‹ Les juifs de la BohèmeChapitre 13 sur 25 · LE SABBAT AU VILLAGE · texte numérisé non relu

LE SABBAT AU VILLAGE

Nous entrons dans un village presqu'à l'issue du saint jour de sabbat. En vain, un œil inexpérimenté chercherait à voir le jour du Seigneur, étendre ici comme sur les demeures du ghetto, les pans de son manteau royal: rien dans ce village ne dénote le . abbat : en vain on avancerait la main pour saisir le bord de son habit de fête. On parcourrait les rues en tous sens, sans se douter qu'il se trouve là aussi des regards paisibles, des cœurs purs, absorbés dans la contemplation de la solennité magique du sabbat.

Nous allons donc vous servir de guide. Arrêtons-nous devant cette maison située à vingt pas seulement du presbytère et qui tranche sur les maisons voisines des

paysans, d'iine façon si marquée, qu'elle paraît ne pas faire partie du même village. L'absence de porte cochère nous indique, au premier aspect, que les habitants de cette maison n'ont jamais besoin d'y faire entrer des voitures chargées de gerbes ; la porte d'entrée a tout au plus la largeur nécessaire pour laisser passer , à la rigueur, un homme avec sa charge. Des fenêtres élevées éclairent la maison, parce que les personnes qui regardent de l'intérieur ont besoin de reconnaître distinctement les passants dans la rue. Nul arbre ne masque cette demeure, et les oiseaux, pour trouver un abri, sont forcés de voltiger à vingt pas plus loin, jusqu'aux arbres voisins du presbytère. Tristes devaient être les impressions de l'homme qui fit bâtir cette maison ; autrement, eût-il oublié de confier à la terre la semence d'un riche et vert ombrage? Ou bien, dans sa prévoyance, pensait-il préparer aussi pour lui et pour ses enfants une demeure plus sûre et qui resterait inaperçue des renards, des fouines, des pigeons et des oiseaux sans asile ?

Cette maison est celle d'un juif du village. En ce moment, tin silence profond et triste plane sur elle comme sur une demeure excommuniée. La porte basse est fermée, comme si personne ne devait entrer ni sortir aujourd'hui î une autre porte munie de volets peints en ftoir est, elle aussi, hermétiquement fermée. On se demande ce que peut signifier aujourd'hui l'enseigne suspendue audessus de celte porte et sur laquelle sont inscrits ce^ mots, en- caractères? gr oi^iers et à moitié effe-cés par la pWie : Marchandises en iotts genres. Personne ne vient faSfô'des empletCes aujoupd'hui, et le marchaiid ne toiocheràit qu'a-

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vec Mffeùr araix blândies pièces d'ai^Rt. De prudentes bergeronnettes^ de frétiHantes hirondelte eiHecnrenl par moment de leurs sdles les fenêtres abamdontiées,. mais elles tie s'arrêtent pas et voltigent vers Je presbytère où tes attend une brayarrté société. Tout ici est silence eFt repos, nalle main n'est en mouvement, nulle oreille n entend ce que les oiseaux du ciel racontent de leur existence h l'empire des airs I

Bigarres contrastes ! demaii^ à pareille heure, les noir:* volets de cette boutique voûtée et si bien fermée aujotir* d'htti; seront largement ouverts, et alors l'enseigne du marchand aura tr«»Vé sa raison d'être. Des yeux vifii et pénétrants distingueront à travers les fenêtres hautes et claires les passants dans la rue. Peiit-être alors^ les bergeroonetbes tt les hirondelles oseront-elles voler vers la bôutiqifôr sUr les |)as du monde qui la visitera. Alors aussi le silence magicfiie qui maintenant pè^ sur ïMre maison y cessera pour aller s'étendre sur d'autres demeures, car demain le jour du Sdgneûr luira pour une autre partie de l'humanité !

Que nl'a-t^wi pas dit de l'entente des princes et des peuples^ de l'harmonie qui doil régner entre Fesprrt et la science ? mais a-t on songpé que si tdlles mains pendent inacttve^ et célèbrent le repos ordonné par le Seigneur, au même instant lâilie autres mains font tomber sur Tenclume «n marteau lourd et retentissant? A- t-on défendu aux uQs de siiïler des airs lascifs^ pendant que d'antres récitent les prièreis conâdcrées au joilr du Seipiear ? Oèt homme qui, rtmiû d'une aune et d'un paquet insse devaÊ^ l'égKse au moment bd lés orgueil en fbn

jaillir les chants du dimanche, cet homme s'arrôte-t-il en silence? au contraire, ne précipite-t-il pas sa course, comme s'il avait des ailes aux pieds? ^

Si tous ceux qui combattent en faveur de la liberté, s'entendaient pour célébrer le jour du Seigneur comme un jour de repos physique et moral, la liberté ne seraitelle pas trouvée ?

Mais laissons là ces pensées, pour nous approcher de notre maison, et pour faire la connaissance de ses habitants.

Sur ce banc en bois placé entre les deux fenêtres du miMeu est assise une vieille petite mère. Saluez-la de votre mieux, abordez-la avec douceur et respect, car l'âge Ta sanctifiée. Regardez-la bien avec ses mains jointes, avec sa tête courbée par les années et que les rayons tremblants du soleil entourent en ce moment d'une glorieuse auréole qui parfois donne à sa face ridée une transparence céleste! n'offre-telle pas, ainsi faite, la plus belle et la plus touchante des images ? mais vous trouveriez notre petite mère mille fois plus belle encore, si vous la connaissiez comme la connaissent ces rayons dorés qui depuis cinquante ans éclairent son doux visage sur ce même banc qu'elle occupe aujourd'hui devant la porte. Il serait difficile de deviner les pensées qui pendant cette soirée du sabbat traversent Fesprit de la vieille femme... elle ne cesse de branler la tête et de sourire...

Mais voici que passe dans la rue un chariot chargé outre mesure de gerbes de blé sur lesquelles est assis un jeune paysan. Le jeune homme, obéissant à une inspiration particulière, a lancé aux pieds de la vieille juive un

énorme bouquet de bluets. Avez-vous remarqué comme au même instant les joues de la petite mère se sont recouvertes d'une rougeur passagère, mais non moins vive que la rougeur d'une jeune fille à qui on jette un bouquet dans les premiers jours de Tamour... Mais pourquoi donc le paysan a-t-il lancé son bouquet aux pieds et non sur les genoux de la vieille femme ? Elle veut se baisser pour le prendre, mais elle ne le peut, et cependant elle serait si heureuse de respirer de toutes ses forces les frais parfums des jolis bluets I Trois fois la vieille femme dut appeler son petit-fils, avant qu'un enfant aux joues roses se décidât à paraître sur le seuil de la porte.

— Viens ici, lui dit-elle, baisse-toi et ramasse-moi ces fleurs. Tu mettrais dix mille florins sous mes pieds qu'il me serait impossible de me baisser pour les prendre.

L'enfant qui se serait baissé à bien moins, posa les fleurs sur les genoux de sa grand'mère. Longtemps elle fixa avec une secrète émotion et avec un radieux sourire les jolies fleurs des champs. Tout à coup, elle s'écria, en se parlant à elle-même avec une sorte de colère ;

— Voyez donc ! voyez donc comme on s'oublie quand on devient vieille et infirme ! n'allais-je pas flairer ce bouquet, sachant cependant qu'il a été cueilli dans les champs, aujourd'hui, pendant le saint sabbat, par le fils du paysan ? soyez donc vieille et infirme î on commet péché sur péché, sans savoir comment. Pendant ce temps le Dieu tout-puissant qui trône dans le septième ciel tient son grand registre ouvert devant lui, pour inscrire nos actions, et le jour où le Malech Hamovess (l'Ange de la mort) vient nous chercher, on se trouve avoir un très-

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long compte à régler, comme il arrive à xm ivrogne q» a oublié le chiffre de la somane qn'on lui a prêtée* Tout eh marmottant ainsi sur un ton colère, elle laissa glisser le bouquet de ses genoux. L'enfant le ramassa une seconde fois, mais au lieu de le rendre à sa grand*mèret il approcha de son nez le joli présent de Dieu et respira^ sans hésiter, le frais parfum des fleurs.

— Qu'oses-tu faire, Fischelé ? s'écria la grand*mène effrayée, tout en faisant de vains efforts pour se soulever de son banc et pour arracher les fleurs des mains de son petit-fils.

— Babé ( grand'mère ) que veux-tu donc ? dit l'enfant surpris.

— Je veux dire que tu ne dois pas flairer ce bouquet, s'écria-t-elle avec effort, parce que le fils du paysan l^a cueilli dans les champs pendant le saint jour de sabbat. Quel est l'enfant juif qui oserait bien le flairer? ashto oublié qui est ton père, qui fut ton dédé ( grand-père ) et surtout qui fut ton urdédé ( arrière-grand-père ) qoe tu n^as pas connu, toi ?

L'enfant déposa avec uite sorte de frayeur la jolie couronne de fleurs qui avait eu le tort de se laisser tresser pendant le sabbat ; il la lança loin de lui, coitimé s*il en était softi quelque insecte venimeux, et la première voiiure qui vint à passer écrasa sous ses roues lés jolis bluets. Humilié et. rougissant d^m péché à peine commis, l'enfant resta immobile devant sa grané'^mrère. Elle se redressa, appela l'enfant auprès d^elIe :

— Mon enfant bien-aimé, lui dit-elle, en le caressant de sa main sèche et osseuse, l'homme est appelé à se

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résôgner à bien autre chose qu'à rejeter une petite fleur dont il est défendu de respirer l'odeur. Peut-on vouloir ^e que Dieu ne veut pas? Gela est dit dans la Gueniara/i (Talmud), et tout ce que dit la Guemarah est pure vérité ! Consulte là-dessus tous les rabbins, et tu verras qu'ils te feront la même réponse.

Ici, les pensées de la vieille femme prirent une nouvelle direction. Lorsqu'elle vit l'enfant assig, silencieux et pensif, à ses côtés, elle laissa échapper de ses yeux bruns et ^presque jeunes encore, un rayon de lumière qui paraissait émaner d'un autre monde. L'enfant de son côté ne sttt que penser du ton profondément. mystérieux sur lequel sa grand'mère lui fit la confidence que voici :

— As- tu jamais regardé avec attention, lui dit-elle, le .portrait de ton urdédé, qui se trouve suspendu auTdessus de mon lit? Tel que tu le vois là, cet homme à l'âge de trente ans avait déjà écrit plus de dix volumes, et Dieu sait tout ce qu'ils renfermaient ! Je le vois encore comme ^i c'était d'hier : c'était un homme de très-haute taille , il portait un petit chapeau à trois cornes de dessous lequel s'échappaient des cheveux noirs et bouclés. Tu ne souriais te faire une idée de la science et de la piété de cet homme, .et cependant. . . . . cependant . , .

L^enfant se rapprocha de sa grand'mère en la regardant fixement.

— Faut-il te dire ce que sont devenus les dix volumes écrits par ton urdédé, dans sa trentième année?

Fischelé ne répondit rien, mais son silence et ses lèvres closes en disaient plus que bien des réponses.

— Ma mère qui était la fille de ton urdédé m'a raconté

tout ce qui s'est passé. Un jour, c'était un Erev yoni Kip^ pour (i), on alluma devant la synagogue un grand bûcher dont le bois avait été fourni par les gens de la communauté, et on brûla les volumes...

— On les brûla ! s'écria Tenfant d'une voix perçante.

— Silence , silence ! dit la vieille femme effrayée , en se tournant de côté et d'autre pendant quelques instantSj.. Ce n'est pas tout. Pendant qu'on brûlait les volumes, ton urdédé était étendu sur le sol nu de la synagogue et le Schames (bedeau), placé à côté de lui, lui appliquait sur- le dos nu quarante coups de lanière. Bien plus, et c'est encore ma mère, la fille de ton urdédé, qui m'a raconté cela, après toutes ces cérémonies, les assistants se mirent à lui cracher à la figure.

— Cracher à la figure, Babé ! s'écria Fischelé exaspéré, mais on n'en ferait pas autant à un chien !

— Aussi, Dieu seul peut savoir, dit la vieille femme, pourquoi on a osé conspuer et traiter comme un chien un homme qui avait écrit dix volumes. Cent fois j'en ai demandé l'explication à ma mère qui était sa fille, mais croistu qu'elle ait jamais répondu à mes questions? Je dois te dire que du temps où ton urdédé vivait encore, j'ignorais complètement ce qui s'était passé. Ce n'est que plus tard, lorsque j'étais devenue grande fille, et que les jeunes gens commençaient à venir me demander en mariage, que ma mère m'a raconté cette histoire. C'est alors seulement que me revinrent en mémoire bien des choses relatives

(1) La veille de la félc des Expiations ou du Pardon.

{Note de V auteur.)

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à mon dédé, et que je n'avais pu m'expliquer pendant mon enfance. Eh bien (faut-il te le dire?), ton urdédé n'était pas pieux du tout

— Ne lui a-t-on pas craché à la ligure comme à un chien? dit Fischelé avec colère et comme pour disculper lémoire de son aïeul.

fr Qu'est-ce que cela prouve ? dit la vieille femme en liant la tête ; si je te dis que ton urdédé n'était pas Ç^ieux, t'imagines-tu qu'il ne jeûnait peut-être pas pendant le Yom Kippouvy quil mangeait chez les chrétiens, qu'il n'alJ^^ij^pas à la synagogue ou qu'il se moquait du bon Dieu et des hommes? Garde-toi de croire cela, car il était un homme d'une piété remarquable, etobservait la religion juive d'une manière irréprochable et aussi exactement que le plus pieux grand-rabbin du monde. Cependant (je m'en souviens comme si cela s'était passé ce matin), un jour mon petit frère but du lait d'un vase où l'on avait fait cuire de la viande. Ma mère pensa en mourir de frayeur, elle se mit à pleurer et à jeter des cris de douleur, mais ton urdédé, qui avait été témoin du fait, se mit à en rire, en disant : a Petite folle, pourquoi pleurer et crier ainsi ? Est-ce que ta maison s'est écroulée ? » Tu tie peux pas savoir que bien des choses sont permises , .

En ce moment , la Qgure de la vieille femme avait pris une expression singulière. 11 était facile de voir qu'elle voulait continuer son récit, mais que la voix lui faisait défaut. Ses dernières paroles avaient fait une impression profonde sur l'enfant, bien qu'il n'en comprît pas clairement le sens. La grand'mère venait de lui confier, à la façon ordinaire des vieillards, un mystèi'e enra-

ciné profondément dans ses souvenirs d'enfance. Et pourquoi, âgée comme elle Tétait, et si voisine de la tombe, aurait-elle hésité à loi confier ce secret? L'extrême vieillesse et la plus tendre enfance ne sont-elles et n'ont-elles pas été toujours étroitement unies ? Leurs mains se touchent, leurs cœurs s'épanchent l'un dans l'autre , et se confondent en un même son, en un même récit! Surveilles la maison où résident des vieillards! le plus jeune des enfants est le premier confident de leurs secrets et de leurs mystères, et ses parents n'apprennent que par lui et longtemps après lui, ce qu'on a confié comme un dépôt à son jeune cœur.

La vieille femme venait de déposer un mystère, qui datait de soixante-dix ans, dans le cœur de son petit-fils, comme une graine qui devait s'y développer peut-être et fructifier un jour. Aussi tressaillit-elle de terreur, lorsqu'au même instant elle fut interrompue dans son récit par l'arrivée de son fils, le père de Fischelé. C'était un homme d'une haute et puissante stature; il s'en venait là, lentement, les mains croisées derrière le dos.

^ Grand'mère I s'écria Fischelé qui l'avait aperçu le premier, regarde, voici mon père.

A ces mots, la vieille femme, mue comme par une force extraordinaire, se redressa pour voir arriver son fils. Au même instant la cloche du soir commença à tinter. Les hommes et les femmes du village, qui s'avançaient de l'autre côté de la rue, s'arrêtèrent en entendant la sainte voix de la cloche vibrer à travers le silence du crépuscule naissant , et firent le signe de la croix , en sou-

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veoir de celui qui mourut pour sauver rhumanité. Derrière eux marchait une jeune paysanne qui paraissait chargée plus pesamment que les autres femmes. D'une maia elle portait une pioche, de Tautre un sac tout rempli* Elle déposa sa charge pour avoir les mains libres, et iitià Qpn tour le signe de la croix. Les paysans, réunis en gn9upe« priaient en alence. En ce moment le village ressemblait à une grande église dont la voûte bleue du ciel formait la majestueuse coupole.

— La vois-tu là-bas, Babé? chuchota Fischelé à Foreille de sa grand'mère, tout en désignant du doigt la paysanne qui suivait le groupe dévot des villageois.

— Au nom du ciell dit la vieille femme effrayée, ne la montre pas du doigt. Tu les connais bien ; ih croiraient

que nous nous moquons d'eux Elle est donc avec

les autres ? ajouta-t-elle tout bas.

Fischelé ne put répondre sur-le-champ; puis il ajouta tout à coup :

-— Je l'ai très-bien vue, elle a fait comme les autres.

Un cri étouffé, indéfinissable sortit de la bouche de la vieille femme.

Cependant la troupe des paysans en prière s'était dispersée; la sonnerie venait de se terminer par un coup vigoureux du battant c(»itre l'airain de la cloche. Un in«stant apnès, la volée r^rit et les paysans se réunirent de nouveau en groupe.

— Cette fois, s'écria Fischdé d'une vdx étouffée, je l'ai eocore mieux vue.

— Qu'est-ce que tu as vu? demanda la vieille femme d'une voix tremblante.

— Elle a fait le signe de la croix, dit l'enfant avec une

expression dé dégoût telle, qu'il parut en frémir jusque dans les derniers replis de son âme, et il devint pâle comme une toile blanche.

La vieille femme demeura silencieuse et muette, la tête inclinée sur son sein. La cloche retentit pour la troisième fois, mais l'enfanl garda le silence ; ses yeux étaient dirigés avec une fixité magnétique sur le groupe des payi^S^ en prière, parmi lesquels il ne remarquait qu'une seule personne dont la main venait de décrire«une dernière fois le signe divin de la croix.

Maintenant les paysans continuaient leur chemin isolément. De temps en temps, Tun d'eux saluait en passant la grand 'mère qui ne répondait que par de légers balancements de tête ; car elle n'aurait pu trouver une parole, si Dieu en personne s'était présenté devant elle dans toute sa majesté céleste. La paysanne passa à son tour et la dernière. En ce moment, Fischelé poussa du coude sa grand'mère pour lui faire lever la tête. La paysanne, il était facile de le remarquer, cherchait à passer rapidement devant la vieille femme et devant son petit-fils ; elle précipitait ses pas, en longeant autant que possible les maisons du côté opposé de la rue, mais les forces parurent lui manquer pour accomplir son dessein. Presque sous les yeux de la vieille femme, elle dut déposer de lassitude sa pioche et son sac si pesant. Elle &illit tomber sous le poids de sa charge...

La vieille femme demanda tout bas à Tenfant :

— Regarde-t-e//« de notre côté ? je ne distingue pas bien

— Il me semble qu'elle regarde, répliqua l'enfant dont la figure exprimait une pitié profonde.

UNE ENFANT PKnOUE. 77

La paysanne était toujours là. Parfois, elle essuyait avec son tablier la sueur qui ruisselait de son front, puis elle se baissait pour reprendre sa pioche et son sac et s'enfuir. Elle eût voulu se soustraire , avec la rapidité de la tempête^ à la vue de deux personnes dont les regards se fixaient sur elle comme des charbons ardeots. Mais, soit excès de fatigue, soit quelque autre sensation, chaque fois qu'elle se baissait pour soulever son lourd fardeau, elle dut y renoncer ; à peine put-elle relever sa pioche.

— Grand'mère, dit Tenfant d'une voix entrecoupée, regarde donc... elle ne peut plus marcher.

— Je le vois bien, répondit la vieille femme avec une émotion profonde.

— Je vais l'aider, dit aussitôt Fischelé en se levant.

— Fischelé I... s'écria la vieille femme; mais ee fut tout ce qu'elle put dire. Elle ne se sentit pas le courage de retenir son petit-fils.

A la vue de Tenfant qui traversait la rue pour la secourir , la paysanne rqjioubla d'efforts et mit tous ses muscles en jeu pour soulever son fardeau. Vains efforts, toutes ses forces paraissaient enchaînées,- et cela dans cet endroit môme , sous les yeux de la vieille femme.

En ce moment, s'avança derrière l'église un homme qui avait attendu là impatiemment la fin de la sonnerie, et le zélé Fischelé se jeta juste sur son chemin. Cet homme n'était autre que Rebb Yossef, le père de l'enfant.

— Que prétends-tu faire? où cours-tu ainsi? lui dit-il d'une voix sévère.

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Fischelé pâlit sous le regard terrible et scrutateur de son père.

— Crois-tu que j'ignore ce que t'a commandé la Babé ? s^écria le père avec une expression d'ironie cruelle. C'est à celle-là que tu veux porter secours? ajouta-t^il en se tournant vers la paysanne qu'il désignait du doigt Si ta touches à sa charge, je te casserai tôte et reins 1 Arrière F arrière ! si elle a pu se charger de ce fardeau, elle saura bien le traîner plus loin.

Et il repoussa violemment ^enfant et se dirigea avec lui vers la maison.

En ce momeùt, la paysanne dut avoir recouvré les forces d'ime lionne ; elle ne fit qu'un mouvement pour soulever son sac et sa pioche et se mit à courir si vite que sa charge sembla avoir acquis la légèreté d'une plume. Elle disparut derrière l'église.

Deux larmes tombées lentement et péniblement des yeux de la vieille femme suivirent la paysanne dans sa course

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