UN AUTRE AUSSI REND SES COMPTES
Le sabbat, le jour du Seigneur était revenu. Cette fois, Yossef n'alla pas, comme d^habitude, à la synagogue de la communauté voisine. Le corps enveloppé dans son blanc taleth (1), le livre de prières sous les yeux, il se
(1) Ëcharpe dont on s*enveloppe pendant la prière. ,
livra che« toi au recueillement, S^ pière lui ^^W^aada bien poiir<Iupi il s'abstenait aujourd'hui de se rendre à I4 synagogue, m^is Yossef ne lui donna que des réponses
évasiyes. L'iuquiète Jtorièm lui dit ^yec un prpfond sentiment de chagrin :
-r^ Dn se croi); toujours plus n^aj^de quje tous les hommes de la terre, et pourtant on finit par en trouver w qui souHfre plu$ que nous. Je crains bien que tu pe te pentes pas à ton aise ; tu as trè(^-m^uvaise mine.
T- Peut-oi) avoir bonne «îinje, si Ton vous aigrit la vie ? dit Yossef en ipterrompant sa prière.
— Dieu vivant I s^écria la vieille femme avec douleur j qui donc t'aigrit la vie? Est-ce que je vieillirai^ t^op à ton gré?
— Et tu t'imagines que je répondrai à une question pareille ? dit Yossef avec calme ; et il continua de prier avec ferveur.
La prière terminée, Fischelé chercha la bible, et se mit à répéter avec son père, tout en le chantant selon le tropp (1) ce même chapitre de la semaine que l'enfant avait expliqué avec son maître. Gela dura bien deux heures. Yossef lisait dans une autre bible ouverte devant lui et se bornait à reprendre de temps en temps l'enfant lorsqu'il lui arrivait de se tromper. Chose singulière I Ce même chapitre qui pendant la leçon récente de l'instituteur, avait donné tant de force et de courage à Yossef, cette source où sa haine s'était alimentée avec tant éè conviction, ne fit aujourd'hui que peu d'impression sur
(1) Air tradiiiMinel.
CNE ENFANT PE^D^E. 159
lui, h. pmm 103 versete de ce chapiu*e la por]i^reBmi9 h réfléchir pendant quelques instants. Que lui in)partait maintenant ce qui était écrit dans la l)ible ? Quo lui importaient les paroles qpe M(Mse av^it adressées, il y ^ des milliers d'années, à un peuple dont la situation s'adaptait comme une anse k soi) vase à chaam dp ses (discours , h chacune die ses bénédictions et à cb^cun ^ ses anathèmes?
Après la lecture de la bible» Ypssef, conuxie si dans la joiirnée il n'y avait pas eu le moindre échange dç paroles ironiqnes entre lui et sa nière, dit à la vieille fem^ :
r- Manupé, devise donc ayec qui j'ai Sait routft cette semaine, en m'm allant ati village ?
— Avec EUe peut-^tre ? demanda la vieille Marîèm sur un ton joyeux.
Le front de Yossef se rembriinit.
— Avec Elle ? dit-il tristement, avec Elle ? non p'e.«t son beau-père que j'ai rencontré.
*— Ëh bien ? deiacianda lu mère tout en épja^t le
visage de son ûls.
Yossef craignait sans doute que le récit de sa rençpj^tre avec Waczlaw Smetana ie paysan, ne donnât m IP^meut de bonheur au cœur de sa mère, ne porHit le 4qux souflSe de ia eonsolation dans <:êttA kme épuisée piir dix ans de luttes et de souffrances^ ne jetât un rayon de lainière sur les ombres d^me douleur qui datait à^ si loin ; sinon, eût-il ^nployé tant de mordante ironie pour dire à sa mère si impatiente d'entendre sa réponse :
— I^oiis avons voyagé ensemble, nous avoue parlé de toutes aorteii 4e choses, le paysan m'a même proposé une
a£Eiaûre« mais je ne m'en sais pas occupé. Je ne veux être en relation avec quiconque la touche de près ou de loin. Aussi Tai-je planté là.
Pauvre Marièm ! Elle s'était attendue à bien autre chose !. ...
Dans la soirée du sabbat, après la BcMala, — c'est à dire après la cérémonie symbolique qui conàste à allumer, puis à éteindre un cierge béni pour établir ainsi la différence du jour du Seigneur et des jours ouvriers, — Yossef avait l'habitude de régler ses comptes de la semaine. 11 écrivait, il supputait ses recettes et ses dépenses, il inscrivait le nom des paysans qui devaient être avertis dans la semaine, enfin il s'occupait de tout ce qui concernait ses affaires. Fischelé, pendant ce temps, était chargé d'empiler les pièces d'argent, selon l'ordre de leurs différentes valeurs, et en pareille circonstance, la table se trouvait tellement encombrée que le chandelier destiné à l'éclairer n'y trouvait plus de place. L'enfant ( et Yossef lui répétait cela presque toutes les semaines ) devait apprendre ainsi ce que valait l'argent, afin que dans le cas où il recevait un florin en échange d'un objet de dix sous, il sût combien il avait à rendre sur la pièce. Aujourd'hui, cependant, Yossef se passa du concours de Fischelé. 11 lui ordonna de ne pas bouger de la soirée, attendu qu'il s'occupait à régler les intérêts des intérêts d'un capital et à établir un compte qui rendrait sa tête grosse coiimie une maison. Du fond du tiroir de son bureau, il Ufa des paperasses jaunes de vétusté et se mit à les parcourir à l'aide de ses lunettes pour les lire plus distinctement. U calcula, calcula, se trompa souvent et
effaça plus d'une fois les chiffres tracés à la craie sur la table, pour recommencer son travail. La sueur perlait sur son front qui battait sous les efforts d'un pénible travail mental. Sa mère et son fils le regardaient avec surprise. Fischelé ne bougeait vraiment pas, et dans la salle régnait un silence si profond qu'on n'entendait que le faible grincement de la craie glissant sur la table.
Cependant Yossef parut être arrivé à ses fins. Il poussa un profond soupir, écarta les jaunes paperasses et examina une dernière fois la longue rangée de chiffres tracés sur la table et dont il reconnut enfin l'exactitude. Puis, il retourna à son vieux bureau et dans le tiroir le plus secret il prit une somme composée de pièces d'argent et de valeurs en papier. Il mit un temps assez long à compter la somme. Ensuite, il traça sur le bord de la table le chiffre suivant qui représentait le résultat final du travail de la soirée et que Fischelé lut par dessus les épaules de son père : 578 florins et 35 kreuzer.
Yossef, les mains appuyées avec force sur le bord de la table, regarda fixement d'abord les piles d'argent, puis le chiffre qui représentait la somme.
— J'en ai fini avec Elle^ murmura-t-il, mais pas assez bas pour que Marièm et Fischelé ne pussent l'entendre.
Ces mots furent pour tous deux le signal qui les autorisait enfin à sortir de l'immobilité qu'on leur avait imposée si sévèrement dans le cours de cette soirée.
— C'est étonnant ! dit Fischelé ; tout à l'heure la table était couverte de craie et maintenant il n'y reste plus que cinq chiffres.
i62 LBS JUIFS DE LA BOHÊME.
-r- Ne veux-Ui pas sogper mainteaant? dit la vieille Marièm ; i{\ t'es assez cassé la tête^ Yossef fixait toujours Targeqt.
— Voilà 678 florins et 35 kreuzer Inen comptés, dit-il tout haut à |a grand'uaèjre, et sans détacher les yeux d^ la table. Il n'y manque pas un sou. Tu les prendras et tu les lui enverras par la servante qui ne devra revenir qu^avec une quittance constatant que l'argent a été remis en mains propres.
— Que veux-tu dire ? demanda Marièm étonnée à juste titre, à quidois-je envoyer cet argent?
— A File.
— A Dinah, par hasard?
— J'ai fait mes comptes, dit Yossef dont les yeux étaient toujours fixés sur les piles d'argent de la table, j'ai fait mes comptes et j'ai trouvé qu'il lui revient encore 578 florins et 85 kreuzer, y compris les intérêts des intérêts. Pendant les dix ans que cet argent est resté placé chez moi, il a produit la somme nette de 578 florins et 35 kreuzer, et il ne feut pas qu'il y manque un liard.
Cette communication inattendue troubla la tête de la vieille Marièm.
— Scjimah Israël ! s'écria- t-elle, comment lui dois-tu tout cet argent? C'est une somme énorme!
— C'est la somme qui lui revient sur son patrimoine, dit Yossef avec un sang-froid glacial. Cet argent est resté placé entre mes mains pendant dix ans et je prétpnds PQ pas en garder un liard. Je lui paierai jusqu'aux intérète
des iatéréts, comptés à cinq pour cent. Un frère ne peut traiter plus loyalement sa sœur.
— Tu ne lui as donc pas donné cela dans le temps? demanda Marièm après une pause de quelques instants pendant laquelle e'ie concentra sur un même point toutes les forces de son esprit, afin de ne pas faiblir cette fois,
— 'lu ne le sais donc pas ? dit naïvement Yossef. Il fallait peut-être lui donner la part de son patrimoine ? Quel droit y avait-elle ? Elle venait de conduire son père au tombeau, et elle aurait voulu encore en hériter I je ne lui aurais pas donné un kreuzerf eût-elle succombé devant ma porte,
— Yossef, Yossef! s écria la vieille Marièm d'une voix pleine de reproches.
r- A cette époque, ajouta Yossef avec plus de douceur, elle m*avait bien réclamé son héritage. Mais que lui ai-je répondu? qu'elle n'avait qWk me dénoncer au bailliage, au tribunal, au gouvernement; qu'elle pouvait se rendre elle-même à Vienne , auprès de l'Empereur et remettre sa cause entre les mains du plus habile avoeat du monde ; mais qu'elle verrait bien que ma tête vaut celle du meilleur avocat.
— Ta-t-elle donc dénoncé ? demanda la mère. Cette simple question parut impressionner vivement Yossef. Il regarda fixement sa mère, hébété, ébloui qu'il était par ces quelques mots qui cachaient un sens si profond.
-* Si elle m'a dénoncée ?... balbutia-t-il , non
Elle n'a pas (ait cela...
— Et pourquoi n'as-tu songé qu'aujour4'hui à cette restitution ?
i6!i LES JUIFS DE LA BOHÈME.
Yossef parut ne pas sentir qu'il avait à rc^pondre à une question capitale... Il haussa tristement les épaules :
— Je veux en finir avec elle une bonne fois, dit-il ; après tout, elle a droit à cet argent. Cependant, si elle m'avait dénoncé, je n'avais qu'à dire ceci : « Je n'ai pas cet argent entre mes mains, mes livres en feront foi. » Mais je veux en finir, et comme un enfant va lui naître encore, j^ai pensé que cet argent lui serait utile et lui servirait à acheter un champ pour un de ses enfants.
Quel langage nouveau retentissait maintenant pour la première fois à l'oreille de la vieille femme ! n'entendait-elle pas des harmonies célestes, des chœurs d'anges qui venaient lui apporter sur leurs ailes la nouvelle du changement opéré dans son fils ?...
— Yossef, Yossef, dit-elle en sanglotant, que Dieu te le rende !
— Recommande bien à la servante, répondit-il avec un sang-froid étudié, à cette exclamation si tendre et si maternelle, recommande-lui sévèrement de ne pas revenir sans avoir la quittance à la main.
— Yossef, Yossef!... dit la vieille femme d'une voix larmoyante.
Après avoir réuni l'argent en une seule pile, Yossef quitta la table, s'approcha de la fenêtre, et tout en sifflant légèrement, il tint longtemps ses regards fixés dans l'obscurité de la nuit. A quoi pensait-il ?... nous ne saurions le dire. 11 quitta la fenêtre, revint à la table, regarda une dernière fois le chiffre 578 fi. 35 kr. qui y était tracé, puis d'un coup de main vigoureux il ef&ca le tout
— Voilà I dit-il à demi-voix; le meilleur était d'en finir avec elle,
La vieille Marièm était un esprit délicat et sensible. Ce mot en finir avec elle sorti pour la seconde fois de la bouche de Yossef avait, selon elle, une signification. Pendant dix ans, pensa-t-elle, il a gardé cet argent et en a laissé s'accumuler les intérêts, et il a attendu jusqu'à ce jour pour en finir avec elle... » Elle n'en remercia pas moins Dieu du fond de son âme, convaincue que Yossef avait fait au moins un commencement.
Que cette mère, en croyant à ce commencement, connaissait mal l'homme qu'elle avait porté dans son sein et nourri de son lait I
La haine qui animait Yossef contre sa sœur était devenue plus dang reuse q.ie jamais. Il en avait émoussé lui même les traits, en cherchant à réparer une injustice qui datait de loin, mais pareille à un arbre qu'on a dépouillé de ses feuilles, cette haine n'en était devenue que plus vigoureuse et plus solide.