LA FÊTE DE SAINT JEAN NÉPOMUGÈNE
Bien que Yossef fût convaincu d'en avoir fini avec Madeleine, le lendemain il n'attendit pas moins avec une vive inquiétude le retour de la servante qu41 avait chargée de lui porter les 578 florins et 55 TtreuzeK Enfin la servante revint et apporta une quittance rédi • gée en bonne forme, sur papier timbré, par le înaître d^école, et constatant la réception de r*argent. Au bas de la quittance étaient écrits ces mots en caractères gros et lisibles î Madeleine Smetanay femme de Pavel Smetana, La grand*mère s^informa si Tenvoi inattendu de l'argent n^avait pas produit de la sensation et de Tétonnement dans la maison du paysan ; mais la servante ne put la renseigner qu'incomplètement. Elle avait trouvé Pavel et Madeleine à la maison, et dès qu'elle leur eût rendu compte de sa mission, Pavel avait fait chercher le maître d'école ; quant à Madeleine, elle avait pleuré bien fort, disant qu'elle ne devait cet envoi qu'à sa mère qui, pour la seconde fois dans le courant de la semaine, lui donnait des preuves de sa bienveillance. Récemment elle lui avait envoyé du sucre et du café et maintenant elle lui faisait restituer son patrimoine.
En vain la vieille femme chercha à interrompre par
UNE ENFAi^T PERDUE". 167
ses signes et par ses gestes le récit de la servante, Yossef avait toiit entendu, et avait deviné avec le coup
d'œil perçant du faucon tout ce qui s'était passé à sôii insu.
— Les femmes ! les femmes I mUrmurai-t-il entre ses dents, pendant que sa colère menaçait d*éclater dans toute sa violence.
Mais la prudente Marièm sut eh prévenir l'explosion : elle demanda à la servante si Madeleine ne l'avait pas chargée de remercîments tout particuliers pour son maître, c*esl-à-diré pour Yossef qui seul, après tout, avait envoyé cet argent à Madeleine.
La servante né s'en souvenait pas bien. Elle n'avait pas entendu prononcer le îiom de son itiaître, et il n'avait été question que de là Babé.
— Eh bien, matnmé, dit Yossef avec une effrayante ironie, as-tu encore envie de lui envoyer du sucre et du café?
Marièm, toujours prudente, recourut à un fin stratagème : elle fit semblant d'approuver les reproches de Yossef.
Madeleine, dit-elle, avait très-mal agi en ne remerciant pas Yossef, comme il convenait, car elle ne devait qu'à la bonne volonté de son frère la restitution de son patrimoine avec les intérêts des intérêts. Yossef, d'ailleurs, n'était tenu nullemeht à lui payer lés îiitérôls et il aurait pu se contenter de liiî donner le capital . Et malgré cela, Madeleine h^avait pas songé à le remercier !
Maïs intérieurement, Marièm prenait le parti de sa Tille contre son Bis. Pourquoi, se disâil-elle, Madeleine
168 LES JUIFS ne la ëobêmc.
l'aurait-elle remercié d'un bien qui lui était dû légitimement et qu'on n^avait songé à lui restituer qu'au bout de dix ans?
Grâce à ce stratagème de la vieille femme, la colère de Yossef ne déborda pas celte fois comme un torrent furieux qui dévaste et détruit tout ce qu'il rencontre- Une partie de cette colère avait été endossée par un autre, et les hommes du caractère de Yossef ne demandent qu'une chose, c'est de n'être pas seuls à haïr ou à aimer ici-bas.
Yossef, s'il croyait avoir réglé définitivement tout compte avec Madeleine, connaissait moins que tout autre sa propre situation. Il se sentit soulagé, il est vrai, par la pensée que rien ne l'attachait plus à elle et qu'il n'avait plus de tort à se faire pardonner. N'avait-il pas tout fait pour satisfaire aux lois ordinaires de la justice ? Il croyait en avoir fini^ et parfois il songeait avec la joie la plus vive qu*elle ne le regardait plus en rien, et qu'il l'avait secouée en quelque sorte, comme nous faisons d'un insecte qui du haut d'un arbre est tombé sur notre habit.
Mais les mauvais jours n'étaient pas bannis à jamais ! Ils revinrent, et cela ne doit pas nous surprendre. Bien plus, ils se présentèrent dès la même semaine.
On était arrivé au 16 mai, le jour de la fête de saint Jean Népomucène. Avec ses huit jours de pèlerinage consacrés au patron de la Bohême, était revenu dans l'unique maison juive du village, le joli scheàou oth^ la Pentecôte des Israélites. Pendant que Fischelé couvrait de feuillages et de fl eurs tous les coins de la
chambre, en l'honneur du Décalogue et pour donnera la Babé (ainsi le pensait-ilj une idée de l'aspect que présente la synagogue en pareil jour, pendant ce temps, d'autres mains étaient occupées, sur le pont, à décorer le saint qui ne cessait de bénir, en faveur du peuple, tous les fleuves et toutes les rivières , depuis le moment où, au sein de la nuit, on avait jeté le prêtre discret du haut du pont dans les flots de la Moldau.
De tous les saints de l'Eglise catholique, saint Jean Népomucène est celui dont la glorieuse auréole répand au plus loin son éclat. Des flots silencieux de la Moldau était sorti, il y a des siècles, un rayon lumineux qui jusqu'à ce jour se projette sur les milliers d'âmes du fond des cinq étoiles dont le peuple a entouré la tête du saint. La lumière qui brille sur cette tête ne le cède pas en beauté à celle qui s'échappa jadis de la crèche de l'enfant de Bethléem. Le peuple lui-même avait canonisé ce saint, et cette fois le jugement humain, malgré ses pas incertains, ne s'était pas trompé de chemin. Le pâle prêtre en refusant de trahir le secret que lui avait confié un cœur humain , avait sanctifié la discrétion aux yeux du peuple. Sur dix cœurs qui souffrent, il en est un tout au plus qui soit porté à épancher sa douleur en public, les autres préfèrent la cacher et c'est le saint prêtre couronné d'étoiles qui les console.
En ce jour, mille mains sont occupées à décorer le saint, à lui offrir des bouquets, à allumer de petites lampes de couleur, à orner sa statue de guirlandes; mille cœurs aussi sont agités de la triste pensée que, dans le cours de Fannée, ils auront à épancher des douleurs et des chagrins
dans le sein du pâle prêtre, et les chants qu'on entonne à Panniversaire de soû martyre, les fleurs dont on le couvre lui sont offerts partie par vénération partie par intérêt.
La fête de saint Jean Népomucène fut une journée de malheur pour Yossef.
La procession qui de Téglise se porta vers le pont, vint à passer sous ses fenêtres. Les cloches retentissaient au loin, les bannières flottaient, le bruit des cantiques résonnait à travers prés et champs, en rivalisant avec les trilles éclatants de l'alouette cachée dans Tazur du ciel. Au milieu des longues files de la pieuse multitude, qui s'avançait vers le pont en chantant et louant Dieu, marchait aussi... Madeleine.
Yossef croyait en avoir fini avec elle I et pourtant le moindre nuage d'encens qui s'élevait des encensoirs portés par les enfants, le moindre son perdu, le moindre mouvement des bannières flottant dans les airs, bouleversait son sang, faisaient crisper son poing et étinceler ses yeux.
Ce ne fut pas le saint fêté et honoré qui empoisonna , en ce moment, l'existence de Yossef. Qu'est-ce que Madeleine avait à faire là ? pensa-t-il. Est-ce pour elle que saint Jean Népomucène a été précipité du pont de Prague dans la Moldau ? Est-e//e de son peuple ? Qui la force de passer sous mes fenêtres au moment même de la procession? Faut-il qu'une baptisée se présente pour insulter à sa mère et à son frère, sous les yeux du monde entier ?
La fête de saint Jean Népomucène fut donc une des journées les plus tristes de la vie de Yossef. Tout lui pa-
raissait de travers dans la maison, tout sMnsurgeait contre lui, pour troubler son existence. Les regards scrutateurs de sa mère venaient-ils à s'attacher sur lui pendant un moment, il lui semblait que mille échos lui adressaient cette question que pourtant sa mère ne prononçait pas : « Qu'as-tu donc ? n'en as-tu pas fini encore ? » Il laissa tomber plus d'un mot dur sur la pieuse septuagénaire coupable seulement d'avoir paru l'interroger des yeux. Pour s'arracher à qui l'entourait, ou plutôt pour s'arracher à lui-môme, il courut, dans l'après-midi, au village voisin.
Il vola plein d'inquiétude à travers prés et champs, heureux quand il ne rencontrait pas quelque figure humaine. A son retour, il aperçut à l'entrée de la maison un grand et sombre personnage qui l'attendait là, ôt dans lequel il reconnut Stéphan Parzik le paysan. Depuis le départ énigmatique d'Anezka, on n'avait plus revu le Doyen. Yossef se retrouva avec frayeur en face du farouche paysan.
— Parzik, dit-il, que viens-tu faire ici ?
— J'ai à vous parler encore, monsieur Yossef, répondit le paysan, mais je ne puis le faire chez vous.
— Il faut donc que cela ait lieu de suite? demanda Yosaef étonné ; n'en sera-t-il pas temps demain ?
^ Il faut que cela soit aujourd'hui, répondit le paysan avec un tremblement inusité dans la voix.
— Il paraît qu'il s'agit d'une chose extraordinaire, dit YoBsef à demi-voix. Puis s'adressant à Parzik : Rentre? dans la maison, ajouta-t-il, vous m'exposerez là ce que vous désirez,
— Cela ne se peut, monsieur Yossef, répliqua le paysan en branlant la<lôte ; je ne peux vous parler ni ici ni chez vous. Il faut que vous vous rendiez aujourd'hui raême sur le pont ; c'est là seulement et non ailleurs que je pourrai m* ouvrir à vous. Y viendrez vous ?
Yossef se prit à réfléchir un instant. L*idée d'aller respirer dans un même coin de terre le même air que le farouche Parzik, lui parut peu rassurante.
— Faut-il donc que j'y aille ?... demanda-t-il soudain.
— Je le préférerais, dit le paysan, car j'ai à vous entretenir au sujet de ma fille.
— Vous ne savez donc pas encore ce qu'est devenue Anezka ?
— Dieu le sait, et aussi l'homme qui demeure là en face ! dit Parzik d'une voix tremblante.
Et il désigna du doigt les fenêtres parfaitement éclairées du presbytère.
Une idée singulière traversa l'esprit de Yossef...
— Je viendrai ce soir à onze heures, dit-il.
— Sans faute ? demanda Parzik d'un air sombre.
— Aussi vrai que j'existe.
— Votre main.
Yossef frappa dans la main droite de Parzik. Le paysan, sans ajouter un mot, se jeta dans la rue à travers la nuit. En se rendant vers les onze heures du soir du côté du pont où l'attendait Parzik, Yossef dut passer devant la maison de Madeleine. 11 y vit encore de la lumière, et ce , soir encore comme pendant cette nuit sombre où il s'était mis aux écoutes sous les fenêtres de sa sœur dont sa mère venait de lui révéler la grossesse, ce soir encore, il ne
put s'empêcher de l'épier... afin de savoir pourquoi elle avait encore, de la lumière, à une heure si avancée. D*un seul regard il put embrasser un tableau plein d'une touchante beauté I Madeleine, la tête inclinée par lesommeiU était assise devant le berceau de son enfant ; d'une main elle touchait le rouet immobile, de l'autre elle remuait le berceau d'un air distrait. La lumière placée sur la table permettait de voir le tout.
— L'enfant serait-il malade ? se demanda Yossef vivement impressionné.
Puis, il s'esquiva doucement, comme s'il eût craint qu'un pas trop bruyant ne pût éveiller Madeleine.
Ce ne fut qu'au sortir du village, tant son cœur venait d'être ému, qu'il se rappela son rendez-vous nocturne avec Parzik. Il fit tout aussitôt des conjectures sur l'entretien dont le paysan lui avait laissé entrevoir le sujet : il s'agissait d'Anezka, la servante, qui avait disparu au milieu de tant de circonstances singulières et mystérieuses I
— A-t-elle été instiguée réellement par Madeleine, se demanda-t-il, et Parzik en aurait-il appris quelque chose?
Et sans plus perdre un instant, il se précipita vers le pont. Arrivé là, il se trouva soudain en face de Stéphan qui semblait surgir, en ce moment môme, du sein des ténèbres qui l'entouraient.
— M. Yossef ? demanda le paysan à voix basse.
— C'est moi, Parzik, que me voulez- vous? répondit Yossef rempli de crainte.
— Venez,
ilk LES JUIFS DE LA BOHÊME.
Parzik prit les devants et Yossef le suivit en hésitant. Ils traversèrent dans toute sa longueur le pont sous lequel l'eau passait, comme à dessein, calme et sans bruit. La lune, les étoiles et les flots paraissaient s'être donné le mot, d'un commun accord, pour garder le silence,
Parzik s'arrêta, et, pendant quelques instants, nos deux hommes demeurèrent placés silencieux Tun en face de Vautre. Enfin le paysan prit la parole :
— Voici, dit-il, un chrétien et un juif placés tous deux de »\.nt le bienheureux Jean Népomuoène, et ni l'un ni l'autre ne se découvre. D'où cela vient-il?
— Je ne vous comprends pas, Parzik, répondit Yossef avec un eerrement de cœur.
— Chaque enfant peut comprendre cela, répliqua le paysan en poussant un éclat de rire brutal, le chrétien ne veut rien savoir de ce prêtre canonisé et le juif n'en sai^ rien. Voilà ce que c^est^ M, Yossef.
Ce ton grossier pénétra Yossef d'une horreur d'autant plus grande que ses rapports journaliers avec le paysan ne le lui rendaient déjà que trop antipathique.
- Est-ce pour cela que vous m^avez fait venir ici ? ditil, en se disposant à partir.
— Attendez donc encore, Yossef, s'écria PârZik en l'arrêtant par la main.
-^ Que me roulez- vous, Parzik, dît Yossef avec sévérité, je ne souffrirai pas qu'on se moque de moi.
— Ecoutez, M. Yossef, répondit Parzik en lui lâchant la main, vous connaissez ma prdbnde aversion pour les prêtres ; je la publierais en face de Dieu, s'il venait à descendre sur terre.
' ci"
— En quoi cela vous regardç-t-il ? demanda Yossef avec calme.
— Cela nous regarde, dit Parzik, cela nous regarde beaucoup. C'est grâce au curé du village que mon Anezka a quitté votre maison ; c'est la faute du curé, si elle a disparu pour aller on ne sait où. Mais, vous le verrez bien, dans quelques semaines ou dans qualques mois peut-être, elle reviendra, et l'homme qui demeure là-bas au presbytère, en fera sa ménagère,., oui, sa ménagère...* Et Stépban Parzik serait le père de la ménagère du curél...
La voix presque sanglotante du paysan toucha vivement Yossef. Jamais il n^eût supposé qu'un Stéphan Partit fût capable de pleurer.
— Et si cela ne se réalisait pas? demanda- t-il 3ur W ton tendre et sympathique, si Anezka revenait?...
— Avant qu' Anezka ne revienne, cette statue s'échappera de sa chapelle, répondit le paysan en reprenant son rire brutal. Elle est corrompue de fond en comble, elle n'est plus bonne qu'à jeter aux chiens,
Yossef ne répondit pas.
-* Mais que t homme du village, continua Parzik en grinçant des dents, sache bien que je saurai lui arracht^ ses dents de loup. J^ai un chien que j'exciterai cootrQ lui et qui lui mordra les jambes à l'estropier pour toute aa vio.
Malgré l'obscurité de la nuit Yossef put voir un éclair brillant s'échapper des yeux du paysan.
— Venez Parzik, dit-il avec compassion, venez, vous êtes trop colère aujourd'hui ; je ferai tout mon possible pour vous faire retrouver votre fille.
-* Vousn^y entendez rien, s'écria le paysan avec rage,
VOUS ne savez pas quand il est temps d^agir ; c'est aujourd'hui le moment opportun, ma résolution est bien arrêtée et dix mille chevaux ne parviendraient pas à m'arracher d'ici.
— Mais que veux-tu donc faire ? demanda Yossef plus surpris que curieux.
Parzik s'approcha de la chapelle et montra du doigt la figure pâle et à peine éclairée du martyr de la Bohême. Il voulut parler, mais son cœur parut se reserrer sous l'influence d'une violente convulsion ; à peine put-il proférer un son.
Regarde, dit-il d'une voix étouffée, ce personnage qu'on a décoré de tant de fleurs, de feuilles et de rubans, n'était lui-même qu'un prêtre, et ce sont les prêtres qui en ont fait cadeau au peuple. Sa chute du haut du pont dans la Moldau n'est que mensonge. Les prêtres ont inventé tout cela. L'un d'eux à écrit cette histoire et des millions d^hommes l'ont crue sur parole.
— Mais c'est un saint! s'écria Yossef effrayé, qu'osezvous dire, Parzik?
— Un saint, dis-tu ? cria le paysan, il n'y a pas de saints, et en supposant qu'il ait été jeté réellement dans la Moldau, croîs-tu que cinq étoiles soient venues ensuite couronner sa tête? Fou, superstitieux que tu es! Crois-tu aussi qu'on a retrouvé sa langue et qu'il en a coulé du sang? Encore une fois, tu es un fou, un superstitieux. Tout cela tfest qu'une invention des prêtres que la foule a prise au sérieux. Les prêtres avaient besoin d^un saint pour endoctriner le peuple : « Venez chaque jour avouer vos péchés au confessionnal, lui ont-ils dit, sinon vous né-
gligerez votre saUit, » et pour témoigner de la discrétion des confesseurs, ils ont imaginé saint Jean Néporaucèue. Il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela !
— Ne blasphème pas, dit Yossef avec sévérité, tu n'en sais pas plus long là-dessus que ton père, ton grandpère et ton bisaïeul qui eux aussi croyaient à la sainteté de cet homme.
— Eux aussi étaient corrompus par les prêtres, s'écria Parzik en fureur, et s'ils pouvaient secouer la terre qui les recouvre, ils te diraient bien s^ils le regardent encore comme un saint.
— Ne parle pas ainsi,. dit Yossef sur un ton chagrin.
— Mais qu'y faire, puisqu'il en est pourtant ainsi? Je vais te prouver à Tinstaut qu'il n^est pas un saint.
— Que veux-tu faire? demanda Yossef en frissonnant.
— On a décoré ce prêtre de trop de fleurs, de feuillages et de rubans ; tout cela est du superflu dont il n'a que faire. Je vois déjà la colère du curé quand, en revenant demain à la chapelle, il trouvera son saint dépouillé de ses habits.
— Et c^est toi qui veux faire cela ? s'écria Yossef.
Aussitôt Parzik saisit une des colonnes entourées de feuillage, mais Yossef arrêta son bras.
— Tu ne le feras pas, dit-il avec sévérité.
— Pourquoi pas? répondit avec assez de calme le farouche paysan.
— Parce que cela n'est pas permis, dit Yossef sur un ton et avec un geste plein de fermeté.
— Qu'oses-tu dire ? s'écria Parzik en poussant un éclat de rire brutal.
— Qu'on ne doit pas profaner un saint, parce que c'est un péché,
— Mais ce n'est pas un saint.
■— Ecoute-moi, Parzik. dit Yossef avec toute l'ardeur de ses profondes convictions religieuses, écoute-moi. Si des milliers, çt des millions d'hommes croient à la sainteté d'une chose, s'ils s'inclinent et se courbent devant elle et l'ornent de guirlandes de fleurs et de feuilles pour lui rendre hommage, et s'il se trouve un seul homme qui ne partage pas leur croyance, penses-tu que celui-là ait le droit de s'élever contré les autres, pour leur dire : « Je ne crois pas à votre saint, débarrassez-moi de sa vue, car elle m'irrite? Penses-tu que cet homme soit dans son droit? Pour qu'il eût raison, il faudrait que des millions d'hommes pussent ressusciter et revenir sur terre pour dire : « Nous nous sommes trompés, nous avons regardé comme sainte une chose qui ne Pétait pas. » Mais, je te lô dis, Parzik, lorsqu'un seul homme veut en agir ainsi (et puisse Dieu l'en préserver) , il commet le plus grand des péchés I
— Tu es, toi aussi, un ami des calotins, dit le paysan d'un air sombre et sans détacher son bras de la colonne entourée de guirlandes, tu as manqué ta vocation, tu vendrais ta dernière cuiller pour en faire hommage aux calotins.
— Dis ce que tu voudras, répliqua Yossef avec fermeté, je ne souffrirai pas que tu portes seulement un doigt sur le saint.
tJNE ENFANT PERDUE. 179
— Toi?
— Moi, répondit Yossef ; et il se plaça menaçant en face du blasphémateur.
Parzik avait détaché sa main de la colonne de la chapelle ; nos deux hommes, devenus muets, se toisèrent du regard.
— Je voudrais bien savoir qui m'en empêchera, dit Parzik avec un calme terrible.
Un rayon de lumière tomba de la lanterne de papier coloré qui brûlait devant le saint sur la figure de Yossef, laquelle reflétait eii ce moment toute l'élévation de ses sentiments. Yossef ne sourcilla point. Avec un sang-froid égal à celui du brutal paysan, mais avec plus de fermeté dans la voix, il répondit :
— Essaie donc 1 . . .
Pour toute réponse, Parzik saisit de àa main vigoureuse la colonne aux guirlandes qui s'ébranla sous sa puissante étreinte. Mais déjà le bras de Yossef s'était appesanti sur la nuque du paysan qui s'abattit sur le sol avec le fracas d'un arbre vigoureux de la forêt terrassé par la tempête.
Parzik chercha à se dégager et avec la main qui lui était restée libre, il voulut frapper Yossef, mais celui-cî le retint comme dans une étreinte de fer. Le silence de la nuit n^était troublé que par les cris étouffés des deux lutteurs. Ce combat muet avait je ne sais quoi d^horrible que la langue ne saurait exprimer. Chacun de ces deux hommes si vigoureux cherchait à prendre l'avantage sur son adversaire, et bien qu'ils n'eussent pas de haine Fun contre l'autre, chacun d'eux était décidé à arracher la
180 LES iUIFS DE LA BOfiÉHE.
vie à l'autre, si besoin en était. Le paysan avait presque réussi à se dégager de Fétreinte de son adversaire ; il mordit la jambe droite de Yossef qui lâcha prise en chancelant et en poussant un grand cri de douleur.
— Ami des calotinsl... calotin! s'écria Parzik en se dressant sur ses pieds, attends... tu verras, calotin!
— 11 y va de la vie, Parzik, dit Yossef tout tremblant et épuisé par la lutte, Tun de nous ne sortira pas vivant
decette place.
Parzik, dont l'œil avait le regard du vautour qui guette une proie placée à sa plus proche portée, Parzik allait s'élancer sur Yossef, quand un cri terrible retentit derrière la chapelle et glaça le sang daqs les veines de nos deux champions. Aussitôt une forme humaine se précipita vers Yossef et s'agenouilla à ses pieds... C'était une femme.
— Ne le tuez pas, dit-elle en levant les mains, ne le tuez pas, c'est mon përel
Un faible rayon de lumière tomba de la lanterne placée devant le saint couronné de fleu^, sur le visage de cette femme agenouillée^ et les deux hommes la re* connurent...
C'était Anezka.
UNE ENFANT PEUDUK. 181
LA FLKUR s'eNTR'oUVRE.
Le paysan reconnut sa fille ; et à ce spectacle, cette robuste nature fut profondément émue. 11 se couvrit la figure de ses mains : on eût dit que le sauvage Stéphan Parzik rougissait devant sa fille. Sans demander à Anezka la cause de son apparition subite, il partit et s'élança sur la route du village. Longtemps encore ses pas retentirent sur le pont, puis enfin tout ce qui pouvait rappeler la présence du paysan se perdit dans le silence de la nuit.
Anezka pleurait toujours au pied de Yossef. Il était tellement frappé de tout ce qui venait de se passer, qu'il ne put prononcer une parole. Maintenant seulement et depuis que Parzik avait quitté le théâtre de l'événemeut, il sentit ses forces abandonner son corps si violemment agité. Ses mains s'étaient engourdies à tel point qu'il lui semblait qu'on les lui avait séparées^ du poignet ; des nuages flottaient devant ses yeux.
Pour ne pas s'affaisser de faiblesse, il s'adossa à une des colonnes qui soutenaient la chapelle de Saint-Jean Népomucène. il pensa mourir d'épuisement.
Si digne de pitié que fût la situation de la jeune fille étendue tout en larmes sur le sol, il ne se sentit pas la
force de la secourir; car lui-même serait tx)mbé en ce moment, rien que sous le souffle d'un enfant, tant tout son être était anéanti. La fraîche brise du soir le ranima à peine ; il sentait son sang s'échauffer de plus en plus et ses forces lui manquer.
— Anezka, dit-il tout bas, raconte-moi donc comment tu es venue ici.
La servante se releva sur ses genoux : Yossef fut effrayé de l'aspect terrible que lui offrit la figure à peine visible de la jeune fille. C'était la figure d'une morte qui aurait lutté contre une souffrance violente avant de rendre le dernier soupir. Son foulard était tombé de sa tête, et ses noirs cheveux couvraient son front pâle et élevé.
— Anezka, dit Yossef profondément ému, qu'as-tu? d'où viens-tu? as-tu été malade?
Point de réponse.
Yossef dut renouveler ses questions sur le ton d*une tendre compassion, avant que dans sa douleur, la malheureuse pût trouver une parole intelligible.
— Ne me parlez pas, dit-elle en sanglotant, je ne mérite seulement pas que vous crachiez sur moi, ne me parlez pas.
— Anezka, dis-moi ce que tu as, demanda Yossef avec douceur. J'ai oublié tout ce que tu nous as fait. La Bid)é surtout ne peut t'oublier, et il ne se passe pas de jour sans qu'elle songe à toi.
— La Babé, la bonne Babé! sMcria Anezka en tordant ses mains avec désespoir, tuez-moi sans hésiter, monsieur Yossef, le monde n'y perdra rien.
•»— Petite folle, dit Yossef attendri, peut-être n'as-tu
tut EKFAMT PERDUE,. 183
pas conscience de ce que tu as fait. N'as-tu pas toujours été une bonne fille, et ma famille ne t'a-t-elle pas traitée comme un enfant de la maison?
Yossef ne soupçonna pas que ses douces et tendres paroles retombaient comme des gouttes empoisonnées sur l'âme de la pauvre créature.
— Taisez-vous, taisez-vous, s'écria celle-ci, ou je me tue sous vos yeux. Je ne piérite seulement pas qu'on me dise : Va-t'en, traîtresse. Que ne me casse-t-on la tête avec une hache, afin de me débarrasser de la vie!
Yossef pensa malgré lui à la ménagère du curé, qui avait donné à Stéphan Parzik l'idée criminelle de profaner l'image du saint. Il allait interroger Anezka à ce sujet, quand elle lui dit en sanglotant :
— Rien n'eût été changé dans ma position et je serais restée avec la Babé jusqu'au jour de sa mort, et alors même je ne l'aurais quittée qu'en fondant en larmes, si j'avais su ce que je sais maintenant. Mais quelqu^un s'est mis entre elle et moi, et tout est fini aujourd'hui!
— Que sais-tu donc maintenant? demanda Yossef.
— Je sais que vous n'êtes pas un ennemi de notre religion.
— Je ne le suis certes pas, dit Yossef avec toute l'assurance d'un cœur plein de foi ; je ne le suis certes pas, répéta-t-il, comme pour donner plus de force à sa parole.
— Et qui le sait mieux que moi ? répondit la servante sur un ton solennel, qui le sait mieux que moi? n'étais-je pas là quand vous avez sauvé mon père de l'enfer? mon père a voulu porter la main sur le saint, et c'est vous qui l'avez retenu, qui l'avez empêché d'exécuter son dessein.
iSli LES JUIFS DE LA BOHÊME.
Le curé me disait toujours : a Ton père ira eu enfer, parce qu^il ne croit ni au Sauveur ni aux saints, » mais il n'ira pas maintenant, puisqu'il n'a pas touché au saint, et les flammes ne le dévoreront pas.
Yossef fut frappé de cet élan passionné d'une personne qui lui était presque étrangère. La conscience de Tacte qu'il avait accompli, lui revint peu à peu. 11 croyait presque en ce moment qu'il avait réellement empêché ce qu'Anezka venait de lui annoncer avec de si brûlantes paroles.
— Anezka, dit-il après une pause, qui donc t'a dit que j'étais un ennemi de votre religion?
— Notre nouveau curé, répliqua la servante sans hésitation.
— Lui? Comment pouvait-il savoir cela? il ne m'en a jamais parlé.
— 11 ne le disait pas moins, répondit la servante devenue plus calme, il le disait si souvent que j'ai uni par le croire.
— Mais enfin, comment le curé pouvait-il savoir cela ? dit Yossef d'un air rêveur. Il lui parut difficile, presqu'impossible d'admettre qu'on pût regarder ses sentiments personnels envers Madeleine, comme une haine de religion. Bien que Yossef eût fait cette réflexion à voix basse, la servante ne l'avait pas moins entendue.
— Il savait tout, dit-elle, et aussi exactement que s'il n^avait cessé de visiter notre maison. Il s'y trouvait quelqu'un qui espionnait pour lui et qui lui rapportait tout. Ainsi, il ne lui était pas difficile de tout savoir.
— Et cet espion, c'était toi? demanda Yossef avec douceur.
— Comprenez-vous enfin, s^écria Anezka en sanglotant, que je ne mérite pas que vous m'adressiez la moindre parole? Pendant dix ans, vous m'avez gardée dans votre maison ; ma mère était morte et j'étais orpheline; la bonne Babé m'a élevée comme son propre enfant, mais moi, je suis devenue une coquine indigne de vivre sur terre, je vous ai tous vendus, insultés, trahis. Dieu ne me le pardonnera jamais !
— Ne t'inquiète pas, Anezka, dit tendrement Yossef, ^'homme n'a pas toujours conscience de ses actions. Tout est oublié, et si tu veux revenir aujourd'hui même chez la Babé, elle renverra sa servante, car elle ne cesse de dire qu^en toi elle a perdu son bras droit... Mais réponds à cette question : Qui t'a instiguée à quitter notre maison si inopinément et sans nous en prévenir ? C'est là ce qui nous a chagrinés et nous a attristé le cœur. Parle franchement et ne ments pas.
— C'est le curé qui m'a ordonné tout cela, dit la servante dans son trouble.
— Encore le curé ! s^écria Yossef en colère ; pourquoi donc? Et il te l'a ordonné, qui plus est?
— A cause de votre sœur.
— Que lui importe celle-là?
— Il ne me l'a pas moins ordonné, dit la servante, dont la voix indiquait qu'elle cherchait dans ses francs aveux une consolation à sa violente douleur. Il y a trois semaines, raconta-t-elle, pendant le jour du dimanche, le curé me fit appeler par sa ménagère et me dit que je négli-
geais mon salut, que j'irais vivante en enfer avec tout le poids de mes péchés, si je restais une minute de plus dans la maison d'un juif; que j'étais coupable rien qu'en servant des juifs, et surtout un homme comme vous, monsieur Yossef, parce que vous aviez traité votre sœur d'une façon inouie par cela seul qu'elle était devenue catholique ; que si je ne voulais pas que ma mère se retouniât dans sa tombe, je devais tout faire pour m'en aller ; qu'il valait mieux pour moi mourir de faim que de rester chez un homme qui a laissé étendue sur le sol sa sœur succombant devant sa maison sous le poids de son fardeau, qui ne lui a pas porté secours et qui a cha&sé l'enfant qui voulait lui venir en aide. Et le curé a ajouté ceci : Ainsi fit Ahasvérus le jour où l'on a traîné nôtre Seigneur et Sauveur au supplice de la croix, mais il a reçu son châtiment.
— Schmah Israël! murmura Yossef, c'est donc cela/... Et les mots qui étaient tracés sur la porte de la boutique, demanda-t-il tout bas , est-ce encore le curé qui les a inventés ?
— C'est moi qui ai reçu l'ordre de les écrire dans la nuit, pendant que tout le monde dormait.
— Toi? s'écria Yossef avec surprise, et c'est le curé qui t'a ordonné cela?
-r- Il m'a dit que la maison du juif devait être marquée comme celle d'un homme qui a agi de la même façon dont Ahasvérus a agi envers notre Seigneur et Sauveur.
Yossef ne remarqua pas qu'Anezka fit le isigne de la croix en prononçant le nom de Dieu; tout son être était aux écoutes.
— Anezka, dit-il avec douœur et presque en rougissant, je n'ai pas compris à cette époque le sens de cette inscription.
— Ni moi non plus, répliqua la servante, et je n'ai écrit ces mots que lorsque le curé me les eut expliqués.
— Raconte-moi cela, dit Yossef en tremblant.
— Lorsque notre Seigneur et Sauveur, m'a dit le curé, fut conduit au supplice, on le força de traîner sa lourde croix sur son propre dos. Vous vous figurez bien le poids que devait avoir une croix sur laquelle on allait crucifier un homme. Et lui, il était bien &ible,car on l'avait torturé à tel point que toutes ses forces l'avaient abandonné. A. chaque instant, il tombait sur la longue route, son sang coulait de son front en même temps que la sueuri car il portait une couronne d'épines. Arrivé devant la maisoa d'un cordonnier, le Seigneur notre Sauveur ne put plus faire un pas; il tomba comme un homme qui va expirer de fatigue. Le cordonnier se tenait devant la porte de sa maison, et le Seigneur, notre Sauveur, étendu dans la poussière et sur le point de mourir, pria le cordonnier de venir à son secours, ou de lui donner un peu d'eau. Mais lui, que croyez-vous qu'il fit ? Il repoussa du pied le Seigneur, notre Sauveur, si malheureux et si fatigué. Le Fils de Dieu porta sur le cordonnier un regard qui pénétra dans le fond de son âme et lui dit : « Ahasvérus (ainsi se nommait le cordonnier), tu [ne pourras ni vivre ni mourir, tu erreras sur la terre jusqu'à la fin des siècles. » Et ce qu'a dit le Seigneur, notre Sauveur, s'est accompli : depuis ce moment-là, le cordonnier n'a plus trouvé de repos.
LES JUIFB DR LA BOHÊMb'.
Il serait difficile de coordonner assez bien les paroles pour dépeindre la situation de Yossef, sur lequel le récit naïf de la jeune fille était tombé comme une pluie de feu. Ses cheveux se dressèrent, il se sentit pénétré de celte terreur que donne Tattente d'une condamnation. Tantôt son cœur s'arrêtait immobile, tantôt Yossef dut le contenir des mains pour qu'il ne fît pas éclater sa poitrine. Jamais il n^eût songé à interpréter de la sorte l'inscription mystérieuse que trois semaines auparavant on avait tracée sur la porte de sa boutique. « Gomment, se dit-il, ai-je pu la laisser là et ne l'ai-je pas effacée sept fois de suite d'une main inexorable? » Yossef se sentit en proie à de terribles angoisses.
— Dieu, grand Dieu! où m'as-tu conduit? dit-il à voix basse. Et moi que croyais bien faire, sans songer un instant que j'allais commettre un péché ! Anezka, ajouta-t-il en élevant la voix, le curé ne t'a-t-il pas dit autre those ?
— Il m'a dit encore : « Il est bien des gens dans le inonde qui ne se doutent pas qu'ils sont, eux aussi, des Ahasvérus. Ils laisseraient un de leurs semblables mourir à leur côté, plutôt que de lui tendre un doigt. Tels sont particulièrement les juifs envers ceux qui sortent du milieu d'eux pour devenir chrétiens. Ceux-là, les juifs voudraient leur crever les yeux, les mettre en croix, jeter leurs membres dans le plomb fondu et en plonger la cendre dans le fond de la mer pour qu'il n'en reste pas trace. C'est à eux que s'applique ce qu'a dit le Seigneur, notre Sauveur : « Ce que vous avez fait contre un des miens, vous l'avez fait contre moi ; » et c'est pour cette raison
que de longtemps encore les juifs ne trouveront pas de repos.
— Anezka ! s'écria Yossef les joues en feu et les mains crispées, car les dernières paroles de la servante avaient rallumé toute sa fureur, Anezka ! le curé s'est moqué de toi! Il t'a endoctrinée, et tu Tas cru comme si un saint ou Dieu lui-même t'avait dit tout cela. Qu'on me prouve donc que je suis capable de lever seulement un doigt contre ma sœur ou de la laisser maltraiter sans la défendre! Ton curé t'a fait croire des mensonges, les plus gros mensonges qu'on puisse imaginer. Le juif, tu peux m'e croire aussi bien qu'à ton ecclésiastique, le juif, n'est pas ainsi fait. Me crois-tu réellement capable de maltraiter ma sœur? Mais je n'oserais même pas toucher à un cheveu de sa tête !
Ces dernières paroles furent prononcées sur un ton saccadé qui indiquait combien Yossef avait de la peine à étouffer la voix du remords; il bégayait, et pendant qtfil parlait, une voix intérieure le contredisait. Mais pouvait-il parler autrement?
— N'en crois rien, Anezka, s'écria-t-il encore une fois, n'en crois rien, le curé ne t'a pas dit la vérité. Le juif
n'est pas ainsi fait... non vraiment tu peux m'en
croire... Il n'en est pas ainsi.
La servante lui répondit' en sanglotant et en pleurant du fond de son cœur :
— Je m'en suis bien aperçue, monsieur Yossef, lorsque vous avez retenu mon père. Sans votre présence, il serait allé en enfer. Maintenant tout ce que l'on m'a dit est
eîfecé de mon esprit, je me ferais tqer plutôt que de
lit
dire le moindre mal de vous. Le curé en a menti, et moi j'ai eu ton de le croire. Maintenant j*ai plus de confiance en vous (}u'en lui.
— Et cependant... fcependant..;.
Yossef voulut parler encore, car il sentait qu'il venait de dire à la servante im second mensonge non moins fort que le premier. Pourquoi resta-t-il muet ? pourquoi retint-il sa voix? Lui répugnait-il de s'humilier une seconde fois devant là servante et de lui dire : « Cependant le curé ne t'a pas menti en toutes choses. Plus d'une de ses assertions peut s'appliquer à moi. Ses paroles ont jeté dans mon âme le germe d'un arbre empoisonné dont les puissantes racines menacent de la déchirer.
Pourquoi Yossef ne voulut-il {Jas parler ainsi ?...
Anezka se releva pour s'en aller.
— Où vas-tu, Anezka? lui demanda Yossef avec douceur.
— Je vais à la ville, dit-elle, je marcherai pendant toute la nuit et je tâcherai de retrouver une place de servante. Tout, tout est fini maintenant. Lorsqu'on a trahi un homme on n'est plus bonne qu'à se pendre ad premier arbre venu.
— Tu ne veux donc pas revoir la Babé ?
La servante se tut pendant quelques instants, puis avec un profond soupir :
— Non, dit-elle, je ne rewndrai que le jour où on l'enterrera, et je n'y manquerai pas.
— Va donc.
Lorsque Yossef, au retour de sa course nocturne,
vint à passer devant la maison de Madeleine, la lumière y brûlait toujours. Elle ne dormait donc pas ? Etait-elle forcée de veiller encore auprès du berceau de son enfant?.....