LE MESSAGE
Yossef craignait plus la colère de TEglise que les iar* nies de sa mère, que les reproches de sa propre con« science. mouvements inconcevables du cœur humain I
Il demeura intimement convaincu que Madeleine l'avait dénoncé auprès du curé. «Qui, pensa-t-il, qui a pu prendre le parti de Madeleine, si ne n'est le curé? Ne lui doitil pas sa protection ? » Qui n'eût pas pensé de même dans la situation où se trouvait Yossef ?.,.
Ce jour-là, comme Yossef jeûnait en souvenir de la mort de son père, il était dispensé de voir toute figure hunaaine et particulièrement celle de sa mère. Il se livra à une si profonde contrition qu'il lui sembla qa^un
brouillard épais s'était étendu sur son existence Mais
retournons auprès de la grand*mère.
Elle aussi venait de passer des moments non moins douloureux que ceux de son fils. Elle attendait le retour de Fischelé. L'enfant tardait tellement à revenir, qu'elle craignait que les enfants ou le mari de Madeleine ne l'eussent maltraité ; parfois aussi, elle craignait que Madeleine n'eût repoussé son présent, et elle se demandait ce qu'elle pouvait bien avoir répondu à l'enfant.
Cette incertitude fit sur la vieille femme une impression si douloureuse qu'elle n'eut pas la force de se soulever sur sa couche ; il lui semblait qu'un bras de fer pesait sur son corps, et qu'elle n'en serait délivrée qu'au moment où Fischelé viendrait lui rendre compte de sa mission.
Enfin l'enfant revint et se glissa dans la chambre avec les mêmes précautions qu'il avait mises à en sortir. A sa vue, la vieille femme faillit perdre la parole ; elle se souleva, il est vrai, sur sa couche avec une force inattendue, mais elle ne put prononcer un mot. Elle fit signe à Fenfant de s'approcher du lit. Fischelé baissa la voix tant qu'il put et s'inclinant vers l'oreille de sa grand'mère :
— Babé, dit-il, elle ne l'a pas fait.
— Parle plus haut, dit tout à coup la vieille femme, dont la figure s'était couverte d'une vive rougeur par suite de ses efforts pour recouvrer la parole, parle plus haut et ne me cache rien. Crois-tu donc que j'aie peur de ton père ?
Fischelé regardait sa grand'mère avec des yeux effa. rés et se demandait comment elle avait pu changer à ce point dans l'espace d'une heure. Que s'était-il donc passé
dans l'âme de cette vieille femme qui bravait maintenant avec tant de courage un danger que peu avant elle avait redouté, comme un enfant redoute les regards sévères de son maître?
Malgré le changement opéré dans sa grand*mère , Fischelé eut le bon esprit de ne pas oublier un instant qu'une mince- muraille le séparait de son père.
— Babé, répéta-t-il tout aussi bas, elle ne Ta pas fait.,
— Qu'est-ce qu'elle n'a pas fait ? demanda la vieille femme.
— Tu ne te rappelles donc plus ce dont j'avais peur,... ce que font les paysans quand sonne la cloche du soir ou lorsqu'ils passent devant l'église?
— Le signe de la croix... veux-tu dire?
— Babé! s'écria l'enfant effrayé !
— Petit fou, dit Marièm en souriant, lorsque j'étais petite et de ton âge, moi aussi je tremblais de tout mon corps, quand j'entendais prononcer ce mot. Encpre maintenant j'ignore si je n'ai pas tort de le prononcer ; mais je me rappelle toujours ce que disait mon urdédé en pareille occasion : « Petite folle, tune peux pas savoir que bien des choses sont permises. » Et cependant, c'était un grand et savant homme que mon urdédé. Faut-il te dire plus, mon Fischelé bien-aimé? Bien des fois, j'ai pensé qu'on ne saurait pécher en ne désapprouvant pas une chose que nous voyons faire par des milliers d'hommes. Souvent je me suis dit : parmi tant de millions d'hommes qui passent dans ce monde, depuis un nombre d'annés que Dieu seul connaît, chacun agit à sa façon et croit bien agir, et depuis des milliers d'années, Dieu
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voit faire ces hommes et les laisse croître et prospérer. Ai-je donc quelque écrit fermé à la cire rouge et muni d'un cachet , me certifiant que je me rends agréable à Dieu en me tourmentant d'une chose qui fait plâl* sir à des millions d^hommes? Et puisque j'ignore si j^ai tort ou non, faut- il que je devienne une machine sans âme, qui se laisse mouvoir en tout sens ?
*- Ne parle pas si haut, Babé, dit à son tour l'enfant aux oreilles duquel les paroles de la grand^mère avaient résonné comme le murmure mystérieux d'un torrent in-» visiblo.
— Maintenant je raconterais au monde entier ce qui se passe dans mon cœur, dit la vieille femme d'une voit forte. Et de qui Mariera aurait-elle peur ? Si aujourd'hui même, le Malech Bamovess { Tange de la mort ) venait pour me dire : a Marièm, il faut me suivre, il est temps, » crois-tu que je sourcillerais seulement ? j'ai assez vécu et j'ai eu tant de chagrins, que Dieu en les inscrivant a dû en faire tout un volume.
Ces paroles singulières avaient troublé Fischeléç il n'avait jamais entendu sa grand'mère raisonner avec tant d'ordre et de clarté ; il était habitué, jusque là, à régler lui-^môme, comme les aiguilles d'une montre, les idées de la vieille femme, et maintenant il se trouvait ôtre lui au^si un rouage sans volonté. L'enfant sentit qu'il avait à faire à une intelligence supérieure à la sienne et il s'in-< clina timidement devant elle.
-^ Mais Babé, putril dire enfin, tu ne veux donc pas que je te raconte ce que j'ai fait?
««^ S'chmah Itraël l s'écria Marièm en saisissant la
main de son petit-fils et en le fixant avec un regard qui décelait les angoisses profondes de son âme, ne t^estril rien arrivé ( Dieu t'en préserve ) ? n'a-t-on pas excité le chien contre-toi ? T*a-t-il mordu, et où ? Kà-i-rlle pas levé la hache pour t'assommer? Mon enfant, mon enfant bien-aimé , où t'ai-je envoyé ? et comment as-tu pu revenir sain et sauf à la maison ?
Ces paroles exprimaient une inquiétude si profonde que l'enfant se mit à trembler de frayeur.
— Babé, dit-il d'une voix larmoyante, mais tu vois bien que je suis vivant.
— Je le vois... oui , je le vois, balbutia la vieille femme épuisée par la tempête qui venait d'agiter son imagination. Sa tête retomba faible sur l'oreiller, ses lèvres tremblotaient si légèrement, qu'un ange seul eût pu entendre ces paroles presque muettes qui s'en échappèrent:
« Dieu en soit loué et béni 1 »
Fischelé fit son récit à la manière des enfants : il comr mença par les faits les plus éloignés, puis revint aux plus rapprochés ; parfois, il liait le tout à sa façon et, tout en procédant ainsi, il n'en parvint pas moins à faire un tableau d'ensemble de sa mission. Malgré cela, la grand'mère le comprit.
a II raconta comment tout en récitant continuellement le premier psaume, il était sorti de la maison et avait traversé la rue sans encombre jusqu'à la demeure de la tante Dinah. Devant la porte cochère était étendu un grand chien noir qui le menaça de ses dents blanches ; il avait passé devant le monstre en récitant le premier
verset du psaume et s'était trouvé tout à coup, il ne savait comment, dans une grande pièce. Là, que n'avait-il pas éprouvé I Comme ses cheveux s'étaient dressés sur sa tête I chose extraordinaire ! à son entrée dans la maison de sa tante, il avait oublié littéralement la formule exorcistique du psaume ; il ne s'en était même plus rappelé le moindre mot. »
— Que dis-tu de cela, Babé? demanda-t-il à sa grand 'mère étendue immobile sur le lit.
— C'est extraordinaire, murmura-t-elle.
« Dans la pièce, Fischelé n'avait trouvé que deux enfants ; la tante et son mari étaient absents, à son grand contentement, car il aurait eu par trop peur. Il voulut se retirer après avoir déposé le paquet de sucre et de café sur le poêle, afin que la tante l'aperçût dès son retour. Mais une circonstance singulière l'avait détourné de son dessein. L'enfant qui était couché dans le berceau s'était éveillé en criant ; ses pleurs avaient retenti dans tous les coins de la maison, à tel point que sa mère, ainsi l'avait pensé Fischelé, devait les entendre du fond de Féglise et ne pouvait manquer de rentrer aussitôt pour calmer l'enfant qui la réclamait. »>
— Elle laisse donc son enfant tout seul ? demanda la vieille Marièm d'une voix presque inperceptible, pendant que ses minces lèvres se revêtirent d^une expression d'amertume qui se dissipa cependant lorsque Fischelé raconta qu'une petite fille plus âgée était restée là pour veiller sur l'enfant.
« Mais la petite fille avait cherché en vain à endormir son petit frère qui pleurait ; en vain, elle lui avait fait
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des caresses douces comme le sucre et le miel ; Tenfant ne se calma pas ; peut-être, ajouta Fischelé, parce qu'un étranger se trouvait là ; car Fischelé avait toujours entendu dire que les enfants savaient cela très-bien. »
— Un étranger I dit Marièm à voix si basse que l'expression douloureuse qui accompagna cette parole échappa à Tenfant.
a A la fin, ainsi le raconta Fischelé, les cris de Tenfant lui avaient touché le cœur ; la petite fille ne sachant plus quel parti prendre, voulut courir à l'église pour appeler sa mère. Alors, il s^était lui-même approché du berceau et s'était mis à bercer l'enfant qui devint de plus en plus calme.
Puis, la petite fille s'était placée eu face de lui, ils avaient tous deux bercé l'enfant, mais sans s'adresser la moindre parole. »
— Pour ne pas éveiller l'enfant? demanda la vieille femme.
— Pour ne pas éveiller l'enfant... répéta aussitôt Fischelé dont la figure se couvrit à ces mots d'une rougeur indescriptible.
— Après ? fit Marièm.
Ici le récit de Fischelé s'embarrassa quelque peu : « ils avaient continué tous deux à bercer l'enfant, quand tout à coup ( et encore maintenant il ne savait pas comment cela se fit ) il aperçut sa tante devant lui. Il fut saisi de frayeur et voulut s'enfuir, s'échapper comme à travers une maison entourée de flammes, mais il ne put y réussir. 11 voulut réciter le premier psaume et il ne s'en rappela pas la moindre syllabe. Il lui sembla, en ce moment,
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qu*il n'avdt Jamais appris un mot d'hébreu et qaH) ne sa» vait môme pas qu'il y avait un Di6u. Etait^^ce frayeur ou quelqu'autre chose ?..,. Il fut frappé de la ressemblance (le sa tante avec son père, à lui ; au premier aspect^ on ne pouvait douter qu^elle ne fût sa sœur. »
•^ Et qu*fit-t-»elle dit ? Voilà ce que je voudrais savoir, dit la vieille femme avec plus de force dans la voix,
« Dinah lui avait pris et serré la main en le regardant aveo des yeux remplis de larmes. « Fischelé, lui avait-elle dit en langue bohème, pourquoi veux-tu partir déj&?D
«^ En langue bohômQ et pas en jûdisch (1) 1 a'éeria la grand^mère... sans doute à cause des enfants, ajouta^ t-relle aussitôt.
u Pour la première fois de ma vie, continua Fischolé sans faire attention à la réflexion de Marièm, j^avais en*tendu la voix de ma tante et causé avec elle ; je ne me rappelle plus, il est vrai, tout ce qu'elle m'a dit, maiâ il me semblait que je lui avais parlé bien souvent déjà ; rien ne me parut nouveau ni extraordinaire... n
•— Ensuite.
— Quoi donc ?
— . Le lui as-tu donné ?
K Fisûhelé raconta qu'il avait oublié complètement aa mission, tant la tante Dinah lui avait adressé de ques^ tlons : Comment va la grand'mère ? Est-elle bien soignée ? Dort-elle bien la nuit et n'ost-elle pas tourmen* tée par la toux 7 Lui obéia-tu en tout ? ne lui causés-tu
(0 Cn jargon hébraico-allemaod.
pas de peiaeg, m h tourmentes-tu pas ? -^ Il avait dû r<^pondre avec détails à toutes ces questions. Les paro-» les s'étaient succédées rapidement et, en moins d'un quart d'heure, ils étaient devenus tous deux aussi familiers que s'ils avaient toujours vécu ensemble. Il n'avait plus peur de rien en ce moment ; il se serait rappelé le premier chapitre des Psaumes, qu'il n'aurait pas songé à le réciter. Il ne craignait même plus la statue en bois enfumé de Jean Népomucène, suspendue dans un coin de la chambre et qui d'abord l'avait effrayé.
•*^ Tu ne me dis pas tout? interrompit la grand'mère.
— Et que faut-il te dire encore ? répliqua Fischelé avec une certaine aigreur ; ne t'ai-je pas assez renseignée, Babé î Faut-il te dire aussi comment marchait et comment se tenait la tante Dinah et quelle robe elle portait?
— Pauvre garçon I tu as eu le malheur de perdre ta mère dans les premiers jours de ton enfance ; si tu l'avais connue, tu ne m^adresserais pas de si dures pa« rôles.
Des larmes jaillirent des yeux de la vieille femme et tombèrent comme des gouttes brûlantes sur le cœur sensible de l'enf^mt. Il lui sembla qu'il venait de commettre une grande injustice.
— Babé, s'écria-t-il d'une voix suppliante, je voulais^ te raconter tout...
— Après, dit Marièm redevenue calme,
« Fischelé s'était rappelé enfin qu'il avait à remettre à sa tante Dinah le présent de sa grand'mère. H avait tiré timidement le paquet de sa poche, et l'ayant pré-
sente à Dinah : « Voilà ce que vous envoie votre mère, lui avait-il dit Ma mère I s'était-elle écriée, c'est ma mère qui m'envoie cela ? Te moques-tu de moi, Fischelé ? — 11. lui avait juré sur sa vie que Babé l'avait chargé réellement de lui apporter ce présent. Alors, Dinah, d'une voix qui sortait du fond de son cœur et qui pénétra Fischelé jusqu'à la moelle des os, prononça trois mots... que, lui, se garderait bien de répéter.
— Petit fou, dit la grand'mère en souriant, que peutelle avoir dit?
— Babé, s'écria l'enfant effrayé, je ne puis et ne dois pas te le répéter, dusses-tu me tuer.
La vieille Marièm n'insista pas davantage. La saine raison, mûrie par une longue expérience, lui fit deviner que la frayeur de l'enfant avait sa source dans quelque motif religieux.
— Ensuite...
Ensuite elle s'est approchée de l'image en bois de Jean Népomucène suspendue dans un coin de la chambre, et avait levé les mains vers lui... entends- tu, Babé?
— Après.
— Et elle Ta imploré...
— Imploré... murmura Marièm.
— J'ai fait cela pour ma mère, m'a-t-elle dit, après avoir terminé sa prière ; dis à ma mère que j'ai prié pour elle, pour toi et pour ton père. En même temps ses yeux ont débordé de larmes et elle a sangloté bien fort, et comme jamais je ne l'avais entendu faire à personne.
Marièm et son petit-fils entendirent-ils, en ce moment,
le bruit des ailes de quelque ange invisible planant, lumineux comme Tor à travers Tétroite chambre ? Etaitce réclat étincelant de ses ailes, était-ce la douce austérité de ses regards qui les rendit muets tous deux, et les porta à se contempler Tun l'autre avec béatitude?... Au dehors, un homme était assis, en ce moment, sous la voûte de la boutique, absorbé dans de sombres pensées et ne se doutant pas qu'après dix ans de séparation, la mère et la fille s'étaient retrouvées.