DANS LES CHAMPS
Yossef avait retrouvé ce calme, ce sentiment de fierté que donné la vtetoire et qui devient une nécessité pour
Ihi LES JDIFS DE LA BOHÊME.
Texistence des hommes de son caractère. Il se sentit ranimé, car sa haine avait trouvé une confirmation écrite et que Dieu lui-même avait scellée de son cachet.
Maintenant il eût soutenu au prix de son sang et de sa vie et aux yeux du monde entier la légitimité de sa haine. Il avait trouvé sa défense morale, et cpiant à la défense physique, il comptait s'en charger lui-même en toute occasion. Les caractères de cette trempe, aussi forts dans leur haine que dans leur amitié, ne se contentent pas longtemps de la simple persévérance de leurs idées. Il faut qu'ils exécutent, qu'ils réalisent ce qui les agite et ce qu'ils voudraient rejeter loin d'eux. Ou leur poing est crispé ou leur cœur tout ouvert ; entre ces deux, point de milieu...
Il nous faut suivre pas à pas ce caractère étrange et ne pas le perdre de vue un seul instant. Si nous pouvions observer la respiration de cet homme pendant son sommeil, compter les gouttes de sueur qui perlent sur son front, évoquer les rêves inquiets qui l'agitent, il nous serait facile d'y trouver les indices soit du calme, soit de la tempête. Mais il ne nous est donné d'observer Yossef que dans ses rapports avec des faits réels ; nous ne pouvons donc l'envisager qu'à ce point de vue.
Aujourd'hui nous le voyons s'acheminer vers un village éloigné où il doit prendre chez des paysans une partie de laine et de peaux de bœuf. Sur sa route, il a rencontré un vieux paysan qui se rend dans le même village, son lieu natal. Tout en causant avec lui, Yossef a appris que le paysan avait, lui aussi, une certaine quantité de laine à vendre : le marché fut bientôt conclu.
UNE ENFAKT PERDUE. 1/|9
« Vous n'aurez qu^à vous présenter chez moi à l'heure que vous voudrez, lui dit le paysan, vous trouverez la marchandise prête; il vous suffira de demander Waczlaw Smelana ; chaque enfant du village pourra vous indiquer sa demeure. »
— C'est vous qui êtes Smetana? demanda Yossef en regardant le paysan avec une certaine frayeur.
Le ton qui accompagna cette question dut choquer, blesser même le paysan, car, à son tour, il regarda fixement Yossef, et lui demanda sur un ton de mauvaise humeur :
— Pourquoi cette question? Mon nom serait-il par hasard celui d'un fripon, d^un gibier de potence ?
— Comment pouvez-vous parler ainsi ? protesta Yossef, si je vous ai fait cette question, c'est que votre nom ne m'était pas inconnu.
— Que voulez-vous dire?
— Je connais quelqu'un dans notre village qui porte le même nom que vous, dit Yossef à voix basse.
— En ce cas, vous connaissez mon fils, Pavel Smetana, et vous voulez parler sans doute de celui qui a épousé la fille de la Juive.
— Oui, répondit péniblement Yossef après quelques instants de silence. En même temps il devint pâle comme la mort. Sa réponse, à peine perceptible, n'était sortie qu'avec effort de sa bouche contractée.
Quel hasard I 11 cheminait maintenant à côté du beaupère de Madeleine I Sous la première impfession de sa surprise, il se sentit l'envie de fuir loin du paysan, et de se cacher derrière quelque mur; mais il n'eut pas la
force 4e réaliser son dessein. Il lui semblait qu'il était contraint de demeurer là, comme si la destinée d'un homme eût dépendu de sa présence.
Il continua à marcher à côté du paysan qui lui parla longtemps de lui-même et de son flls; mais Yossef ne récoutait qu'avec distraction. Tout à coup le paysan s'arrêta au milieu de la route, et Yossef dut lui-même ralentir ses pas précipités. Nos deux hommes demeurèrent assez longtemps placés Tun en face de l'autre, sans s'adresser un mot.
— Croiriez-vous, en me voyant, dit enfin Iç paysan qui fixa des yeux perçants sur la figure de Yossef, croiriez-voqs que j'ai un fils dans votre village qui ne sa trouve qu'à quelques lieues du mien^ et que depuis dix ans je n'ai pas fdit une visite à ce fils? o C'est d'un mauvais père, » vous dites-vous, n'estril pas vrai 1 Je vois bien que c'est là votre pensée.
— Je ne saurais croire cela, avant de ss^voir pour quel motif vous aurez agi de la sorter, répondit Yossef qui sei^tit son cœur se resserrer.
— . Mon fils a pris pour femme la fille de la Juive, dit brièvement le paysan, comme poi^r dépeindre par ces quelques mots toute une histoire de dix années.
Les deux hommes continuèrent leur route en silence, pendant quelques instants.
— Et vous avez regardé ce mariage comme une bpnle? demanda Yossef, dont les lèvres tremblaient, ta^t son cœur était ému.
-^ Je peux vous Ta vouer, répondit le paysan, bien que vous çippartepiez au même peuple que ma brn^ ouit j 'en
DîïE ENFANT PERDUE. 151
ai h-Onte et j'ai voulu tuer mon Pavel. S'il avait incendié ma maison, s'il m'en avait cîiassé et qu'ij m'eût réduit à tendre le chapeau dans les rues pour demander j'aur mône, tout cela m'aurait mis bien moins en fureur I Mais le gars me dit, en ce tçmps-)à, que si je lui refusais mon consentement, il 3'attacherait deux lourde^ pierres au cou et se jetterait dans J'endroit le plus profond de riser. Je ne voulus pa^ perdre mpn fils unique, et ainsi est apjivé.,. ce qui est arrivé.
YQSsef marchait comme un somnambule à côté du vieux paysan. Quand ce dernier eut finit son r^cit, il lui demanda :
r— Il y ^ |iix ans, dites-vous, M. Smetana, que vous n'avez vu yotre fils?
-r Depuis qu'il est marié avec la fille de la Juive. Il est venu me voir souvent, surtout dans les premiers temps, il s'est jeté à mes pieds en pleurant et ia reçu de moi plus d'ui) coup de poing dans la poitrinq. Je F^vitais, je ne voulais plus le voir. Toutes les fois qu'on me par-r lait de Pavel, je le maudissais çoipme yn bandit qu'on paèpe au gibet.
— Comment se fait-il cepeR4aQt ?,,. demanda Yossef; une curiosité irrésistible le poussait à tout apprendre, mais il s'interronjpit lui-mêi^ie comn^e s'i} était ^11^ trop loin dans ses questions.
— Ecputez ce qiii s'est passé, répgndit le paygan. Je s.qis yieu^ et cela est connu depuis longtemps et de^ oiseaux qui voltigent sijr les toits et du chantre du village qui déjà se réjouit de sonner le§ cloches le jour QÙ rpp enterrera Waçzlaw Sroetana k çpté (le s^ femi^e.
Elle m'attend depuis longtemps. D'ailleurs je suis affligé d'une toux violente, et à chaque quinte, je crois entendre la voix de ma vieille qui m'appelle dans son impatience. De là vous pouvez conclure en toute assurance ce que je vais vous dire : Avant la fin de cette année, le chantre sonnera les cloches pour moi et les musiciens toucheront leur pour-boire. Waczlaw Smetana n'est plus qu'une vieille maison dont il ne reste debout que les quatre murs ; à voir l'intérieur de cette maison on dirait qu'on en a saùi les meubles. Rien n'y est à sa place, tout y est retourné et sens dessus-dessous ; le médecin ne saurait plus y mettre de l'ordre.
Yossef mû par ce sentiment qui nous fait répondre par des paroles consolantes à toute pensée lugubre de nos semblables, quelque légitime qu'elle nous paraisse, Yossef essaya de prouver au paysan qu'il envisageait l'avenir sous des couleurs trop sombres. Le paysan lui répondit tristement avec un sourire de moribond sur les lèvres :
^- Devant ma fenêtre se trouve un vieux poirier plus âgé que n'importe quelle personne du village. Cette année, pour la première fois, il n'a pas fleuri, et je sais ce que cela signifie.
— Cela signifie que l'arbre est bon à abattre, dit imprudemment Yossef.
— Vous avez dit le mot, répondit le paysan que la certitude de sa mort prochaine ne paraissait effrayer nullement. Mais laissez-moi vous raconter le reste et écoutez ce qui m'est arrivé la semaine passée. Au milieu de la nuit, je fus éveillé brusquement par ma toux. Je pensai
bien que mon asthme ne me laisserait plus vivre un quart d'heure, mais il paraît que mon corps n'est pas encore brisé et morcelé complètement, puisque l'accès se calma bientôt. Me sentant revenir à la vie, je ne pus m^empécher, à ma propre surprise, de songer au poirier placé devant ma fenêtre et qui n'a pas voulu fleurir cette année. Eh bien, savez-vous la pensée qui m'a obsédé pendant toute la nuit? L'arbre, me disais-je, refuse de fleurir parce qu'il sait bien que Waczlaw Smetana descendra dans la fosse avant la fin de cette année et qu'un seul homme au monde se réjouira de sa mort. Là-dessus, je me décidai à me lever de grand matin, et à me mettre en route pour aller voir mon fils. Il ne sera pas méchant, me disais-je, au point de fermer la porte de sa maison à son vieux père, parce que je lui ai fermé la mienne. Après tout, pensais-je encore, Pavel ne doit pas mener une bien mauvaise vie, puisque depuis dix ans qu'il vit avec la fille d'une juive, on n^a rien appris dd particulier sur le compte de sa femme. Personne d'ailleurs, jusqu'ici, n est venu me dire ce qu'il en est réellement de Boa bru, si elle est bonne ou méchante.
— N'est-elle pas baptisée ? interrompit Yossef en épiant le paysan du regard.
— Ce qui m'avait irrité le plus, dès le premier moment, c'était la pensée qu'à dix milles à la ronde, on devait lire sur la figure de Waczlaw Smetana que son fils avait épousé une juive. Le monde ne devait-il pas me désigner du doigt? 11 est vrai que ma bru n'est plus juive, mais le monde l'appelle toujours ia Juive y bien
que depuis dix ans elle aille à l'église , qu'elle ait
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reçu le baptêine et qu'aile soit la fenuas de mop fils. Ea ce moment une vive rougeur parut sur la figure de Yossef. Etait<e Teffei de la honte ou de la colère?... II demeura muet.
— Le lendemain, continua le paysan, après avoir examiné avec soin mon poirier, je reconnus qu'un miracle de Dieu pouvait seul lui faire reproduira des fleurs. Il fout vous dire que la chose n'est pas impossible, il est tel arbre qui reste pour ainsi dire muet pendant d.'s années ; déjà vous avez levé la hache pour i'aba tre jusqu'à la racine, quand tout à coup il se ravise, et, à votre retour AU jardin, vous l» trouves couvert de fleurs blandies et roses. Mais j'eus beau e^taminer mon pwier, il était creux de haut en bas au point que deus hmimes auraiflot pu y trouver place. Quant à la sève, il ne savait plus ce que c'était Là-<lessus, je rentrai dans ma diambite, je pris ma canne et me mis en route.
— Pour aller où ? demanda Yossef avec disbractioD.
— Où serais-je allé si ce n'est chez Pavel, mon fils, dit le paysan sur un ton quelque peu colère. Avec quel autre homme au monde pouvais-^ e avoir à termina <pioi que ce soit, avant que l'on ne m'enterrât? Je ne dois rien à personne et personne ne me doit rien, oiais entre jnon fis et moi il restait un compte que je tenais à régler aYaot qu'il ne fiit trop tard. Je siMtis donc de grand matin et ne rentrai que himi tard dans la soirée.... le vieux poirier n'a |dus de irigueur... J^arrivai dans k maison de Pavel, pendant son absence, et ne trouvai que sa feaune et ses eofifits qn lie nie coimùssaient pas. Sans dire «pM j'étais le cnod-père, je B*fttrKsÉi à mateu : a Je désimnB attnr
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drç le retour de votre mari; lui dis-je, j'aurais à lui parler, >} l^ fepan^e de mon Pavel nje répondit qu'eUe n^avait rien à y redire ; elle m'invita à m'a^sseoir, fit dormir son pjus jeujie enfant couché dans le berceau et envoya le plus âgé chercher de 1^ bière, du pain et du beurre, Puis, elle s'agit tout près et en face de moi, de sorte que je pus la regarder tout à mon aise. De minut^ en minute elle n:>e plut .d^^vantage. Tout d'abord, j'ayai^ remarqué qu'elle devait être une bonne mère, car ses enfant^ étaient propres et bien élevés et depuis longtemps je n'en avais vu de pareils. L^un d'ei;fx désobéissait-il^ sans le battre et 3ans lui dire selop l'habit ide des mères : « Attends que ton père arrive î )> elle savait^ sur-Jerchamp, le rendra docile, et cel.a à moij grand pla/sir. Sa s^conde fille a reçu, Jors 4e çpn baptême, le novfi de ma vieille : plie s'appelJ^ Mariapka.
—- Mariant^! (lit yosseftouJéjQijné,
— Marignka est une enfant ^superbe. Elle se mit ^ trotter içptre mes jambes et s^y attacha tout erj me regardant comfltje si ejle m'avait connu depuis sa ji,aissgince; Figurezyou3 rûon épiotion, lorsque j.e viç l'enj^nt chercher ^à grimper.à toutes forces jnsque (J.ans mes l?ras, en iQ^appelant son gran^-père. « Petite folle, J,ui (Jii j,^ fejnme 4^ xî^on P^vel en riant, C3 n'est pas ton grai}d-pjèFp q^Qj.qu'i( lui ressenj'^le à s'y troiwper, )> Ell^ vouJ^]t preojjjra renfapt, mais lui se crampoppçi à moi en s'écrient : ^c i^ reste avec mon grap4-père ! » gii ce mopskOAt, la pteçHp soppa J'ajigeljus et je fus téfn,ojp d'unç spèiie à laquelle |p ne m'étais p^as attendu. JLa k^p^ 4e mop P^^ypl s'agf ,nm^M d^YSBt le Sftweur, la pejtfl^ ^ et !§ Sj8tifgarfijM;i
se mirent à genoux à côté d'elle et répétèrent mot pour mot le pater noster que leur mère récitait à haute voix. Bien que j'aie soixante-dix et quelques années, je me mis à écouter la mère comme si j'avais entendu cette prière pour la première fois de ma vie. a A-t-elle bien été Juive? me disais-je ; elle a dû recevoir les eaux du baptême le jour même de sa naissance. »
Yossef dissimula les tourments indescriptibles de son cœur. Il ne put répondre que par de muets balancements de tête à un récit qui souleva tous ses esprits, comme si on les avait aiguillonnés avec des orties.
— Je tenais toujours la petite fille dans mes bras et Madeleine agenouillée priait encore avec les deux enfants, lorsque la porte s'ouvrit et laissa entrer Pavel, mon lils. Il est inutile de vous raconter le reste ; j'ai réglé mon compte avec lui, il reste Pavel, mon fils, et je suis toujours Waczlaw Smetana, son père. Nous sommes redevenus les meilleurs amis. Puisse Dieu lui conserver longtemps sa Xladeleine I C'est une femme qui ne ressemble en rien aux autres, et qu'on ne saurait assez apprécier. Grâce à elle, mon fils est devenu un tout autre homme. Je m'en suis aperçu à mille indices. Le jour où mon Pavel s'est marié contre ma volonté avec la fille de la juive, je ne lui ai donné que son matrimoine et pourtant il possède aujourd'hui plus de quatre-vingts arpents de terre. Par son économie et avec l'aide de sa femme, il a su se tirer d'affaire pendant dix ans, sans me demander un sou, et d'après ce que m'a dit Madeleine, il ne doit pas la valeur d'une cuillerée de sel. Maintenant je retourne chez moi, et dans quatre semaines au plus tard je ferai venir mes
enfants pour leur donner tout ce que je possède. Notre- Seigneur me pardonnera si pendant dix ans j'ai mal agi envers mes enfants et peut-être Tenfer me paraîtra moins brûlant, quand je me rappellerai qu'une Madeleine prie pour moi sur cette terre.
A rentrée du village Yossef se sépara du beau-père de sa sœur, sans lui avoir dit son nom. Le paysan lui demanda s'il viendrait voir sa laine, mais Yossef ne donna qu'une réponse vague. Il perdit sa journée et négligea toute affaire comme un jeune homme qu'on eût envoyé pour la première fois au village. Il n'alla pas chez Waczlaw Smelana...
Il avait peur du vieux paysan !