LA TEMPÊTE A ÉCLATÉ
Le soir de cette journée mémorable, trois étoiles vinrent à étinceler dans le fond bleu du ciel. Pour Yossef, elles n'étaient que le signe fixé par la loi, pour indiquer la fin du jeûne, et l'autorisation de réparer les forces du corps par les aliments ; pour lui, elles n'étaient pas des amis consolateurs et propices, des yeux dont les regards pénètrent jusqu'au fond de l'âme !...
Dans la situation où se trouvait Yossef le jeûne n'avait pas produit sur lui son effet ordinaire. D'habitude, le jeûne le rendait doux et facile; c'était une monta-'
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gne de gravie, et rhomme se réjouit toujours d'avoir accompli une œuvre de privation. Cette fois, le jeune lui parut amer , presque irritant. Il avait jeûné en mé* moire de son père que le chagrin avait mis dans la tombe, quatre semaines après la conversion de Made* leine. Ce souvenir, joint aux événements de la journée, amoncela dans un seul coin assombri de son cœur, comme autant de brillantes étincelles que vient soulever le vent, tous les éléments de sa haine et de sa colère.
Il n'avait jamais aimé son père ; sans cesse, pendant qu'ils avaient vécu ensemble, il s'était trouvé en querelle et en dispute avec lui. Néanmoins il regardait l'anniversaire de sa mort comme aussi sacré et aussi solennel que le iom kippour (jour des expiations) ; de tout temps, il l^avait célébré par le jeûne et la macération, sans jamais le négliger. Son père n'était-il pas mort à cause de Madeleine ?
Mais quel est le chagrin, si vif et si profond qu'il soit, qui ne cède à la longue aux exigences des influences corporelles? Lorsque parurent dans le ciel les trois étoiles indiquées par la loi, Yossef se sentit plus affamé et demanda à manger.
Nous avons déjà dit que la fille de Parzik le paysan était employée comme servante dans la maison juive. La jeune fille y était entrée à l'âge de dix ans et pouvait être considérée en quelque sorte comme un membre de la famille. Elle avait porté Fischelé dans ses bras et l'avait élevé pour ainsi dire, car la mère de l'enfant était morte peu après lui avoir donné le jour. La paysanne s'était attachée avec une tendresse touchante à tout ce
UNIS CNr^IVT BSnDDB. ISS
gui tenait à la maison de Yossef. Dans le cûurs des an^ né^&t lorsque la fille du doy^n se fût familiarisée avec les moeurs et coutumes de la famille, sa position de serti vante était devenue vraiment digne d'envie. Il est d'usage, dans les familles de cette sorte, de rendre heur reuse la situation des domestiques qui ont vu naître un enfant de la maison. N'avaient^ils pas eu à supporter tout le mal? pas de repos le jour ; la nuit, pas de sommeil. Il était don cjuste que plus tard ils fussent dédommagés d i toutes ces peines. La famille de Yossef payait avec usure l'attachement de la paysanne. La grand'mère surtout l'aimait et Festimait, et d'après sa propre expression, fai-* sait d'elle h plus grand cas, La fille de Parzik gouvernait la mais(»i comme si elle y était venue au monde '; on confiait tout à son habileté et à son intelligence, car on était convaincu qu'Anezka ( c'était le nom de la paysanne) ne pouvait qu'à son insu, et jamais de parti pris, causer quelque contrariété à ses maîtres.
Reprochait-on à la vieille Marièmde laisser à une ehré-^ tienne une responsabilité si illimitée, elle répondait en se« couant la tôte : « Le bon Dieu s'est mépris sur le compte de celMâ; il voulait en faire une juive et ce n'est que par hasard qu'elle est devenue la fille de Parxik. Elle a un cœur et une tête à être la fille du grand-rabbin de Nikolsbourg. Je ne laisserai pas dire de mal de mon Anezka.
Cependant, depuis très-peu de temps, h peu près depuis que le nouveau curé était arrivé au village, un grand changement paraissait s*être opéré dans la servante. Elle ne vaquait plus qu'avec une distraction rêveuse aux tra-
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vaux du ménage ; elle n*avait plus autant soin de la rand'mère, souvent même on la surprenait, les larmes aux yeux. Lui demandait-on ce qui la tourmentait, elle donnait des réponses brusques, plutôt blessantes que saisfaisantes. l^ changement survenu dans l'existence de a servante se fit bientôt ressentir dans la maison, car la amille est un organisme vivant qni ressent avec mille convulsions nerveuses le moindre trouble apporté dans son train-train ordinaire. Yossef pensa qu'Anezka avait un amoureux , a car, disait- fl, elle commence à prendre de l'âge. » Mais la vieille Mariëm se révolta tant qu'elle put contre cette supposition; a lorsqu'on a un amoureux, disait-elle en raisonnant la chose, on a tout un autre air ; on pleure parfois, mais on rit encore plus souvent ; en pareil cas, on est une tout autre femme. » D'ailleurs Marièm ne connaissait aucun jeune paysan dans tout le village qui pût se faire aimer d'Anezka ; celle-ci, au surplus, était sans fortune et avait une tête trop juive pour prendre un amoureux dans Tunique but de se faire conduire au cabaret, le dimanche. Yossef demeura inébranlable dans ridée qu'il s'était passé quelque chose dans Âneska, puisqu'elle était changée du tout au tout.
Ce changement se reconnaissait particulièrement à ce que, depuis quelque temps, la servante s'absentait plus fréquemment de la maison et rentrait d'habitude maussade et triste. Elle ne fredonnait plus de joyeuses chan« sons, et au lieu de celle-ci :
Hora, Hora, vyisoka Sji Ma panenko, Tzdalcna Syi»
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elle entonnait des chants graves et catholiques pareils à ceux des pèlerins en procession, et qui éveillaient bien du dépit dans Tâme ombrageuse de Yossef. Tout cela ainsi que le fit remarquer judicieusement la vieille Marièm, prouvait péremptoirement qu'Anezkan'avaitpaspris un amoureux : « Chanterait-elle des chansons si tristes, disait-elle, si son cœur était content ? Je me ferais couper mon petit doigt plutôt que de croire cela. Il a dû se passer quelque autre chose. »
Ce jour- là, Anezka fut encore plus bizarre que d'habitude. Elle sortit dans l'après-midi a pour savoir une fois, dit-elle à Fischelé, comment se passaient les choses chez d'autres que des Juifs. » Bien qu'elle eût tenu ce propos en riant, il n'en pénétra pas moins profondément dans le cœur de l'enfant. La grand' mère était persuadée qu^Anezka, avant de sortir, avait préparé le repas de Yossef; mais quand vint le soir et que Yossef demanda le dîner qui devait rompre son jeûne, on s'aperçut que rien n'était fait. Le foyer était sans feu et Anezka se trouvait... peut-être au cabaret.
Yossef entra dans une violente colère. Fischelé dut parcourir tout le village et se mêler au» danseurs du cabaret pour porter à la servante l'ordre formel de rentrer à la maison. Yossef dit à sa mère avec toute l'amertume d'un cœur aigri :
— Tu vois maintenant ce qu'on gagne à leur donner son cœur; mieux vaudrait se Tarracher et le couper en mille morceaux. Où est ta tête juive, ton Anezka? Elle ignore sans doute que j'ai jeûné aujourd'hui et que j^ai faim ? Tout ce qui peut causer du chagrin à un juif leur
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fait plaisir. Donne ta confiance à Ton d*eux, si cela te convient, quant à moi, jamais tu ne m'y détermineras.
Ces paroles ne purent convaincre la douce et pieuse Marièm : Anezka lui paraissait toujours digne de sa confiance.
— Elle est jeune encore, dit-elle, et Ton s'oublie facilement, quand on est à la salle de danse.
•— Il y avait un loup, m'a-t-on raconté dans mon enfance, qui était jeune aussi, dit Yossef avec un éclat de rire ironique, et pourtant il mangeait les enfants.
Enfin la servante revint accompagnée de Fischelé qui l'avait cherchée en vain dans tout le village. Elle n'avait pas mis les pieds au cabaret et l'enfant, en revenant sur ses pas, l'avait trouvée à l'entrée du presbytère, en train de causer chaudement avec la ménagère du curé ! C'est là qu'il lui avait communiqué Tordre de retourner à la maison. Fischelé avait entendu de ses propres oreilles la ménagère du curé dire à Anezka : a Tu ne vas pas te laisser commander par ce Juif, je suppose? A ta place, je lui désobéirais tout exprès. » L'enfant avait entendu encx>re cette réponse de la servante ; « Je le ferai aujourd'hui pour la dernière fois. »
A cette nouvelle la grand'mère secoua la tête, mais dans Yossef s'alluma une colère violente. Il appela la servante, mais elle ne parut pas et fit semblant d'être trèsoccupée dans la cuisine,
La vieille Marièm supplia son fils au nom du ciel, de ne pas s'abaisser au point de se rendre lui-même dans la cuisine pour gronder la servante. Fischelé sortit pour appeler encore une fois Anezka, mais il revint bientôt
«Q disant qu'elle était assise sur le seuil de la cuisine et qu'elle avait ri tout haut de son invitation.
-^ Eh bien, que dis-tu de ton Anezka? demanda Yossef dont les lèvres tremblaient d'émotion, Il voulut paraître calme, mais les privations et les chagrins qu'il avait subis dans la journée devaient bientôt faire éclater sa colère.
-^ Sais-je ce qui lui est arrivé ? Elle est méconnaissable, dit la vieille femme sur un ton triste. Tu ne tirerais rien d'elle en la grondant. Laisse-moi lui parler.
— ' Oserait-elle faire ce qu'elle fait si elle n'était pas chez de3 luifs ? répondit Yossef avec une rage concenitrée. Le dernier des paysans l'eût déjà à moitié tuée, mais moi je suis forcé de supporter* la désobéissance d'une paysanne qui depuis dix ans sert dans ma maison. N'estce pas à ettx qu'appartiennent la force et le pouvoir ?
A ces mots que Yossef avait dégagés péniblement de Texpression de la colère qui grondait en lui, à ces mots 3e mêla en forme de réponse le son d'une joyeuse chanson qu'Anezka entama à haute voix dans la cuisine.
Yossef crispa le poing avec fureur et devint blanc comme la craie.
— Elle a été instiguée par quelqu'un et je sais par qui, dit-il avec un sang^firoîd terrible, mais elle ne s'échappera pas vivante de m.es mains.
Au même instant, il s'élança vers la porte, mais Murièm le prévint. Se redressant sur son lit avec une peine excessive, elle se mit à crier le nom de la servante d'une voix si éclatante, que Yossef, frappé de la force inattendue de ce cri, recula, tout tremblant et garda le silence.
Aussitôt AneEka parut dans la chambre. Ne dirait-on
pas qu*une puissance merveilleuse réside dans la simple apparition d'une figure connue ? On se met en colère contre un absent, on crispe le poing contre lui, et le vague aspect de ses traits, l'idée fugitive de son apparition» suffit pour nous adoucir, pour mettre un frein sûr à notre colère.
A l'arrivée d'Anezka, Marièm lui dit sur un ton de reproche, plein d'affection :
— Anezka, ma chère, que se passe-t-il donc en toi ? Tu es tellement changée aujourd'hui, que je ne te reconnais plus. Tu étais si bonne et si fidèle, et tout à coup tu es devenue tout autre. As-tu du chagrin? Si quelque chose pèse sur ton cœur, pourquoi ne pas le dire ? Et pourquoi t'en venger sur moi?
Le ton tremblant avec lequel ces paroles étaient prononcées parut émouvoir la servante; un mouvement spasmodique, qu'elle eut peine à maîtriser, trahit l'agitation de son cœur. Les yeux baissés, elle fit un pas vers le lit de la grand'mère, comme pour lui demander humblement pardon. Puis, d'une voix bien basse, mais que purent entendre tous ceux qui se trouvaient dans la pièce :
— Je ne resterai plus votre servante... dit-elle, et demain, de bonne heure, je quitterai votre maison.
— Anezka I s'écria Marièm effrayée, en étendant sa main tremblante vers la paysanne, tu ne veux plus nous servir? Trouveras-tu dans le monde entier une meilleure place qu'ici? N'es-tu pas traitée aussi bien qu^un enÊmt de la maison ?
— Je sais tout cela, grand'mère, dit la servante, dont
les yeux étaient toujours fixés à terre, je sais tout cela,
et me le rappellerai toujours mais je ne peux pas
servir plus longtemps chez vous, pas même une heure de plus.
A ces mots, Yossef, qui jusque là avait lutté contre sa colère, sentit un feu brûlant pénétrer dans tous ses membres. D'un bond rapide, il s^élança vers la servante :
— Tu ne peux pas servir plus longtemps chez nous, s*écria-t-il, Técume à la bouche et la main appuyée sur l'épaule de la paysanne, tu ne peux pas rester notre servante? Tu vas dire sans délai qui t'a instiguée, car cette idée n'a pas germé dans ta tête.
Anezka s'arracha de la main de Yossef en jetant un cri terrible. Puis avec des yeux menaçants et brillants comme des charbons ardents, elle se plaça en face de lui, en 1er toisant des pieds à la tête.
— M. Yossef, dit-elle, je n'ai rien à démêler avec vous. La colère de Yossef se ralliuna comme une grande
flamme.
— Diras-tu, s'écria-t-il, si on fa instiguée? 11 voulut saisir encore une fois Anezka.
— Laissez-moi, s'écria celle-ci, je ne suis pas votre sœur!
Yossef, anéanti, laissa retomber son bras et recula en chancelant. Un froid glacial parcourait son corps ; sa propre servante. Inemployée de sa maison, n'avait-elle pas eu le courage de réveiller devant lui le grief de toute son existence !
Yossef ne put plus supporter le regard de la servante.
La vieille Marièm éleva une voix plaintive ;
-* C'est mal, Anezka, de parler ainsi à ton maltret ditelle en balbutiant Mais, au moins, dis-moi pourquoi tu veux quitter la maison? ï*ai-je offensée? Parle, tu ne m'irriteras pas, moi.
Ces douces paroles ûrent jaillir des larmes des yeux de la servante ; elle se couvrit la figure de ses deux mains et d'une voix sanglotante }
— Grand'mère, dit^lle, il n*y a pas un être sur terre que j'aime plus que vous«*.*. Mais je ne peux pas vous le dire.».
— Tu ne le peux pas, ma chère Ane^ka, s'écria Marièm d'une voix vivement émue, dis plutôt que tu ne le veux pas. Anezka, continua-t-elle avec une émotion croissante, es*tu peut-être forcée de nous abandonner? Quitterais-^tu le village pour éviter que les enfants ne te montrent du doigt dans les rues? Anezka, mon Anezka, as-tu commis quelque chose qui te fasse craindre ton père? Dieu te préserve d'avoir fait une action qui puisse porter un père à s'arracher les cheveux, de désespoir.
— Grand'mère I s'écria la servante en se redressant toute droite et en la fixant avec un regard orgueilleux, grand'mère, vous ne croyez pas, n'est-il pas vrai, que je,..«. sois réduite à m'en aller dans la ville comme nourrice ?
A ces mots la figure de la jolie fille se couvrit d'une rougeur visible malgré la vague clarté qui régnait dans la chambre.
Marièm au même instant avait compris dans sa tendre sensibilité de femme, que sa question avait blessé les
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sentiments de jeune fille de son Anezka. Elle comprit aussi combien elle l'avait injustement soupçonnée
— Il ne faut pas le prendre ainsi, dit-elle avec douceur, je n'ai pas voulu dire cela ; quand on est vieille on a des idées bizarres. Si je t*ai fait cette question, c'est que je ne voudrais pas que mon Anezka éprouvât de la honte. Ainsi oublie le tout et n*en parlons plus* Mais comment se fait-il cependant que tu veuilles nous quitter ? Pourquoi ne veux-tu pas me le dire ?
— Grand*mère, je ne le peux pas, répondit la servante en fondant en larmes.
Marièm, dans sa douleur, secoua la tête ; elle n'eut pas la force d'insister davantage.
— Dis plutôt qu'on ne le lui permet pas, ajouta Yossef qui avait assisté à cette scène avec un calme sombre, dis plutôt qu'on ne le lui permet pas et demande-lui qui l'a instlguée. Ou plutôt, ne lui demande rien, car je sais qui l'a instiguée.
La grand'mère éleva encore la voix î
— Anezka, dit-elle, quelqu'un t'a-t-il conseillé de quitter notre maison ? quelqu'un t'a-t-il instiguée ? celui qui Ta fait t'a donné vraiment un mauvais conseil.
— Personne ne m'a conseillée, dit la Servante d'une voix entrecoupée ; ce que je fais, je suis forcée de le faire.
— Ainsi, tu ne peux pas le dire ?
— Non, grand'mère.
Un silence morne succéda k ces paroles. Anezka se tenait là, les yeux couverts de sa main et le dos tourné vers la grand'mère. Celle-ci avait épuisé toutes les conjectures pour trouver une raison propre à éclairer cet
événement. Soudain, elle se redressa et avec une fermeté remarquable dans la voix et dans le geste, elle ordonna à Fischelé d'aller chercher Stephan Parzik le paysan.
— Ton père t*a confiée à moi, dit-elle à Anezka, quand tu n'avais que dix ans ; il est juste aussi que ton père sache que tu quittes notre maison.
Il ne fut plus prononcé une parole. Marièm était retombée épuisée sur l'oreiller, pendant qu' Anezka, fondant en larmes, se tenait debout au milieu de la chambre. Yossef se promenait de long en large en proie à une émotion muette... ses pensées n'étaient pas toutes dans la maison
Peu après, retentirent dans la rue et au sein de la nuit, les pas pesants du paysan Stéphan Parzik. Il entra dans la chambre sans prononcer son salut relatif à la liberté et aux diables. Il ne regarda pas sa fille, et s'avançant vers le lit de la grand'mère :
— Juive, que voulez-vous ? demanda-t-il sans plus de préambule.
La vieille Marièm raconta tout ce qui s'était passé, en termes brefs et tirés péniblement de sa poitrine haletante. Elle avait cru de son devoir, dit-elle, de faire venir Stephan, afin que le père connût la résolution prise par sa fille. Elle ne prétendait pas forcer Anezka à rester avec elle, puisque dix mille chevaux ne suffiraient pas à retenir une personne qui se déplaît quelque part ; mais un père doit savoir ce que devient sa fille. Elle avait à cœur de lui dire qu'on n'avait pas chassé Anezka au sein de la nuit et de l'obscurité.
DNE ENFANf PERDtJE. I3â
Le paysan avait écouté, en branlant la tête, le récit de la grand'mère. Lorsqu'elle eut fini de parler, il se tourna vers sa fille qui pleurait toujours, mais dont la situation parut ne pas faire la moindre impression sur le rude paysan.
— Est-il vrai, lui demanda-t-il avec un regard sombre, que tu veux quitter ta place ?
— La servante laissa tomber ses bras et d'une voix à peine perceptible :
— Cela est vrai, dit-elle.
— Et pourquoi veux-tu partir ? Il faut bien que je sache qui a donné un si bon conseil à ma fille. Parle ou je finirai par porter la main sur toi, ajouta-t-il avec une sévérité froide qui indiquait que ses menaces n^étaient pas une vaine plaisanterie.
— Petit père ! s'écria Anezka avec une émotion profonde, tout en se jetant aux pieds du paysan qui la saisit de la main, petit père, tuez-moi de suite, cela vaudra mieux... mais je ne puis rien vous dire.
— Tu ne peux pas, fille maudite ! s'écria Stephan avec rage, et il asséna dans la poitrine de la servante un coup qui la fit reculer en chancelant. As-tu prêté serment par hasard ? Parleras-tu ?
Anezka porta les deux mains à sa poitrine ébranlée comme pour préserver son cœur d'une explosion, et tout en sanglotant de façon à émouvoir une pierre, elle dit :
— Tuez-moi, petit père mais je ne vous dirai rien.
— Pour que l'homme qui demeure là en face, s'écria le paysan avec une fureur sauvage, pour que le calotin^ soit content le jour où l'on enterrera Stéphan Parzik en
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terre maudite et hors de l'enceinte du cimetière. Dis plutôt que tu as juré, qu'il t'a fait prêter serment sur l'bostie de ne pas le trahir. Il t'a promis sans doute de faire de toi sa servante, de te donner de beaux vêtements et de l'argent. Les gens du \dllage seront bien heureux de voir ton propre père ôter le chapeau devant la sainte ménagère du curé ! As-tu prêté serment?
Ici, la parole fit défaut à cet homme si rude; il ne put plus proférer que des sons inarticulés et larmoyfints.
— Je ne serai pas la servante du curé, dit Anezka, laissez «moi partir, j'irai aussi loin que me porteront mes pieds.
^ Eh bien donc, va-t'en au diable! s'écria Parzik avec une nouvelle fureur, et il crispa le poing, prêt à frapper Anezka qui, par un mouvement rapide, sut éviter le coup, Ce que les calotir^s ont corrompu, est corrompu de fond en comble et le diable lui-même n'y peut plus rien.
Anezka s'était esquivée de la chambre. Parzik voulut la poursuivre. Il ne fût arrêté qu'avec peine dans sa fureur par Yossef et par les cris de la vieille femme. Ma*^ rièm était convaincue que le paysan allait maltraiter sa ûUe. Les mains levées, elle lui recommanda le silenoe et le calme, disant qu'en raison de la jeunesse d' Anezka, il ne fallait pas l'inculper d'une façon si dure et si inflexi-* ble ; que sans doute elle aura trouvé une meilleure place et de meilleurs maîtres ; qu'elle était quelque peu entêtée, mais qu'en la prenant par la douceur, on aurait fini par avoir tout son secret : « Tous les hommes, ajouta-t-elle, et y compris mon Yossef, sont ainsi faits ; ils gâtent tout
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ce qu'ils touchent et Ton a à se plaindrô d'euit peûàaât toute sa vie. »
^* Oui, oui... dit le paysan en dissimulant sa fureur sous un ton railleur, j'en sais plus long que vous, vieille juive. Celui qui demeure là en face Ta corrompue à tout jamais. Elle ne vaut plus la corde I Mais que faire ? Le tuer ou la tuer? mieux vaudrait les faire disparaître tous deux de la terre !
Et sans saluer , le paysan , sombre et morne, sortit de la chambre.
Et Madeleine ? disait à Yossef une voix intérieure qui lui parut empoisonner le morceau de pain qu'il mangea ce soir-là à défaut d'autres aliments, et Madeleine ? N'es^ ce pas elle qui a instigué la servante ?
Un enfant, dans le sein de sa mère, eût-il pu douter de cela ?
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