la joie?

— Mère, excellente mère I murmura Emanuel.

— Que dites vous, Gast? demanda Hanné en dressant l'oreille.

— Je voulais dire, répondit Emanuel, que je donnerais tout pour recevoir, une seule fois encore, la bénédiction de ma mère.

Les yeux de Hanné se fixèrent pendant quelques instants sur le Gast,

— Puisque vous êtes assez bon juif pour exprimer un pareil souhait, vous méritez bien ce que je vais faire pour vous. Approchez-vous, mon fils, ajouta-t-elle avec une singulière émotion, et laissez -moi vous donner momentanément ce' nom. Je m'imagine que vous êtes mon Elijé; Dieu ne peut défendre qu'on bénisse un étranger. Approchez-vous donc, je vais vous bénir.

La tête inclinée sous les mains de sa mère, Emanuel reçut la bénédiction. Le chant de Benjamin retentissait encore à travers le sabbat du ghetto , au moment où le mendiant, placé devant la maison paternelle qu'il venait de quitter, murmura une prière comme il n'en était jamais monté vers le ciel I

Post'Scriptum à la lettre précédente,

« Permets-moi, Clara, de demeurer ici pendant une seule nuit encore, et puis j'appartiendrai éternellement à toi, à ta foi et à ton Dieu. Une nuit encore I...

n Maintenant, j'ai obtenu tout ce que je suis allé chercher le jour où je me suis soustrait pour si longtemps à réclat de tes yeux : j'ai revu mes parents, mon frère, ma sœur et la maison paternelle ; j'ai reçu la bénédiction de ma mère : je pourrais m'en retourner maintenant, et cependant je veux rester encore. Cette seule nuit encore!...

» Je me sens rattaché à mon lieu natal par des liens que je croyais rompus depuis longtemps ; il me reste à m^acquitter ici de je ne sais quoi dont je ne puis me rendre compte.

» Je te dépeindrai mes parents, mais dans une autre lettre , car celle-ci aurait à rougir de renfermer dans deux ou trois pages seulement tout un monde de poésie. Une pareille œuvre demande du temps.

» Adieu. Que pas une ombre de crainte ou d'inquiétude ne paraisse sur ta figure, ange de ma vie I Je ne sais que trop tout ce que je dois à toi et à ton père.

» T'écrire cette lettre, c'est montrer le courage d'un vrai chevalier du moyen âge, c'est mériter que la dame de mes pensées m'accorde la plus tendre des récompenses. Mon action vaut une aventure à fantômes et à dragons : c'est que je t'écris , vois-tu , au milieu de mendiants qui dorment autour de moi. Qu'une mouche mal avisée vienne à se poser sur quelque nez, moins doucement qu'il ne faudrait, et le dragon s'éveillera pour me lancer son venin. Sais-tu bien que je profane le sabbat ?

» Et cependant, par cela seul que huit ou dix maisons me séparent de mes parents, je devrais me garder de le profaner ! Je ne me sens plus le même, o

LB GOLPORTEUR. 23

Il nous est impossible de laisser aotre Gast s'éloigpaer du ghetto dès demain, c'est-à-dire pendant le jour du sabbat. Comment Emanuel pouvait-il en avoir le courage ? Etait-il donc invisible pour que, le paquet sur le dos, la canne à la main, il pût s'échapper sain et sauf de la Schlafstube et du milieu de la troupe menaçante des mendiants? ajoutez à cela qu'aujourd'hui même, Benjamin doit passer son examen. 11 faut donc bien qu'Emanuel sache si l'enfant a mérité ou non son habillenient de fils de comte.

Le lendemain, jour de sabbat, Emanuel en regardant, de grand matin, à travers les vitres crasseuses de la Schalafitube, aperçut son père qui s'acheminait vers la synagogue en compagnie de Benjamin. L'enfant marchait en seconde ligne portant sous un bras la Bible, sous l'autre, le blanc Taleth (écharpe) dont on s'enve* loppe pendant la prière. Emanuel remarqua avec une joie toute filiale combien son père était changé et magnifique maintenant qu'il n'était plus chargé, comme hier, de son lourd paquet de marchandises. Il reconnut son habit de noces qui pouvait bien avoir trente ans et qui servait aujourd'hui à fêter le sabbat.

L'aspect de Benjamin le chagrina quelque peu. Il voyait en lui sa seconde jeunesse, le reflet de sa propre enfance. Ainsi que Benjamin, il portait jadis la Bible de son père en le suivant à la synagogue ; sa figure, comme celle de Benjamin rayonnait d'un juste orgueil, lorsqu'il lui était donné de se délasser sous le poids de ce livre pesant, qui, depuis des milliers d'années, sert d'appui à l'humanité ! Les années s'écouleront, pensa-t-il, et un

2k LES JUIFS DE LA BOHÊMïï.

jour viendra où cette foi puissante et ce rempart d'airain ne me présenteront plus qu\m monceau de ruines; car la pensée elle-même n'est pas inmiortelle, et ce jeune Benjamin sera devenu alors ce qu'est devenu son frère Emanuel» Mais que Dieu Ten préserve !...

Comme pour échapper à Torage qui grondait dans son âme, il descendit dans la rue, et suivit pas à pas son père et son frère jusqu'à la synagogue.

Là, il se choisit la place la plus modeste du vestibule, d'où il pouvait voir la foule compacte des fidèles en prière, et, au milieu d'eux, son père et son fi'ère. Chose singulière ! Bien que l'âme d'Emanuel fût sensible à la moindre impression, bien que chaque sensation fît retentir en quelque sorte dans son cœur toutes les cloches de ses souvenirs d'enfance, nous devons l'avouer cependant, le service divin du sabbat ne lui donna pas la moindre émotion. Bien plus, l'irrégularité, le désordre de ce service, les prières criées en toute liberté par l'assemblée, tout cela blessa son cœur. Cependant une pensée le préoccupait. Cette pensée qu'il se proposait de communiquer à Clara lors de son retour, nous allons, pour l'amour d'Emanuel, l'expliquer au lecteur.

a Veux-tu savoir , voulait-il dire à Clara , pourquoi les Juifs se montrent partout si fermes et si hardis ? Cela ne tient ni à un esprit inné de spéculation, ni à une inspiration supérieure , ni à une intelligence devenue plus élastique sous l'influence d'une compression extérieure. Entre dans une synagogue, et selon l'habitude des tiens , moque-toi à juste titre de ces cris

haletants et discordants , de ces courbettes et inclinations de pagode, et tu auras trouvé alors la clef de mon énigme. Avant tout, tu seras frappée de l'identité avec laquelle tout ce monde en prière exprime ses sentiments ; chacun crie, chacun se meut, chacun se presse pour arriver à Dieu, comme on fait dans une salle d* audience, pour parvenir à se faire entendre. Si vous avez des Saints qui se tiennent comme.médiateurs sur l'échelle que vous appliquez au ciel; si dans votre douloureuse humilité vous les voyez d'ici-bas porter vos offrandes à Dieu, le Juif, au contraire, prie Dieu sans intermédiaire. Et lorsqu'il se trouve avec Dieu dans des rapports si directs, pourquoi se génerait-il devant les hommes ? Vous autres vous avez trop de médiateurs qui prient, implorent et agissent pour vous. »

Voilà les pensées avec bien d'autres encore, qu'Emanuel se proposait, à son retour, de communiquer à Clara. Elle ne les aurait trouvées danj? aucun livre et lui seul pouvait les lui apprendre. Pour le moment, il dut recevoir \es Salem alechem familiers, les poignées de main fraternelles dont toutes les personnes qui sortaient de la synagogue eurent soin de le gratifier, lui le délaissé, le pauvre qui mendiait sa nourriture du sabbat. Il n'y eut pas jusqu'au riche Joseph Brandeis dont les trésors l'avaient ébloui du temps de son enfance, qui ne vînt Taccoster. Son père et Benjamin passèrent à leur tour. La crainte et l'anxiété de l^attente étaient peintes sur la jolie figure de l'enfant. Il tendit aussitôt la main à Emanuel et s'écria d'une voix haletante :

— Venez à mon examen, il faut que vous y assistiez.

— Cela m'est-il permis ? demanda Emanuel en regardant son père.

— Benjamin voudrait convoquer toute la communauté, répondit le père dont la voix trahissait presque les doutes que lui laissait le succès de son enfant, mais qui me dit qu'il s'en tirera à son avantage ? Ce n'est pas peu de chose qu'une page de Talmud, Benjamin, et si tu ne dois retirer que de la honte de ton examen, c'est bien assez que quatre yeux en soient témoins.

— Venez toujours, insista Benjamin.

Il n'y avait pas loin pour se rendre dans la maison du cousin Rebb Yaïkev, car il demeurait dans la ruelle même de la synagogue. Emanuel, en ce moment, se rappela les sabbats de son enfance : comme il tremblait de crainte, lorsqu'il montait l'escalier obscur qui conduisait chez le cousin Rebb Yaïkev, son examinateur , et qu'il voyait surgir la figure sombre de ce parent entouré dans sa famille d'un respect voisin de l'adoration! A cette époque-là le cousin était jeune encore et déjà on ne l'envisageait qu'avec crainte. Combien plus terribles devaient être maintenant et sa pâle figure ridée par Tétude et par la science, et les sourcils touffus qui surmontaient son œil gris. Mais Emanuel se rappela aussi le bonheur qu'il éprouvait, alors que le cousin, pour lui exprimer sa satisfaction, recommandait à sa femme de préparer les fruits du sabbat, qu'Elijé devait venir chercher dans l'aprèsmidi.

Ce fut sous l'impression de ses souvenirs qu'Emanuel dit à Tenfant , lorsqu'ils arrivèrent au pied de Tes^ calier :

— As-tu peur, Benjamin?

— Pas le moins du monde, répondit le petit garçon dont la main tremblante indiquait assez qu*il mentait.

Arrivés chez le cousin, ils le trouvèrent assis devant livre volumineux dans lequel il étudiait. Il avait, à la vérité, peu embelli pendant l'absence d'Emanuel.

— Bon schabbes! cousin, dit timidement le père.

— Salut à l'arrivant ! répondit une voix sombre.

Le cousin avait à peine détaché ses yeux de son livre.

— Eh bien, parle-lui... chuchota le père à l'oreille de Benjamin, va lui faire ta demande.

Une crainte mortelle se lisait sur la jolie figure de rejifant; son cœur intimidé avait perdu toute initiative; la peur seule animait tout son corps.

— Je voudrais bien me faire examiner, cousin Reb Yaïkev, dit-il d'une voix bredouillante et à peine perceptible.

— Te faire examiner ? Et sur quoi? demanda le cousin sur un ton sec et froid.

— Sur la première page du Talmud, répondit Benjamin. Un sourire glacial se dessina sur les lèvres du cousin,

mais il se dissipa tout aussitôt, comme s'il avait déjà trop duré.

— Petit fou ! dit-il d'une voix lente, j'ai là-bas, dans ce coin, une armoire remplie de livres ; puis-je savoir lequel de ces livres tu as étudié ?

—La première page.... Benjamin rougissait., de Baba Mezièh (1) ajouta-t-il en corrigeant son étourderie.

(1) Titre d'uoe des sections du Talmud.

{Note de l'auteur,)

Un sourire encore plus glacial que le premier passa, comme un éclair fugitif, sur la figure du savant.

— Quel âge as-tu? demanda-t-il après une pause.

— J'aurai onze ans au nouvel an.

— Et tu en es à la première page du Talmud?

Cette question fut faite sur un ton si sec et si sourd, qu'on ne pouvait deviner si elle exprimait l'ironie ou Tadrairatiou. Le cousin désigna du doigt le rayon de Farmoire où Benjamin devait trouver Fin-folio dont il s'agissait.

— Commence maintenant, dit-il , lorsque Benjamin eut ouvert le livre à la première page. En ce moment, le père qui, jusque-là, s'était tenu à Técartavec une respectueuse timidité, s'avança, mit ses lunettes et tendit sa tête par-dessus les épaules de Benjamin, afin de ne pas perdre le moindre détail de Texamen. Benjamin commença son explication en hésitant, puis il marcha d'une manière de plus en plus sûre et ferme. Nous ne saurions définir le sentiment tout particulier qu'éprouva le colporteur, lorsqu'il entendit son enfant traduire en allemand le sens du Talmud, sur le ton chantant et avec tous les gestes et mouvements dont il est d'usage d'accompagner pareille explication : Benjamin renversait le pouce pendant la discussion et le relevait en arrivant à une

conclusion.

Oui, bon Rebb Schimmé, nous passerons doucement, bien doucement sur la joie que vous goûtez en ce moment, et de crainte de la troubler, nous ne prononcerons

pas le moindre mot!

Cependant, de temps en temps l'inquiétude et la

crainte reparaissaient sur le visage du père, quand le cousin adressait à Tenfant certaines objections qui ne se trouvaient pas dans le texte du livre. Alors aussi, le front du petit garçon se ridait, et il se mettait à réfléchir jusqu'à ce qu'un éclair fugitif, échappé de ses yeux, annonçât que la révélation s'accomplissait et qu'il comprenait enfin son cousin. Un sourire tendre et paternel épanouissait comme une fleur printanière les lèvres du colporteur, lorsqu'il voyait le cousin branler la tête et se frotter la barbe pour marquer ainsi à Benjamin qu'il avait bien répondu et qu'il pouvait continuer*

Enfin, l'examen se termina. La sueur ruisselait du front de l'enfant ; son visage était en feu, le silence de l'attente régnait dans la salle. Le cousin portait des yeux hagards autour de lui.

— Ce petit garçon, dit-il, en se tournant vers le père, ce petit garçon à une tête de fer, et, s'il veut travailler , il pourra devenir im homme distingué !

Puis, tournant la tête vers la porte qui était ouverte derrière lui :

— Zirl ! Zirl î appela- t-il, sors donc un moment! Sur le seuil de la porte parut la femme de Rebb Yaïkev,

la cousine Zirl.

— Tu sauras, Zirl, lui dit-il, que cette après-midi, sur les trois heures, tu auras la visite du petit Benjamin ; tu lui donneras deux petites pommes, ni plus ni moins, entends-tu bien ? Quant aux poires sèches, tu lui en donneras tant qu'il te plaira, je ne te prescrirai rien à cet égard ; maintenant cela suflît.

Sur ces mots, le cousjn se leva, comme pour congé-

dier ses hôtes, et reporta le Talmud dans Tarmoire où Benjamin Pavait pris. Le colporteur saisit la main de Tenfant et lui dit :

— Sur ma vie, mon Benjamin chéri, tu m'as causé une grande joie ; demain tu iras avec ta mère chez Rebb Maïer, le marchand de drap.

Là-dessus, il souhaita au cousin Yaïkev un bon schabbès et un bon appétit et se dirigea vers la porte ; mais la voix du cousin le rappela.

— Rebb Schimmé, dit-il, je t'en avertis, fais attention à cet enfant ; il est plein d'intelligence ; tâche qu'il ne tourne pas comme ton Elijé. Quelles nouvelles as-tu de lui ?

— Aucune, absolument aucune, répondit le père devenu de nouveau sombre après une si grande joie.

— Quelle tête que celle d'Elijé I continua le cousin, et pourtant qu'est-il devenu ? îl y avait en lui l'esprit et l'intelligence d\m grand rabbin. Et pourtant qu'estil devenu ? Tu ne sais même pas où il se trouve. Est-il possible qu'il soit resté bon Juif ? C'est dommage, grand dommage, car Elijé aurait pu faire un homme distingué, et maintenant peut-être il s'est...

— Dieu Ten préserve ! s'écria le colporteur effrayé, car il avait compris parfaitement ce que voulait dire son cousin. Bon schabbes, ajouta-t-il aussitôt, en s'élançant sur le loquet de la porte.

Arrivé dans la rue, notre Emanuel, violemment agité, se d-^manda comment il osait bien marcher ainsi à côté de son père et de Benjamin. 11 se sentait aussi coupable envers eux que s'il venait de tremper ses mains dans le

lE COLPORTEUR. 31

sang. Soit égarement momentané, soit effet de quelque sombre inspiration, il quitta Benjamin à l'angle de la rue et s'esquiva sans lui dire adieu.

Emanuel, sans s'en douter , était allé, dans cet aprèsmidi de sabbat, aussi loin que purentie porter ses pas. Ce qui le pou^t à marcher ainsi, c'étaient les tourments in^ cessants d'un cœur ballotté entre mille pensées contradic-r toires. Déjà le ghetto avait disparu derrière lui, dans le lointain, lorsqu'il se rappela qu'il venait de remplir involontairement la promesse qu'il avait faite à Clara , de .ne rester qu'une seule nuit encore dans le voisinage de ses parents, pour s'enfuir ensuite. Il fuyait maintenant, et il s'en réjouissait. 11 attribua cette joie à lamour, le plus puissant de tous les liens, fussent ceux-là mêmes qui nous attachent à nos parents et à nos frères. Souvent, il voyait Clara marcher à ses côtés ; il lui semblait qu'elle passait le bras autour de son cou, et il ressentait avec délices l'approche de sa vivifiante haleine !

Un instant après, il songeait en frémissant à ce qu'avaient dû dire ses parents, en ne le voyant pas revenir pour le dîner; il songeait à Timpression qu^avait dû ressejatir Benjamin en apprenant à la Sehafsiube où sans doute il s'était rendu, que le mendiant chéri qui occupait toutes ses pensées, avait disparu pendant le saint jour du sabbat !

« Si cet enfant-là, se dit-il, devient un sombre misanthrope, c'est sur moi qu^en retombera la faute ! Pareille à la corolle d'une fleur, cette jeune âme s'est inclinée vers la mienne, et au lieu de rayons lumineux je n'y ai versé que des gouttes empoisonnées ! Je lui suç;

apparu, non sous la figure d'un ami, mais comme un ennemi de sa religion, comme un profanateur du sabbat. Cet enfant ne pourra que me haïr pendant toute sa vie. »

Emanuel se sentit l'envie de retourner sur ses pas... il retourna en effet, mais sans s'apercevoir qu'il se dirigeait vers la maison paternelle. Ce fut avec frayeur, mais avec plus de joie encore que de frayeur, qu'il se retrouva, à une heure avancée de la nuit, devant la Schafstube. 11 y entra, chancelant et rêveur, et y apprit de la bouche des mendiants que Benjamin l'avait cherché en effet et qu'il s'était montré très-triste de son absence du dîner. Les Gaest ne se firent pas faute de lui adresser des questions railleuses et ironiques, car la poussière qui recouvrait ses habits, leur avait révélé, le transgresseur du sabbat.

— Où avez-vous fait la prière du soir ? lui demanda l'un d'eux, en le toisant des pieds à la tète.

La femme polonaise elle même dont les yeux lui avaient tant rappelé ceux de Clara, ne laissa pas que de le railler, en disant qu'il s'était égaré sans doute, puisqu'il n'avait pas trouvé le sabbat sur son chemin. ^

Emanuel ne daigna pas répondre aux mendiants. Il se jeta tout fatigué sur les bancs de bois de la pièce. Sa situation lui parut digne de compassion au plus haut degré. Que n'avait- il pas souffert durant ces quelques heures de séjour au ghetto ? Et ses souffrances n'avaient même pas cessé, alors qu'il s'était éloigné ! Aujourd'hui ou demain devait se révéler le mensonge avec lequel il avait abordé ses parents, la trahison dont il était coupable envers son ancienne foi, comme envers sa nou-

velle ! Mais tout cela l'effrayait moins que l'idée d'avoir trahi le cœur de Benjamin. Il aurait voulu rester pur aux yeux de cet enfant. Il lui semblait qu'il .ne pouvait s'en aller, avant de s'être justifié devant lui. Plus d'une fois, il s'arrêta devant la demeure paternelle où il y avait encore de la lumière. Il voyait aller et venir les ombres de sa mère, de Benjamin et de Roeselé ;... il se mit à les bénir, mais chaque fois qu'il saisit le loquet il dut le lâcher. Il était écrit qu'il devait quitter le lieu de sa naissance [en ennemi de sa religion, en profanateur du sabbat et en perturbateur des consciences !

Le lendemain, nous retrouvons notre Emanuel fuyant réellement, cette fois, sur la route qui conduit à la petite ville voisine. C'est là qs'il se proposait de prendre des chevaux de poste. Les soucis et les veilles peints sur les traits de son pâle visage, il cheminait là tout pensif, sans remarquer qu'un homme, chargé d'un lourd paquet, s'avançait sur la même route que lui. Un regard quelque peu attentif lui eût fait reconnaître dans cet homme son propre père. Arrivé à dix pas de lui, Emanuel l'entendit réciter à haute voix une prière hébraïque il leva

les yeux et jeta un cri d'effroi.

Le père se retourna et lui fit signe de la main pour qu'il ne l'interrompît pas dans sa prière. Il était encore recouvert de ses phylactères et cheminait tout en chantant en plein air et en louant le Seigneur.

Emanuel trouva ainsi le temps de se préparer à une scène qu'il prévoyait.

— Pourquoi, Gast, n'êtes-vous pas venu dîner ? dit le colporteur après avoir terminé sa prière du matin, et

3/i LES JUIFS DE LU BOHÊME.

pendant qu'il repliait les phylactères dont il s'était débarrassé peu à peu ; la cuisine de ma femme ne vous convient-elle pas ?

— Jamais, depuis que j'existe, je n'en ai trouvé une meilleure, répondit timidement Emanuel à la question quelque peu ironique de son père.

— Et malgré cela, vous n'êtes pas verni ?.. . Vous avez gâté toute la joie de mon Benjamin ; il n'a plus voulu manger, et dans l'après-midi , comme sa mère voulait lui raconter une historiette, en récompense du merveilleux examen qu'il avait soutenu sur le Talmud, il a refusé de l'écouter parce que vous n'étiez pas là. Que dites-vous de cet enfant?

— Quelle est donc cette historiette ? demanda Emanuel, en changeant le cours de la conversation pour trouver le moyen de glisser sur son absence de la veille.

— Ma femme en fait le plus grand cas et ne la vendrait pas au poids de l'or, car cette historiette s'est passée jadis dans notre propre famille, et lorsque Hanné veut faire plaisir à l'un de ses enfants, elle la lui raconte. Hier c'était le tour de Benjamin à l'entendre.

— N'y est-il pas question d'un juif baptisé ?

— Comment le savez-vous ?

— J'en ai entendu parler vaguement.

Emanuel ne mentait pas. Sa mère lui avait raconté dans son enfance cette histoire de famille.

Après ce premier entretien, le père et le fils continuèrent leur route en silence. Ce fut le colporteur qui reprit la parole.

— OÙ allez-vous donc , au juste , Gast ? Peut-être, Tignorez-vous vous-même.

— Vous pourriez bien avoir raison, Rebb Schimmé, dit Emanuel en souriant tristement.

— Cela est-il bien convenable pour un jeune homme comme vous ? s'écria le colporteur ; tout homme, et Je Juif surtout, doit avoir quelque état qui Toccupe.

— Mais si je vous disais que j'avais quelque chose en vue

— Je n'ai pas besoin de le savoir. Du reste, j'ignore vraiment pourquoi je vous fais cette question. En quoi me regardez-vous ? J'ai dit la même chose à ma femme, mais elle n'a pas voulu m 'écouter.

— Pourquoi?

■^ Elle ne peut vous oublier. Elle et Benjamin n'ont cessé de parler de vous pendant toute la journée , et ce qui m'étonne, c'est qu'elle n'ait pas pleuré en ne vous voyant pas revenir. Elle vous a attendu jusque dans la nuit, et ni elle ni Benjamin n*ont voulu se coucher. — Petite folle ! lui ai-je dit, que t'importe ce mendiant ? est-il donc le premier que tu aies vu chez toi ? — Schimmé, m'a-t-elle répondu, tu ne sais pas combien je suis affligée de ce que cet étranger ne revient pas. Quelqu'un l'aurait-il offensé ? — Là-dessus, Benjamin s'est mis à pleurer.

Malgré sa profonde émotion, Emanuel sentit la manière toute différente dont l'appréciaient son père et sa mère : le père ne voyait en lui qu'un mendiant, tandis que pour la mère il était un étranger.

— Personne ne m'a offensé, dit-il à demi- voix.

lld LES JUIFS DE LA BOHÊME.

— Mais sérieusement, Gast^ continua le colporteur, où allez-vous au juste ? je ne serais pas fâché de vous avoir pour compagnon pendant un bout de chemin. Vous pouvez bien venir avec moi jusqu'au premier village ?

— J'irai aussi loin que vous voudrez, dit imprudemment Ëmanuel.

— Pour votre récompense, je vous ferai voir au village une maison comme vous n'en avez jamais vu dans le monde. Je vous conduirai, chez Rebb Schmul le Randar. Là , on vous donnera certainement un joli denier pour votre route et aussi de quoi déjeuner. Cette maison renferme de bien braves gens ; on y voit entrer cent mendiants par jour, et chacun reçoit une aumône ; car cette maison est remplie de bénédictions. C'est que le Juif a du cœur, lui ; mais chez les paysans vous n'attraperez rien.

— Cependant, j'ai toujours entendu dire que les

paysans sont hospitaliers qu'ils hébergent volontiers

les étrangers, ajouta Ëmanuel, comme pour rectiQer sa premièi e expression quelque peu incompréhensible pour son interlocuteur.

— Essayez-en, allez chez Tun d'eux, et vous ea jugerez par vous-même ; vous entendrez le paysan ou la paysanne vous dire : a Nous n'avons rien, allez chez le

uif qui demeure en face, le Juif est plus riche que nous, le Juif a notre argent. » Si 'on ne vous fait pas celtj réponse, je consens à perdre mon nom de Schimmé Prager. Le Juif au contraire sait donner à tout le monde et donner sans réfléchir ; cela provient tout simplement de ce que le Juif a du cœur.

LE COLPORTEOR. S7

Emanuel avait prononcé ces mots d'un ton ferme, puis il regarda fixement son père dont le visage, soit colère, soit ironie, s'était recouvert d'une superbe rougeur. Emanuel eût bien voulu faire voir ce visage à Clara

Il apprit encore bien des choses intéressantes, tout en cheminant à côté de son père. Malgré les sourires que lui arrachaient parfois les idées étroites et les préjugés du colporteur, il ne put s'empêcher d'admirer ses connaissances et son bon sens. 11 n'eût jamais soupçonné tant de choses sous ^enveloppe de cet homme rabougri et asthmatique. Emanuel était tellement aveuglé sur sa propre situation, tellement égaré par l'indécision de son cœur, que souvent il lui arrivait d'oublier les liens naturels qui le rattachaient à son père, pour ne voir en lui qu'une personne étrangère dont on l'aurait chargé d'étudier et d'approfondir le caractère mystérieux, afin de recueillir pour sa Clara une série d'observations intéressantes.

Plus d'une fois, il se berça de cette misérable illusion, et il n'en revenait qu'après une lutte douloureuse. Et lorsqu'il lui arrivait de se divertir du caractère de son père, de ses questions ou de ses réponses, lorsqu'il le voyait tour à tour colère ou railleur, croyant ou superstitieux, alors une voix lui disait : « Cet homme, c'est ton père ; » et son cœur saignait de mille blessures. Il serait difficile de décrire ce qa'éprouvait Emanuel pendant qu'il cheminait ainsi à côté de son père ; variable comme la pluie et le soleil, tantôt il était calme et paisible, tantôt agité et orageux. C'était l'effet inévitable d'une conscience ébranlée, et secouée jusque dans ses plus profondes racines.

^8 LES JUI^d i)E LA BOâÊME.

— Aujourd'hui, je le sais, je ne vendrai rien, dit le colporteur, lorsque les premières maisons du village viufent à se dresser devant eut.

— Côttiment pouvez-vous savoir cela i

— Parce qu*aujourd^hùi c'est dimanche, jour où je ne Vende rien. Comment voulez-vous que le pdysan tlt)uvë aujourd'hui le temps d'acheter de mes marchandises? En ce moment , on sonne les cloches à Péglise, puis on va dîner, et dans l'après-midi, le paysan conduira sa femme au cabaret pour la faire boire et danser? comment, avec èelâ, pourrais- je gagner quelque chose ?

— Et pourquoi le paysan ne jouirait-il pas de son dl- &anche ? s'écria Emanuel en oubliant qui il était : n'avezvous pas votre sabbat, vous?

— Vous parlez d*une façon Singulière, mon èhèr Gast, dit le colporteur dé venu triste, comment pouvez-vous comparer notre saiht sabbat avec le dimanche ? Vous aije dit que le paysan n'a pas le droit d'avoir, lui aussi, un jour où il puisse s'étendre sur lé banc, auplrés de son poêle ? chacun n'a-t-il pas besoin du dimanche, lé paysan tout comme l'ouvrier ? et qui sait cela mieux que le juif ? h'a-t-il pas son sckabbés ?

— C'est vrai, moucher Rebb Schimmé, dit Emahdel, dont l'esprit s'aigrissait de plus en plus ; mais puisque vous le savez, pourquoi ne restez-vous pas à la maison le dimanche ? Pourquoi troublez- vous le sabbat du paysah?

— Quel langage t répondit le père, quel langage I faut-il donc que je perde deux jours par semaine?

— ^ Ah ! s'écria Emanuel débordant de colère, parce que vous ne vouiez pas perdre un jour, il faut que le

LE GOLPORTBUII. 89

dimanche du paysan »oit troublé I parce qu'il vous coûte de laisser chômer dans un coin votre paquet de vieilles vestes et de mouchoirs, faut-il que le paysan oublie qu^il a un dimanche?

— 11 peut boire, danser, jeter des cris de joie, n'est-il pas vrai? dit le colporteur avec amertiunoi et vous croyez qu'en ce cas je trouble son sabbat en lui vendant quelque vieille veste, quelque mouchoir de mon paquet, comme vous appelez cela? J'en reviens toujours à mon proverbe : « Celui qui en souffre le plus, c'est le juif lui-même* i>

— Que voulez-vous dire ? demanda Emantiiel frappé de l'expression douloureuse et amère qui avait accompagaé les paroles de son père.

Mais le colporteur garda un silence opiniâtre; Emanuel sentit qu'il venait de blesser les sentiments les plus ihtimes de son père.

— Etes-vous encore juif, Ga$t7 s'écria sotidain ce dernier, en s'arrêtant devant Emanuel.

— Qu'est-ce à dire ? demanda Emanuèl avec frayeur, ne le suis-je donc plus ?

— On le dirait, à vous entendre parler de la sorte. Quel est le juif qui donnerait raison au paysan pour se donner tort à lui-même ? mais, hélas ! noussomtnes tous ainsi faits. Que ne me demandez-vous de suite : « A quoi vous sert le sabbat? pourquoi ne pas célébrer votre schabbés en même temps que le paysan et l'ouvrier? Vous pourriez vous dispenser de colporter aujourd'hui vos vestes et vos mouchoirs, vous gagneriez un jour par semaine, tout en vendant davantage ? » n^est-ce pas ^ cela que vous vouliez me dire ? Vous croyez, Gast^ qu«

j'ignore ce qui se passe dans le monde, que je ne sais

pas qu'on veut abolir le 5cAaft6éff Dites-moi, n'est-ce

pas à cette conclusion que vous avez voulu arriver ?

— Et quand cela serait ? répondit Emamiel d'une voix entrecoupée. Il était heureux d'ailleurs d'entamer avec son père une discussion plus générale.

Mais le colporteur^ avec une modération à laquelle Emanuel ne s'était pas attendu, répondit :

— Ni vous ni moi ne pouvons rien préjuger à cet égard ; c'est à Dieu seul d'en décider. Mais Dieu a dit : a Le septième jour^ tu te reposeras de tout travail ; • ( et ici le colporteur citait le texte hébraïque de la Genèse ). A-t-il voulu dire par là que je dois colporter pendant le schabbés mes vieilles vestes et mes mouchoirs ? En ce cas, n'efit-il pas dit plutôt : o Schimmé Prager, si tu le désires, je te permets de transférer le septième jour de la semaine au dimanche, jour où Pierre et Pavel sont attablés au cabaret pour boire, danser et crier ; tu peux y entrer, toi aussi, et t'asseoir à côté d'eux. » Dieu aurait pu me dire encore, dans un autre sens : « Schimmé Prager, je sais que tu es un pauvre homme qui a besoin du moindre kreutzer (pièce d'un sou), je vais augmenter ton année de cinquante-deux jours et tu pourras gagner plus d'argent de la sorte. » — Mais, je vous le dis, Gast, si Dieu veut me faire vendre quelque chose, il saura me le faire vendre tout aussi bien dans les cinq jours dont se compose ma semaine. A quoi me serviraient cinquantedeux jours de plus par an? à rien, j'en suis convaincu.

En ce moment, nos deux voyageurs avaient atteint le village. Soit effet d'une colère mal éteinte, soit intention

bien arrêtée, le colporteur oublia d'indiquer à son fils le chemin de la maison du Randar où il devait être gratifié d'une si riche aumône. Etait-ce bien encore ce même père, ce même être dévoré du feu de la foi, qui maintenant se glissait sous les maisons des paysans en faisant retentir sur un ton traînard son Achetez, achetez, achetez lEmanuéi le regardaLii faire avec un étonnement mélancolique ; mais quand il le vit prendre par le menton une jeune paysanne arrêtée sous une porte cochère, il seniit tout son sang refluer vers sa tête. « Est-ce bien encore le même homme? » se demanda-til.

Emanuel sortit du village en branlant la tête, car il lui était impossible d'y rester. C'est sur la grande route seulement qu'il voulait attendre son père.

A Clara.

(Ecrit au crayon sur la grande route.)

<( Il me serait impossible de te décrire même les contours de ma situation actuelle. Tout me paraît difforme, confus, inachevé. Gomme certain Romain, je suis assis sur des ruines

» Musique ! musique ! Où trouver la mélodie capable de dissiper mes inquiétudes, mon laisser-aller, mon indécision ? Pareil à un voleur, je m^lance parfois sur moimême en m'écriant : « Le passé ou la vie ? » Que je me sens brisé, dépourvu d'unité et de point d^appui depuis que j'ai revu mon lieu natal I

43 LES JUIFS PS ]ûi BOHÊME.

Pourquoi ne te le dirais-je pas? souvent je me sens feraé 4^aFrachef di^ fpnd do mon cœur, avec des ongles sia? glants, jusqu'à ta propre image. Mon père, ma mère, ma sœur, mon petit frère se pressent devant moi et jettent sur ma face un voile épais, pour te soustraire à ma vue, pourn^e cacher Téclat de tes yeux... Dieu du ciel I que y£^is-je devenir ?

» Que ue connais-tu mon père, Clara ? Il vaut bien la peine d'être connu 1 Depuis quelques heures, je l'accompagne dans sa tournée de... colporteur, et c'est aujourd'hui seulement que j'ai appris à bien le coanattrp. Vraiment I il en vaut la peine. L'âme d'un pareil juif présente un bien singulier aspect. Figure-toi un livre où se trojivent écrites les plus belles choses. Tu lis, tu lis sans cesse, et tu es frappée des mélodies ravissantes et pleines d'éloquence qui retentissent à ton oreille. Tu ne sais d'où elles émanent ni où elles s^envolent. Tout te dit que tu viens de découvrir quelque chose de supérieur à l'humanité, de beau, de magnifique, que tu n'avais jamais vu nulle part.

» Et poLift^nt tout ce que tu vois là ne tient ^i dQ la siniplici^ ni de la pajiveté, n^^s d'un sentjpient plus jéleyé, de je ne sais qupi de saint et de biblique.

» Tu lis, tu lis toujours... et soudain tu rencontres des pages collées les i?nes aux a^up^os ; le^ méjpdies ont cfessé, tq perds la trace de cet admirable prganisme dp la foi, t|| ne peux continuer ta Ipcti^re. Ces feuilles, c'est )^ crasse de la vie qui )es a ^insi fixées les unei$ ^\x}^ aur ires, p'est ]a colle de FhpmUi^tion qui \e^ a ép^issie$* Et, pour le malheur dps habitant^ du gh^ttp, vous ypjjf»

LE COLPORTEUR. j^S

arrêtez toujours à ces feuilles, parce qu'elles vous frappent, parce qu'elles irritent votre tact et votre vue, et aussi parce que l'homme ne veut rien approfondir. Vous renoncez à explorer plus attentivement ce livre, et cela à votre propre détriment. Mais nous seuls, nous en souffrons !

» Mais toi, Clara, si jamais uq pareil colporteur s'offre à ta vue, par amour pour moi, pour ton Emapuel, n'oublie pas de songer à mon père ! Garde-toi de te laisser rebuter par ces feuilles que la crasse a collées les unes aux autres I »

C'était peu avant la moisson. Les épis ondoy^ent gaîment dans les champs, les cailles et ]es alouettes $'y ébattaient avec joie et bonheur. Mais le colporteur avait ^humeur bien triste ; il n'avait p^agnq que peu d'arçent dans le courant de cette semaine. Emanuel ne s'en aperçut que trop à la figure soucieuse de son père. Il le regardait avec inquiétude toutes les fois qu'il le voyais sortir de la maison d'un paysan. La figure du colporteur exprimait la déception... il n'avait rien vendu. Emanuel n'était pas éloigné de croire que sa présence portjait pi^Jheur à son père.

C'était donc à l'approche de la récolte ; une pipigso^j dorée recouvrait la campagne, mais Tarjçent manquajt dans le coffre du paysan, et le paquet du colporteur nç s'en ressentait que trop.

— Puisse Dieu envoyer une boqne finnée I dit le colporteur avec recueillement, en passant avec §on AIS de-

hk LES JUIFS DE LA BOHÊME.

vant un chainp couvert d*épis. Ce n'est pas sans raison que, pendant Fhiver, on fait chaque jour cette prière : ((Donne aux champs de la rosée et de la pluie,,. » Le paysan en a bien besoin.

— Voilà une singulière prière, répondit Emanuel. Le juif possède-t-il donc des champs ? est-il paysan ?

— Pardon, répliqua le colporteur en riant, vous venez de dire encore une chose fort bizarre. Si le paysan manque d'argent, de quoi vivra le colporteur ? Et réciproquement : qui-fera crédit au paysan , qui patientera jusqu'au moment où Pargent lui revient, si ce n'est le colporteur ? qui, sinon le juif, achèterait du paysan une peau de lièvre qui risquerait fort de pourrir chez lui? Le paysan et le colporteur tiennent l'un à l'autre sous ce rapport, et c'est pour cette raison qu'on dit en hiver : « Donne avx champs la rosée et la pluie I » Je ne conçois pas comment le paysan pourrait exister sans le juif ?

— Voilà qui est tout à fait nouveau, dit Emanuel en souriant, car d'ordinaire on estime heureux les pays où le paysan peut se passer des juifs.

— Cela prouve, dit le colporteur d'un air pensif, que dans ces pays-là le paysan a plus d'argent. Je ne sais cependant si je dis vrai, il doit y avoir quelque autre raison encore. En tout cas, il faut que quelqu'un y joue le rôle du juif. Qui donc apporterait au paysan dans sa propre maison tout ce qui lui est nécessaire, puisqu'il est forcé de rester chez lui et qu'il ne peut se promener ? Je vous rafiîrme, Gast: là où il n'y a pas de juif, quelque autre le remplace.

LE COLPORTEUR. k^

— Vous avez raison peut-être, répondit Enianuel en riant, bien qu'il ne laissât pas que d'être surpris du profond bon sens de son père. Du reste, Rebb Schimmé, je n'ai pas eu l'intention de vous offenser.

Ces paroles d'Emanuel peuvent nous servir de flambeau pour analyser la situation de son âme. Dans les moment où le sentiment l'entraînait malgré lui, sa plus intime pensée était encore que Clara ne pourrait pas, comme lui, se réjouir de son père ; il doutait que cette femme, élevée dans un autre milieu et dans une autre foi, pût ouvrir son âme à la poésie dont il voyait entourés son père, sa mère, et son lieu natal. Il doutait, et le doute est une arme à double tranchant.

Par moment, Emanuel se réjouissait de ce que son père ne gagnait rien dans le cours de cette semaine...

C'est que, dans cette idée, il entrevoyait le moyen de combler en partie Tabîme qui allait le séparer à jamais de son père. Il voulait verser dans cet abîme tant de brillants monceaux d'or, que sa trahison, cette tache noire qui consumait son existence, en serait éclipsée. Rien ne devait égaler le bien-être de ses parents ; il voulait les entourer d'un rempart de bonheur. Le père jouirait, dans sa maison, d'une aisance pleine de calme ; la mère n'aurait plus besoin de lui demander : « Comment t'a traité cette semaine, Schimmé ? <!f A Roeslé, sa sœur, il préparait un superbe mariage ^ l'avenir de Benjamin serait assuré, afin que le charmant enfant ne devînt pas un colporteur. Il se proposait de tout niveler, de tout réparer, de tout apaiser... pourvu qu'on lui laissât sa Clara...

^6 . LES JUIFS PP f«i BPpÊME.

— fipmSîeiil; ce feit-il, Ga$t, dit ^h\^ SehîpiQ^é pen- 4ant lin 4^9 derniers jo^rs d^ la ^ef^aine, que je jm s^nta f^ii^le et fatjguié, comité ^i j'avais lutté avec u^ géant ? Cela tierjt peut-é},ra à cp qqo jj3 np gagne riep.

— Peul:-0tr0, répondit Enaan^el presque avjBc indifférence, ffiiiais j^pntrevois up autre motif,., f^^pt-jl ypua

— Dites, répliqi|a le colpqrteur ep souriant.

— Mais je vogs offenserai peut-être, sans le voujoir... Ce pioMfi le voici : pendant toute l.a spipaine vous ne vous faites pas la fayeur de m^pger chaud, ne vop$ nourrissant que d*ognons, de frpmage et d'autres aliment^ incapables de réparer les forces de vo|.re estomac. Comment alors no seriez-vous pas faible et fjatigué ?

— Biep î pt le colporteur, vous dite§ vrai, peut-être. Mai3 que ne me demandez-vous plutôt où je ppurfajs pie procurer quelque aliment chaud ?

Emanuel sentit qu'il s'était trop avance 4^f}§ ^ parpjeç.

— l^ier^ 3ur les midi, dit-ij timidement, vous êteç entré chez un paysan j j'étais resté dans }a rpe 4'pù j'aj entendu parfaitement la paysanne vou3 inviter à dîner .avec les siens. Mais vous, qu^avez-vquiî réppn4^ ? Vpu3 avez chercljé h vous échapper de la m^j^op je plus vite possible- Un instapt plus tard, nous consommions tops 4eMX un morceau de pain avec du fromage naoisi. Or, je vous }e depiapde, que 4oit faire un homnje à qui pp 4e ses sgmblafjfes vient dire : fi Ef)tre, mange pt ras? s^sie-toi, je t'inyite de jt^op pœur, et te di^pppse de touj remercîment? » Faut-il que cet homme s'epfjine, comB^

LE GpLPORTEUB. (P

^Ul ^ntreypyajt la mort sur cjjaqqe deRt de 1^ fourchette, comme si chaque goutte de la soupe qu'on li}i pffre était enjpoisanpée ? Ou l)iei}, doitril s'asseoir ^if iï}i}ieu de ses hôtes, se réjpuir et §e rassasier pomipp m% (iQs présents de Dieu, (juand même ces pr^se^its Oî}t ^té jpréparés dans d'autres casseroles ?

— Vous voulez dire, répondit le colporteifr , que }p Rêvais jpanger chez la paysanne ? Pas pour un million I s'écri^-t-il d^une voix énergique, npn, quand vous nje Ip copipterjez sur-le-champ I

— Je n*ai pas la somme dans ma poche en ce ipomçpt, dit Emanuel, comme pour éprouver le colporteur.

— Ecoiftez, répondit ce dernier, vous doute? de nie^ paroles, je nf en aperçois. Mais je ne vous ferai qu'une (question : La vie yaut-e)le un njillion? ph bien, j'aimerais mieux donner ma vie que de manger chez la p^ys?pne.

O Dieu ! pensa Emanuel en pâlissant, avec quelle prpfonde conviction il dit cela ! Comment pourrai-je combler l'abîme qui s'ouyre de plus en plus profond sous fpe^ pieds, lorsque Tpmbre 4'un pépfié suffit pour Témouvoif à ce point? ma trahison, s'il en est ainsi, le tuer;a san* ^ucun doutel Et ma mère dpifç!r*.v?

La tristesse d'Emanuel augmentait à chaque pas gi^^i) fit en société de son père j jl ne s.e sentit plus le ppurage de lui adresser une question. Et que pouvait-il en attendre? Chaque parole, chaque aveu de son père lui sembjfiient autant de clpu^ enfoncés c^^ps }e cercueil de ^jx bonheur, autant de couteau^ qui trayersaienten plein u^ t^s^ d^^mour et d'affection. Emanuel gard^ t^onc le

silence. Sur son visage soucieux se reflétaient déjà les nuages qui obscurcissaient son avenir.

Le colporteur avait pris en grande affection le compagnon de sa tournée hebdomadaire. Il ne tarda pas à s'apercevoir du changement qui s'était opéré dans les idées d'Emanuel, et du silence qu'il avait gardé pendant une bonne partie de leur voyage.

— Voilà ce que vous gagnez, Gast, dit-il, à accompagner un pauvre colporteur. Si vous aviez continué votre chemin, que de bons morceaux n'auriez-vous pas trouvés? Du reste, ajouta-t-il avec un sourire dérobé, je vais arriver auprès de ma jolie paysanne, et il suffira que je lui adresse une bonne parole, pour qu'aussitôt elle vous serve tout ce qu'elle a de meilleur dans la maison. Ne vous gênez pas devant moi, je saurai fermer les yeux.

— Rebb Schimmé, s^Scria Emanuel vivement surpris, est-ce bien vous qui me donnez ce conseil ?

— Et pourquoi pas? dit le colporteur sur un ton indescriptible, puisque vous avez envie de manger chaud ? Allez et rassasiez-vous. Je ne m'occupe pas de ce que font les autres.

Emanuel, après une longue pause, demanda d'une voix étouffée :

— Rebb Schimmé, donneriez-vous ce conseil à votre fils, s'il se trouvait dans la même situation ?

— Taisez-vous, taisez-vous! s'écria brusquement le colporteur devenu sombre, n'invoquons pas Satan gratuitement, car il pourrait venir.

Une jolie enfant de paysan, aux joues roses, vint à la

LE COLPORTEUR. h^

rencontre du père au moment où il entra dans le village. Le colporteur sourit en voyant la petite créature s'avancer vers lui à pas chancelants :

— Baruschka! appela-t-il, et Tenfant vola dans ses bras. Il Tembrassa tendrement :

— Comment va ta mère? lui demanda-t-il.

— Elle est à la maison, lui répondit Tenfant, qui le quitta pour courir vers sa mère.

— Â qui est cette enfant? demanda Emanuel étonné.

— La mère de cette enfant, répondit le colporteur, était autrefois la plus malheureuse des femmes, et si elle ne Test plus, c'est à Schimmé Prager qu'elle le doit !

— Serait-ce là votre jolie paysanne? demanda Emanuel rempli de pressentiments.

— C'est elle, répondit Rebb Schimmé, et comme vous avez prétendu que le paysan n'aime pas le juif parce qu'il ne mange pas dans le même plat que lui, je vais vous raconter une histoire qui a trait à ma jolie paysanne. Le père de cette paysanne demeurait à deux lieues d'ici, et était juge au village. Je voudrais posséder tous les biens dont se composait sa fortuné.

11 s'appelait Pavel. Il faisait grand cas de moi, et me considérait comme Tenfant de sa maison. J'ai gagné bien de l'argent chez lui, dans ma vie. Le paysan avait une enfant unique. On s'imagine d'hubitude que les juifs seuls aiment leurs enfonts, mais le paysan, lui aussi, donnerait sa vie pour eux. J'avais bien remarqué que mon Pavel aurait arraché le soleil du firmament pour faire plaisir à sa fille. Un jour Pavel me dit : <( — Quand tu reviendras chez nous, Schimmé, tu m'apporteras de la toile de lin,

30 LES jq^FS DE f.4 BOHÊME.

(}u 4rdp, des dentelles, des rubans et tout pe que tu as de plus beau, car je vai^ ipgrier ma fille. « — Avec qui ? daraandai-je ; tu ne m'en as encore rien dit, Pavei. » Làdessus, il me nomma un jeune paysan qui habitait un autre village et que je connaissais très-bien aussi. — (f C'est à celui-là que tu veux la 4onner, Pavel! pi'écriaj-je, je ï\e t'apporterai ni toile ni rubaijs, e\ tu ne donneras pas ta fille à cet homme. — Pourquoi? — Parce qpe je ne le souffrirai pas ; Waczlaw lest un joueur et un ivrogne qui rendra ta filje malheureuse, p — Alors, il m'avoue qu'il savait tout cela, mais qu'jl n'avait pa^ d'empire s\]y s^ fille, qui ne voulait d'autre mari que Wac?law, et préférait mourir plutôt que de renopicer à lui. — « Laisse-moi lui parler, Pavel, dis-je au paysan. — Parle-lui,» me répondit-il ; et il se retira tout aussitôt, tant son cqeur était ému. Je parlai à sa fille et lui représentai la fifute qu'elle allait, commettre envers son père. Mais, hélas I il n'en est pas des chrétiens comme des juifs. Chez nous, tout enfant sait qu il n'a même pas le droit d'éveiller son père ou sa mère, lorsqu'ils dorment. Que vous dirai-je de plus? Elle ne m'écouta pas, et quatre semaines après, elle étiatit devenue la femme de Vac^law. Mais qu'arriva t-il? Tput ce qu'avait dit Schimnié Pr.iger se réalisa, aussi bien que si un prophète l'eût prcdit. Eii )i:)oins de ^.eux ans, Waczlaw ne possédait plus un soi} de tout l'argent que lui avait apporté sa femme ; il avait tout bu, tout pef'du au jeu.

Je n'osais plus me présenter devant la fille de Paye) ; tant je souffrais de sa pâleur et de sa njaigreur. Uq jpur même j'aperçus unie ligne sanglante sur son front,., sqq mari rayait battue, sao$ aucun doijte. Quant au vieux

Il Cpl^Pp^TEUB, 51

P^vç), il m yQH)ait p|fts îB'p^^p^drçî parler 4p sa filtef Puis^ pieu ?pe fendre p^r ïpi}liers toijs Jps flopns qu'elle îp'S içpi>tés et que je lui ai prêtés, cachant biep (ju'ellç |:)^ ppurrMt plu3 me le§ repdr^. Je fi3 bq^I peut-être, mais, . »

— Oh ! PQî) I non ! s^éçria En^januel en proie h wnp vive fSraotiqn.

— Je suis de votre avis, piais ma femme pe savait rien ije tqiit c^)a. Et à q^oi n^'eût servi 4e lui en parler ?...,. Mçii^ écpqfez la sifite. Toutes les fois que j'allai^ vpif le vieiix Payel, il i^q voulait pj|js nie Iqjsspr partir; il me fallait pas^r la nuit chez liij, 4ans s^ meilleur^ çhaipbre, là Qwil renferfl^aifi et entassait toqt spi) bien et tout son ar- Çefjt; Un soir, noii^ avions }?avardé, Pavel et moi, jusqu'à une he^f e bien avappée ; mes paroles et mes récits avaient 4onfl0 aij paysan une g^î^é que je ne )ui avais pas conique depuis longtemps. Voyant cela,j.e me décidai à lui parler dp sa jQlle, pais jp n'eiis pas plutôt prononcé §on nom, qu'ij se levçi tout troublé en s^éçri^nt : a Ecoute bien, Schigimé : si tu veux rester mon ami, ne pie parle jamais d'elle. » J'aurais été bien fou de ne pas me taire, car je tenais 3 l'amitié de Payel et je gagnais beaucoup d'argent 4ans sa niaispn. Dans U nuit même où le paysan me tint .ce propos, il se passa un événement dopt le souvenir ma fjalt encore dresser les cheyeux sur Ja tête. J'ai le sommeil très-léger. A minuit je me réveille en sursaut et j'enten4s au deljprs quelqu'un qui travajlle au volet de la fenêtre et qui cherche à l'ouvrir. La peur me coupe la parole, une supur froide se répapd sur tout mon corps. Je me yois ré4uit à {regarder, sans rien dire, le volet ^oflir de ses goiid? et up ]ioam^ ^ glisser 4i^^ f intérfpur de la ctiam:

52 LBS JUIFS DE LA BOHÊ&IE.

bre. Qui pensez-vous que je reconnus, lorsque le clair de lune m'eut permis de mieux distinguer les objets?..- Waczlaw, le gendre de Pavel. Dans sa main, il tenait une hache avec laquelle il voulait briser le coffre qui renfermait l'argent de Pavel. En ce moment Dieu me rendit, comme par miracle, et la parole et la force ; je m'élançai de mon lit en m'écriant : « Que prétends- tu faire? » Waczlaw, sans perdre un instant, saisit la hache pour me renfoncer dans la tête. « — Tue-moi, Waczlaw, m'écriai- je, mais ne vole pas ton beau-père!... Dieu fît un miracle en ma faveur; car, à ces mots, Waczlaw tomba parterre et se mit à pleurer si fort que mon cœur en trembla d'émotion. G^est alors seulement que je lui dis : « Ainsi, Waczlaw, tu as voulu voler ton beau-père et tuer un homme ; voilà où t'a conduit ta vie maudite, ta passion du jeu et ton ivrognerie ! ... » Il se mit à pleurer et me supplia de ne pas le trahir ; j'y consentis à condition qu'il se corrigerait. Pendant toute la nuit, je demeurai assis à côté de lui, pour le sermonner. Je lui donnai des conseils sur sa conduite future, je finis même par lui donner de l'argent, pour l'empêcher de se désespérer. Le lendemain, de grand matin, je l'aidai à repasser par la fenêtre. Bref, en moins d'un an, Waczlaw devint le plus honnête et le plus laborieux paysan du village. Pavel ne sut jamais rien de ce qui s'était passé, et lorsqu'il vit Waczlaw si complétementchangé, il l'aida à se tirer de peine. Depuis ce temps-là, je ne passe jamais devant la maison, sans qu'on me force de m'y arrêter ; la fille de Pavel fait toutes ses emplettes chez moi, souvent sans qu'elle ait besoin de rien. C'est donc moi qui ai fait le bonheur de cette femme, moi Schimmé Prager, le colporteur !»

Et comme pour conûrmer la vérité de ces paroles, au même instant parut sur le seuil d'une jolie maison une femme qui était dans toute la fleur de la vigueur et de la jeunesse.

— Soyez le bienvenu, petit père, cria-t-elle de loin au colporteur.

— Eh bien I que dites-vous de ma paysanne? demandat-il en souriant et en se tournant vers son compagnon. Si vous le désirez, vous pourrez manger chaud. Le voulez-vous?

— Non ! non ! s'écria Emanuel en rougissant, et il se couvrit les yeux de sa main.

Il ne suivit pas son père dans la maison.

A Clara.

Ci Dans rétroite mansarde d'une des premières maison de Vienne, à une hauteur où Ton ne pouvait s'entretenir qu'avec la fumée qui s'envolait par la cheminée, ou avec les chats qui se promenaient sur les toits dans le silence des nuits d'été, à cette hauteur demeurait jadis un pauvre jeune homm«, étudiant par vocation. Certains jours, le pauvre étudiant s'assimilait plus de science que de nourriture ; aussi ses joues étaient pâles et pitoyables à voir. Un jour, il rencontra sur le magnifique escalier du deuxième étage une jolie enfant, âgée de près de dix ans qui le fixa avec des yeux d'une ravissante beauté. L'étudiant put voir une rougeur légère et transparente se répandre sur la figure angélique de la jeune fille. Le beau, l'admirable enfant!....

6ll LES JUIFS DE LA BOHÊME.

D Le lendemain, il fut prié par un valet de descendre chez le négociant qui habitait le deuxième étage. Il la suivit en tremblant. En bas un homme aimable et sérieux lui demanda s'il voulait bien donner des leçons {i sa fille, Clara l tel est le nom qui retentit sur ses lèvres, pendant que sur le seuil de la porte se tenait une enfant admirable dont la figure étincelait d'une délicieuse rougeur.

» L'étudiant, je me plajs à le croire, remplit conscienr ciousement sa mission ; tout le parfum qu'il pouvait verser sur sa fleur, il le fit jaillir du plus profond de son àme. Pendant de longues années^ il étendit ses main^ sur l'enfant, con^me pour bénir le progrès de ses sentiments. Il ne remarqua pas que ses mains devenaient de plus en plus pesantes ; il regardait en bas, elle toujours en haut... Soudain, il reconnut que deux yeux se trouvaient juste en face et au i^iveau dô!$ siens. Ces yeux lui révélèrent tout..,

» Dans ses leçons sur la mythologie, ne lui parjait-il pas de cet(^ belle Çlitia qui se tournait sans cesse vers les rayopsdu soleil? Et ce mythe significatif ne se re-: produisit-il pas ici dans un heureux échange de ^entir nients entre le précepteur et son élevé? N'est-ce pas en ce moment que, tout en se regardapt au même instant, ils se trouvèrent soudain dans les bras Tun dQ l'autre ?

n Hélas I des mains froides, mystérieuses s'oçcupen| h entremêler de ronces et d'épines le tissu de notfe mythe I Ton no^le père , cependant , avait frai^chi (e torrent des préjugés ef)|r^c|né§ flans son co^qr : 9 un

LE CQLPOBTBUII. 56

jeuF, i] oae dit : « ArfangeHPi avec l'Etat, loi seul vfiBi 4es CQQditipns à votre union ; quant à moi, jô ne m'y oppose pas. p Clara I i) y a de l>e^ux ti^oments dans resçistenpe I

» Ce pas unique, piais inévitable, me parut si facile k faire , que j'entrepris dan^ les di^^positjpas les plus jpyeuses won voyage ai| lieu p^tal» Pareil ^ m comédien qui s^ réjouit d'être m^conaai^sable, Ip gis s^est placé en face du père... J'ai été cruellement puni de mpa mensonge.

» Je suis réduit à tourner avec fureur lea p^ges de mon existence passée, pour y retrouver la joie, la consolation et 1^ reconnaissance. Jusqu'ici, je suis m^tre encore d^ la tempête qm ^çom violemment çg» mêmea

pages... dans un jour, dans quelques heures peut-être, ellp m'amra empprt^ moi-même. PujsTJe répondre de revenir ? p

Le joiu* du vendredi éi^% ^rriv^. Cette fpis fjqci^nuei r^tournsfit réellement ai^ ghetto. Son pressentiment Q^ rayait pas trompé. Seulement, ce qi)i Ta^ita, cç ne fut point une tempête^ mais quelques simples paroles dç son père, et çps paroles l'avaient déterminé k cette résolution même, si toutefois l'on peut appislef ainsi |in emportement c^iusé par vfne sorte d'enchantement. Eq effet, le colporteur, en voyant |a tristesse sans cegsie croissante de son compi^gnon, l'^ttrij^ua au^ souci^ du Gast en peine encore, sans doute, de ses repas du sampdi pjrocbain. pn cppséqnepce^ il l'ipyita trèg-amiça-

lement, dans le cas où il n'aurait pas d'autres projets, à s'en retourner avec lui et à redevenir son hôte. Il fit encore la réflexion suivante : ceux à qui le retour du Gast causera le plus de joie, ce seront certainement ma femme et particulièrement Benjamin.

Nous n'essaierons pas de peindre les sentiments qui agitèrent Emanuel revenant sur ses pas, attendu que nous ne possédons pas la sonde nécessaire pour explorer cet océan sans fond.

Durant toute la journée, la marche d'Emanuel avait quelque chose de pressé , même d'agité. Son père ne pouvait le suivre, et plus d'une fois il dut s'arrêter gémissant sous son fardeau, tandis que son compagnon allait toujours en avant, comme s'il ne pouvait atteindre assez vite son but.

— Gast^ gast!\\xi criait de temps à autre le colporteur, vous courez comme si quelqu'un vous chassait à coups de fouet devant lui. Vous craignez sans doute de vous voir échapper le schabbés... que cependant, je n'ai pas besoin de vous le rappeler, vous avez fui.

— Si vous saviez ce qui me presse I dit Emanuel en se retournant, tous les chevaux du monde ne suffiraient pas pour m'entraîner à mon gré.

— Vous avez donc tellement faim? répondit le colporteur qui ne le comprenait pas, et pourtant il n'y a qu'une semaine que vous n'avez pas mangé chaud. Et que direzvous de moi qui passe de la sorte cinquante-deux semaines de l'année? mais patience, ma femme vous relèvera le moral.

Malgré son chagrin, Emanuel ne put s'empêcher d'ac-

LE GOLPORTRUB. 57

cueillir par un sourire cette consolation. Modérant maintenant son pas, il s'en retourna, en suivant son père de plus en plus près, vers le village natal, dont Tair, les clochers et les maisons le saluaient déjà. Cette vue n'éveilla pas de repentir en lui ; mais il se demanda avec inquiétude comment il dominerait la scène qui ^attendait. Sa résolution était fermement arrêtée. Le destin lui-même avait décidé de son sort.

I^ mère debout sur la table, et une petite cruche à la main, était en train de remplir d'huile la lampe à sept becs, et Benjamm s'occupait à rouler sur la même table les mèches de coton, lorsque le père et le fils entrèrent dans la salle d'habitation. A la vue de V étranger, la mère jeta un grand cri, et la cruche à l'huile faillit s'échapper de sa main. Benjamin fixait presque avec frayeur Thôte qui hii était rendu.

Eh bien î dit le colporteur, après avoir baisé avec recueillement la place consacrée du poteau de la porte, eh bien ! personne ne me dira donc Salem alechem ?

Hanné répondit avec un profond soupir :

— Sois le bien venu, Schimmé, sois le bien venu... sur ma vie, j^ai éprouvé une si grande joie, que tous mes membres s'en ressentent encore.

Elle descendit en chancelant de l'endroit élevé où elle était placée ; elle tremblait réellement de tout son corps, comme un instrument dont on eût fait vibrer toutes les cordes.

— Pourquoi cette frayeur, ma chère Hanné ? demanda le colporteur ; serait-ce parce que je t'ai ramené notre Gast ? N'aurais-tu pas de quoi le nourrir ce jour de schab-

bé$ f ilous réùhiFOQs bien quelques. miettes pour lui. le croyais te faire plaisir en te le ramenant.

Hanné ne fit pas attention aux paroles de son mari. Elle n'était occupée qu'à regarder Emaduél placé imnKH bile en face d'elle.

— Vous avez bien fait de revenir, Gû^t^ lui dit-elle sur un ton sincère et avec des regards rayonnants^ et c^est Dieu qui vous a inspiré cette idée. Pendant ee schabbés... que dis-je? pendant toute la semaine, periàant tout le temps qu'il vous plaira, vous pourrez rester avec nous.

•^ Si vous avez femme et enfants, 6ûêt, dit le colporteur en riant, faites-les Inviter en même temps ; elle vous les nourrira également.

-^ Tu ne le laisseras |)as retout^ner à la ichlafttube, inère chérie, s'écria Benjamin en saisissant les mains d'Emanuel, il pourrait nous échapper encore.

-^ Sur ina vie, l'enfant a raison, ajouta aussitôt ta mère.

— Gette fois, cher Benjamin^ je ne t'échapperai pas< dit Emanuel ; et dans l'excès de son émotion^ il s'iriolina vers l'enfant et le tint dans ses bras pendant quelqiies instants...

Ëmanûel passa, dans une disposition d'esprit impossible à décrire, les quelques heures qui le séparaient encore du sabbat. Déjà le joli fiancé (c'est ainsi que le chant sacré qualifie le sabbat) répandait son soufEle parfumé dads toute la maison. Pendant que le père s'occupait de secouer de ses habits la poussière de la route et des jours ouvriers, pendant qu'il se faisait la barbe cl s'habillait pour recevoir le sabbat avec toute la solennité possible, Emànuel écoutait les propos tendres et affec-

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luéux de Tenfant. Cependant, dans la cuisine, la mère s'occupait des préparatifs matériels du sabbat ; maïs à ses visites fréquentes dans la salle, à ses lèvres murmurantes, à ses regards rayonnants, on reconnaissait qu'elle s'assurait de la présence de son 6ast, afin qu'il ne lui échappât plus.

Le soir, Emanuel rentra dans la salle du sabbat brillamment éclairée, en compagnie de son père et de son frère qui se mirent à entonner de nouveau le chant de salut et de pait, Satem atèchem. Alors seulement, Emanuel comprit bien toute la beauté de ce chant si gracieux.

Oui, oui! sfe dit-îl, que la t>aix soit avec voiis! après une pareille semaine ; après les tourments d*une profession conime celle de mon père, il faut aussi qu'uii pareil chant soil fentotiné ! que la paix, que la paix soit avec vous ! Ce soir, Roeselé était assise dans son même coin. Elle paraissait absorbée dans ses tristes rêves de mariage, mais elle ne pleurait plus, et cfela parut de bori augure à Emanuel. A elle aussi il adressa son salut : Que la paix, que la paix soit avec toi.

A table, Emanuel se trouva placé de nouveau à côté de son petit frère Benjamin. L'enfant contemplait tant le Gasi qui lui était rendu, qu'il oublia littéralement dé boire et de manger. Emahuel, de son côlé, touchail à peine aux mets que sa mère accumulait en énorme quantité sur son assiette, et dut subir, pour cette raison, plus d'une remarque malicieuse de son pè^è.

— Qu'avez-vous donc fait de votre appétit? lui dit ce dernier. Pourquoi ave2-vous couru si vite ? sayez rëison*

nable et mangez ; ici, vous n'avez pas à vous gêner devant la jolie paysanne.

Après le repas et après la bénédiction, le père et le fils se mirent à entonner les chants du vendredi soir ; mais, cette fois, la voix du colporteur bredouilla plus tôt qu'il y a huit jours. C'était, sans doute, l'effet des fatigues de la semaine et aussi du peu qu'il avait gagné. Roeselé s^était retirée dans sa chambre et le timbre de Benjamin résonnait seul à travers le sabbat du ghetto. La mère et le fils étaient assis l'un en face de l'autre. Deux anges allaient lutter ensemble, en cet instant...

Ce fut Hanné qui dit la première :

— Je vous le répète, mon cher Gast^ vous avez trèsbien fait de revenir. Durant toute la semaine, mon cœur, sans que je pusse m^en rendre compte, était rempli de tristesse. J^aurais donné ma vie pour vous voir apparaître tout à coup. Je me sentais véritablement malheureuse, lorsque je me disais : a Le voilà donc parti, jamais de ma vie, je ne le reverrai plus 1 » Je ne saurais vous exprimer, Gast, ce que j'éprouvais alors. J'aurais grimpé, je le crois, sur les plus hautes montagnes, j'aurais traversé à la nage les rivières les plus profondes, rien que pour distinguer la couleur de votre habit. Je suis une folle, une grande folle, je le sais, mais il a dû se passer quelque chose dans mon cœur. Riez de moi, et vous ferez bien.

En vérité, Emanuel ne riait pas. Une pâleur mortelle recouvrait sa figure. En ce moment, Benjamin ferma son livre de prières et dit : « Je n'ai plus envie de chanter, je recommencerai demain. Et maintenant que le Gast est ici, ma mère, tu peux me raconter l'historiette que tu

m'as promise si je passais bien mon examen sur le Talmud. Ce serait maintenant le vrai moment.

Une pensée heureuse traversa Tesprit d'Emanuel.

— Benjamin, dit-il d'une voix haletante, je vais te ra conter une histoire sur laquelle j*ai réfléchi pendant toute la semaine et qui certainement te plaira beaucoup.

L'enfant le fixa avec un regard sinq;ulier ; il ne comprenait pas l'empressement fiévreux d'Emanuel. Ensuite il porta les yeux sur sa mère en lui disant : « Si tu pouvais

remettre ton récita un autre moment... mère chérie

je préférerais... Qui sait quand le Gast reviendra?

— Racontez, racontez, dit la mère, mon histoire ne sera pas perdue pour Benjamin.

— a Figure-toi, Benjamin, dit Emanuel d'une voix mal assurée, qu'autrefois tu avais une tante du nom de Mariam. Elle avait un enfant unique appelé Ruben. De tout temps, cet enfant avait été un prodige d'intelligence et d'esprit. Il eût pu discuter sur la Thonx (bible) avec le plus grand rabbi ; aussi tous ceux qui ^écoutaient sentaient leurs cheveux se dresser sur la tête. Mais sais-tu bien en quoi consistait le plus grand bonheur de l'enfant? Le soir, au moment où le bedeau de la synagogue se trouvait chez le rabbi, il enlevait une des lattes de cette maisonnette en bois où l'on jette, tu le sais, les livres déchirés et qu'il n'est pas permis d'anéantir, parce que le nom de Dieu s'y trouve inscrit. Il emportait chez lui une grande quantité de ces livres et passait des nuits entières à en compléter le sens, car les uns manquaient de leurs premières pages, les autres des dernières, souvent même plusieurs feuillets à la suite en

$2 LES JUirS BB tA BOHÊMlË.

étaient arrachés. Mais lui, grâce à son iatelligence et à son esprit, savait suppléer toujours à ce qui manquait. Ecoute donc ce qui en résulta. Up soir qu'il était revenu à la maisonnette, il lui sembla qu'une main légère glissait un livre dans la sienne ; il voulut le rejeter, mais 1^ livre demeura comme rivé à sa main, et force lui fut de le garder. Là-dessus, il l'emporta chez lui et tout en le feuilletant pendant la puit, il s'aperçut qu'il n'était pas écrit dans la langue sacrée, mais dans une langue étrangère et qui lui était inconnue. Il éprouva un désir irrésistible de comprendre le livre, malgré Tinterdiction que le r^bl)i fait peser sur des ouvrages de cette sorte.

» Il comprit enfin le livre. Les dernières pages y man^ quaient comme dans les autres, mais cette fois il ne put en reconstruire le sens, Wen qu^il recommençât sans ces?ç ses recherches. Un jour, il disparut avec ce livre pour aller... on ne sut oq. Une jolie femme lui était apparuç tout à cqup dans sa chambre, et l'avait, emmené avçç elle, en lui promettant de lui procurer la fin de son livre. Peu de temps après sa fuite, quelqu'un 1^ vit dang un0 ville éloignée... 11 était converti^ et, çhevauQhaiit h côt^ d'une jolie femme couverte de vêtementa mfigriiûques. On raconta le tout à Ja t^nte Mariam, et elle en naourut. Dans la nuit môme où l'âme de Ja tante s'éuit envolée si brusquement de son corps, son fils r ôva aux côtés de la jolie femme, que sa mère se trouvait placée en facç dp lui : « Crois-tu, lui diçait-elle, que tu n'aurais pas trouvé la fin de ton livre si tu étais re9té avec moi» avec t^ mère? Lève-toi, et fais pénitence »,.. Troi^ fois elle apparut ainsi à son fils...

» Un jour, sur le seuil de la synagogue d'Amsterdam, était étendu im Bal Teckoubà (pénitent), et les passants marchaient sur son corps... c'était

— Elijé, mon Elijé ! tel fut le cri qui résonna en ce moment sur les lèvres de la mère avec tant de force et tant d^éclat que toute la maison en retentit. — Pâle, presque inanimée, elle se jeta aux pieds de son fils dont elle avait parfaitement compris le conte. Le père se redressa brusquement, encore tout accablé de sommeil, et Roeselé parut sur le seuil de la porte... Elijé I mon Elijé I ce cri retentit encore longtemps à travers la nuit I Et tout, tout fut pour le mieux.

(Ecrit le jour du dimanche.)

« Le malheureux bâtit sa cabane tout à côté de la demeure du bonheur. Il marche au milieu des heureux, et souvent c'est à eux qu'il semble emprunter son sourire.

Moi aussi, je sourirai, je me réjouirai mais pourrai-

je t'oublier, Clara ? »

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