‹ Les juifs de la BohèmeChapitre 23 sur 25 · A LA ONZIÈME HEURE · texte numérisé non relu

A LA ONZIÈME HEURE

La vieille Marièm ne se doutait pas des terribles événements de cette nuit, et depuis longues années elle n'avait dormi d^un sommeil aussi profond. Le lendemain en rouvrant les yeux, bien tard dans la matinée, elle aperçut dans un coin de la chambre Yossef qui priait avec ferveur, la face tournée vers Torient. En ce moment il récitait celle des dix-huit bénédictions où il est dit : Béni soit le Seigneur, le roi dii monde, qui pardonne aux pécheurs. » En même temps il se frappait la poitrine de son poing avec une force telle que la chambre en retentissait. « Est-ce donc Yom Kippour (jour des expiations) aujourd'hui ? » allait lui demander la grand'mère, si elle n'eût craint de Finterrompre dans sa prière. Il lui sembla que depuis longtemps Yossef

n'avait pas tant prié qu'aujourd'hui ; même, après avoir détaché ses phylactères de sa tête et de son bras gauche, il se mit encore à entamer les psaumes. Un long soupir tiré du fond de sa poitrine succéda à la récitation de la longue série des psaumes affectés à ce jour de la semaine. Jamais ces chants plaintifs d'un roi n'avaient touché un cœur dont la situation fût plus conforme à leur esprit. La douleur brûlante qui, dans ces chants, lève vers le ciel ses joues décharnées n'était-elle pas aussi la douleur de Yossef ?

A peine Yossef eut-il remis son petit livre de psaumes sur l'armoire poudreuse où il était placé d^habitude, que la vieille femme, comme si elle s'y était préparée d'avance, se mit à partir d'un éclat de rire si strident que Yossef se retourna frappé de surprise et persuadé que sa mère ne possédait pas toute sa raison.

— Tu regardes la vieille Marièm, lui dit-elle en rîcauant toujours, tu la regardes comme si tout à coup elle

vait perdu la raison. Veux-tu que je te raconte une olie histoire et te dise qui est venu me voir la nuit

rnière ?

Yossef regarda sa mère presque avec terreur.

— La nuit passée, dit-elle, ton urdédé en propre personne est venu me voir et me parler. Je le vois encore d*ici placé devant mon lit. — « Marièm, m'a-t-il dit, ton mari me charge de te faire ses compliments; êchabbés ( samedi ) prochain, il reviendra de Prague, et il te prie de l'attendre là-bas, au Guten ort (cime-

îère ), »

— « Bien, mon dédé^ chéri, lui ai-je répondu, je l'at-

UNE ENFANT PBRDUB. 193

tendrai ; faites-lui également mes compliments. » Ton wrdédé avait encore la même figure que je lui ai connue dans mon enfance ; il portait son petit chapeau à trois cornes et tenait dans sa main sa canne à grosse pomme d'argent. Je te le dis, Yossef, mon urdédé, s*est donné la peine de venir me voir, et celasigniûe...sais-tubien quoi ?

— Qu'y a-t-il là d'extraordinaire? répondit Yossef en haussant les épaules d'un air maussade, ne vas-tu pas te mettre des chimères dans la tête ?

— Garde-toi de dire que cela ne signifie rien, répliqua la vieille femme ; ma mère et mon mari sont venus, eux aussi, me voir bien souvent pendant la nuit, et cependant ( Dieu en soit loué et bénil ) mes jambes me supportent toujours, bien qu'elles ne veuillent plus marcher parfaitement. Mais crois tout ce que tu voudras, même que je perds la raison, je ne t'en dis pas moins que si mon urdédé est venu me voir, cela signifie ceci : « Marièm fais-toi faire ton livret de voyageur, le bureau est ouvert ; quant à l'argent, tu en as suffisamment dans ta poche. »

— Folies, folies que tout cela, s'écria Yossef, tu te casses la tête pour un songe creux !

— Peut-on faire tant de bruit, répondit Marièm avec vivacité, parce que une vieille femme comme moi doit quitter le monde ? Suis-je donc une jeune fille qui reçoit encore la visite de ses prétendants? notre vie dure soixante et dix ans, cela est écrit dans le siderl, et quelquefois, mais, tout au plus, quatre-vingts ans. T'imaginestu que le malech hamovess ( l'ange de la mort ) ne sait

pas tenir son livre de comptes ?

— Babé, quel âge as-tu donc ? demanda Fischelé.

— Mon enfant chéri, répondit-elle gaîment, je ne puis te dire cela du premier coup, mais sois bien convaincu que j*ai le même âge que mon petit doigt.

Et sans faire attention aux reproches de Yossef qui se promehait dans la chambre en murmurant contre les folies de sa mère^ elle s'adre^ encore à son petitfils.

— Après le déjeuner, lui dit-elle; tu auras la bonté de me descendre de Tarmoire le petit livre dont le dos est relié en cuir. Il doit être tout couvert de poussière» car j'y ai lu pour la dernière fois le jour où Ton a 'emporté mon bon mari. Maintenant que Yurdédé est venu me voir , il est temps d*y songer. Quel jour est-ce aujourd'hui ?

— C'est mercredi , Babé , répondit aussitôt l'enfant.

— Déjà mercredi ? demanda Marièm avec étonnement. Il est donc venu me voir trois jours à l'avance, cela est tout à fait convenable : mercredi, un, jeudi deux, vendredi trois, et c'est schabbés (samedi), d'après ce que m'a dit mon urdédé, que mon mari sera de retour de Prague. Ainsi cela aura lieu entre le vendredi et le schabbés.....

Marièm s'était adressé à elle-même ces dernières paroles. Elle ajouta tout haut : « Fischelé, passe-moi sans retard mon livret.

— Quel livret, Babé ?

— Mon livret, mon livret de voyageur, dit-elle près

qiie en criant^ tu es un enfant juif, et tu ne sais môme pas ce que c'est qu'un Maiwer Yabok (1)?

Yossef sortit de la chambre avec colère. Il n'eut pas la force d'écouter davantage ce qu'il appelait des chimères sans rime ni raison, mais qui n'en pesaient pas moins douloureusement sur son cœur. Il ferma la porte avec fracas derrière lui.

La gnrand'mère secoua la tête d'un air pensif, tout en regardant fixement la porte par laquelle Yossef était sorti avec tant de colère^ puis elle dit à son petitfils:

— Quel fou que ton père ! ne va-t-il pas faire du bruit comme si j'étais un enfant de cinq ans et encore au maillot ? Il n'y aura qu'une vieille femme de moins dans le monde, et il y a assez longtemps que mon mari m'attend.

L'enfant se précipita vers le lit de sa grand'mère en pleurant à chaudes larmes.

— Petit fou, lui dit-elle avec une grande émotion, crois-tu donc que l'homme n'est sur terre que pour se procurer un bon schabbes ( sabbat ) à la fin de chaque semaine? Le Dieu tout-puissant qui est là-haut au T ciel n'est que trop bien informé quand il manque le moindre rouage à la montre qu'il a mise en nous. Pourquoi resterait-il tant d'hommes sur terre ? serait-ce pour être témoin de plus de tribulations et de misères encore ? Je

(1) Le Guide d^outre-rive^ recoeil de prières qu'on récite auprès des moribonds et après leur mort.

{Note de l'auteur»)

te le dis, mon Fischelé bien -aimé, les yeux qui se sont fermés une fois ne se rouvriront plus, dût-on leur offrir des caisses remplies d'or et de perles. Ainsi, donne-moi mon livret, je n*ai plus que trois jours devant moi et je désire les employer à me préparer convenablement au grand voyage. Sait-on quel est le souverain devant lequel on va comparaître?

La vieille Marièm passa toute la journée à lire dans le Guide d' outre-rive, sans presque plus adresser un mot à Yossef et à Fischelé. Le soir, bien tard, lorsque Yossef, après avoir fermé la boutique, rentra dans la chambre, il vit la grand'mère dormir d'un sommeil léger ; le livre des mourants était placé à côté d'elle sur le lit. Elle avait dû s'endormir de fatigue. Yossef s'approcha d^elIe et la contempla bien longtemps. Déjà son visage, éclairé par la lueur blafarde de la bougie, ressemblait à celui d'une morte et resplendissait de cette paix infinie et divine qui... dans trois jours tout au plus... devait être le couronnement de la vie de cette femme. Que sa respiration était déjà courte et faible! que sa figure était mince et transparente!...

Yossef s'avança sans bruit et s'empara du livre des mourants avec la pieuse pensée que la lecture de si émouvantes prières ne pouvait qu'épuiser sa mère. Au même instant, Marièm se réveilla et porta la main avec un empressement fébrile à l'endroit où s'était trouvé le livre des mourants.

— Où est-il? où est Xf^.maiwer Yabok? s'écria-t-elle pleine d'inquiétude, qui a osé me l'enlever ?

— Mais, Maramé, dit Yossef, chasse donc de ta tête

UNE KNFANT PERDUE. 197

toutes ces chimères dont tu te berces, tu vivras cent ans encore.

— Donne-moi mon livret de voyageur, répondit-elle', d'une voix douce mais ferme que Yossef ne lui avait connue que du temps de son enfance, mon père et mon roi m*a envoyé son messager et ce messager était mon urdëdé. Maintenant, fais comme il te plaira, envoie chercher vendredi prochain les bonnes femmes (1); ou bien ne le fais pas, si tu le préfères. Cependant tu ferais un grand plaisir à ta vieille Mammé, si dès demain tu envoyais quelqu'un à Bunzlau.

Marièm ne fut tranquille que lorsque Yossef, dont le cœur saignait, lui eut promis de faire prévenir à l'aube du jour quelques bonnes femmes de Bunzlau.

— Et maintenant, mon Fischelé chéri, dit-elle à son petit - fils, récite le Krischmé (la prière du soir), et retourne dans la petite chambre, pour te coucher. Demain c'est jeudi, après-demain vendredi...

Elle ne put en dire davantage. L'enfant, fondant en larmes, embrassa la main pâle et décharnée de sa grand'mère, et l'âme en proie aux plus tristes pressentiments, fit la prière du soir, puis se livra au sommeil.

Après le départ de Tenfant, il se fit un long et profond silence entre la mère et le fils. Yossef, assis près de la table, fixait des regards sombres et hagards sur

(0 Les femmes qui entourent les mourants et leur font réciter les dernières prières» qui lavent et habillent lea inoro^'etc; Auprès des hommes ces pieuses fonctions sont reoiplleâ "imr «qq société d'hommes connus sous lo nom 4^ iCa^rDnin).J[|06so}[eurs].

la lumière. Il se rappelait en ce moment tout ce que sa mère avait fait pour lui, et combien de fois sa conduite envers elle avait été dure et indigne d'un ûls. Que lui avait-il donné en retour de son amour, de sa patience et de ses soucis?

— Yosseff dit soudain Marièm, viens donc près de moi.

Yossef obéit à cet appel et se plaça silencieux devant le lit.

— Sais-tu, Yossef, lui dit Marièm, que depuis quelque temps tu es méconnaissable. Tu te promènes dans la maison avec Tair d^un homme qui aurait assassiné quelqu'un sur la grand'route. Sais tu que cela pèse bien sur mon cœur? Je suppose qu'il ne t'est pas arrivé malheur dans tes affaires (Dieu t'en préserve!) ; ou bien iraient-elles réellement plus mal et me le cacherais-tu?

— Les affaires vont bien, répondit Yossef tout bas* je te le jure, et puisse tout le reste aller aussi bien!

— Qu'as-tu donc sur le cœur pour te consumer ainsi ? dit Marièm sur un ton de doux reproche ; depuis quelque temps tu agis envers ta mère non comme envers une femme qui va mourir dans trois jours, mais comme si j^étais morte depuis vingt ans. Crois-tu que ce n'est pas pécher que de passer devant sa Mammé, comme si elle n'était pas de ce monde? Ne va pas offenser Dieu, Yossef l on n'a qu'une mère, et celle-là morte, on peut chercher longtemps avant d'en retrouver une autre.

— Je sais cela, Mammé, dit Yossef d'un air distrait, mais je ne peux pas te dire ce que j'ai.

— Il ne peut pas I II ne peut pas ! s'écria la vieille

UNB ENFANT PERDUE. 199

femme avec un commencement de colère. Voyei: donc cet homme qui dit à sa mère : « Je ne le peux pas. » Grois-tu donc que pour être vieille et infirme, ta Mammé n'a plus d^yeux dans la tête et qu'elle n'a pas su lire dans le fond de ton cœur? n'apprends donc pas à une mère à sonder son enfant; elle en a été chargée par Dieu et pour Dieu. Dieu s'est dit : Je ne puis être partout ; voilà pourquoi il a donné une tnère à l'homme.

Yossef, dans l'excès de son émotion, ne sut que répondre. Il se bornait à regarder cette vieille femme qui faisait preuve aujourd'hui d'une si remarquable clairvoyance.

— Tu te tais ? dit Marièm au bout d^un moment. Fautil que j'ouvre ton cœur comme on ouvre une porte? C'est Madeleine, Mnah veux-je dire, qui te trotte dans la tête et qui ne te laisse pas de repos. Tu as mal agi envëts elle et tu^ne sais comment en finir avec elle. Tu voudrais bien en finir, mais tu ne sais comment commencer; ai- je deviné?

— C'est bien cela, Mahimé, répondit Yossef en respirant bruyamment ; dix quintaux placés sur mon cœur y pèseraient moins lourd que ce que j'éprouve.

— Eh bien^ dit Marièm, crois-tu maintenant que ta vieille mère a encore des yeux dans la tête?

Lorsque Yossef se mit à parler, on eût dit qu'une source longtemps cachée venait d'être débarrassée soudain de la pierre lourde et froide qui la recouvrait. Ses paroles se succédaient maintenant avec rapidité, et en peu de mots, il sut décrire à sa mère les tourments de son cœur et les motifs qui, à ses yeux, justifiaient sa haine contre Madeleine : Elle a fait descendre son père dans la tombe, dit-il, et quand viendra le jour (inévitable

hélas I) où sa mère sera emportée d'ici, il n*y aura qu'an fils, mais pas de fille pour la pleurer pendant sept jours. Elk seule en est coupable. Voilà pourquoi il se tourmentait depuis dix ans. Il ne pouvait pas dire à sa mère tout ce qu'il avait souffert, dix volumes ne suffiraient pas à le contenir. Si elle était morte, il l'aurait pleurée peut-être, mais elle vit pour son supplice éternel. Plus d'une fois il s'était demandé si ce n'était pas pécher que de traiter une sœur comme il l'avait fait ; mais que le Dieu qui a dit : a Quiconque répond à son frère ou à sa sœur, Je ne te connais pas, je ne sais rien de toi, » lui avait donné raison... Que peut faire Thomme lorsque Dieu s'explique avec tant de clarté? Il y a trois semaines, il avait commis envers elle une grande injustice, il le sentait bien ; mais il obéissait alors aveuglément à une impulsion dont il n'était pas le maître. Bien qu'il soit convaincu d'avoir agi envers elle comme il le devait, il lui semblait néanmoins que tout rCétait pas fini, et qu'il ne serait tranquille que le jour où la mort aurait couché l'un d'eux dans la tombe.

Ainsi parla Yossef. Quelques instants lui avaient suffi pour épancher toute l'amertume que dix ans de souffrances avaient accumulée dans son existence. Lorsqu'il eut fini de parler, il se mit a épier avec une sorte de frayeur les lèvres de sa mère pour savoir ce qu'elle allait lui répondre. Mais la vieille Marièm était étendue immobile sur son lit, niflle contraction n'agitait les muscles de sa face. Les paroles de son fils paraissaient avoir passé devant son oreille, comme im torrent muet. Le cœur de Yossef en reçut une douloureuse impression.

Jjr-— Sais-tu, Yossef, dit-elle soudain et comme se réveil- ^^ Tant d'un rêve, sais-tu ce que ton urdédé^ dont ma mère • " était la fille, disait bien souvent ? a Vous ne savez pas,

disait-il, que bien des choses sont permises. »

^^' Yossef regarda sa mère avec terreur. Le moment était-

" il arrivé où cette âme impuissante à gouverner un corps

qui tombait en lambeaux, allait ^abandonner, le trahir

en quelque sorte, pour s'échapper de sa prison ? mais

■ Yossef fut bien autrement effrayé lorsqu^l entendit la

^' vieille femme lui dire :

" — Puisqu'il s'agit de Yurdédé, il me revient en mémoire qu'il me reste de lui un objet qui date de cent ' ans au moins. Tu dois savoir, car je te l'ai dit pendant i" ton enfance, que ton urdédé était un homme d'une piété ' extraordinaire. Cependant, la veille de Yom Kippouvy on a brûlé devant la Synagogue les dix volumes qu'il avait écrits. Le monde croyait qu'il n'en était pas resté le moindre feuillet, mais ma mère qui était une femme bien fine, m'a révélé sur son lit de mort — en me défendant d'en parler à qui que ce soit — qu'if était resté quelque chose des écrits du bon et pieux urdédé. Tu pourras trouver cela là-bas, dans le tiroir inférieur de l'armoire, à l'endroit même où sont placés mes tachrichim (habits de mort).. Il s'agit de quelques feuilles manuscrites. Lorsqu'on me voyant arriver auprès de lui, mon urdédé me demandera : « Marièm, qu'avais-tu conservé de moi? » il faudra bien que je sache que lui répondre.

Yossef ouvrit l'armoire avec cette obéissance muette qu'on témoigne à la volonté des mourants, car, s'ils le demandaient, on irait jusqu'à arracher pour eux les

étoiles du firmament. Yossef était convaincu qu'il ne trouverait rien. Il vit bien les habits de mort à Teadroit indiqué et remarqua avec une satisfaction mêlée de tristesse Tordre parfait avec lequel ils étaient rangés dans le tiroir. Quant à ce qui restait de Vurdédé^ il n'en vit pas la moindre trace.

— Je ne trouve rien, mammé, dit-il enfin après de longues recherches.

— Tu le trouveras tout en dessous des tachrickim, répondit Marièm avec une grande assurance.

Ce ne fut pas sans frayeur que Yossef découvrit enfin dans Tendroit désigné un petit paquet de feuillets manuscrits. Il les approcha de la lumière ces papiers d'où s'échappait l'odeur caractéristique de la moisissure. Il dut déplier avec les plus grandes précautions toutes ces feuilles qui tombaient en lambeaux. Celles que le temps avait respectées étaient recouvertes de cette écriture hébraïque, aux caractères fins, dont l'usage est vulgaire. Plus d'un passage était illisible, tant l'encre avait pâli.

— Est-ce bien là l'écriture de mon urdédé? demanda Yossef.

— Quand je te dis que ma mammé me l'a affirmé sur son lit de mort... répondit Marièm blessée du doute que son fils osait émettre sur l'authenticité de son manuscrit.

— C'est extraordinaire I dit Yossef ; quelle écriture ferme que celle de mon urdédé I

— N'était-il pas un grand homme, un homme distingué ? s'écria Marièm avec orgueil ; mais dépôche-toi^ et

UNE ENFANT t>EKDUE. 203

lis-moi ce qui est écrit là; il faut bien que je sache ce que je dois lui répondre.

La nuit était bien avancée quand Yossef commença sa lecture. Il prit en main les feuilles qui étaient restées lisibles et intactes, et dont une écriture nette et eomme imprimée rendait; la lecture facile.

Yossef lut :

« Ainsi parla Jischaïe, le fils de Yossef et de Marièm, quand il aperçut le peuple. 11 monta sur une montagne, il ouvrit la bouche et il les instruisit, disant :

B Bienheureux les pauvres d'esprit^ le royaume des deux leur appartient.

» Bienheureux ceux qui souffrent, car ils seront consolés.

» Bienheureux les doux, parce qulls posséderont la terre.

» Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés.

» Bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils obtien* dront miséricorde.

» Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu^ils verront Dieu.

» Réjouissez-vous et consolez-vous, parce que vous serez heureux dans le ciel et que vous serez récompensés ; car ils ont ainsi persécuté les prophètes qui nous ont précédés. »

Ici Yossef s'arrêta troublé par ces paroles originales, par ces bénédictions singulières qu'il n'avait jamais entendues. Il s'était attendu à trouver toute autre chose dans

le manuscrit. La première impression que lui laissèrent les divins versets, fut un sentiment de surprise.

— Est-ce iien notre urdédé qui a écrit cela? demanda-t-il.

— N*as-tu pas entendu qu'on W poursuivi comme les prophètes qui Tont précédé? C'est lui qui Fa écrit, et il ne s'agit ici que de lui.

Yossef continua sa lecture, mais il dut encore sauter quelques feuilles :

« Car je vous dis que si votre justice n'est pas plus parfaite que celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux. »

Yossef, qui commençait à devenir incrédule, interrompit encore une fois sa lecture.

— Qui donc mon urdédé a-t-il voulu désigner? demanda-t-il en fronçant le sourcil.

— Comment! tu ne comprends pas? s'écria la vieille Marièm d'une voix ferme; c'est encore de lui-mênje qu'il parle. Les rabbonim (rabbins) lui ont fait bien du mal, car ils ont brûlé ses dix volumes et c'est eux qu'il désigne sous le nom de Scribes,

Nous ne savons si cette subtile explication de sa mère tranquillisa Yossef. Il continua de lire :

» Et moi je vous dis : Quiconque s'irritera contre son frère sera condamné par le jugement ; et celui qui dira à son frère Raca sera condamné par le conseil; et celui qui dira insensé , sera condamné au feu du gehenim (géhenne).

» Si donc vous présentez votre oflrande à Fautel et

UNli ENFANT PERDUE. 205

que là vous vous souveniez que votre frère a quelque chose contre vous,

» Laissez là votre offrande devant Tautel, et allez d'abord vous réconcilier avec votre frère, et alors vous viendrez présenter votre offrande. »

» Hâtez-vous de vous réconcilier avec votre adversaire, pendant que vous êtes en chemin avec lui, de peur que peut-être votre adversaire ne^vous livre à votre juge, que le juge ne vous livre à son ministre et que vous ne soyez envoyé en prison.

» En vérité, je vous le dis, vous ne sortirez pas de là que vous n'ayez payé jusqu^à la dernière obole. »

Yossef ne put en lire davantage. Il fut saisi de frayeur, ses yeux roulaient dans leur orbite. Il quitta la table en bondissant, et lança loin de lui les feuilles de papier, comme si leur aspect seul eût suffi pour le |pénétrer d'horreur.

Bouleversé par la puissance mystérieuse qui résidait dans les versets qu'il venait de lire, il se promena de long en large dans la chambre, sans prononcer une parole.

— Mammé, s'écria-t-il enfin, je me ferais tuer plutôt que de croire que mon urdédé a écrit ces pages.

Le visage de la vieille femme brillait d'un éclat remarquable. Il lui semblait qu'elle venait d'entendre une musique céleste et qu'elle s était trouvée dans le glorieux Gan Eden (paradis). Mais aux oreilles de Yossef retentissaient le fracas* d'un monde tonabant en ruines, le roulement du tonnerre, le mugissement de la tempête, comme si la création avait été arrachée de ses

fondements pour faire place à une création nouvelle et inconnue I

— N'était - il pas un homme distingué, un grand homme, fou que tu es? répéta Marièm en souriant et sans faire attention à la situation de son fils. Qui donc aurait écrit cela, sinon lui? aurait-on brûlé ses dix livres, sll n'avait émis des pensées de ce genre ? Dieu sait tout ce que renfermaient ces dix livres I Quant à moi, je le devine sans peine, et tu peux te figurer maintenant combien tout ce qu'il a écrit devait être beau I

— Beau I s'écria Yossef en fureur. Il n'y a pas de terme assez énergique pour qualifier ce qui est écrit là ! j'en ai le cœur brisé.

— Et qu^en peut ton urdédéy fou que tu es? répondit la vieille femme presque avec sévérité, pendant qu'elle se redressait sur son lit.

Une force nouvelle paraissait avoir ranimé son être.

— Viens ici près de moi, ajouta-t-elle, et dis-moi, sans mentir, si un seul des mots écrits par ton urdédé est contraire à la vérité. 11 n*y a qu'or et perles dans toutes ses paroles, et aujourd'hui seulement je vois quel grand homme c'était que mon urdédé. ils ont brûlé ses dix livres, parce qu'il leur a dit la vérité (que le monde n'aime pas à entendre) et aussi parce cpi'il ne cessait de leur répéter :

« Vous ne savez pas que bien des choses sont permises. »

Ils préféraient ignorer les choses qui sont permises.

— Mammé, s^écria Yossef en crispant le poing, tais*

toi, je t'en supplie au nom du Ciel. Mon nrdédé né m'a déjà que trop fait souffrir.

— Mon énfatit chéri , dit Marièm eii changeant brusquement de ton et en prenant une voix douce et caressante, je n'ai pas voulu te faire de la peine. Ne suis-je pas ta mère? ne suis-je pas Marièm ? Je veux seulement que tu saches bien quel hoihme c'était que ton urdêdé... Mais n'a-t-il pas écrit autre chose encore ? Tu n'as pas lii, ce me semble, tout ce que renferment ces feuilles.

YDssef ise rapprocha machinalement de là tablé, reprit en niàin les feuilles jaunies par le temps et lut :

a Tout homhie donc qui eiltebd ces paroles que je dis et qui les accomplit, je le cotnpare à un homme sage qui a bâti sa maison sur le roc.

i) Et là pliiie est descendue, et les fleuves sont venus, et les vents ont soufflé, et se]5ont précipités sur cette itiaisbn, et elle h'ést point tombée, paWe qu'elle était bâtie sur le txic.

b El tout homîïle qui entend nies paroles et ne les accomplit pas, sera semblable k l'insensé qui a bâti sa maison sur lé sable.

» Et la pluie est descendue, et les fleuves sont venus, et les vents ont soufflé et se sont précipités sur cette maison, et elle est tombée et sa ruine a été grande.

» Et il arriva, lorsque Jischaï eut fini ce discours, que la multitude était dans l'admiration de sa doctrine.

» Car il instruisait comme ayant autorité et non comme les Rabbonim. »

Après cette lecture, on n'entendit plus le moindre

souffle dans Tétroite chambre. La vieille femme pleurait en silence.

— Tu le vois, dit- elle, elle s'appelait Mariera, comme moi, et elle avait un fils. Ce fils ne pouvait être que ton urdédéy et c'est pour cette raison que je porte le nom de sa mère.

En ce moment l'esprit de Yossef était en proie à mille impressions contradictoires. Il lui semblait que ses forces morales étaient moins brisées que ses forces physiques ; ses yeux étaient brûlants, son cœur battait à rompre son enveloppe. Yossef éprouvait la sensation d'un homme qui se voit subjugué par la main d'un plus fort que lui, et qui n'a même pas le pouvoir de regarder son vainqueur en face.

— Assez, assez ! dit-il d'une voix étouffée, je mourrai, si tu ajoutes un mot.

— Fou que tu es, répondit Marièm en souriant, c'est moi qui vais mourir, et toi, tant que tu vivras, tu songeras à ton urdédé et à ta vieille Mammé, alors même qu'il ne restera plus trace de moi. Sois raisonnable, et va plutôt te reposer. Demain, tu me trouveras encore en vie...

Que les sentiments de l'homme sont changeants ! Une demi-heure après cet entretien, Yossef dormait du plus profond sommeil. Marièm, au contraire, en proie à l'insomnie, se tournait et se retournait dans son lit. Il fallait bien qu'elle réfléchît à la réponse que, vendredi prochain, elle devait apporter à Vurdédé

Page 1