UNE ENFANT A QUITTÉ LA MAISON PATERNELLE
La nuit qui suivit cet événement itit bien la plus triste qui s'étendit jamais sur la seule maison juive du village.
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Des bruits plaintilEs semblaient faire vibrer Tatmo* sphère, une douleur muette paraissait circuler à pas de loup à travers tous les recoins de la maison. Ce SQir*là, la grand^mère s^était livrée au repos en se plaignant d'un malaise qu^elle ne pouvait définir. EUe ne répondit pas tout d'abord aux questions inquiètes de son ûls dont les instances et les prières firent enfin jaillir de ses yeux un torrent de larmes amères. Yossef, dont le cœur se déchirait de douleur^ maîtrisa son émotion, et d'une voix presque colère il adressa à sa mère ces dures paroles i
— N'est-ce pas pour elle que tu pleures ? Voilà di^ ans que cette fille maudite a quitté notre maison et il &ut qu'aujourd^bui encore elle trouble ton repos et le mien t
— Aujourd'hui encore, aujourd'hui encore! dit la vieille femme en s'asseyant sur son lit; mais il me semble à moi, qu*elle n^a quitté la maison qu'aujourd'hui. L'as^ tu bien examinée, Yossef 7 as-tu remarqué sa mauvaise mine ? Dieu ! Dieu du ciel I mais elle n'a plus que les oa et la peau, et pourtant elle est jeune encore et n'a que trente ans. Peut-on se tourmenter et se torturer comme elle fait et se charger ainsi d^un lourd sac de pommes de terre qu'elle n'a pas la force de traîner ? Et comment en aurait-elle la force?... A-t-elle donc été habituée à un pareil travail ?
— Ahl tu voudrais qu'elle y fût habituée? répliqua Yossef avec une expression d'ironie amère. N'a-* t-elle pas voulu à toute force être paysanne? Estce toi qui l'as forcée à courir dans les champs, pour la-* bourer, creuser et travailler du matin au soir, au risque de fondre sous les rayons brûlants du soleil ? Pendant
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que le paysan son mari joue et boit au cabaret, n'est-Kîe pas à elle d'aller récolter des pommes de terre, pour que ses enfants ne meurent pas de faim ? C'est elle , il me semble, qui a dédaigné de manger des gâteaux dans la maison paternelle eh bien, qu'elle se nourrisse maintenant de pommes de terre... c^est la punition que lui envoie...
~ Le bon Dieu, veux-tu dire, interrompit la vieille femme en hochant la tête ; ne mêle donc pas Dieu dans tout cela ; il pourrait bien ne pas approuver la manière dont tu parles de ta sœur... tu es son frère, après tout.
Un silence peu rassurant, et qui présageait l'éruption . d'une colère longtemps contenue, succédaa ux reproches douloureux de la vieille femme.
— Mammé (mère ) ! s'écria Yossef en crispant le poing, je t'en supplie, ne dis plus jamais que je suis son frère ni qu'elle est ma sœur. Si jamais, lorsque déjà les vers me consumeront dans ma tombe, on venait à ouvrir mon cercueil, pour me rappeler que je suis son frère, on verrait mes os se rejoindre, sois-en convaincue, pour se réfugier dans quelque lieu impénétrable. Là-bas, dans la boutique, il y a du vitriol à l'aide duquel on peut effacer, anéantir tout, jusqu'aux taches de sang, indices d'un assassinat; mais rien ne pourra faire disparaître de mon cœur la douleur qui le tourmente et le consume depuis dix ans ! Je suis son frère, dis-tu? mais que ne me demandes-tu plutôt si elle est encore ma sœur ? As-tu oublié qu'il y a dix ans j'ai dû pratiquer une kerié (déchirure) sur mes vêtements et rester assis à terre pendant la schivé ( sept jours) en signe de deuil, parce que j'avais été son frère
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jusque là... Je ne suis plus son frère aujourd'hui! je serais bien fou de croire le contraire I
La vieille femme laissa passer comme un orage la colère de son fils. 11 était facile de voir qu'elle gardait le silence faute d'arguments pour réfuter les paroles de Yossef. Ces paroles avaient rouvert les plaies encore saignantes de son cœur. Dans sa douleur, elle baissait et relevait alternativement la tête, selon l'habitude des vieillards, et comme pour confirmer la vérité des griefs terribles de son fils. Cependant, après un long silence, elle lui dit avec une certaine douceur :
— Tout cela n'était pas une raison pour empêcher Fenfant d'aller à son secours. Tu l'as fait se sauver], voyant pourtant ^u^ l'autre était incapable de faire un pas.
— Mammé, répliqua Yossef avec un sang-froid terrible, si Fischelé s'était avisé de ramasser pour elle la moindre petite plume, je lui aurais cassé la tête avec cette main que tu vois là ; oui, c'eût été fait de lui !
— Yossef, Yossef ! s'écria la vieille femme en fixant la figure bouleversée de son Ois, n'offense pas le bon Dieu, je t'en supplie I
— Cela s'appelle-t-il offenser Dieu ? répondit Yossef, peut-on offenser Dieu à cause d'elle ?
— Es-tu donc aveugle, s'écria la mère, que tu n'aies pas remarqué sa grossesse ?
Il fallait qu'une puissance mystérieuse résidât dans ces paroles pour que la colère de Yossef en fût désarmée surle-champ. Visiblement ému, il regarda longtemps la figure agitée de sa mère, comme s'il doutait encore de la vérité de Paveu concernant la nouvelle position de sa
sœur. Il quitta aussitôt et éteignit la bougie, comme s'il eût voulu éteindre avec elle la douleur de sa mère et son propre chagHn. 11 ne se coucha pas et se plaça à la fenêtre d'où il tint longtemps ses regards fixés dans Tobscurité de la nuit.
Tout était devenu silence dans la maison. La vieille femme cessa de se plaindre et parut s'assoupir, mais elle ne dormait pas. Yossef ne se retira que bien tard de la fenêtre, mais non pour se livrer au repos ; sa mère l'entendit ouvrir tout doucement la porte, sans trouver le temps de lui demander où il allait et quels étaient ses desseins. Le jour commençait à éclairer la chambre, quand Yossef revint de sa course nocturne. Epuisé de fatigue il se jeta sur son lit... la grand' mère ne dormait pas encore.
Il n'y avait pas un enfant dans le village qui ne sût que Madeleine, la paysanne, était la fille de la vieille juive et la sœur du Juif. La conversation èi laquelle nous venons d'assister nous a déjà révélé, d^ailleurs, cette parenté I...
Une enfant avait quitté la maison paternelle pour interposer un Dieu étranger entre elle et ses parents. Les lèvres qui avaient appris à réciter- le Schemah Israël (1), adressaient maintenant au Ciel, dans une autre langue, le patenôtre et VAve Maria» La conversation de Yossef et de sa mère nous a appris suffisamment l'impression qu'une enfant ainsi marte à son peuple, laisse après elle danç sa famille. Ces éclats de colère et ces scènes de violence se renouvelaient fréquemment dans Tunique maisoi^ juive du
(1) Ecoute, Israël, titre de la prière sacraoïentelle deà Israélites*