UNE ENFANT PBBDOB, SS
village. Depuis dix ans, l'enfant était morte pour les siens, et cependant les ombres de la colère qu'elle avait soûle-* vée, s'étendaient encore, larges et puissantes, sur la mai« son paternelle. La moindre petite pierre jetée dansle fleuve de Texistence paisible de ses parents, suffit pour réveil** 1er dans leur cœur toute une tempête de ressentiment
Quiconque connaît le cœur humain, et particulièrement le cœur des Juifs, apprendra sans surprise que les person» nages dont nous venons de retracer la situation singulière ne haïssaient pas précisément, dans Madeleine» la cathot lique et la convertie. Us haïssaient Madeleine, comme on hait un homme qui s'est suicidé, qui s'est ouvert les veii» nés pour perdre sa vie avec son sang, ou qui s'est attaché une pierre au cou, pour anéantir dans les flots une exi&* tence dont il ne peut disposer, parce qu'elle appartient autant à d'autres qu'à lui-même ; ils la baissaient comme on hait une personne qu'on a comblée pendant longtemp3 de bienâtits et de faveurs, et qui, à la première occasion « ne paie nos bontés que d'une atroce grimace.
Une douleur indescriptible s'était éveillée dans l'unique maison juive du village, à l'époque où, par amour pouf un jeune paysan, la jeune fille avait disparu tout à coup, et au milieu de la nuit, de la maison paternelle, pour re^ noncer, malgré les remontrances des siens, à la foi de ses pères, pour se laver de sa religion, comme d'une souillure, dans les eaux du baptême. Le père mourut de chagrin, et la mère s'assit sur un escabeau bien bas, pour pleurer sa fille pendant sept jours et sept nuits. Yossef déchira ses vêtements de haut en bas, et fit comme sa mère. 11 ne versa pas une larme, mais dans son cœur ulcéré fertnentèrent de sombres projets» Il voyait des lames étince'-
lantes passer et repasser devant ses yeux, il lui semblait que des haches et autres instruments de mort brillaient dans sa main ; il avait des idées de meurtre, mais il ne savait s'il devait se vouer lui-même à la mort ou bien celle dont, à partir de ce moment, il ne prononça plus jamais le nom. Dieu lui-même, pensait-il, ne verrait pas avec déplaisir un crime si abominable , expié par un forfait non moins terrible...
Ce ne fut que plus tard, bien plus tard, alors que Thabitude et les occupations commerciales avaient repris leur empire sur Yossef, que ces projets sanglants s'effacèrent de son esprit, pour y laisser dormir en germe une colère dont la moindre circonstance devait ranimer le souffle empoisonné. Mille petits faits, dénu(^s de toute importance, contribuaient à entretenir les blessures qu'avaitfaites dans le cœur des siens la conversion de la jeune fille. On n'apprendra pas sans étonnement que le nom qu'elle avait reçu au baptême réveilla chez ses parents les sentiments les plus douloureux. Elle avait pris le nom de Madeleine, elle qui dans la maison paternelle n'était connue que sous le nom de Dinah.
— Te serais- tu jamais imaginé, avait dit la vieille femme à Yossef, qu'une enfant juive accepterait un nom pareil? Peut-on s'appeler Madeleine?
— Aimerais- tu mieux, avait répondu Yossef, qu'elle eût conservé 1 honnête nom juif qu'elle portait? Tu sais qui fut Dinah? Dinah était l'enfant de Jaïkev, notre patriarche, et lu voudrais qu'elle portât le même nom que la fille de Jaïkev et de Léa? Pourquoi aurait-elle conservé un nom juif?
«-^ Je m'appelle bien Maria en allemand, Avait répliqué
la mère, bien qu'en hébreu je m'appelle Marièm, et pourtant c'est le nom de la
— Aussi, avait interrompu Yossef, je ne comprends pas que les rabbonim (rabbins) n'aient pas aboli ce nom depuis longtemps. Au moins tu t'appelles Marièm, mais elle, la maudite, pourquoi a-t-elle pris ce nom de Madeleine ? sans doute, le curé lui aura dit en la baptisant : a C'est aujourd'hui la Sainte-Madeleine, » et il aura remplacé par le nom de la sainte le joli nom de Dinah.
Ce ne fut qu'à la longue que la mère accepta cette consolation de son ûls à laquelle, d'ailleurs, il ne croyait pas lui-même. Marièm, pauvre mère ! Vous vouliez déchirer pièce par pièce le souvenir de celle qui reçut la vie dans votre sein, mais les pièces se rejoignaient sans cesse dans votre esprit, et le nom juif de Dinah resta sur vos lèvres et dans votre cœur, à l'exclusion du nom catholique de Madeleine !
Marièm se chagrinait sans cesse de ce que son nom était celui de la bienheureuse mère du Sauveur, comme s'il n'y avait jamais eu, dans le monde, d'autre Marie que cellelà. . . Dans le cours des années, la vieille femme dut se résigner à bien d'autres choses encore auxquelles elle n'était guère préparée. La mère et la juive se livraient dans son cœur un combat désespéré qui se terminait toujours à l'avantage de la dernière. Il arriva à Marièm ce qui arrive à toutes les mères qui ont trop courbé la tête devant la violence d'un de leurs enfants. Après la fuite de Dinah, elle se laissa dominer complètement par Yossef qui, grâce à son caractère impérieux, avait réussi à refouler, dans lefond du cœur de sa mère, les sympathies qui s'y réveillaient sans
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cesse en faveur de sa fille. Il était arrivé à se faire craindre d^elle. Il fut réservé à Marièm de trembler de frayeur le jour où elle apprit les premières couches de sa fille^ et de voir Yossef se frapper dans les mains avec terreur^ en laissant échapper ces paroles : « Maintenant seulement , iecTOisqjâ'elle estallée réellement chez le GaUeek (curé). » Il lui fut réservé encore d'entendre sonner les cloches de l'église voisine, le jour où Ton baptisa le pren)ier-*né de sa fille ; elle vit le drap orné d'une croix qui recouvrait le rejeton d'une juive, elle vit encore (sans en perdre la raison I) le curé qui revenait de Téglise , et derrière lui, la sage«femme portant dans ses bras Fenfant nouvellement baptisé et qu'on venait de consacrer non par les paroles de la vieille alliance conclue par Dieu avec Abraham, mais par rinvocation de la sainte Trinité I
On n'apprendra pas , sans surprise, que Marièm ne connaissait aucun de ses petits-enfants ; elle savait bien quel en était le nombre, mais jamais elle ne les avait vus face à face. Bencontrait*eUe des enfants dans le vil-* lage, elle craignait de leur demander leur nom et celui de leurs parents. Bien des fois, en passant devant la maison de Madeleine, elle avait vu des enfants jouer sous la porte, mais elle avait fui en toute hâte, sans s'arrêter un instant. Et lorsqu'en la voyant rentrer émue et fatiguée, Yossef lui demandait : « -** Mammé, qu'asrtu donc ? T'est^-il arrivé quelque accident? •*- Est-ce ma faute, répondaitelle avec des larmes amères, si je ne demeure qu'à cent pas d'elle. Je le sens bien, je ne retrouverai le calme, que quand elle ne sera plus. »
Quant à Yossef, le temps n'avait fait que fortifier ses
ressentimeots. Chose triste à avouer ! il haïssait dans Madeleine non<<seulement la convertie, mais encore la ca-* tholique. La conversion de Madeleine porta à sa famille un coup terrible, mais que le temps eût fait oublier peutêtre ; elle se serait éteinte lentement dans le souvenir des siens, et on aurait fini par la considérer simplement comme morte. Mais elle était devenue paysanne, en môme temps que catholique et s'était ainsi humiliée profondé-r ment««.. A quelle époque avait-on vu un membre de te &mille travailler dans les champs? qui d'entre les siens était allé déterrer des pommes de terre dans la campagne 7 Yossef ne comprenait pas que Madeleine pût avoir le cou* rage de rester exposée dans les champs, pendant des journées entières, au soleil, à la pluie et au vent, et cela pieds nus, et avec un mince foulard pour toute coiffure. Lui, qui ne récoltait que de seconde main les produits de la terre, ne concevait pas qu'on pût se souiller les mains au travail des champs. 11 n'appréciait les paysans qu'au point de vue de son commerce, et se croyait bien au-dessus d'eux. Selon lui, Madeleine s'était humiliée, abaissée audessous de sa condition, en embrassant la vie brutale des paysans ; elle était doublement déchue, car si elle avait renoncé à la foi de ses pères, elle avait aussi renié leurs mœurs.
Marièm objectait- elle à son fils que le zèle que mettait Madeleine à se soumettre à sa destinée, à remplir tous les devoirs d'une paysanne, à soigner son ménage, prouvait précisément en faveur de la pureté de son origine, Yossef alors répondait :
-r- kvdiUelle besoin de se faire paysanne ? 3on père ne
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Faurait-il pas maudite le jour de sa naissance, s'il avait prévu qu'un jour elle chargerait du fumier sur un chariot, trairait des vaches et déterrerait des pommes de terre ? Ne me parle plus des paysans ! qu'a-t-e//^ gagné à les imiter ? Dieu, hélas ! Ten a punie et nous en punit nousmêmes.
Chose remarquable I Yossef, dont le cœur était si violemment aigri depuis dix ans, s'était radouci tout à coup, lorsque sa mère lui eut révélé Texisience de Fenfant qu'avec ses yeux de vieille femme elle avait découvert dans le sein de Madeleine. Où était-il allé au milieu de la nuit? Pourquoi n'était-il rentré qu'à l'aube du jour? Marièm ne le lui demanda pas, mais nous pouvons vous révéler maintenant le but de son excursion nocturne... Il était resté pendant deux heures devant la maison de sa sœur...