‹ Les juifs de la BohèmeChapitre 16 sur 25 · VIEILLARD ET ENFANT · texte numérisé non relu

VIEILLARD ET ENFANT

Le lendemain de cette nuit mémorable, Yossef, en rouvrant, de grand matin, sa boutique, restée fermée pendant le sabbat, trouvâtes mots suivants tracés à la craie et en langue bohème sur la porte de sa maison :

Achasvérus^ juif maudit.

Le sens de ces deux raots, évidemment écrits par la main d'un paysan, parut fort obscur à Yossef. Il sourit en songeant à l'ignorance de celui qui les avait tracés et qui prenait Achasvénis pour un Juif maudit, a Le moindre enfant juif, murmura-t-il, sait très-bien qu' Achasvénis n'était pas un juif, mais un roi qui régnait sur cent vingt provinces, ainsi que l'histoire d'Esther en fait foi. La reine Esther, il est vrai, était juive, mais Achasvénis!... Celui qui a écrit ces mots n'est pas versé dans la thorah (BH^» Et, comme pour punir l'auteur de cette «i«Mrrfîï^', Yossef se garda d'effacer l'inscription, bien qu'il eût l'habitude de faire disparaître les croix nombreuses que les gamins du village dessinaient sur sai porte, pour le contrarier. Du reste, comme pendant le jour la porte de la boutique était tournée contre le mur, personne ne lut l'inscription. Yossef, au surplus, s'inquiétait fort peu de ce qui ne frappait pas les yeux; mais il se proposait, en temps opportun, d'éclairer sur son ignorance en matière biblique celui qui avait écrit ces mots dont le village entier était responsable à ses yeux.

Le dimanche, jour où les clients affluaient dans la boutique de son fils, Marièm y trouvait toujours quelque occupation. Aujourd'hui, cependant, elle resta couchée plus longtemps que d'habitude, et fît semblant de dormir. Fischelé circulait sur la pointe des pieds dans la chambre, pour ne pas troubler le repos de sa grand'mère. Soudain, la vieille femme signala son réveil par une

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toux légère, et prononça le nom de son petit-fils d'une voix si basse qu'on l'entendit à peine. Fischelé vola près de son lit.

— As-tu déjà fait ta prière, mon Fischelé bien aimé? lui demanda Marièm, en lui parlant à l'oreille.

— Il ne me reste à réciter que la dernière partie, répondit l'enfant à haute voix.

— Au nom du Ciel ! ne parle pas si haut, dit la vieille Marièm, en jetant un regard plein d'inquiétude sur la porte qui conduisait à la boutique.

L'enfant, ne comprenant pas pourquoi il devait ré* pondre aujourd'hui à voix basse à une question si simple et qui lui était adressée chaque jour, regardait sa grand'mère avec stupéfaction.

— Y a-t-il du monde dans la boutique? demanda* ^-elle tout bas ; il me semble qu'il ne s'y trouve personne*. •

L'enfant dut s'approcher à pas de loup de la porte et tirer le petit rideau du guichet qui donnait dans la boutique.

— J'aperçois mon père qui est occupé à vendre une peau de bœuf à un paysan, répondit-il, tout en jetant les yeux dans la boutique.

— C'est bien, dit Marièm débarrassée visiblement d'une grande inquiétude, lorsqu'on a affaire à un paysan» on est bien sûr de ne se trouver d'accord avec lui qu'au bout de trois ou quatre heures. Le paysan aimerait mieux se faire tuer que de laisser gagner un Pehm (liard) au Juif. De nos jours, le paysan est plus fin que le Juif lui-même, il a une tête de fer et devient de plus en plus

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rétif. Je ne cesse de le répéter, il viendra un temps où le Juif sera obligé de labourer et d'ensemencer les champs, tandis que le paysan restera dans sa boutique pour vendre des marchandises au Juif. Hélas I le monde va de mal en pire...

Soudain la grand^mère arrêta le cours de ces pensées que l'enfant ne connaissaient déjà que trop bien. Elle leva la tête, cette tête qui venait de se montrer incapable de condamner ce que la bouche devait exprimer, et jeta de nouveau un regard inquiet sur la porte s

•*- Va voir encore une fois, dit-elle, si ton père est-là.

Fischelé alla tirer de nouveau le petit rideau du guichet, pendant que Marièm, tremblante d'émotion, le suivait des yeux.

— Que vois-tu ? demanda-t-elle, en retenant sa respiration.

— Je vois le père qui marchande encore avec le paysan et qui tient toujours la pièce de cuir à la main.

— Dieu en soit loué I dit la vieille femme avec une figure rayonnante.

Il y eut une longue pause pendant laquelle l'enfant, moitié par curiosité, moitié par pitié, regarda fixement sa vieille et énigmalique grand'mère.

— Mon Fischelé bien-aimé I appela-t-elle encore. L'enfant se plaça tout près du lit. La vieille femme se

mit sur son séant, caressa de la main les joues et le front de son petit-fils, et, rougissant comme une jeune fille blessée dans sa pudeur :

— Mon Fischelé bien aimé, dit-elle, passe-moi donc

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l'objet qui se trouve sous mes oreillers... je ne peux pas le prendre moi-môme.

Fischelé mit la main à l'endroit désigné et en tira un assez lourd paquet. La grand'mère s'en empara aussitôt et le couvrit de ses deux mains comme pour le cacher à ses propres yeux.

— Comment I grand'mère, dit Tenfant étonné, tu as pu rester couchée pendant toute la nuit, sur ce paquet, sans en être incommodée ?

— Je t'assure, Fischelé, mon enfant, que je ne m'en suis pas aperçue durant toute la nuit, répondit Marièm, j'ai couché là-dessus aussi mollement que si ma tête

avait reposé sur dix bons oreillers ?

fi

— Et pourquoi ?

Il y eut encore une pause. Dans son embarras, la grand'mère se mit à tousser, tout en regardant avec inquiétude le loquet de la porte, pour s'assurer qu'il ne remuait pas et que personne n'était aux écoutes.

— Parle plus bas, murmura-t-elle en collant sa bouche sur l'oreille de l'enfant... Sais-tu bien ce que contient ce paquet ?

~ Non, je ne le sais pas.

— Eh bien I il contient du sucre et du café, mais il ne faut pas que ton père le sache...

— Du sucre et du café ? dit Fischelé en regardant sa grand'mère d'un air incrédule, comme si elle avait perdu la raison.

— Il ne faut pas, continua-t-elle en branlant la tête, que ton père sache à qui je veux envoyer ce paquet; il m'en coûte assez de lui cacher cela, et pourtant le

voleur le plus consommé ne s^y serait pas mieux pris que moi pour lui laisser tout ignorer.

Fischelé commença à entrevoir la vérité, et avec cet instinct commun à tous les enfants qui ont vécu dans la société des vieillards, il devina peu à peu le but où tendaient le long préambule et les précautions de sa grand'mère.

— Babé, murmura-t-il avec timiJité, faut-il te dire à qui tu veux envoyer ce sucre et ce café?

Marièm se mit à trembler de tout son corps, comme si elle se fût trouvée au tribunal de Dieu. Ses mains s'agitaient convulsivement sur le petit paquet qu'elles recouvraient.

— Eh bien ! demanda- t-elle d^une voix à peine perceptible.

Fischelé hésita à répondre.

— Tu veux l'envoyer à ma tante... Dinah... dit-il enfin avec effort, ai-je deviné?

La grand'mère secoua la tête sans trouver de réponse et se mit à pousser des sanglots si forts que son fils eût pu les entendre parfaitement, s'il n'avait été occupé encore à marchander avec le paysan.

En recouvrant la parole, Marièm, malgré ses 70 ans, ressemblait à un enfant qui sèche ses larmes aussi facilement qu'il les répand. Sa figure ^exprimait plus l^inquiétude , mais une résignation toute particulière. Immense avait dû être le fardeau qui avait pesé sur son cœur.

— Je sais bien, dit-elle en sanglotant, je sais bien que je commets un péché. Aussi, je n^en ai pu fermer l^œil

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pendant toute la nuit. Mais que faire? N'as-tu pas remarqué hier comme elle gémissait sous le poids de sa charge, comme elle avait de la peine à se relever? Je suis sa mère après tout ; comment pourrais-je ne pas la prendre en pitié?

Fischelé écoutait avec une émotion muette les paroles singulières et embrouillées de sa grand^mère et que peutêtre lui seul pouvait comprendre.

— Ma tête est trop vieille, continua-t-elle, pour juger si je vais ou non commettre un péché. Ai-jê donc étudié la Guémarah (le Talmud) pour savoir cela? Et qui veux- tu que je consulte? Ton père, s'il avait le moindre vent de mon dessein, jetterait feu^et flammes I mais toi, mon Fischelé chéri, qui es un homme comme un autre, dis-moi si je dois le faire ou non...

— Quoi donc? demanda Tenfant étonné.

La réponse innocente de Fischelé rendit à la vieille femme toutes ses facultés. Elle envisagea sa situation avec toute la clairvoyance de Tâge mûr et se rappela qu'elle était la grand^mère de Tenfant qu'elle venait de choisir pour son conseiller. Un mouvement indéfinissable contracta ses lèvres minces et blêmes , et avec une fermeté que Fischelé ne lui avait jamais connue, elle dit:

— Prends ce sucre et ce café et porte-le-/ta; cache bien le paquet, pour que ton père ne le voie pas, car il ne tarderait pas à tout deviner. N'en parle à qui que ce soit et fais tout ce que je te recommande. Dïs-lui que la mammé lui envoie ce présent, et qu'elle l'engage à ne plus s'épuiser de travail et de fatigue et à ménager sa

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santé, pour éviter tout accident. Tu lui diras en même temps qu'elle se régale bien de ce sucre et de ce café, et que si elle n'en avait pas suffisamment, je serais là pour lui en envoyer encore ; qu'elle ne se cha ge plus d'un si lourd sac de pommes de terre, de peur de se donner quelque blessure intérieure, ce qui pourrait très-bien arriver. Dis- lui surtout que, pour l'amour de sa mère, elle renonce à courir pieds nus dans les champs et à boire de l'eau fraîche en revenant, tout en sueur, de la campagne; qu'elle fasse bien attention de ne pas se refroidir, afin de ne pas tomber malade (Dieu l'en préserve !) j enfin qu'elle songe à elle et à ses enfants qui n'auraient plus personne pour leur donner une cuillerée d'eau, si leur mère venait à être souffrante... Maintenant, va, mon Fischelé chéri.

Marièm n'en put dire davantage. Sa tête retomba épuisée sur JJpreiller, ses yeux restèrent ouverts, reflétant la joie quô donnait à son cœur maternel la satisfaction d'avoir vaincu sa douleur. Elle demeura longtemps encore, comme en proie à une sorte de convulsion, sans remarquer que Fischelé, indécis et peu disposé à partir, était encore devant le lit, son paquet à la main.

— Grand'mère, dit l'enfant à voix basse.

— CommentI tu n'es pas parti? dit la vieille Marièm en se redressant, je te croyais déjà par monte et par vaux.

— Babé, ne te fâche pas. . . j 'ai peur, murmura Fischelé .

— Et de quoi donc? Est-ce que je f envoie parmi des brigands? répondit Marièm en souriant, je suis persuadée que personne ne te fera le moindre mal.

— Babé, reprit l'enfant qui osait à peine lever les yeux,

Babé, que ferai-je, si elle vient à faire le signe de la croix?

Cette question parut ne pas faire sur la vieille femme rimpression habituelle ; un sourire singulier, expression de son contentement intérieur, parcourut ses minces lèvres.

— Petit fou, répondit-elle, rappelle-toi ce que disait ton Urdédé, lorsque ma mère me réprimandait pour quelque acte contraire à la religion juive : a Folle, lui disait-il, tu ne sais pas que bien des choses sont permises. »

— Cependant, si elle venait à faire le signe? demanda Tenfant peu convaincu par ces paroles.

— Alors, mon Fischelé chéri, tu suivras ^excellent conseil que voici et qui te préservera de tout danger... Sais-tu par cœur le premier chapitre des Thilitn (psaumes) ? tu Tas, ce me semble, récité assez souvent pour le savoir.

— Aussi le sais-je, grand'mère.

— Eh bien, récite-le.

Et Fischelé dit en langue hébraïque :

— a Heureux Thomme qui n'est pas entré dans le conseil de rimpie, qui ne marche pas dans la voie des pécheurs, et qui ne s'est point assis parmi les blasphémateurs.

— Après, dit Marièm à haute voix.

— a Mais qui repose son amour dans la loi du seigneur et qui médite cette loi nuit et jour. 11 sera comme l'arbre planté au bord d'un ruisseau, qui donne ses fruits en son temps et dont les feuilles ne tombent pas ; il réussit dans tout ce qu'il entreprend.

UNE ENFANT PEADUF. 97

— « 11 réussit dans tout ce qu'il entreprend, réi)éta Marièm dont les yeux, brillant d'un éclat céleste, paraissaient refléter la sainteté des paroles prononcées par l'enfant.

— « Il n'en est pas ainsi des impies, continua Fischelé en haussant la voix ; ils ressemblent à la paille légère que le vent emporte. Les impies ne se lèveront pas au jour du jugement, ni les pécheurs dans l'assemblée des justes.

— Continue, dit Marièm sur qui ces dernières paroles paraissaient avoir fait une impression pénible.

— a Car le Seigneur connaît les sentiers du juste, et la voie 4^ l'impie conduit à la mort. Sélah ! »

— Amen, amen 1 murmurèrent les lèvres de la vieille femme.

Un silence profond succéda à ces paroles. En ce moment vibraient à Tunisson les cœurs de deux êtres dont l'un avait franchi déjà les derniers échelons de la vie, dont l'autre entrait à peine dans le sentier de l'existence.

— As-tu encore peur, Fischelé? demanda enfin la grand'mère.

— Je pars, Babé, dit l'enfant presque avec joie. Et cachant soigneusement sous sa veste le paquet de

sucre et de café, il s^esquiva doucement de la chambre.- II sera comme l'arbre planté au bord d'un ruisseau qui donne ses fruits en son temps et dont les feuilles ne tombent pas ; il réussit dans tout ce qu'il entreprend. Amen ! La vieille Marièm murmurait encore ces versets longtemps après le départ de l'enfant. Enfin ejlejerma les yeux et s'endormit. ^^.--^""Tui b r^l

Nous ne pouvons accompagner^i1s(^'elë ^aps s^visite "^

chez la tante Dinak. D'autres événements nous retiennent, pour le moment, dans Tunique maison juive du village»

AVHASVER.

£n ce moment des flots de pensées singulières envahissaient Fcsprit de Yossef. 11 en avait fini depuis quelque temps avec le paysan, et en attendant Tarrivée de nouveaux clients, il se mit à parcourir de long en large l'étroite enceinte de la boutique. Ce ne fut pas une pensée unique, ce furent mille pensées diverses qui vinrent, comme un essaim d'abeilles^ assaillir son imagination. 11 ressentait je ne sais quel malaise indéfinissable qui le poursuivait comme un spectre ; cette forte et haineuse nature était en proie à une inquiétude dont elle ne pouvait pas plus se débarrasser que ne le peut un bloc de bois d'un coin qui s'y trouve enfoncé.

il ne put s'empêcher de songer à sa sœur et à Pévénement de la veille ; il se demanda comment, en apprenant la grossesse de Madeleine, il avait pu se laisser aller à la pitié qu'il avait ressentie, à cette pitié qui l'avait conduit au milieu de la nuit sous les fenêtres d'une maison, pour épier là la respiration de sa sœur. Il se demanda

encore pourquoi sa mère elle-même était devenue plus douce et plus sympathique envers sa fille, depuis qu'elle Tavait vue tomber^ Il lui sembla que l'empire qu^il exerçait depuis si longtemps sur la vieille fenune, avait dis«paru.., ou même qu'il n^avait jamais existé...

« Il faut qu'il se soit passé quelque chose, se ditril enfin en manière de conclusion, ce n'est pas sans raison que la mammé se comporte de la sorte. Mais ma mère, après tout, est faite comme toutes les femmes ; la pitié qu'elle a ressentie pour sa fille, elle l'eût éprouvée pour toute autre femme grosse. Voilà la seule et unique raison de son changement D'ailleurs qu'arrivera4-il après la naissance de l'enfant qu^elle porte dans son sein? Fera-t-il entrer la joie dans notre maison? Recevra-t-il seulement un nom juif? Ma mère aura-t-elle le bonheur de poser les mains sur sa tête, pour le benschen (bénir) ? Est-ce que le gallech (le curé) n^a pas déjà préparé son goupillon et son eau bénite, pour le baptiser? Et par cela seul il ne sera pas permis à ma mère de se réjouir de la maternité de sa propre fille, ne mérite-t-e//e pas d'être damnée dans l'autre monde? Est-ce pour plaisanter que Dieu a dit : a Respectez votre père et votre mère , observez mes solennités, car je suis le Seigneur votre Dieu » ? Pourtant, Dieu sait si elle a respecté son père et sa mère et si elle observe nos fêtes... lorsque je la vois, travailler pendant le schabbés (sabbat), il me semble qu^m poison subtil me ronge les entrailles...

En ce moment, Yossef, par suite d'une filiation singulière de ses pensées, ne put s'empêcher de porter ses regards dans la rue. C'est que depuis dix ans il était habi-

tué à voir Madeleine^ sa sœur, se rendre à Téglise à pareille heure, avec Pavel, son mari. Depuis dix ans il se tenait, à la même heure, sur cette même place, et chaque dimanche ramenait dans le cœur de cet homme haineux une tempête de colère. Il ne pouvait s'empêcher de regarder Madeleine, car il éprouvait du plaisir à voir marcher la convertie dans ce qu'il appelait le sentier de la damnation et de la perdition. « Qu'elle se damne à son aise! disait-il alors, ce serait lui faire trop d'honneur que de lui cracher à la figure ! »

Aujourd'hui Yossef vit le mari de Madeleine se rendre seul à l'église. Cette circonstance l'effraya. Est-elle malade? se demanda- t-il, se serait-elle blessée en faisant un trop grand effort? C'est par ma faute, peut-être, qu'elle souffre et gémit en ce moment... Et moi qui viens de la maudire I

Cet homme si énergique était en proie, maintenant, à de terribles angoisses, et pour s'en délivrer il lui prenait envie de crier au secours. Un instant, il eut l'intention d'appeler Fischelé ; car il avait peur de luimême. Pourquoi voulait-il appeler l'enfant? Il ne le savait pas , mais il éprouvait un besoin irrésistible de voir une figure humaine. Il sentait ^injustice que, la veille, il avait commise envers sa sœur, et le remords enfonçait maintenant, dans son cœur, mille pointes acérées.

Soudain sa poitrine se dilata, comme si on l'avait débarrassée d'un poids cruel. 11 venait de voir Madeleine s'avancer lentement, mais en se tenant droite, vers Téglise. Pour la première fois depuis dix ans, il la vit passer

pure des épouvantes du Gehenim (de l^enfer), et il la laissa pénétrer dans Péglise au son des cloches, sans la poursuivre de sa colère et de ses malédictions; pour la première fois aussi, il regarda avec une certaine joie la figure de Madeleine.

— l'allé n'est donc pas malade ? Elle ne s'est donc pas blessée? se dit-il, et il tomba épuisé d'émotion sur le banc de la boutique.

« Qui sait, pensa-t-il ensuite, si elle est aussi pervertie qu'on le croit? Et pourquoi le serait-elle? Le sang juif ne coule-t-il pas dans ses veines? N'est-elle pas la fille de Rebb Schmul? Je suis curieux de savoir si, depuis dix ans qu'elle a quitté la maison paternelle, elle a réellement prié... Je ne saurais le croire, car ne pouvant et ne devant plus prier en hébreu, elle ne peut

prier qu'en Bohême Dieu du ciel! jamais on ne me

fera croire que là, à l'église, au milieu des paysans, ou sur le pont, devant la statue de Marie ou de Jean Népomucène, Dinah, la fille de Rebb Schmul, puisse prier du fond de son cœur et épancher avec ferveur les sentiments qui oppressent son âme. Or, si elle ne peut prier comme elle l'entend, que s'ensuivra-t-il? Le lingot d'argent le plus blanc se rouille et se détériore si on l'enfouit dans la terre... Et l'âme de Madeleine ne serait pas rouillée déjà? Le vin devient trouble dans une cave mal aérée, le plus beau vêtement tombe en lambeaux, lorsqu'on ne s'en sert pas Et Madeleine serait restée

pure?.... Elle est pervertie de fond en comble, pourrie comme une pomme véreuse qu'on rejette avec dégoût, elle qui depuis dix ans n'a pas mis les .pieds dans une

maison juive! G^est aussi comme une pomme véreuse qu'il faut la rejeter I Je me charge de péchés rien qu'en

pensant à elle; il faut qu'elle sorte de mon cœur

elle n'y occupe que trop de place encore I Qu'elle en sorte I qu'elle en sorte !....

Un bruit, qui se fit entendre devant la boutique, vint tirer Yossef de ses sombres pensées. Il regarda et vit deux petits garçons traverser la rue après avoir jeté un regard rapide dans la boutique. Il les entendit encore prononcer ces ntots : Achasvérttë, Juif maudit/ C'étaient bien les mêmes paroles qu'il avait vues le matin, tracées à la craie sur la porte de sa boutique... Quel rapport pouvait-il y avoir entre ces paroles et cette inscription? Il en fut singulièrement effrayé. Il aurait poursuivi les deux enfants, s'il n'eût craint avec raison de donner ainsi trop d'importance à un fait sans portée. Cependant le même fait, renouvelé deux fois dans le même jour, embarrassa son esprit. «Serait-ce Madeleine qui aurait instigué ces enfants? » Telle fut sa première conjecture. Ou bien quelque autre habitant du village aurait-il inventé cette injure?.... Cependant, se disait*-il, je vis en paix et en concorde avec tous les habitants du village, je ne fais de mal à personne, et si je n'ai pas d'amis, je ne me connais pas d'ennemis non plus. Plus il réfléchissait, moins il comprenait dans quel but ces pa-* rôles pouvaient avoir été prononcées par les deux enfants. Il ne s'occupa plus de l'ignorance biblique de celui qui avait tracé l'inscription, et se perdit dans les conjectures les plus bizarres et les plus invraisemblables.

Pendant que Yossef réfléchissait sur la situation siû'»

gulière où Vivaient jeté ces trois paroles, une voix rude lui cria, à travers la rue, le salut du matin; mais à la formule ordinaire du pays i Dieu bénisse ta journée, cette voix avait substitué celle^i : Dieu te donne la liberté et te préserve des diables.

A ce salut bizarre, Yossef reconnut un homme du village que Dieu lui-même, pensait'-il, lui avait envoyé en un pareil moment. Cet homme était Stéphan Parzik, un paysan du village. Singuliers revirements du cœur hu* maini Yossef qui, en toute autre circonstance, aurait hésité à entrer publiquement en conversation avec ce paysan assez mal famé, conçut maintenant l'idée de lui demander conseil. Il alla même à sa rencontre jusqu^à moitié chemin, et sa main qu'il eût mieux aimé, jus^ que là, plonger dans un buisson d'épines y toucha la main droite de Stéphan Parzik.

Parzik passait dans le village pour un homme farouche et querelleur, bien qu'il n'existât aucune preuve matérielle de sa méchanceté. On le craignait plus qu'on ne le baissait. On racontait vaguement que, dans sa jeu^ nesse, Parzik, qui maintenant comptait près de soixantedix ans, avait fait quatorze classes au séminaire de Koënigratz, dans le but de se faire prêtre ; mais personne ne connaissait au juste les motifs qui l'avaient décidé à redevenir paysan et à rentrer dans la vie laïque. La stature puissante et carrée de cet homme, son langage rude, sa démarche à longues enjambées, son type slave fortement accentué, tout cela n'était pas de nature à faire soupçonner la vocation première de sa jeunesse. Il était devenu un vrai paysan de Bohême,

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qui n'avait retiré de ses études qu'une certaine indépendance en matières ecclésiastiques. Parzikélait en lutte continue avec le curé du village. Quand venait l'époque de payer la dîme, on était sûr qu^il faudrait recourir à la force pour dompter la rébellion et les cris dans la maison du paysan.

Ce personnage indomptable avait reçu dans le village le surnom de Doyen. On avait jeté avec raison Vétole sur la casaque du paysan qui croyait pouvoir lutter d'égal à égal contre le pouvoir des prêtres.

Depuis le mois de mars 188, le paysan était devenu de jour en jour plus farouche et plus indomptable. Un jour, on avait trouvé sur le seuil du presbytère une mèche de soufre tout allumée, et personne dans le village ne douta qu'elle n'eût été placée là par la main

du Doyen,

11 fut un des premiers en ce temps-là à saisir un fusil pour tuer le gibier des forêts seigneuriales, à rester couvert devant le grand-bailli et à refuser aux prêtres la dîme et la corrvée , bien avant la promulgation de la loi qui abolit ce dernier impôt. Ce fat lui qui , au milieu de la nuit, sonna le tocsin pour rassembler les paysans et leur lire les derniers actes de la diète de Vienne. 11 s'agissait du décret d'abolition de la corvée, décret qui pendant cette nuit souleva des milliers de cœurs humains comme si on les avait aiguillonnés à coups de fouet, et fit éclater en môme temps des cris de joie et des cris de douleur, des louanges et des malédictions, des éclats de haine et d'allégresse, de colère et de bonheur.

Stéphan Parzik n'était en relation avec aucun habitant du village. Il était un de ces hommes incompris et isolés dans la société, comme il s'en trouve môme dans les campagnes. Personne n'était assez sauvage ni assez turbulent à son gré; aussi méprisait-il tout le monde, en toutes les occasions.

Cependant il avait certaines relations avec noire famille juive. Après la conversion de Madeleine, sa fille alors âgée de dix ans, était entrée comme servante dans la maison et avait été, pour ainsi dire, élevée par les Juifs. La jeune fille s'était attachée à ses maîtres avec un si tendre dévouement, que rien n'eût pu la déterminer à retourner dans la maison paternelle. Aussi, Stéphan regardait, lui aussi, sa fille comme une convertie et lui donnait le nom de Juive. Il avouait souvent que peu lui importait la religion de sa fille, qu'il préférerait môme qu'elle fût juive de naissance, personne, à ses yeux, n'étant plus heureux que les Juife, car, outre qu'ils ne payaient pas de dîme à leurs prôtres et n'allaient pas à confesse, ils possédaient encore tout l'or de la terre.

Quiconque a saisi le caractère de Yossef , comprendra sans peine l'horreur que devaient lui inspirer les idées d'indépendance ecclésiastique de Stéphan Parzik, et le dégoût qu'il devait ressentir en voyant entrer dans sa maison le personnage farouche et rude, ce rebelle envers Dieu et les hommes, comme il l'appelait. Un abîme sans fond séparait ces deux hommes, et empochait tout rapprochement entre eux...

Malgré cela Yossef, qui d'habitude ne pouvait s'empôcher de frissonner à la vue du sauvage paysan, alla main-

lOÔ LES JUIFS DE LA BOHÊME.

tenant ati-devant de lui, sans hésiter, comme s'il avait trouvé cfuelque moyen de dompter sa férocité. Au salut de Stéphen : Dieu ie donne la liberté et te préserve des diables, il répondit en souriant à travers la rue :

— Stéphen, je ne sais pas ce que tu entends par tes diables.

Stéphen s'avança vers la boutique à pas longs, mais mesurés. Yossef ne put s'empêcher d*admirer la curieuse figure du paysan. Elle exprimait un sérieux plein d'arrogance. Pour la première fois de sa vie, il remarqua sur le visage de Stephan Parzik le rayonnement d'une intelligence supérieure à celle des autres habitants du village.

— *- Tu ne sais pas qui sont mes diables , dit le Doyen en s'arrêtant sur le seuil de la boutique; depuis le temps que tu habites le village^ tu ne connais pas encore mes diables 7

— On oublie bien des choses dans ce monde, répondit Yossef avec un sourire malin.

— Eh bien , ce sont les prêtres , s'écria le paysan d*une voix si forte, qu'il sembla à Yossef que le curé eût dû l'entendre du haut de sa chaire ; les prêtres ont de tout temps joué le rôle de diables dans le monde. A l'âge de dix-neuf ans, je m'étais destiné, moi aussi, à devenir... comment dirai-je?.;. à devenir un prêtre... soit... mais je me suis ravisé depuis.

— Ecoute, Parzik, dit Yossef, crois-tu par hasard pouvoir me vendre un veau pour un bœuf? Je ne pense pas que tu aies la prétention de voler un jour tout droit au ciel, ailes déployées, comme les saints de ta religion. Garde-toi de croire cela.

UNS ENFAHT JPBAOÛÉé l07

Stépben parut prendre plaisir à cette apostrophe iro« nique ; elle flattait sa hardiesse et sa constance.

— Non, mon frère, dit-il, je suis loin d'être un ange, et jB n'ai pas d'ailes pour m'envoler au ciel ; seulement j'ai deux mains, dont je compte me servir toute ma vie, et si jamais il m'était donné d^assommçr avec Tune d'elles « et d'un seul coup, deux de c€9 gensAà, je la suspendrais moi-même dans l'église pour m'agenouiller devant elle« comme devant Timage d'une sainte.

«— Les prêtres sont indispensables, dit Yossef sur un ton sérieux, car il n'est pas donné au premier venu de monter en chaire pour indiquer leurs devoirs aux fidèles* Comme tout le monde ne peut savoir le grec et le latin, il faut des hommes à part pour s'occuper de ces langues. N'en est-il pas de même chez nous autres ? Sur dix mille personnes, on en trouve une tout au plus qui comprend nos saintes Ecritures.

— Ne me parle pas de tes saintes Ecritures, s'écria Parzik en colère, tu me ferais croire à la fin que tu n'es plus Juif et que tu es allé te confesser à nos curés. Tu parles absolument comme les prêtres, lorsqu'ils veulent prouver Tignorance de la foule. On dirait vraiment que les écritures saintes n'ont été inventées que pour faire vivre les ecclésiastiques, pour leur donner de quoi boire la meilleure bière et manger chaque jour leur rôû de lièvre. Si le Christ, notre Seigneur, est assis à la droite de son père, sous les ailes de la sainte Colombe, c'est sans doute pour que le prêtre soit cousu d'or et de soie, pour que sa ménagère, heureuse comme une reine, em-' porte dans sa cuisine la moelle du paysan. On se passe-^

rait parfaitement des calotins et tu tiendrais un tout autre langage, Yossef, si tes diables à toi t'avaient laissé en repos.

— Mes diables à moi? Je ne m'en connais pas, dit Yossef inquiet et ramené par ces paroles à son dégoût habituel pour le paysan.

— Tu ne sais pas quels sont tes diables? demanda Parzik en éclatant de rire.

— Non.

— Eh bien, tu vas le savoir : tes diables, ce sont Messieurs les rabbins avec leurs longues barbes, et dix mille curés ne parviendraient pas à me faire varier d'un iota dans mon opinion.

Yossef essaya de sourire à ces paroles. 11 n'avait que ses convictions, et comme tous les croyants, il ne possédait pas l'énergie nécessaire pour lutter avec fruit contre le blasphème et l'incrédulité :

— Il n'y a pas la moindre analogie entre nos rabbins et vos ecclésiastiques, dit-il avec un sourire de conviction.

— C'est tout un, c'est tout un, s'écria Parzik : si tu peux me montrer dans le monde un calot in qui ne puisse être aussi bien rabbin chez les juifs que curé chez les chrétiens, je consens à me faire précipiter du haut du pont dans la Moldau ; il se pourra même que les hommes me canoniseront après ma mort , bien que jusqu'ici ils m'aient regardé comme un diable. Sait-on au Juste ce qu'il faut pour être élevé , après sa mort, au rang des anges et des saints?..... Cet autre dont tu peux voir la statue sur le pont, et qui était, lui aussi, fourré dans une soutane, a parfaitement compris la chose...

A ces paroles qui tombaient, lourdes comme du plomb, de la bouche de Parzik, Yossef sentait croître Phorreurque lui inspirait le paysan. Il se voyait placé en face d'un homme qui fouillait sa chair avec un couteau tranchant qu'il ne se sentait pas la force de lui arracher.

— Lorsqu'on a été honnête et bon , lui dit-il simplement, on se fait aimer au ciel par Dieu, et sur la terre, par les hommes.

A ces mots, Parzik partit d'un bruyant éclat de rire :

— Retiens bien ceci, fière, répondit-il sur un ton confidentiel, tout en posant sa main robuste sur l'épaule de Yossef: quelque mérite qu'ait un homme aux yeux de Dieu et des anges, il ne passera pour un saint, que si les prêtres le veulent bien. Leur permission est indispensable.

Yossef s'éloigna de son interlocuteur, en secouant de son épaule, comme il eût fait d'une chenille venimeuse, la main du paysan.

— , Tu es toujours le même, dit-il en le fixant avec calme.

— Et je resterai tel jusqu'à la fin bienheureuse de mes jours, répondit Parzik en riant, si toutefois le curé veut m'admettre au nombre des bienheureux. D'ailleurs, s'il refuse de faire sonner pour moi la cloche des morts, je sais bien ce que je ferai. Je m'en irai sans plus de cérémonie, et me passerai de toutes ces niaiseries pour entreprendra le grand voyage. Je n'en serai ni plus ni moins heureux.

Yossef garda le silence, regrettant amèrement d'avoir fait entrer dans sa maison le violent Doyen. Il lui semblait, en ce moment, qu'un souffle brûlant et dévorant passait sur son existence, et qu'on aiguisait à ses côtés les lames

110 LES Itl^S De LA BOHÊ&lE.

qui devaient trancher au vif les éléments de sa vie. 11 se sentit soulagé d^un poids énorme, lorsqu'il vit le paysan se disposer à s'éloigner.

Ce fut seulement après le départ du paysan, quî avait enjambé à grands pas le seuil de la maison, que Yossef s'aperçut que, dans la chaleur de la conversation, il avait oublié le motif pour lequel il avait fait entrer le Doyen. Presque sans le savoir, et d'une voix qui décelait ses profondes angoisses, il le rappela près de lui. A la vue de Parzîk revenant à pas lents vers la maison, il pensa mourir de honte, humilié qu'il était d'être réduit à demander conseil à un paysan. Il retourna violemment sur ses gonds la porte de la boutique, et comme s*il s'était agi de la solution d'un problème dont dépendait sa vie, il dit à Parzik, en tremblant de crainte :

— Lis donc ce qu'on a écrit là, et dis-moi ce que cela signifie.

Parzik lut l'inscription, cracha de colère, et se mit à siffler si fort, que Yossef en frissonna.

— C'est cela môme dit-il , c'est cela même ; un empereur ne saurait être servi plus promptement que toi, et pourtant tu n'es qu'un juif. A peine as-tu fait la question, qu'on te répond.

Yossef regarda le paysan avec des yeux étonnés.

— Veux-tu savoir, Juif, continua Parzik sur un ton plein de calme, comme si la justesse de la réponse qu'il allait faire ne pouvait être l'objet du moindre doute, veux-tu savoir qui a fait écrire ces trois mots sur la porte de la boutique ?

Yossef, tout tremblant, fit un signe afflrmatif.

UNK ENFANT PGADUB. Ul

— rEh bien, c'est Thomme qui demeiii'e là eu face, dit Parzik, en montrant du doigt le presbytère*

*^ Le curé.., balbutia Yossef en devenant pâle comme la mort.

Parzik d'était éloigné en toute bâte. Longtemps après son départ, YosSef tenait encore les yeux fixés sur les fenêtres du presbytère .

C'était donc là que demeurait son ennemi

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