CHAPITRE YIIL
l.eet aïkütiliaives du commerce.
Tout ce qui fait du bruit en France, tout ce qui s’agite dans ce pays de logomachie et d’agitation stérile, tout ce qui possède une influence d’argent et d’opinion, l’avoué, l’avocat, le notaire, le journaliste, le cabaretier, font cause commune avec le commerce, avec la féodalité financière. Ce régime anarchique et faux leur va : ils sentent instinctivement que leur position sera ébranlée par l’adoption de la première réforme législative sérieuse. Il s’agit donc pour eux de prévenir ce malheur; et voilà pourquoi ils se cramponnent, et du bec et des ongles , au maintien de ce qui est, et pourquoi ils détournent avec tant de persistance les tempêtes qui menacent la féodalité du coffre-fort pour les faire éclater sur la royauté. Tous ces gens-là vivent de privilèges, et leur fortune est basée sur la misère et les discordes publiques. Il est évident que les avocats, les avoués et les journalistes périraient si les citoyens ne se querellaient pas entre eux, et si les gouvernés étaient d’accord avec les gouvernants.
JL’aToaé*
Qu’est-ce qu’un avoué
Un avoué est un homme qui a acheté, à crédit^ un
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établissement investi du monopole de la fabrication des actes judiciaires, et qui a intérêt à so libérer le plus promptement possible du prix de son acquisition ; c’est un homme qui vit des querelles d’autrui et que la loi dispense même de la garantie de capacité qu elle exige de l’avocat : comme si cette loi voulait consacrer en principe que l’argent est la capacité suprême. Il y a soixante ans que les procureurs étaient moins bien vus qu’ aujourd’hui dans le monde : ils appartenaient à la scène , qui les fustigeait de ses sarcasmes. On en fait des députés aujourd’hui : je ne crois pas que ce soit le cas de vanter les progrès de l’esprit public. Nous sommes trop indulgents en ce temps-ci pour les fonctions parasites ; noire tolérance est complice des empiétements du pouvoir des écus. Je sais bien qu’il est facile de citer un avoué honnête homme; ce qui n’a rien d’étonnant , puisque nul ne se choisit sa fonction dans cette société à rebours, et qu’on naît avoué , pour ainsi dire , comme on naît aveugle ou boiteux. Mais il n’en est pas moins vrai que l’avoué désintéressé et honnête aura une double couronne dans le ciel.
L’avoué exerce une haute influence sur les affaires publiques par l’élection. Le chiffre de l’impôt que la corporation lève sur le pays est énorme ; on compte en France trois mille trois cent soixante-dix-sept études d’avoués dont la valeur moyenne peut être de quarante mille francs, ci cent trente-cinq millions. Chaque étude devant être payée en dix ans , on a un chiffre approximatif pour évaluer cet impôt qui s’élèverait au dixième de cette somme, soit treize millions. Les du peupi« ne veulent pas qu’on y touche. Une
chose qui les flatterait beaucoup plus et le peuple aussi, ce serait de faire rogner d’un ou deux millions la liste civile du roi, et de réduire d’autant les salaires des architectes , des maçons , des peintres, des sculpteurs, etc., qui sont occupés à embellir les palais et les musées royaux ^ lesquels ne servent qu’au peuple et aux artistes.
L’avoué , vivant de privilèges et de mauvaises lois, ne peut pas vouloir qu’on abolisse les privilèges et qu’on fasse de bonnes lois. Il fera une révolution avant de consentir à ce qu’on réforme le système hypothécaire et la saisie immobilière. Les députés qu’il envoie à la chambre n’ont garde de demander de semblables réformes.
Depuis que la presse s’est inféodée à l’annonce, Favoué est devenu une puissance à l’égard de la presse.
Xi’avocat.
J’ai peur que nous n’ayons en France autant d’avocats que de procès en séparation de corps dans un an, quelques milliers d’avocats....
Si tout ce monde-là vivait de son métier, la fortune de la France y passerait tout entière : on n’en compte heureusement que deux ou trois mille qui exercent et qui vivent de leur talent.
La chambre des députés en possède près de cent trente, le tiers à peu près de ses membres. Ce chiffre est peu rassurant. Sans les louvetiers qui ont un grand intérêt à conserver les loups , puisque la chasse des loups est leur plus grand bonheur, il y a longtemps que cette espèce serait détruite en France comme en
DE LA fEoDALIIÉ FiNANGlEftE.
Angleterre. Les avocats qui vivent des obscurités et des imperfections de la loi, ne peuvent pas raisonnablement travailler de bon cœur à éclaircir les textes et à perfectionner les Codes, lis ont, à la conservation des mauvaises lois, le même intérêt que les louvetiers à la conservation des loups. Si j’étais souverain, je ne donnerais pas la loi sur les cours d’eau à faire aux avocats , pas plus que la loi des douanes à faire aux contrebandiers.
L’avocat qui exerce, qui possède du talent et de l’instruction, est riiumble serviteur de l’avoué ^ c’est le caractère de la féodalité financière : Virtus post nimmos.
Les avocats, qui se disent grands amis du peuple, sont très-fiers des privilèges de leur ordre. C’est même la seule corporation qui ait conservé ce mot de pnvilége dans son vocabulaire officiel , depuis cette époque de 89 où l’on s’était imaginé avoir fait table rase de tous les privilèges. Un de ces privilèges les plus lucratifs de l’avocat, l’un de ceux par conséquent auxquels il tient le plus, est celui de pouvoir parler pour et contre, avec la même ardeur, la même conviction et la même probité. Le peuple a considéré très-longtemps l’avocat comme le défenseur de la veuve et de l’orphelin. Je ne pardonne pas à la presse parisienne de n’avoir pas pris parti, haut et fort, pour M. le président Séguier dans sa dernière affaire avec la corporation des avocats de Paris; car M. Séguier avait eu le courage de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. La vérité est donc une terrible chose que personne n’ose l’entendre.
Ce n’est pas l’avocat plaidant au tribunal qui coûte clier à la France. Celui-ci rend souvent, au contraire.
de grands services à la société et peut faire beaucoup de bien, lorsqu’il prend à cœur sa véritable profession, qui est de combattre l’abus et de défendre l’opprimé contre l’oppresseur. Celui qui coûte le plus cher, c’est celui qui ne plaide pas, ou encore celui qui plaide à la chambre élective.
Celui qui plaide à la chambre, se tait quand on le fait procureur général ou premier président. Celui qui ne plaide nulle part et qui est très-difficile à placer, fait de l’opposition locale et des petits journaux et des petits banquets qui entretiennent saintement l’agitation dans le pays. Il n’est pas sans influence sur le mauvais choix des députés. Comme lés écoles de droit rejettent chaque année dans la société un nombre considérable de ces avocats sans clientèle , le foyer de l’agitation, sans cesse entretenu par cet aliment plein de sève, s active de jour en jour. La société attend sans doute que la mine fasse explosion, pour reconnaître que le terrain sur lequel elle marchait, n’était pas trèssolide. L’avocat non placé est un ennemi-né du gouvernement qui n’a pas reconnu sa capacité et ses titres. C’est un auxiliaire important de la féodalité commerciale, en ce sens qu il ne l’attaque pas et qu’il travaille activement à démonétiser et à affiiiblir le pouvoir. Règle générale : Tout ce qui nuit à la royauté et au peuple profite au trafiquant.
Le titre d’avocat ne donne pas de revenus, mais il donne néanmoins les moyens de s’en faire.
C’est le premier grade de la chevalerie nouvelle. Le diplôme, qui représente l'argent dépensé par le père pour l’éducation du fils , est une preuve de la noblesse du titulaire.
194 de la féodalité financière.
Toute carrière administrative est fermée à celui qui ne fournit pas la preuve de noblesse ûnancière , magistrature assise, magistrature debout, préfectures conseil d’État, consulats (il y a pour le conseil d’État et le consulat une réserve expresse en faveur des écrivains du Journal des Débats, organe de T aristocratie financière). Tous les fils de négociant font leur droit. Le gouvernement, complice des empiétements de cette aristocratie, travaille tous les jours à élargir le cercle du monopole du diplôme , et à fermer la carrière administrative à la capacité sans argent.
Beaucoup de gens qui demandent la réforme électorale sans savoir pourquoi ni comment, et seulement pour faire pièce au pouvoir, sont d’accord sur le chapitre deradjonction des capacités. Or, ce qu’on entend par capacités en France, ce sont les avocats et les médecins, des gens qui ont acheté avec de l’argent, et non toujours avec du talent, leurs litres de capables. Certes, si l’instruction publique était générale et gratuite, si la propagation de cette instruction était considérée comme le premier des devoirs du gouvernement , si la capacité seule octroyait les diplômes ; si dès aujourd’hui rinstituteur d’une certaine classe, le fonctionnaire public d’un certain rang, l’officier d’un certain grade, le curé, le membre du conseil municipal , du comice agricole ; si tous ceux qui remplissent des missions de dévouement et de confiance , étaient compris dans cette catégorie des capacités , je ne protesterais pas contre l’adjonction de l’avocat et du médecin. Mais si la liste des nouveaux électeurs ne doit comprendre que ces derniers, je déclare que çette
adjonction sera un nouveau malheur pour le pays , par la raison qu’elle augmentera le nombre des enne« mis du pouvoir et celui des amis de la féodalité d’argent. Gardons-nous bien de fortifier l’élément financier dans le corps électoral : c’est là qu’il faut chercher à le démolir, au contraire. Ne diminuons pas le cens élee* toral, haussons-le; élevons-le de deux cents francs à mille; mais disons en même temps : Tout instituteur communal, tout officier, tout juge, tout porteur de diplôme de capacité quelconque est "électeur. Voilà comme on relève le mérite et Fintelligence , les seuls titres de supériorité des hommes , et comme on remet le métal à sa place. N’est-ce pas une honte, dites, que d’anciens ministres, que des présidents de cour royale, que des généraux ne soient pas électeurs, quand cette fonction d’électeur est attribuée dans Paris seulement à deux mille gargotiers! Sans doute; mais le peuple a foi aux gargotiers qui l’empoisonnent et se défie des fonctionnaires publies qui le servent et dont la cause, la cause de la capacité, est la sienne. J’ai bien raison de professer un souverain mépris pour les idées dites libérales et qui ne sont que des idées anglaises, car c’est le progrès de ces idées qui a engendré la scission entre le fonctionnaire public et le peuple , comme il avait précédemment engendré la scission entre la royauté et le peuple; et je ne sais pas d’obstacle plus terrible à l’émancipation des peuples que ces fatales scissions.
Car remarquez bien cette autre tactique et cet autre machiavélisme, maintenant. Machiavélisme , je donne peut-être beaucoup trop de finesse et de perfidie aux* directeurs et aux complices du système que j’attaque,
DE LA Féodalité financière.
car il y ® certainement plus d’imprévoyance et de laisser-aller que de préméditation dans les erreurs de tout ce monde. Mais que le complot soit dirigé par des Machiavels ou par des philanthropes à vue courte, il n’en est pas moins dangereux, et il importe d’en signaler le but et la marche.
A mesure que le gouvernement occulte et toutpuissant de la féodalité d’argent, appuyé sur le concours de l’opinion publique et sur l’inertie du pouvoir, pousse les gens de robe à F accaparement de tous les postes administratifs ; un autre mouvement parallèle à celui-ci s’opère dans la presse, et doit compléter, s’il réussit, l’écrasement des intérêts démocratiques. C’est la démonétisation du fonctionnaire dans l’opinion publique. On lui rogne son traitement déjà insuffisant, et on veut l’expulser de la chambre, sous prétexte d’incompatibilité d’une fonction publique salariée avec le mandat de député.
Cependant la fonction publique est dans l’état d’anarchie de la société actuelle , la seule planche de salut qui puisse sauver la démocratie du naufrage. La fonction publique salariée est le dernier moyen qui reste encore à l’homme du peuple, fils de ses oeuvres, de se produire et d’arriver à exercer quelque jour une influence sur ses concitoyens. La capacité est le seul privilège légitime. Le fils de l’homme du peuple qui la possède comme le fils du riche , ainsi qu’on l’a vu dans la Révolution , a donc intérêt à ce que ce privilège soit reconnu par la société. Or, ce privilège ne peut être reconnu et sanctionné que par la fonction publique salariée. Mettre les fonctionnaires publics en suspieioii , c’est donc proclamer la déchéance de la démo-
LES AUXtLIAlRES DU COMMERCE.
cratie. 11 est pénible d’être obligé d’expliquer des vérités aussi simples.
Pauvre peuple! je prie qu’on me pardonne ces interjections qui reviennent si souvent sous ma plume, mais c’est qu’aussi la badauderie de ce peuple est trop forte, et que les roués qui le bernent, abusent par trop cruellement de sa crédulité. Écoutez : — On lui a fait accroire, à ce peuple, qu’il avait conquis au prix de cinquante années de luttes et de souffrances, le droit d’admissibilité à tous les emplois civils et militaires. On lui a écrit sa conquête en grosses lettres , en tête de sa charte. On lance ses enfants à la boucherie, sous prétexte que chaque soldat porte dans sa giberne le bâton de maréchal de France. Et puis , lorsqu’il s’apprête à entrer en jouissance de son droit si chèrement acheté, on vient lui dire, au malheureux, que le métier de fonctionnaire public est un métier infâme, que tout fonctionnaire public est suspect de trahison envers la cause du peuple, est l’âme damnée du gouvernement qui est l’ennemi-né du peuple, et qu’on ne saurait trop rogner les ongles à ces magistrats modestes, à ces professeurs, à ces prêtres qui gagnent leurs douze cents francs par an , à défendre , à instruire, à moraliser le peuple, et qu’il faut refuser des retraites aux vieux serviteurs du pays, qui ne lui demandent d’autre grâce que de pouvoir achever doucement leur existence au soleil , sans être obligés de tendre la main î
Oh! pitié, pitié pour le peuple, messieurs de la boutique , de la chicane et de la presse. Respectez au moins l’idiotisme de ce peuple que vous avez hébété.
Certes, les fonctions de mandataires du pays sont
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assez relevées, assez grandes pour absorber toute la capacité et tous les loisirs d’un seul homme, et je veux aussi que le représentant de la nation donne tout son temps à l’étude et à la défense des intérêts de la nation. Mais il me faut pour cela une réforme démocratique préalable ; il me faut une loi électorale qui n exige de garanties que du côté de l’électeur^' partant, qui déclare tous les citoyens éligibles à moins d’indignité; et qui, comme corollaire de ces deux dispositions, alloue aux députés un traitement et un traitement honorable comme la position qu’il rémunère, et qui ne soit pas trop en disproportion avec les revenus d’un marchand de chandelles.
C’est ainsi que les choses se passent en Belgique et aux États-Unis d’Amérique, pays de démocratie intelligente, où l’on a le courage de penser et de dire tout haut : Que d’individu qui consacre son talent et ses veilles au service de ses concitoyens, a d’aussi justes droits à la reconnaissance de ceux-ci , que le premier industriel venu qui prête à la petite semaine ou qui débite des boissons falsifiées.
Si j’ai par-devers moi dans ma vie un acte de dévouement bien constaté aux intérêts de mon pays, c’est l’acceptation d’une fonction publique salariée. Que ceux qui n’ont jamais porté cette croix , qui ne savent pas ce qu’il faut de persévérance pour faire le bien et de fermeté pour supporter stoïquement les misères de la condition, la calomnie et l’injure, plaignent le fonctionnaire public au lieu de l’accu ser.
Le peuple malheureusement ne veut pas se persuader que les fonctionnaires gratuits sont toujours ceux qui lui coûtent le plus cher. Vous ne voulez pas
LES AUXILIAIRES DU COHlMEftCE.
payer VOS députés, ils se payent eux-mêmes, en corrompant les ministres, et en se faisant distribuer, à eux et à ceux de leurs races, les emplois, les dignités, les missions, les chemins de fer, tous les postes importants de l’armée, de l’administration et de la magistrature, Demandez à M.le baron Dupin, qui cumule les appointements de dix places rétribuées et qui est si fort en statistique , ce que la France a payé , depuis 1830, aux familles de MM. Dupin, Barthe, Persil, Odilon-Barrot et autres avocats, non moins éloquents que bons cousins et bons frères , le chiffre vous effrayera, M. Odilon-Barrot est certainement l’un des hommes les plus probes et les plus désintéressés de la chambre ; mais sa famille n’en touche pas moins sur le budget, à elle seule, une petite liste civile de cent trente mille francs par an. Jugez de ceux qui sont moins désintéressés.
Qu’il soit dit par la loi — ^ que tout citoyen français est éligible — ■ que les fonctions de député sont salariées et incompatibles avec toute autre fonction publique — fort bien, j’adopte de tout point ce système. Mais jusqu’à ce que cette lacune de la législation soit comblée, je ne tiens pas à ce qu’on expulse de la chambre les fonctionnaires publics, seuls représentants de la capacité intellectuelle et de l’intérêt démocratique.
S’il y avait une exclusion rationnelle à prononcer (je n’en demande pour personne ) , s’il y avait, dis-je, aujourd’hui une incompatibilité à établir entre Une fonction et celle de député , ce serait à coup sûr l’incompatibilité de Vavocai et du législateur ^ parla raison précédemment déduite : que les avocats , qui vi-
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ÜOO
vent des mauvaises lois et qui mourraient des bonnes, ont intérêt à les faire mauvaises.
De fait, il y a en ce moment cent trente avocats à la chambre élective, sans compter les procureurs généraux, les premiers présidents , les juges qui ont été avocats. 11 s’agit de voir d’après la besogne législative qui s’est faite depuis 1830, si c’est l’élément du bavardage qui a fait faute au parlement, et s’il convient d’augmenter l’influence de cet élément , en écartant de la représentation nationale , les seuls hommes d’expérience et de pratique qu elle renferme. Qu’on me nomme l’avocat qui a réclamé le droit de l’homme au travail, droit proclamé et reconnu dès 1776 par Turgot.
Nous avons vu l’union intime que crée le privilège d’argent entre trois industries parasites, le commerce, la procédure, le bari’eau. La solidarité d’intérêt est plus étroite encore entre le capital et le notaire.
l4e notaire. ^
Le notaire est le souverain pontife de la société actuelle j car cette société n’a plus de foi et n’encense plus que le veau d’or. Le notaire tient dans ses mains la fortune et les secrets de famille de ses concitoyens ; le notaire sait le tarif des consciences électorales , et le faible et le fort de la position de chacun. C’est l’homme important de l’époque.
Le notaire est un ofîicier ministériel chargé de dresser acte de toutes les transactions d’individu à individu. Il ne tient pas sa fonction du roi, bien qu’il 8 intitule notaire royal j il la tient de ses écus. Il garde
par-devers lui la minute de tous les actes qu’il dresse; il peut ruiner qui bon lui semble, en faisant disparaître cette trace unique de toute transaction.
Ces tonctions importantes et nécessaires devraient être, pour ces causes, une des attributions de l’autorité administrative, puisque le trésor seul n’a pas intérêt à forfaire, et peut seul garantir les citoyens contre l’infidélité d’un agent. Le pouvoir se les est laissé prendre par le capital comme le reste ; c’est un malheur sans nom pour la fortune publique.
Le notariat est encore une de ces fonctions lucratives dont le monopole appartient au capital. On devient notaire, non pas précisément parce qu’on est capable de l’être (beaucoup de gens sont capables d’être notaires qui ne le sont pas et vice versa) j mais parce qu’on a de l’argent pour acheter une étude. On paye généralement son étude avec la dot de la femme qu’on épouse. Souvent même on ne se marie, dans cette partie-là , que pour avoir une femme qui vous achète une étude.
L’honneur du notariat a reçu d’assez graves atteintes en ces dernières années. On a exécuté un notaire de Belley, qui avait assassiné sa femme et son domestique. On en a exposé un autre à Mmes, condamné pour crime d’inceste sur la personne de sa fille mineure et d’assassinat sur la personne de son fils. 11 y en avait un à Paris qui jouissait de la considération générale etqui était affilié à toutes sortesdesociétésde bonnes œuvres. Ü disparut un beau jour, emportant à ses clients une somme de deux ou trois millions. A quelque temps de là, des sinistres de même nature frappaient les places d Lvreux et d Orléans. Les villes de
DE LA FÉODALITÉ FINANCIÈRE
Nantes et de Limoges viennent de subir un désastre semblable. On m’a fait voir à Toulon plusieurs de ces messieurs qui sont employés à ramer sur les galères de l’État. L’un d’eux était au bagne pour avoir commis huit cents faux à lui seul.
Si les chambres de discipline se montraient plus sévères pour l’admission des candidats dans le corps , il est probable que ces accidents ne se renouvelleraient pas aussi fréquemment. Il est de notoriété publique, en effet, que beaucoup de notaires spéculent pour leur compte avec l’argent de leurs clients auxquels ils ne payent qu’un intérêt médiocre, sous prétexte de la difficulté des placements. Or, un notaire qui spécule et qui joue est, comme un agent de change, en contravention formelle avec les statuts de sa profession. Il commet donc un abus de confiance et doit, pour ce seul fait, être envoyé devant la cour d’assises.
Quand le notaire veut jouer, il s’adresse au banquier. Il prête à celui-ci les fonds qui lui sont confiés par ses clients pour des placements sûrs, et le voilà lancé de compte à demi avec l’homme de Bourse dans les spéculations sur la rente. Cette malversation criminelle et injustifiable porté à Fagriculture un préjudice notable, parce que ces fonds, employés aux jeux dé Bourse, sont perdus pour l’agriculture qui manque de capitaux. Toutes les fois qu’une malversation a lieu, toutes les fois qü’une institution est vicieuse, vous pouvez parier à coup sûr, que les conséquences de la malversation et les vices de l’institution retomberont sur l’agriculture. Le notaire trahit les devoirs de sa profession : ruine pour l’agriculture. La chambre est livrée à F influence souveraine des légistes et des
baiiquiers : ruine pour l’agriculture. L’avocat ne peut pas vouloir, en effet, qu’on porte la main sur le régime hypotliécaire, lequel engendre les procès, qui sont la source de sa fortune j et les vices du système hypothécaire détournent de l’agriculture les capitaux qui lui viendraient sans cet empêchement. Le banquier, à son tour, profite des vices du régime hypothécaire qui font refluer dans ses coffres tout l’argent qui ne va pas à la propriété foncière ; le banquier est donc intéressé comme l’avocat à éloigner les réformes qu’attend vainement l’industrie agricole. Et les intérêts du notaire viennent s’associer bientôt à cette coalition des industries parasites contre l’industrie capitale de la nation. Je développais un jour ces considérations devant M. Biliault, avocat, sous-secrétaire d’État au ministère du commerce, qui les trouvait très -sensées.
On se demande quelquefois pourquoi la France n’a pas su constituer encore le crédit agricole chez elle, comme ont fait depuis longtemps la Suisse, l’Écosse, la Prusse, la Russie et la Pologne elle-même. Voici là réponse à cette question : Porganisation des banques agricoles porterait un coup mortel à la fortune des banquiers, des avoués, des avocats, des huissiers, des notaires ; et leS banquiers, les avocats et les notaires qui sont tout-puissants en France, n’entendent pas que le gouvernement français s’occupe de ces matières-là.
il y aurait bien un remède héroïque à appliquer à cette plaie du notariat. On y a pensé bien des fois, mais la difficulté de l’entreprise a fait reculer les plus hardis. Ce serait dé supprimer le notariat et d’en faire
DE LA. FÉODALITÉ FliSANOIÈRF.
désormais une fonction administrative, à Tinstar des recettes d’enregistrement et des conservations des hypothèques; car on ne comprend pas pourquoi les attributions des notaires ont été abandonnées à Findustrie privée, plutôt que celles des conservateurs des hypothèques. Ces fonctions seraient entourées de toutes les garanties désirables de moralité, de hiérarchie, de surveillance et de cautionnement. C’est là évidemment le moyen le plus direct de remédier aux vices de l’institution, de rendre la sécurité aux transactions et la confiance aux familles. Mais la réforme exigerait le remboursement du prix des éludes à tous les titulaires , et le public ne sait pas que les prix de toutes ces études sont aujourd’hui forcés. Ensuite le nombre de ces études est de neuf mille huit cent quarante-six, valant en moyenne cinquante mille francs et l’indemnité à verser aux titulaires dépossédés approcherait de cinq cent millions. On prétend que l’heure n’est pas venue encore de recourir à l’emploi de ce procédé héroïque du rachat des offices. Je le veux bien , mais je trouve cependant qu il est urgent d’arracher au capital ce terrible monopole du prêt hypothécaire , ce droit d’imposer arbitrairement la fortune agricole, sans le concours des chambres.
J’ai dit plus haut que l’impôt annuel prélevé par le notariat sur le travailleur national , avait été évalué à soixante millions (chiffre exagéré), rien que pour la rédaction et le renouvellement des contrats hypothécaires. Viennent maintenant les droits de succession, de partage, de mariage , et les obligations non hypothécaires. On peut évaluer. le chiffre de l’impôt total perçu par le notarial sur F ensemble des transactions
nationales par le même procédé que l’impôt de l’avoué. Puisqu’il y a dix mille études de notaire, valant en totalité cinq cent millions, et que le prix d’une étude doit se rembourser habituellement en dix ans, il s’ensuit que le pays rembourse chaque année à messieurs les notaires, la somme de cinquante millions, c’està-dire la dixième partie de la valeur de leurs études.
Le peuple et ses amis, je le répète, n’ont jamais osé réclamer contre l’énormité de ces impôts qui écrasent le travailleur.
La plupart des procès proviennent de Tignorance des notaires et de la mauvaise rédaction des actes, doux lien de cordiale entente entre le notaire et l’avoué. Les notaires ne sont pas responsables de cette conséquence de leur maladresse. Les entrepreneurs de bâtiments sont moins avantagés par la loi que les entrepreneurs de contrats, ils sont responsables pendant un certain temps de la solidité de leurs bâtisses.
Si les notaires étaient des fonctionnaires publics , chargés de rédiger les actes de toutes les transactions, ces actes seraient parfaitement rédigés d’abord et n’entraîneraient pas de procès après eux, parce qu’on ne deviendrait notaire qu’après avoir subi un long surnumérariat, et fait preuve d’une capacité incontestable. Ensuite le prix des actes serait fixe, comme celui de l’enregistrement. Enfin le prix de l’acquisition ne serait pas dissimulé comme il l’est aujourd’hui au préjudice de l’État, et il y aurait garantie par le trésor des conséquences de la mauvaise rédaction des actes. Quant à la loyauté de la déclaration des contractants relativement à la valeur des immeubles , je m’empresse de reconnaître à l’avance, qu’il ne suffirait pas
DK LA FÉODALITÉ FINANCIÈRE
pour l’obtenir de plein gré, de faire passer la rédaction des actes des mains du notaire en celles (Vxm fonctionnaire public. Je fais dériver cette obligation de loyauté , de rinstitution du crédit agricole et d’un mode d’hypothèque dont il sera parlé plus loin.
D’ailleurs, les notaires du gouvernement ne pourraient être chargés que de la rédaction des contrats. Les prêts hypothécaires et autres rentreraient dans les attributions des banques agricoles gérées par le gouvernement et qui prêteraient largement aux cultivateurs, pour la presque totalité de la valeur de leurs immeubles, à moins de 4 pour 100.
Je pose en fait que si le gouvernement s’avisait aujourd’hui de tenter cette organisation du crédit agricole, l’opération la plus simple du monde, les études d’avoué, d’huissier et de notaire auraient perdu les deux tiers de leur valeur avant deux ans d’ici. Hien de plus facile alors que de les racheter avec les bénéfices opérés par la banque agricole; car toutes les réformes utiles s’entraînent Fune l’autre et se tiennent par la main , comme les maux.
Heureusement pour ces messieurs du par-devant et du parlant à , que le gouvernement ne songe guère à changer le mal en bien et à les amener aune transaction douloureuse. Un gouvernement d’avocats et de boutiquiers se mettre mal avec les avoués et les notaires, dans le but ridicule de servir les intérêts du peuple , r idée serait plaisante !
Cependant, sans recourir à la voie du rachat des études et à la suppression des offices , le gouvernement est en position d’introduire dès aujourd’hui dans
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l’agence du notariat une amélioration importante : la responsabilité ou la solidarité.
Puisqu’un notaire ne peut faire faillite et qu’il commet un vol et un abus de confiance, toutes les fois qu’il expose l’argent de ses clients aux chancesde la spéculation , il est naturel que le corps entier des notaires réponde des méfaits de chacun de ses membres. La responsabilité est nulle, en effet, pour la corporation, tant que le notaire se renferme dans les attributions de sa charge. Si le notaire dépasse ses attributions, alors le corps entier doit être puni d’avoir reçu dans son sein un indigne, d’autant que les chambres de discipline ont mission de surveiller toute infraction aux règlements du notariat. Si cette solidarité existait, à coup sûr, le crime de vol et de banqueroute serait moins fréquent parmi les notaires, par la raison que les chambres de l’institution seraient plus sévères pour l’admission , et que chaque notaire, étant intéressé à prévenir les malversations de ses confrères, les surveillerait activement.
Le gouvernement se trouvant aujourd’hui presque forcé par l’opinion publique, de faire quelque chose pour la réforme du notariat, je l’engage vivement à pousser dans cette voie de la solidarité qui lui a été déjà indiquée par d’excellents esprits.
En effet l’opinion publique a été si chaudement alarmée dans ces dernières années par le chiffre et le nombre des banqueroutes de notaires qui se sont succédé coup sur coup , que le ministère s’est enfin éveillé de sa longue torpeur. Le ministère a présenté, dans la session de 1H42 , un projet de loi sur le notariat. C’était un projet innocent, s’il en fut, fort incapable de
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remédier au mal et qui ne contenait de disposition un peu efficace qu'un paragraphe ayant pour objet d’étendre la juridiction des conseils de discipline de l’ordre. Cependant l’apparition de ce projet innocent a suffi pour soulever les hauts cris de la presse dont le notaire tient par l’annonce les principaux organes. 11 faut vraiment que l’habitude du despotisme et de l’inviolabilité ait fait au notariat l’épiderme bien sensible, pour que sa susceptibilité ait pu s’irriter pour si peu. Le projet a été enterré ou tout comme.
Mais une occasion où la toute-puissance des titulaires d’offices, notaires, avoués, huissiers, etc., s’est manifestée avec éclat, c’est quand un garde des sceaux qui avait du courage et la conscience de sa position, osa porter la main sur l’arche sainte de la vénalité des charges. A peine l’intention de l’attentat audacieux eut-elle transpiré au dehors , qu’une coalition formidable contre l’ennemi commun, le pouvoir 5 se forma soudain dans les rangs de ces privilégiés. Une souscription s’organisa sur l’heure j on dit qu’elle atteignit en huit jours le chiffre de deux cent soixante-dix mille francs , et que les meneurs de la coalition décidèrent qu’une partie de cet argent serait employée à acheter' les convictions des principaux organes de la presse parisienne et de la presse départementale , aux fins de démolir le ministre imprudent. Une députation de notaires et d’avoués fut introduite chez le roi par M. le baron Desmousseaux de Givré. Les orateurs de cette députation durent faire valoir auprès de Sa Majesté quelques arguments bien puissants contre le projet du ministre, puisque le malencontreux projet a disparu depuis des programmes po-
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litiques, et languit, à cette heure, enterré dans le carton des améliorations à venir. Le ministre tomba bientôt lui-même, et Ton assure que, lorsque les chances de la fortune parlementaire l’eurent rendu à sa profession d avocat, il attendit vainement que ses causes opimes d’autrefois lui revinssent. Les avoués, les huissiers, les notaires , les avocats à la cour de Cassation l’avaient excommunié. Le ministre courageux s appelait M. Teste, qui depuis... a été ministre des travaux publics et s’est montré si dévoué , si docile aux exigences impérieuses des financiers dans les concessions des chemins de fer. Triste condition des hommes du pouvoir aujourd’hui ! voilà un ministre que j’ai entendu déplorer avec amertume la barbare et ruineuse folie de l’embastillement de la capitale; qui me félicitait, moi , en ma qualité de rédacteur de la Presse^ de l’énergie avec laquelle je combattais ce désastreux projet , et qui s’est laissé condamner à être en partie l’exécuteur de cette conception liberticide! Voilà un des hommes qui comprennent le mieux là mission et les droits du pouvoir, et qui accepte la charge de remettre la viabilité générale et le monopole des transports du royaume à tous les loups-cerviers de la finance î Un homme qui gémit de la prostration de l’autorité et de l’égoïsme du siècle, et qui n’a pas craint de se faire à la tribune le défenseur de ce déplorable système de tronçons de chemins de fer, système imaginé par l’esprit de faiblesse et de corruption, pour donner une espèce de curée aux appétits jaloux de tous les arrondissements du royaume, pour que chaque député put jeter a ses commettants , au
retour de sa campagne législative , sa part de royauté,
DE LA FÉODALITÉ FiNANGlÊRE.
Si la simple menace d’une réforme innocente des abus de la vénalité des charges a saffi pour irriter k susceptibilité des hauts et puissants seigneurs des offices; si le roi , les ministres, la presse elle-même, ont été forcés de reconnaître en cette circonstance la suzeraineté du notaire et de s’incliner respectueuse^ ment devant lui, jugez de la violence de l’orage que soulèverait de tous les coins de l’horizon une proposition tendant à la réforme du système hypothécaire. Ebranler le système hypothécaire, Dieu de Dieu, le système hypothécaire, la pierre angulaire de la chicane, la base sainte de la fortune de Favoué et de Fhuissier, la poule aux œufs d’or de l’usure! Mais rien qu’à y songer, je crois entendre déjà la tempête révolutionnaire qui gronde, et le peuple qui s’agite et qui demande ses armes, pour voler au secours de ses bons amis menacés!
J’ai été dix ans de ma vie rédacteur principal ou rédacteur en chef de journaux importants de Paris ou de la province; jamais il ne m’a été possible de faire entrer dans aucune de ces feuilles un seul article contre les forfaitures des notaires ou contre les abus do la chicane. «Nous ne pouvons pas raisonnablement attaquer les gens qui nous font vivre , « m’ont objecté partout les capitalistes propriétaires de mon journal, à Paris comme à Toulouse, à Lille comme à Orléans. « Du reste, attaquez le gouvernement ou défendezle, vous êtes libre, a
Ainsi le notaire est inviolable et sacré; cette inviolabilité n’est pas écrite dans la charte, comme celle du roi, qu’on insulte tous les jours et qu’on assassine de temps à autre; elle est écrite dans les
LES AUXlLlAHiES DU COMMERCE. 211
faits et dans Topinion publique , ce qui vaut un peu mieux.
Je ne veux pas terminer ce chapitre sans faire voir, par un simple rapprochement, comment la manière d’envisager les questions change avec tes intérêts que les questions concernent.
11 n’est personne qui ne reconnaisse Fidentité absolue de la position actuelle des maîtres de poste, avec celle qu’on ferait aux notaires en supprimant les offices. Ces maîtres de poste avaient des brevets et des privilèges dont ils avaient acheté l’exploitation fort cher, avant les concessions des chemins de fer. Les chemins de fer ont complètement anéanti en leurs mains la valeur de ces privilèges; par conséquent, ils ont droit à une indemnité, comme v auraient droit les titulaires d’offices en cas d’éviction. Voyez pourtant quelle différence dans les manifestations de la presse, à Fégard des deux intérêts. La ruine des maîtres de poste est à moitié consommée, et c’est à peine si quelques journaux, pour l’acquit de leur conscience, ont consacré un article nécrologique à l’industrie des maîtres de poste. Les notaires et les avoués sont encore pleins de vie, et la presse tout entière a jeté feu et flammes, lorsque le gouvernement a parlé de réduire leurs bénéfices. Les journaux ont à répondre à cela que les notaires et les avoués leur fournissent des annonces, et les maîtres de poste pas. Moi j’ajoute, que nul ne s’est ému de la ruine des maîtres de poste , parce que cette ruine a profité aux juifs des chemins de fer, tandis que la ruine des offices n’eût profité qu’au peuple et au gouvernement.
Ainsi donc le notaire tient l’électeur par l’argent,
DE EA, FÉODALITÉ FJxNANClÉRE.
la chambre et le gouvernement par Félecteur, il tient plus étroitement encore le journal par l’annonce.
lia presse.
La presse est le premier de tous les pouvoirs chez une nation libre. On a tort de ne lui assigner que le quatrième rang. L’opinion est la reine du monde, et la presse est son premier ministre.
La liberté de la presse est la plus précieuse de toutes les conquêtes de l’esprit de progrès; car elle ouvre à toutes les améliorations le champ de l’avenir, et elle ferme impitoyablement la voie au retour du despotisme.
La presse est le sacerdoce de la pensée.
Les grands prêtres du. culte de la pensée , en France, s’appellent :
MM. de Girardin (Presse) ^ publiciste;
Bonimy (Presse) , industriel.
Yéron ( Constitutionnel) y ex-pharmacien, illettré ;
Armand (Ber tin) (J)é6ats), propriétaire, illettré;
Louis Ferrée (Siècle), ex-négociant, illettré;
Buloz (Ficvues littéraires), ex-imprimeur, illettré;
Solar (Epoque) y juif de nation.
Ces noms propres qui, à l’exception d’un seul, le premier, ne répondent à aucune idée littéraire, politique, religieuse ou sociale, répondent à un chiffre de cent mille abonnés et plus.
Les gérants des cinq ou six journaux ci-dessus sont à peu près les maîtres absolus de la publicité parisienne. Parmi ces journaux, il en est quatre, la Presse^ le Constitutionnel y le Siècle et l’Époque, qui fournissent
à eux seuls la ration intellectuelle à cent mille abonnés, et cela en vertu d’une adjudication au rabais.
C’est-à-dire que l’expression de sacerdoce appliquée à la presse est une expression ridicule et vide de sens, et que la question de publicité n’est plus qu’une question de boutique et de concurrence industrielle , comme toutes les questions de l’époque. Voulez-vous en avoir la preuve, de cette vérité, une preuve bien fournie, bien fondée, bien solide; confrontez les deux journaux qui s’appellent /a Presse et f Epoque, A la tête de la rédaction de ces deux grandes feuilles, se trouvent deux écrivains distingués, deux noms de très-haute valeur comme journalistes, M. de Girardin, M. de Cassagnac. Le parti conservateur s’enorgueillit de les compter tous les deux dans ses rangs; ils ont écrit dans la même feuille; motif de plus alors pour s’estimer et se comprendre. Au contraire, et moi qui tremble fort peu devant les noms propres, je n’ose reproduire dans toute leur crudité rabelaisienne les témoignages d’estime que M. de Girardin a reçus de VÉpoque^ et ceux que la Presse a renvoyés à M. de Cassagnac. « Les prêtres du temps passé, quand ils se rencontraient, se contentaient de rire , ils ne s’engu.... pas.... »
Pourquoi ce débordement d’injures et cet échange édifiant de personnalités? Parce que ces deux messieurs exploitent la même clientèle. Affaire de boutique, et rien de plus.
Il s’affit d’examiner maintenant comment les choses
en sont venues là, et d’expliquer quelles causes ont amené laccaparement de la publicité par l’industrialisme.
Trois causes principales ont précipité ce résultat;
DE LA FÉODALITÉ FINANCIÈRE
le défaut d’organisation de la presse d’abord j puis les entraves fiscales apportées par un gouvernement aveugle à la publicité; enfin la promiscuité de l’idée et du mercantilisme, autrement dit, de l’annonce.
La presse n’est pas organisée. Lapresse d’aujourd’hui est une industrie qui vit comme les autres des troubles de la société et de l’anarchie des idées. Malheureusement elle a un intérêt immense à entretenir ces troubles, car le nombre de ses abonnés augmente avec la misère publique , avec la guerre surtout , et il diminue aussitôt que la tourmente s’apaise.
La presse n’est pas organisée. Le commerce a ses règlements , le barreau , le notariat ont leur chambre de discipline, leurs conseils; l’armée, le clergé, la magistrature ont leurs conseils aussi et la hiérarchie. La presse n’a ni règlements, ni conseils, ni chambre de discipline. Aucune institution ne garantit au public ni là capacité, ni la moralité de ceux qui se posent en réformateurs du genre humain, en redresseurs de torts, en directeurs de la pensée gouvernementale. Écrit qui veut, semonce qui veut les hommes du pouvoir. INul ne prétend à exercer la profession de bottier avant d’avoir appris à confectionner des bottes; mais tout le monde peut aspirer à gouverner rÉtat pour peu qu’il ait de Démostliène dans la mémoire ou de fiel dans le cœur. Le journaliste qui réclame à tout propos la responsabilité des agents du pouvoir , aurait bien du commencer par se soumettre lui-même à ce principe de la responsabilité.
Veut-on sérieusement ériger lapresse en sacerdoce de la pensée, la première mesure à prendre est de créer au sein de l’institution une cour d’honneur, un
lÆS AUXILIAIRES DU COMMERCE. 215
conseil, une justice de paix littéraire (le noria ne fait rien à la chose), qui soit pour le public la garantie de la moralité du personnel de l’ordre. 11 faut en outre que ce tribunal de famille soit investi d’une puissance assez forte pour pouvoir mander à sa barre tout écrivain coupable de forfaiture, ou simplement de contravention aux lois de la probité et de la délicatesse, et pour lui infliger la réprimande ou le blâme, ou la suspension suivant les cas.
Les grands corps de l’État, le clergé, la magis-, tratnre, l’année surtout, n’auraient pas conservé si longtemps leur prestige à' honorahilité aux yeux des populations, s’ils n’avaient eu soin d’appliquer sévèrement à tous ceux de leur ordre ces principes de surveillance et de responsabilité qui peuvent seuls assurer à une institution une puissance durable et une inlluence légitime.
Si le personnel de la presse française ne jouit pas, tant s’en faut, d’une considération proportionnée au talent qu’elle déploie et à l’importance de la position qu’elle occupe , il n’en faut pas chercher la cause ailleurs que dans le défaut de garantie officielle qui vient d’être signalé.
Or, l’influence de la presse française a énormément pâti, il faut le dire, de la déconsidération de son personnel.
Nous sommes encore un peuple franc et généreux, quoi qu’on fasse pour dénaturer notre caractère national et pour noos assouplir aux principes de tolérance de l’esprit mercantile. Nous ne sommes pas encore convaincus tous, que la probité consiste exclusivement â solder ses effets au jour de l’échéance.
215 DE LA FÉODALTIÉ FINANCIÈRE
Beaucoup placent encore parmi nous la probité dans le cœur plutôt que dans la bourse. Ce qui fait que beaucoup n’acceptent pas ces capitulations de conscience, ces brusques revirements, ces ventes d’opinion, si communes, hélas! dans Thistoiré de la presse d’aujourd’hui.
La presse a besoin d’une institution qui garantisse au pays la probité et la capacité de son personnel ; et l’épuration de ce personnel serait certainement une mesure utile pour tous les partis. J’ajoute qu’aucun parti n’aurait plus à gagner à la mesure que celui du pouvoir, dont la presse est devenue, depuis 1834, le refugmm peccatorum de tous les écrivains bannis pour une cause ou pour l’autre, des camps de la légitimité ou du radicalisme.
Mais rinstitution d’un jury d’honneur, ou d’une chambre de discipline pour la presse , n’est pas mémo i]idispensable pour la réalisation de deux améliorations importantes qui peuvent être obtenues sur-lechamp. La loi peut abolir la fiction de la gérance, ce mensonge révoltant qu elle a écrit au frontispice du journal, comme pour annoncer le dieu qu’on adore dans le temple. La loi peut exiger aussi la signature de tous les articles publiés dans un journal; et même comme la loi actuelle ne défend aucunement de signer les articles, je m’étonne que la loyauté n’ait pas fait de cette formalité un devoir à tous les écrivains de la presse. J’ai renoncé a écrire dans la Démocratie ■'fiacijîque ^ parce que la direction de ce journal n’a pas voulu me permettre de signer mes articles ; mesure qui eût été cependant orthodoxe et conforme aux prescriptions du Maître.
La signature forcée de Tarlicle serait à elle seule une garantie que l’écrivain travaillerait sa pensée et polirait son style. Qui se soucierait, je vous le demande , de signer d’un nom propre les injures et les grossièretés de VEpoque , ou d’écrire ce nom à la suite de ces articles du Journal des Débats où l’on s’attendrit sur la générosité et l’imprudence de M. de Rothschild, sollicitant le privilège de se ruiner? Croyez-vous pas comme moi, qu’on y regarderait à deux fois, avant de sh3xposer à la chance d’un ridicule ineffaçable ou à la responsabilité d’une atroce calomnie ?
La signature forcée de l’article aurait encore cet avantage d’habituer le lecteur à ses éciâvains, et de faire rétribuer chacun d’eux, en estime publique, selon sa capacité et ses œuvres. Je ne vois jusqu’ici que les écrivains sans valeur que puisse désappointer la mesure, ou encore ceux qui ont l’habitude de se cacher pour mordre. Mais jamais l’écrivain de talent et de cœur, jamais l’écrivain loyal, qui n’écrit que ce qu’il pense, ne réclamera pour son œuvre le bénéfice de l’anonvme.
Je le répète, la déconsidération de la presse, provenant de l’absence de garantie de la moralité de l’institution, a été pour celle-ci une cause de faiblesse et de ruine, et l’indifférence du public l’a livrée sans défense aux envahissements des faiseurs. Les faiseurs et les agioteurs, la peste de ce temps !
Siliiti'aves il^icales.
Un citoyen français qui veut publier son opinion politique, conformément au droit que tout citoyen fran-
çais tient de la charte, est obligé de verser au trésor un cautionnement de cent mille francs d’abord.
En outre, les frais de rédaction, impression, timbre, poste, s’élèvent à une somme qui varie de quarante à cinquante francs pour chaque exemplaire de Journal quotidien. La Presse, journal dont l’autorité doit être acceptée en matière de frais de publicité, la Presse porte à la somme de trois cents francs par jour, la dépense d’unjournalquisetire à seize mille exemplaires. Prenons cent mille francs par an.
11 résulte a priori de ces chiffres que, pour fonder un journal qui ait devant lui quelques années d’existence, un journal qui a ses abonnés à faire, il est nécessaire de posséder un capital de quatre a cinq cent mille francs.
Tous les citoyens français n’étant pas généralement pourvus de cette somme, il n’y a pas de témérité à affirmer, que le monopole de la presse politique appartient aux hommes d’argent et que les lois de septembre ont violé odieusement la charte.
En augmentant les difficultés qui font de la presse politique et quotidienne un monopole pour les riches, le gouvernement français a commis une de ces énormes balourdises qui iie sauraient trouver d’excuse dans les circonstances. C’est bien le cas de dire ici que la haine rend aveugle.
C’est en concentrant dans quelques mains l’action du journalisme qu’on en décuple la puissance, en lui conférant funité. C’est le monopole des écus et ITinité de direction qui ont fait la force du Constitutionnel sous la Restauration. Si le gouvernement actuel a voulu atténuer la puissance du journalisme par ses lois de septembre, il a agi directement contre son but.
il est étonnant que l’exemple de la Belgique et des États-Unis, où là presse est presque complètement débarrassée d’entraves fiscales, n’ait pas encore dissipé les terreurs dont tous les gouvernements européens semblent frappés à l’endroit de la presse. Ces gouvernements ne veulent pas voir que la force d’expansion de la presse est soumise, comme celle des gaz, à la loi de Mariette, et que cette force est en raison directe des poids comprimants.
Je ne comprends pas non plus les journaux bien abonnés, comme le Siecle et le Constitutionnel ^ qui réclament aujourd’hui l’abolition des lois de septembre j car je considère les lois de septembre comme la première source du succès de ces journaux. Je répète que tout le monde a les yeux troublés sur cette question de la presse. L’exemple cité tout à riieure de la puissance du Constitutionnel , sous la Restauration , et celui de la nullité de l’influence du journalisme dans les pays on la presse est complètement libre, sont cependant des arguments qui tranchent net la question. Encore une fois, ce n’est que sous le régime de la /fhertê illimitée de la presse, que la théorie de la lance d’Achille, si chère aux économistes, peut trouver son application.
Le privilège de la publicité , concédé au capital par les lois de septembre, devait fatalement aboutir à ce résultat désastreux que nous avons à constater : la subalternisalion de l’idée à l’argent dans la direction du mouvement intellectuel du pays.
De ce qu’il fallait cinq cent mille francs pour fonder un journal quotidien, il devait arriver, en effet, et il est arrivé que la plupart des journaux quotidiens
DE LA FÉODALITÉ FIN AKC 1ÈRE
sont devenus des entreprises commerciales , des entreprises dont les fonds ont été faits par des spéculateurs en politique ou en finance, ou par de riches banquiers, ou par des actionnaires trop crédules. Beaucoup de nos riches financiers, de nos hommes politiques ont leurs journaux à eux. Il y a de ces journaux où Finiluence de Thomine d’argent prédomine, d’autres, mais plus rares, où c’est l’influence de riioinme politique. Il advient quelquefois que chacun des deux intérêts tirant de son côté dans le même journal, la malheureuse feuille ne sait plus auquel entendre, et rappelle Fembarras plaisant de Fane de Buridan entre ses deux picotins d’avoine.
La question de la publicité est si bien devenue pure question de boutique et de concurrence parmi nous, que la rivalité et la haine ne se rencontrent plus, comme nous avons vu tout à F heure , avec leur caractère d’acharnement que dans les entreprises de journaux qui exploitent les mêmes opinions. La sympathie politique n’est qu’un mot sans valeur; les entrepreneurs de journaux ne spéculent plus sur ce mobile. Le journal ennemi de la Pmse, journal conservateur, ce n'est pas le National j, iournùl radical; ce n’est pas le Sibcle^ journal de l’opposition de gauche; c’est le Journal des Débats ^ c’est l’Époque, deux autres organes du parti conservateur. La Presse accuse les Débats d’être disposés à vendre la France pour deux abonnés de plus; les Débats sollicitent contre la Presse toutes les rigueurs de la législation; et f Époque épuise contre la Presse le vocabulaire des personnalités injurieuses. Et tous s’accusent les uns et les autres de n être guidés dans leurs manœuvres que par de misé-
LES AUXlLlAir.ES DU COMMERCE.
râbles instincts de cupidité. Je ne parierais pas qu’ils n’ont pas raison tous.
Cupidité! c’est le mot; à l’honneur du pays, à la cause des intérêts populaires nul ne songe; à l’intérêt des actionnaires encore moins. Ce n’est pas sur le revenu ostensible du journal que le gérant de l’entreprise a spécule, mais bien sur le revenu secret. 11 y a des ministres et des puissances étrangères qui payent richement le concours d’un journal à vingt mille abonnés, et ce revenu-là on n’en rend compte à personne; et voilà la raison de ces polémiques scandaleuses et de ces luttes acharnées qui s’engagent à propos de la curée de la subvention entre soldats de la même cause î
Par le même motif, l’impossibilité de subsister sans une riche subvention quelconque, tel de ces journaux a dû se vendre au premier intérêt industriel venu. L’un a vécu de la question des sucres % l’autre de la question de l’esclayage ou de celle de l’émancipation; celui-ci d’un chemin de fer; celui-là d’une subvention de Fex-régent d’Espagne. L’existence de beaucoup d’autres est demeurée un mystère.
11 y a des journaux qui sont parfaitement d’accord en politique, c’est-à-dire qui s’entendent parfaitement pour déclarer que le ministre régnant est un mauvais ministre, mais qui ne s’entendent plus dès qu’il est question du système à substituer au système en vigueur. Or, comment peut-on être d’accord en poli-
* On connaît la fameuso réponse de ce gérant de journal vertueux à une personne qui venait lui proposer de prendre parti pour les colonies dans la question des sucres ; « Désespéré , monsieur, de ne pouvoir vous être agréable ; mais nous avons vendu hier notre question des sucres. Un journaliste honnête n'a que sa parole. »
222 DE LA FÉODALITÉ FINANCIÈRE
tique, quand on n’est pas d’accord sur les voies et moyens d’un système, c’est-à-dire sur les moyens d’application, questions de chemins de fer, d’enseignement, etc., etc. Nous ne sommes pas au bout de nos contradictions : nous en verrons bien d’autres.
La publicité étant devenue une pure question de boutique , la presse a dû adopter les principes et le ton de la boutique, et s’inféoder au service des intérêts de ceux qui la font vivre.
Nous arriverons tout à l’heure à l’examen des moyens de concurrence. Signalons dès à présent une des plus fâcheuses conséquences de l’inféodation delà publicité aux écus.
Ces journaux qui font sonner si haut leur indépendance, mais qui ne peuvent pas mordre la main qui les fait vivre, sont cependant obligés de prouver de temps à autre qu’ils ne craignent pas de s’attaquer aux puissances. Alors, comme ils sont forcés de respecter les hommes d’argent qui régnent et gouvernent en France, ils s’attaquent au gouvernement nominal pour faire montre de courage. Toujours ce pauvre gouvernement qui n’en peut mais.
La presse libérale, la presse du Commerce^ du Siècle y du Constitutionnel^ et du Courrier français^ celle qui s’intitule dynastique pour avoir le droit de combattre le gouvernement plus à l’aise, est peut-être celle qui a le plus nui aux intérêts démocratiques, en séparant, dans toute circonstance, la cause de la démocratie de celle du pouvoir, et en donnant à plein collier dans l’hérésie du gouvernement-ulc'ère ^ si favorable aux envahissements du capital.
Mais les plus grands ennemis du pouvoir et du
peuple sont incomparablement les ministres , qui devraient combattre courageusement à la tête du parti commun, et qui donnent lâchement le signal de déroute , dans toutes les rencontres , en criant : Sauve qui peut!
Ainsi, il n’y a eu que trois journaux à Paris en 1843 qui aient osé attaquer le projet de concession du chemin de fer du Nord à M. de Rothschild , le roi de la finance, et ces trois journaux s’appelaient le National^ la Phalange et la Législature. La Presse n’a fait que prendre parti pour les compagnies fermières, un système bâtard , et fauteur des articles hostiles a été nommé commissaire général des chemins de fer, ou quelque chose d’approchant, et depuis il s’est tu.
Par une contradiction étrange et qui constate admirablement le désordre des idées de ce temps, il se trouve que ce sont les journaux amis de la royauté, les Débats J le Globes la Presse^ le Siècle^ le Constitutionnel , qui abandonnent la cause du pouvoir central , et qui veulent livrer le pays à la coterie des banquiers, tandis que ce sont les organes du radicalisme pur et du socialisme qui demeurent fidèles à la cause de l’administration, Le National, laRéfomney les journaux communistes, peu amis du gouvernement actuel dans la question politique, sont pour lui contre les banquiers dans la plupart des questions matérielles, aussi bien que la Démocratie pacifique, journal en dehors des partis, et qui, en sa qualité d’organe de la Théorie de Fourier, devait marcher en tête de la croisade contre la féodalité financière.
La concurrence étant la loi souveraine du commerce anarchique, et la presse absorbée par le commerce
^24 DE LA fÉODALlTÉ FINANClliRE.
ayant adopté le principe de la concurrence, la suprême direction du mouvement intellectuel du pays a passé aux mains des courtiers d’affaires , des hommes entendus dans les choses de la spéculation et de la Bourse, Ce n’est pas un progrès.
Ces nouveaux directeurs de l’esprit public , fort peu compétents pour la plupart en matière politique ou sociale et n’ayant que du mépris pour les idées, ont dû naturellement chercher un procédé d’accaparement pour l’appliquer à l’exploitation de l’élément commercial dont ils s’étaient emparés. Us l’ont bientôt trouvé dans Vanno7ice et dans la réclame ^ ils ont créé la presse à quarante francs,
La presse à quarante francs est née le lendemain de la promulgation de la législation de septembre.
Les entrepreneurs de publicité au rabais n’ont employé, pour culbuter le monopole des vieux journaux que je regrette peu , d’autre procédé que celui de la baisse exagérée des prix.
Ils ont dit ; En donnant pour quarante francs la même marchandise qui se vend quatre-vingts francs dans la boutique d’d côté ^ nous sommes sûrs d’enlever à celle-ci ses chalands.
Maintenant, comme la marchandise que nous vendons quarante francs nous en coûtera plus de cinquante, il faut que nous nous arrangions pour ne pas faire un marché de dupes.
Et ce moyen est tout trouvé. A l’aide de notre baisse exagérée de prix , nous allons acquérir une publicité immense. Par cette publicité, nous offrirons au commerce et surtout au charlatanisme un moyen commode de se passer du service des commis -voyageurs, des
imprimés, des circulaires, des affiches, des tréteaux de la foire. Plus notre publicité augmentera, plus nous élèverons le prix de nos annonces. Ce que nous perdrons par journal proprement dit, enseignement, nous le regagnerons par \yl spéculation ÿ ce qui a été fait.
L’annonce est, comme on voit, un procédé de concurrence qui a joué dans les entreprises de publicité le même rôle que la baisse exagérée des prix de trans^ port, dans les entreprises de messageries.
C’est la presse à quarante francs qui a achevé d’inféoder la publicité au capital ou à la spéculation , ce qui revient au même. C’est la presse à quarante francs qui a fait prévaloir définitivement l’intérêt de la boutique sur l’intérêt de l’idée dans la direction de la publicité.
Car l’entrepreneur de publicité qui fournit à l’abonné pour quarante francs un journal qui lui en coûte cinquante, déclare explicitement par cette baisse de prix, qu’il ira désormais chercher le succès, en dehors de la communauté de la foi politique ou religieuse avec /’abonné, qui devait être la condition de ce succès.
Et dès que ce directeur de journal est forcé de confesser publiquement que le revenu de l’annonce peut seul l’indemniser de la perte qu’il éprouve sur l’abonnement, il avoue explicitement aussi que la quatrième page du journal sera désormais la plus importante à ses yeux, celle qu’il soignera avec le plus d’amour.
La cause du talent et de la probité politique a reçu un grave échec le jour où il a été reconnu en principe que le journal le mieux rédigé était celui où la question du rob Laffecteur ou de la pommade du lion occupait le plus d’espace.
lô
22g DE LA FÉODALITÉ FINANCIÈRE.
Il a bien fallu conserver l’abonné , le cultiver précieusement même , puisque le chiffre du revenu des annonces est proportionnel au nombre des abonnés; mais néanmoins l’abonné n’a plus été considéré moralement que comme un chiffre, un élément accessoire, presque un mal. La Presse a déclaré une fois qu’elle avait des abonnés par-dessus les épaules , et qu elle n’en voulait plus. VEpoque a fait mieux encore : elle avait onze mille abonnés; elle s’en est donné vingt mille ; elle a même trouvé des pairs do France et des ex-ministres pour signer ce mensonge imprimé. C’était tout bénéfice cette fois.
Alors la publicité a été asservie à la marchandise , à l’avoué , au notaire , au saint-simonien et au juif, qui tiennent le journal par l’annonce.
Le spirituel auteur des Bohémiens de Paris a poussé l’argument de la concurrence au-dessous du prix de revient , plus loin encore que les fondateurs de la presse à quarante francs. Écoutez Bagiiolet et Montizon, deux bohémiens de Paris, deviser sur cette question de la presse à trop bon marché.
Bagnolet , mangeant. A propos, tu me parlais d’une grande affaire....
Montizon. Oui, une affaire de presse..., un journal dont j’ai eu l’idée...
Bagnolet. Ab I c’est un journal ?
Montizon. Depuis longtemps , le besoin se faisait généralement sentir d’un journal quotidien , grand format , et à quatre francs par an.
Bagnolet. Un journal à quatre francsl Comment î tu ne
prends que quatre francs à chaque abonné !...,
Montizon. Mieux que cela , mon cher.... quatre francs que je donne..,.
ni
Bagnolet. Comment ! tu les donnes ? Mais c'est ruineux.
Moj^tizon. Du tout ; mon système est bien simple.
Bagnolet. Ah ! voyons le système !
Mo?îTizo?f. Tu connais la spéculation des journaux à quarante francs?.... La feuille politique et littéraire se minerait très-vitè sans la feuille d’annonces , qui produit chaque année cent mille francs de bénéfice net.
Bagnolet. AhI bah! cent mille francs; j’ignorais ce gros chiffre,
Montizon. Oui , mon cher, cent mille francs d’annonces que payent de braves industriels alléchés par les vingt mille abonnés des susdites feuilles. Or, un journal qui compterait cinq fois plus d’abonnés , ferait aussi pour cinq fois plus d’annonces,
Bagîs’olet. C’est clair comme un bec de gaz.
MoiNTizüX. Au lieu de vingt mille abonnés , ayez-en cent mille.... et bientôt, au lieu de cent mille francs d’annonces, vous en aurez pour cinq cent mille livres.
Bagnolet. Mais comment trouver cent mille abonnés?
Montizon. Je suis sûr de les trouver, puisque je les paye. Je leur donne quatre francs par tête. Mes abonnés me coûtent quatre cent mille francs , et comme mes annonces m’en rapportent cinq cent mille , j’ai cent mille francs de bénéfice brut
Bagnolet. Ah I mon ami , c’est superbe , c’est magnifique ; je comprends.... je saisis tout ton système.... lu poses quatre et tu retiens cinq , tu retiens six.... tu retiens tout.... et ta fortune est faite.
J’ai bien peur que l’auteur des Bohémiens de Paris n ait dit en ce peu de mots tout ce qu il y avait à dire sur la moralité de l’annonce et de la presse au-dessous du prix de revient. La Presse ^ le Siècle j le Constitutionnely et tous les journaux qui vivent d’annonces et de réclames, dépenseront beaucoup de récriminations et de sophismes avant de se tirer du terrible argument de Bagnolet. Les journaux à quarante francs
22g DE LA FÉUDALITÈ FINANCIÈRE.
font cadeau de plus de quatre francs à chacun de leurs abonnés. La Presse qui n’a pas craint de réduire son prix d’abonnement, en même temps qu’elle agrandissait son format, s’est rapprochée de plus en plus de la solution de Bagnolet.
La Presse qui avait affermé en 1 840 sa feuille d'annoncesau prixde cent vingtmillefrancspour douze mille abonnés, et avec condition d’élévation successive du prix de location, proportionnellement à l’accroissement du nombre des abonnés, la Presse a publié, en 1 844, le compte de ses bénéfices. 11 résultait de ce compte-rendu, que la quatrième page de la feuille avait rapporté cent quatre-vingt-huit mille cent vingt et un francs en 1843 ; tandis que le journal tout entier, abonnement et annonces compris, n’avait rapporté aux actionnaires que cent quatre-vingt-quatre mille deux cent quatre-vingtsept francs. La Presse avait en ce temps-là un peu plus de seize mille abonnés ; la Presse se payait quarantehuit francs hors barrière ; donc un journal à quarante-huit francs, et qui a plus de seize mille abonnés, perd encore sur ses abonnements une somme de trois mille huit cent trente-quatre francs.
Ce qui est assez plaisant, c’est que dans le moment même où le journal la Presse publiait ces renseignements curieux, son rédacteur principal, engagé contre nous dans une polémique embarrassante, déclarait que le susdit journal n'avait pas à s'occuper de sa quatrième page!
Le même écrivain essaya aussi de nous persuader un jour que Vannonce élait la récompe?ise de la vertu, Nous ripostâmes à cette excellente plaisanterie, en demandant à la Presse pourquoi , si son principe était
vrai, elle méconnaissait la vertu du Journal des Débats qui possédait la plus magnifique feuille d’annonces de l’époque ^
Plus récemment, la Presse ayant été accusée par la Démocratie pacifique de complicité dans les empiétements de la féodalité financière, le journal à grand format a protesté vigoureusement contre cette nouvelle attaque : « Nous accuser de complicité dans les envahissements de la féodalité financière, a-t-il répondu, quand nous nous imposons des sacrifices de deux cent cinquante mille francs par an, pour.»,,. nous rendre dignes de notre haute mission!
Quand les entrepreneurs de messageries baissent leurs prix de transport, on s’imagine aussi que c’est pour tuer leurs concurrents, pas du tout; l’opinion publique calomnie odieusement les entrepreneurs de messageries ; ces braves gens ne cherchent qu’à se rendre dignes de leur haute mission.,,
j’ai eu envie de me se?itir meilleur après la lecture de l’article de la Presse.
Voici donc qui est avéré. Un journal à quarantehuit francs ne peut vivre avec seize mille abonnés, et vingt mille ne suffiraient pas pour entretenir décemment la presse à quarante francs. Et M. de Girardin écrit dans son journal la Presse, le 8 juillet 1846, le jour de la catastrophe de Fampoux : pas d'annonces, pas de journal ! Le tribunal de commerce de la Seine, dans une affaire entre le journal le Commerce et une société d'annonces, a confirmé depuis cette doctrine.
’ La Pressa a écrit que \a Journal des Débats vendrait la Francs pour deux abonnés le plus^
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Les marchands d’annonces peuvent disposer comme bon leur semble d’un journal qu’ils ont acheté.
Ainsi, le journalisme ne vit que sous le bon plaisir de l’annonce. JL’opinion n’est plus la reine du monde, c’est l’esclave de l’honorable compagnie des marchands d’orviétan. Cette compagnie, si elle voulait accaparer le monopole des annonces, tiendrait en ses mains le sort de tous les organes de la publicité. Elle n’a qu’à créer un journal à vingt francs, et à concentrer sur lui toutes ses annonces, pour donner le coup de grâce à tous les journaux existants. Je m’étonne que la grandeur du résultat n’ait pas encore séduit l’imagination aventureuse d’im Rodin, de quelque chef de parti, du parti légitimiste, par exemple, qui possède de vastes capitaux ^
Lorsque nos pères ont fait leur grande révolution pour assurer à leur patrie les bienfaits de la liberté de la presse, lorsque nous avons fait la nôtre dans les mêmes intentions, nos pères ne s’imaginaient guère, ni nous non plus, avouons- lé, travailler pour lapins grande gloire des remèdes secrets du docteur Charles Albert ou des pilules du docteur Giraudeau Saint- Gervais.
Les fils comme les pères, le législateur de 89 comme celui de 1830, avaient cru assurer les droits de la pensée, quand ils avaient écrit en tête de la loi fonda-
* Ceci élait imprimé longtemps avant la fondation de la fameuse entreprise d’accaparement des annonces commerciales, sous la raison sociale Ch. Duveyrier et compagnie. A l’époque où l’auteur écrivait ces lignes , M. Ch, Duveyrier , le farouche saint-simonien, fulminait , de complicité avec lui , dans la Démocratie pacifique, d’énergiques protestations contre la tyrannie du capital.
mentale du pays, le principe de la liberté de la presse. Et l’idée était loin de leur esprit, de faire de la publicité un instrument destiné à favoriser le commerce des drogues.
Certes les intérêts du commerce ont été totalement étrangers aux motifs supérieurs qui ont fait reconnaître par la loi fondamentale la liberté de la presse, et je défie le plus impudent de tous les industriels d’oser soutenir la thèse contraire ; et cependant ce sont les intérêts de boutique qui dominent aujourd’hui tous les autres dans la question de la publicité. Le droit de publier un journal est devenu un des privilèges les plus précieux du capital, et l’enseignement public par la voie de la presse est subordonné au bon plaisir et à l’intérêt des écus.
Les faveurs delà loi, comme le transport du journal à bas prix, n’avaient été accordées qu’à l’enseignement et à la propagation de l’idée par la presse. Mais voici qu’une industrie parasite se glisse frauduleusement dans la feuille politique où la loi n’avait aucunement songé à lui réserver une place ; elle profite d’abo-rd de l’immunité octroyée à la pensée , pour s’attribuer les bénéfices les plus positifs de cette immunité ; non contente d’user et d’abuser de la complaisance de la loi, elle usurpe le quart de l’espace destiné primitivement à l’enseignement politique, religieux ou social, et elle finit par accaparer le monopole de la publicité.
La loi révolutionnaire et le bon sens avaient dit : (( Le journal, instrument de propagation intellectuelle, vivra du talent de ses rédacteurs, de la sympathie que la grandeur de l’idée rencontrera dans le sein de la masse.»
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La loi actuelle et les hommes de la boutique ont pesé la bourse des hommes à idée ; et la sentant moins lourde que la leur, ils ont dit à ceux-ci : « Nous vous défendons d’entrer en lutte avec nous, car nous allons débiter notre marchandise à perte, jusqu’à ce que nous vous ayons ruinés ou que nous vous ayons contraints de nous abandonner le monopole de la publicité. » Abusa-t-on jamais plus brutalement du droit du capital?
Et le gouvernement, les députés, les magistrats, ont toléré cette usurpation sans mot dire, bien que le procédé d’usurpation fût vicié d’un caractère d’immoralité profonde ; car, pour arriver à l’accaparement de la publicité, la presse industrielle a élé obligée de débiter ses produits au-dessous du prix de rement.
Or, toute industrie qui débite ses produits audessous du prix de revient, et qui ne rétribue pas les travailleurs qu’elle emploie sur le produit de leur travail, est une industrie immorale, parce qu’elle force les travailleurs à recourir pour vivre, au vol et à la fraude.
Il est incroyable que les législateurs n’aient pas compris encore que vendre un objet au-dessous de sou prix de revient, c’est commettre un vol réel à l’égard de tous ceux qui sont détenteurs du même objet, et que ce vol doit être plus sévèrement puni que tous les autres, puisqu’il entraîne fatalement à sa suite les faillites et les catastrophes commerciales et les suspensions de travaux , toutes calamités qui se résument en aggravation de misères pour les travailleurs.
La vente au-dessous du prix de revient, est l’arme que les gros capitalistes emploient pour ruiner les
LES ÀUXILUinES DU COMMERCE. 23S
petits qui leur font concurrence. C’est par ce moyen que les entreprises de messageries qui desservent encore aujourd’hui les principales villes de France, ont accapare le monopole des transports. En baissant leurs prix d’une manière exagérée, en transportant les voyageurs à perte, elles ont ruiné les compagnies qui n'avaient pas, comme elles disent, les reins aussi forts qu’elles; et quand elles ont eu conquis le monopole, elles se sont indemnisées sur le public de leurs sacrifices antérieurs. Celte concurrence est tout bonnement une guerre brutale dans laquelle la victoire est acquise d’avance aux plus gros capitaux. Toutes les fraudes commerciales , sans exception , en sont la conséquence. Ainsi, les petits trafiquants dans l’impossibilité de soutenir la lutte contre les marchands en gros, sont obligés, s’ils ne veulent fermer boutique, de dénaturer et de falsifier leurs produits. Jamais un pouvoir qui aurait le sentiment de sa mission, ne devrait tolérer l’existence d’une industrie qui débite ses produits au-dessous du prix de revient, car toute industrie placée dans cette position, ne peut échapper à la banqueroute, je le répète, que par la fraude ou par le monopole.
L’annonce est d’ailleurs de ces arbres qui peuvent se juger à leurs fruits. Je veux la voir périr avant peu sous l’explosion de l’indignation universelle des honnêtes gens.
Elle a débuté par le scandale et la police correctionnelle. On sait le rôle qu’elle a joué dans les ravages de cette fièvre de spéculations désastreuses qui signala le cours des années 1837 et 1838, et qui nous est revenue en ces dernières années, grâce au système de
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concession des lignes de chemins de fer adopté par le gouvernement. L’annonce est coupable d’un plus grand crime à nos yeux, c’est d’avoir enfanté les faiseurs, et d’avoir mis l’influence politique aux mains d’agioteurs de bas étage, sur le concours desquels les premiers hommes d’Etat de notre époque sont contraints de s’appuyer. Elle a décuplé la puissance et encouragé les prétentions désordonnées de l’aristocratie financière. Elle est pour beaucoup dans cette position de vassalité où l’Etat se trouve placé vis-à-vis des hauts barons de la Banque.
Le souvenir de l’annonce se mariera dans l’histoire à celui des beaux jours de l’agiotage et des orgies de la Bourse, à celui des prouesses des chevaliers du lansquenet, au souvenir de ces temps honteux où un agent de change pouvait gagner soixante mille francs par mois à inscrire des paris !
Et le pouvoir est destiné à payer cher un jour sa coupable tolérance, à l’égard de cette industrie illégitime. En sacrifiant les journaux sérieux, les journaux voués au culte d'un principe quelconque, pour assurer la fortune des journaux industriels , il n’a fait que se créer des maîtres avec lesquels il faudra bien qu’il compte tôt ou tard; et les exigences des monopoleurs de la presse seront proportionnelles aux chiffres de leurs abonnés.
L’annonce a engendré le feuilleton-roman qui a donné le monopole de la publicité, aux spéculateurs capables de payer un roman cent mille francs. Le feuilleton-roman a tué la librairie et la littérature.
En effet, ces journaux qui sont forcés de cultiver 1 abonné pour l’annonce ne peuvent pas chercher
à instruire et à moraliser le peuple, parce qu’il y a plus d’abonnés à gagner en flattant les préjugés du pays et en servant ses passions , qu’en l’éclairant sur ses intérêts véritables. Or, le journal à annonces est tenu de se baisser jusqu’au niveau de la masse, au lieu de forcer la masse de s’élever jusqu’à lui. Ce n’est pas ainsi que procèdent la foi et le dévouement à l’idée, ces nobles éléments du progrès que le pouvoir sacrifie.
Une autre fâcheuse conséquence de Favénement de la presse à bon marché a été la ruine de la presse départementale, pins impartiale et plus consciencieuse que sa sœur de Paris. La presse de province, obligée de baisser ses prix par suite de la concurrence des journaux de la capitale qui se débitent à perte , et ne pouvant trouver comme ceux-ci des ressources dans l’annonce, a été condamnée à vivre de subventions et de sacrifices, comme la partie la plus honorable de la presse parisienne. Alors la question des annonces judiciaires est devenue pour la presse départementale une question de vie ou de mort, et l’administration a déloyalement exploité sa détresse.
Le journal politique a trouvé encore ici d’immenses avantages en raison de sa liberté d’allures, sur le journal scientifique, sur la revue hebdomadaire ou mensuelle , qui se consacrent exclusivement au développement de tel ou tel principe religieux ou social. Ces journaux, ces revues, qui n’ont jamais pu avoir la pensée de prospérer par l’annonce, ces recueils qui ne pouvaient vivre que par l’abonnement, n’en ont pas moins été obligés de baisser leurs prix d’abonnement, par suite de la réduction du prix des journaux qui ne vivent que de l’annonce. Et comme le plus
de la féodalité financière.
souvent ces prix d’abonnement qu’il a fallu baisser encore, avaient été déjà réduits au minimum par le dévouement et le désintéressement des fondateurs, il s’en est suivi que les hommes de progrès, que les hommes d’intelligence ont dû renoncer à leur œuvre, ou bien se condamner à des sacrifices au-dessus de leurs forces.
C’est-à-dire que le triomphe du journalisme industriel, voué à la propagation du roh anîisyphilüique et au succès du nafé d' Arabie , a pour corollaire obligé la ruine du journal sérieux , voué à renseignement des idées religieuses , politiques ou sociales.
Cette position d’infériorité désastreuse que le triomphe de la presse mercantile fait à la presse à idées, est la plus cruelle condamnation de la législation qui régit la publicité en France. Si nous avions un gouvernement véritable, une administration qui sût ou qui voulût oser, demain, toutes les anomalies monstrueuses que je viens de signaler cesseraient.
Demain il serait écrit dans la loi qu’il ne peut pas y avoir promiscuité entre la publicité des idées et la réclame industrielle — >que le journal destiné à renseignement du peuple, ne doit pas continuer à faire l’office de la grosse caisse du marchand de vnlnéraire suisse... Et cette loi réduirait le cautionnement des neuf dixièmes , exigerait la signature de tous les articles du journal, abolirait le timbre, réduirait les frais de poste, et reléguerait l’annonce industrielle à sa place dans des feuilles ad hoc qui payeraient tribut à l’Etat pour l’annonce des marchandises comme pour celle des ventes judiciaires.
Immunité à la propagation de l’idée qui peut éclai-
ror les hommes et les rendre meilleurs > voilà le principe libéral qui doit dominer la matière ; mais que d’aucune façon, l’industrialisme qui bénéficie et spécule , ne puisse profiter du privilège accordé aux intérêls supérieurs de la pensée. Plus de promiscuité par conséquent entre l’idée et le trafic, entre le journal et l’annonce. Plus de promiscuité, pour que le journal rentre dans les conditions normales de sa nature, pour que sa fortune et celle de ses écrivains n’aient plus d’autres bases que la supériorité de talent et futilité de la publication. Plus de promiscuité, pour que la Quotidienne ne soit plus forcée d’annoncer les chansons de Béranger, ni le Charivari les œuvres de M. de Girardin; pour que le Constit u tionnel y que M. Eugène Sue a retiré de la tombe, n’insulte plus dans son premier Paris aux théories professées dans le feuilleton sauveur par M. Eugène Sue!
Mais le gouvernement tremble à l’idée de l’émancipation delà presse. Ce n’est pas lui qui devrait trembler pourtant, mais bien plutôt ces hauts et puissants seigneurs du journalisme qui le tiennent à la chaîne et qui lui vendent leur protection si cher. Carie premier effet de cette émancipation serait de l’affranchir, lui d’abord, d’un joug humiliant; et l’opinion publique n aurait plus à déplorer des scandales comme ceux dont nous sommes les témoins chaque jour. Par exemple, le cabinet du 29 octobre n’aurait pas été condamné à confier les fonctions éminentes de commissaire royal près le Théâtre-Français à un M. Buloz, personnage non lettré et non français , qui a attribué la tragédie de Cinna à Racine... et cela parce que ce M. Buloz portait deux Revues à sa ceinture!.,.
de la féodalité financière.
Eia presse g^ouvcrucmeutale.
Non-seulemcDt le gouvernement n’a rien à redouter de l’émancipation de la presse, mais aucun parti n’est en meilleure position que le gouvernement pour régner par la presse émancipée ; et des ministres qui disposent du budget, qui payent un si grand nombre de fonctionnaires publics , ne sont pas excusables de n’avoir jamais travaillé à rallier à la défense du pouvoir les écrivains les plus célèbres et les plus populaires du pays ; car tous les hommes puissants par l’intelligence sont les défenseurs nés des pouvoirs intelligents, de l’autorité et de l’ordre. Mais pour rallier à soi ces hautes individualités, ces plumes populaires, il faut avoir le courage de dire tout haut à la tribune ce qu’on veut et où l’on va; et ce n’est pas avec des déclamations hypocrites contre l’essor des passions mauvaises qu’on peut espérer de séduire les esprits généreux et de les attacher de cœur à la cause du gouvernement. Hommes du pouvoir, qui vous êtes élevés par l’éloquence et le savoir aux premiers postes de l’État , ouvrez largement au talent la carrière des emplois et des honneurs , afin que les plus capables puissent s’élever comme vous. Faites la part belle au savant, au poëte, à l’orateur, à l’artiste, pour que toutes ces supériorités légitimes unissent leur influence à la vôtre ; pour que toutes ces forces de l’intelligence , rayons ternes et froids aujourd’hui qu’ils sont disséminés sur la surface du pays, se condensent et s’unissent dans la sphère du pouvoir, en uq éclatant foyer de lumière et de vie. Parlez de liberté , de charité , de gloire , à celte nation si facile à
gouverner, quand on sait la prendre par le cœur; exposez vos moyens pratiques d’améliorations sociales , pour que le peuple soit certain que vous vous occupez sérieusement de son sort. Essayez d'entrer dans cette voie, et appelez à vous ; vous verrez s’il manque d’esprits généreux pour répondre à votre appel, et si cette nation est aussi ingouvernable que vous le prétendez...
Mais au lieu de cela, voici que j’entends M. Thiers, un ex-président de conseil, un personnage cinq à six fois consulaire, qui nous dit : quun journal ministériel ne doit être qu’un 'poteau.*.
EtM. Duchâtel, un ministre de l’intérieur, qui définit l’écrivain gouvernemental le plus habile : celui qui s'entend le mieux à développer le côté mutile des questions !
Alors il a bien fallu que la malheureuse presse gouvernementale finît par se conformer en tout lieu au programme tracé par la main de M. Thiers et de M. Duchâtel.
Car il y a une presse gouvernementale et j’ai quelques raisons pour l’airirraer, ayant tenu dix ans ma place dans cette presse , et connaissant à fond le personnel de ses écrivains , parmi lesquels plusieurs sont de ma création. La presse gouvernementale est subventionnée sur le budget de la marine, dit-on, d’abord , et ensuite sur ce fameux million de fonds secrets que le ministère reçoit chaque année des deux chambres , comme témoignage de confiance et de bonne amitié, mais à charge néanmoins par le ministère, est-il écrit dans 1 acte de donation , de protéger la société contre 1 explosion des passions mauvaises qui
DE LA l'ÉODALITÉ FlNANClÈUË.
fermentent dans l’ombre. M. le comte Duchâtel, ministre de l’intérieur, ayant eu un jour la singulière audace de nier l’existence de la presse gouvernementale à la tribune, je me vis forcé, à mon grand regret, de lui inlliger un démenti public et solennel sous lequel il s’est incliné. J’aime à espérer que la leçon lui sera profitable pour l’avenir et lui fera comprendre l’obligation de renoncer à sa honteuse tactique qui n’en a jamais imposé à personne. Le chiffre de la subvention s’est élevé quelquefois à des sommes énormes, notamment sous le ministère du 11 octobre, qui entretenait richement soixante-dix journaux à la fois. Je sais une feuille de province dont on m’offrit la rédaction dans les temps , et à laquelle le ministre des fonds secrets allouait une rétribution mensuelle de cinq mille francs. Dans le procès du Globe^ il fut prouvé que le caissier de cette feuille recevait cinq mille francs par mois d’une main généreuse et inconnue de la rue de Grenelle. Si le concours du Globe, journal insulteur à quinze cents abonnés et à petit format était payé soixante mille francs en 1845, on peut calculer par approximation le chiffre du subside accordé aux journaux de grand format f Époque et les Débats^ en retour de leur bienveillance désintéressée. Dans le temps que les Débats en étaient encore au petit format , sous le 15 avril , j’entendais dire tous les jours au cabinet du ministre, que le concours de ce journal coûtait douze mille francs par mois au ministère, et dans cette somme n’était pas compris un appoint de mille francs par mois pour le fils de la maison. Je suppose que cet état de choses un peu mesquin a dû s’améliorer depuis. M. Thiers est un ministre à la main large en fait de
subvention aux journaux protecteurs. C’est lui qui a inventé de complicité avec M. de Rémusat le payement des subventions en billets de banque, dans le but d’affranchir les écrivains ralliés d’une formalité compromettante , et qui les gênait cruellement. Il faut savoir que les écrivains, avant l’avénement du 1" mars, étaient soldés au moyen de mandats sur la caisse Gérin qu’ils étaient tenus de signer, ce qui faisait preuve de leur dépendance. Le payement en billets de banque que le chef du cabinet vous remet de sa propre main a l’avantage, en dissimulant tout nom propre, de permettre à la vertu de s’humaniser.
La loi sur les annonces judiciaires qui a permis au ministre de la justice de faire de cette source de revenus un monopole pour la presse bien pensante, a considérablement allégé depuis quelques années la charge de la subvention de la presse ministérielle. Je n’oserais pas affirmer qu’il y eût maintenant, en dehors delà presse parisienne, plus d’une dizaine de feuilles directement entretenues par le caissier des fonds secrets.
J’ai longtemps tenu ma place, comme j’ai dit, dans cette presse gouvernementale subventionnée , tout le temps que la cause de Tordre et du pouvoir a été mise en question et que les ministres ont pu alléguer les difficultés de la situation et l’émeute pour excuse de leur inertie. Car c’est une de mes faiblesses, d’attendre tout pour la cause démocratique du ralliement du pouvoir et du peuple , de n’attendre rien ou presque rien du peuple seul. J’ai renoncé généreusement aux riches sinécures, à la faveur ministérielle, aux mollesses du far niente, le jour où il m’a
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^été bien prouvé qu’il n’y avait pas d’initiative d'amélioration à espérer du parti conservateur, et beaucoup de mes amis ont suivi mon exemple , quand ils ne me l’ont pas donné.
Le public sait peut-être que j’ai été pour mon pays, à l’occasion de ces révélations , un grand objet de scandale. Le bureau de l’esprit public du ministère ne m’a pas pardonné ma franchise. De pauvres diables à qui j’avais mis la subvention en main m’ont accusé d’imposture; mon successeur à la rédaction de la France méridionale , qui reçoit les appointements du frère du ministre, comme je les recevais moi-même, s’est révolté de mon cynisme ^ et on l’a décoré. Pas un de ces écrivains n’a osé me savoir gré tout haut du service que je voulais leur rendre. Peu leur importe que le ministre les solde sur ses fonds secrets comme des agents de la police occulte , et les désavoue lâchement î
Après les dénégations impudentes du bureau de l’esprit public ministériel, sont venues les injures du bureau de l’esprit public radical. Le bureau d’esprit public de la rue Lepelletier a honoré mon livre d’une citation pleine de bienveillance pour l’auteur, et que trente journaux de province se sont empressés de reproduire avec une fidélité scrupuleuse. J’étais représenté dans la note placée en tête de la citation comme un grand criminel poursuivi par les remords et qui éprouvait le besoin de se décharger du poids de sa honte par un aveu public.
Il n’y a que deux petites erreurs dans l’appréciation bienveillante du bureau de l’esprit public radical. Le premier, c’est que je n’ai jamais considéré la
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profession d'écrivain ministériel comme honteuse; la seconde, c’est que je n’ai jamais demandé pârdoU â personne de l’avoir exercée. J’ai Lien pu regretter d’avoir servi la cause de la fainéantise gouvernementale en croyant servir celle de l’ordre; mais si j’ai été trompé en cela, c’est tant pis pour ceux qui m’ont trompé , et non pour moi ; c’est-à-dire que je pourrais faire au bureau de l’esprit public de la rue Lepelletier la même réponse que Ninon à l’envoyé de cette grande dame qui désirait lui donner place au couvent des Filles repenties : « Dites à celle qui vous a envoyé que je ne suis ni fille , ni repentie. » Je me dois cette justice , du reste , que j’ai su conserver un calme remarquable au milieu de ces feux croisés des batteries ministérielles et des batteries radicales tirant toutes sur moi. C’eût été cependant chose passablement neuve et piquante que de faire poser le même jour devant le tribunal de police correctionnelle de Paris soixante journaux du nord et du midi , de l’ouest et de l’est de la France, journaux vendus, journaux incorruptibles , et de les faire s’invectiver avec amour les uns les autres pour me donner raison, et de les confondre tous à la fois d’imposture. Un homme habile et qui eût tenu un peu à faire parler de lui, n’eût pas laissé échapper une si magnifique occasion de réclame.
M. le marquis de Boissy, à la chambre des pairs, M. Lherbetlc à la chambre des députés, ont dit à M. Duchâtel : « Ou avouez que l’auteur des rois de l’époque , a dit vrai quant à la presse subventionnée, ou traduisez-le devant les tribunaux pour crime de calomnie. « Eh î mon Dieu, M. le ministre de l’in-
DE LA FÉODALITÉ FINANCIÈRE
térieur n’aurait pas demandé mieux que de me traduire devant la police correctionnelle ; mais par malheur les tribunaux admettent les preuves contre les ministres; et si j’avais déféré le serment à mon accusateur car tout ministre constitutionnel qu’on soit,
on ne doit pas pouvoir mentir avec le même aplomb devant Dieu, que devant les députés. M. le comte Duchâtel a eu tort de ne pas répondre à l’honorable M. Lherbette par le silence , comme il avait eu le bon esprit de faire pour M. le marquis de Boissy. Dès qu il s’agit de fonds secrets, c’est-à-dire d’une question de confiance, le ministère n’a de compte à rendre à personne.
C’est pour moi une question fort grave de savoir lequel des deux est le plus corrompu, le plus lâche, du ministre qui désavoue à la tribune l’écrivain qui le sert, qui se fait tuer pour lui, ou de l’écrivain qui accepte un pareil désaveu. Je pense que c’est ici le cas de renvoyer les parties dos à dos , comme ils disent au palais , la honte partagée.
Et quand je m’attaque à ces désaveux ministériels, dont je voudrais sauver pour l’avenir l’humiliation à mes anciens collègues , notez bien que c’est moins un reproche d'ingratitude que j’adresse au ministre, qu’un reproche de maladresse et de pusillanimité. La reconnaissance est un des attributs des natures supérieures, et je suis plus porté à plaindre qu’à blâmer les cœurs éteints qui en sont dépourvus; mais cette ingratitude enfin est systématique chez les dépositaires actuels du pouvoir et provient d’un vice de cœur. C’est ainsi que la faveur méritée par des services réels et qu’on aura refusée à l’écrivain courageux
les auxiliaires du commerce. i
et dévoué , sera offerte à rennemi , au pamphlétain Ainsi tous les ministres depuis Casimir Périer oL travaillé à laisser dire d’eux, qu'il valait mieux ^ pour mériter leurs bonnes grâces^ les attaquer que les servir. Voyez les récompenses scandaleuses accordées dans le temps par M. Thiers à ces deux écrivains qui s’étaient acharnés contre lui avec tant de fureur. Le chantage avait été pratiqué cette fois avec tant d’impudence , le ministre s’était montré si facile, la palinodie des deux hravi avait été si brusque , que la conscience de la chambre indignée n’osa pas. sanctionner le pacte imposé par la cupidité à la peur. Vous croyez peutêtre que les sycophantes flétris se sont courbés sous le coup de la sentence pour cacher la flétrissure imprimée à leurs fronts.... Ils portent aujourd’hui la tête plus fièrement que jamais; ils continuent avec succès le commerce de calomnies et d’injures, et quand les chances de leur métier de diffamateurs les appellent sur les bancs de la police correctionnelle , MM. les avocats du roi les saluent avec respect et les appellent Ahonorahles écrivains. Eh bien , je ne connais pas de tactique gouvernementale plus corruptrice que celle-là et plus déshonorante I Donner une décoration à l’auteur de BarnavOf parce qu’il a fait un méchant livre contre la famille du roi; donner une sous-préfecture à un rédacteur du Revenant ou de la Gazette de F rance y parce C|u’il a passé dix années de sa vie à insulter le roi; acheter ainsi la défection et l’apostasie, au lieu de récompenser la fidélité et le zèle — je dis que c’est travailler à discréditer sa propre cause et décerner une prime à l’immoralité et animer à la curée tous les assaillants du pouvoir. Le ministre ingrat et
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peureux, qui refuse d’honorer l’écrivain qui le sert donne à tous la mesure de l’estime qu’il fait de luimêrne. Il provoque pour ainsi dire les injures que la presse de l’opposition est déjà si bien disposée à distribuer aux écrivains de la presse gouvernementale. Il tue le zèle au cœur des ambitieux; il se prive du concours de tous les publicistes de quelque valeur, qui accepteraient volontiers la charge de défendre la cause gouvernementale , s’il y avait à la fois honneur et profit à le faire. Il trahit cette cause, en un mot, et d’un autre côté il s’expose au mécontentement des députés ministériels qui ont besoin qu’on les défende dans leurs départements contre les attaques systématiques dont les écrivains de l’opposition les accablent. J’ai eu jadis assez d’inüuence pour décider quelques jeunes gens de talent à embrasser avec moi la cause du pouvoir, dans le temps de l’émeute et des orages politiques. Tous, ou presque tous du moins, ont renoncé à cette carrière depuis quatre à cinq ans. M. Duchâtel a demandé pendant des années entières, sans pouvoir les trouver, des écrivains à cinq cents francs par mois, pour des villes comme Toulouse, hyoïiy Lille. On m’a donné plus à moi, et j’ai refusé. Et certes, ce n’est pas le mépris de for et encore moins la crainte d’être appelé journaliste stipendié qui m ont fait rejeter les offres ministérielles , car je ne méprise pas l’or qui n’est pas méprisable , et j’ai toujours porté avec aisance le titre d’écrivain ministériel, que je n’ai jamais pu m’habituer à considérer comme une injure. J’ai refusé, malgré mes sympathies pour le pouvoir, parce qu’il m’était démontré par une trop longue expérience qu’il était impossible de servira
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la fois les intérêts du gouvernement et ceux du ministère. J’ai refusé, parce qu’il me répugnait de faire du journalisme au profit exclusif de l’aristocratie financière , et que les journaux du ministère n’ont pas d autre mission que celle-là à remplir aujourd’hui, lut j ai dit au ministre qu’un écrivain consciencieux ne pouvait pas se tailler des convictions , au jour le jour, sur le patron des palinodies des Débats.
Voici encore des faits qui me sont personnels et qui donneront une idée de cet état de pénurie dans laquelle la presse gouvernementale se trouve depuis longtemps plongée.
Je rédigeais en 1837 le journal ministériel de Lille, Ip Nord, subventionné à dix-huit mille francs par an. M. de Rémusat, un des doctrinaires fougueux de l’époqiie, m’a,yant appelé à la rédaction du journal la Paix y il me fut donné pour successeur, à Lille, un ex-rédacteur en chef de la Glaneuse de Lyon , une feuille rouge dont les publications incendiaires avaient énormément contribué à l’explosion d’avnî 1834. L’ex-rédacteur de la Glaneuse y qui avait subi une condamnation à trois années d’emprisonnement par arrêt de cour d’assises, venait de s’évader tout fraîchement de Clairvaux , quand on le choisit pour me remplacer. Le public a la mauvaise habitude de ne pas croire à la sincérité des conversions trop rapides. On ne crut pas à Lille à la sincérité de celle de mon successeur, et le nouveau rédacteur du ^oïd fut fiappe en pleine rue au visage par un écrivain légitimiste qui refusa de lui donner raison par les armes. L’agresseur, traduit devant le tribunal de police correctionnelle, fut condamné à SEIZE francs de dommages-
D£ LA FÉODALITÉ FINANCIÈRE
iiîlérêts. L’écrivain ministériel n’eut pas la présence d’esprit de souffleter son adversaire sur l’une et l’autre joue, à l’heure même, et de déposer trente-deux francs sur le comptoir du greffier.
A Lille, j’avais été remplacé par un rédacteur de la Glaneuse ÿ à Toulouse, quelques années plus tard, je remplaçais à la rédaction de la feuille ministérielle la France méridionale , un ex-rédacteur de la Tribune ÿ et quand j’abdiquai définitivement le litre d’écrivain ministériel , on me donna pour successeur, à ce dernier journal, un jeune étuviste en déconfiture, fort peu versé dans l’étude des matières politiques et sociales, mais très-fort sur le violon.
Veut-on avoir une idée de la facilité des mœurs et de la légèreté du ton de la presse gouvernementale? quelques traits suffiront. Un membre du bureau de l’Esprit public ayant donné un jour sa démission , sous prétexte de dégoût des sinécures (la scène se passait sous le 15 avril), Vami du ministre prit la peine de se déranger de son travail pour venir demander à l’écrivain scrupuleux la permission de faire tirer son portrait à un nombre considérable d’exemplaires— désireux qu’il était, disait-il, de conserver à la postérité les traits et la physionomie d’une espece primitive que tout le monde croyait depuis longtemps perdue.
C’est sous ce même ministère du 1 5 avril qu’eut lieu une mystification amusante qui fit à son auteur un honneur infini : deux écrivains d’une feuille uUradoctrinaire, deux séides fougueux de M. Guizot d’axant la coalition, vendus à M. Molé, sans le savoir et sans le voxUoir..,^ vendus et non payes par le négocia-
teur qui prit sur lui de conclure le marché, et qui garda fidèlement le secret ei la somme, La mystification valut plus tard force plaisanteries aux victimes (quorum pars,,,,), plus le titre d’ingrats.
.1 ai voulu faire ces confidences au public , d’abord pour lui montrer 1 incurie profonde qui règne dans les conseils du pouvoir, et aussi pour détruire dans son esprit ce soupçon qui est si bien dans les mœurs de l’époque, que ce volume pourrait bien notre que l’explosion des ressentiments de mon amour-propre froissé et de mon ambition déçue. Hélas ! non , je ne suis pas de ces valets de plume cassés aux gages qui mendient le pamphlet à la main, et personne n’a moins que moi le droit de se plaindre de l’ingratitude du pouvoir, Attaché dans un intervalle de cinq à six ans aux cabinets de cinq à six ministres, j’ai pu, sans même tendre la main, m’emparer des plus douces et des plus riches sinécures; et ces sinécures étaient encore à ma disposition quand j’écrivais ces lignes, et quelques amis m’ont blâmé de ne pas les avoir acceptées. M. le maréchal Bugeaud, l’homme le plus puissant de ce pays, m’a fait donner des places malgré 7noi pour m’attacher à sa fortune , et j’ai renoncé à tout ce brillant avenir par le simple motif que, depuis que j’ai atteint l’âge de raison ,.Ie goût des soldats m’a
passé.
Ainsi la presse ministérielle en général, et à quelques rares et brillantes exceptions près, n’est qu’une seconde édition pas toujours corrigée du Journal des Débats , et ce Journal des Débats est l’organe de l’intérêt exclusif de la haute banque. Le gouvernement emploie donc toutes les influences morales et maté- •
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rielles dont il dispose pour favoriser les envahisseinents de l’élément financier. Il travaille consciencieusement à river les fers du pouvoir et ceux du peuple, et il ne lui est pas encore venu à la pensée de changer la thèse de terrain et de faire développer par soixante journaux à la fois le principe sauveur : que les intérêts du pouvoir sont les mêmes que ceux du peuple, et que le peuple et le pouvoir ont les mêmes ennemis. Beaucoup de nous se sont offerts, je parle des écrivains les plus dévoués de la presse gouvernementale, pour mener la bataille , mais toujours les ministres ont rejeté nos offres. La peur de se compromettre avec les hautes puissances financières a toujours apporté à leur bon vouloir d’invincibles obstacles.
Et pourtant ce qu’on n’osait entreprendre sur une grande échelle, notez bien , on nous le laissait tenter dans toutes les localités importantes où Ton croyait notre énergie utile. Si toute la presse ministérielle s’était faite plus démocratique que la presse radicale, ce qui n’était pas difficile, ce que je faisais, moi, le pouvoir aurait bien peu d’ennemis aujourd’hui dans les rangs du peuple ; et les banquiers, au lieu d’être ses maîtres, et ses maîtres impérieux , seraient ses trèshumbles valets.
Résumons cette dissertation , dont le lecteur est prié d’excuser la longueur.
La publicité est inféodée à l’annonce. Le marchand, le notaire et l’avoué, qui sont les distributeurs de l’annonce, sont les vrais maîtres de la publicité. Ce sont des valets de juifs qui font l’opinion publique de la France.
lie cabaret.
Il est une autre industrie parasite , une industrie commerciale que j’aurais tort de ne pas faire figurer sur la liste des puissances auxiliaires du commerce, car elle joue un rôle important dans le mouvement de la machine représentative : c’est l’industrie du cabaret, un des arands leviers de l’élection.
.le ne sais pas le chilfre de l’impôt que le cabaret prélève sur les salaires de l’ouvrier en France. Ce doit être quelque chose d’effrayant et de colossal.
Le cabaret s’emplit comme le forum, de la désertion de l’atelier. Sa prospérité, comme celle de toutes les industries parasites qui ont le gui pour emblème, est en raison inverse de la prospérité du pays. Le temps de l’élection, c’est-à-dire le temps des agitations politiques, est pour le cabaret l’époque des pluies d’or.
Le cabaret est une lèpre qui s’attache comme la vermine aux populations misérables. Plus cette misère augmente, plus la splendeur du cabaret s’accroît. Les cabarets de l’Irlande s’appellent des palais ( gin palace). L’esprit de feu y coule par des robinets de métal étincelant, de magnifiques tonneaux cerclés de cuivre poli, étiquetés et rangés dans un ordre admirable.
C’est là que le travailleur malheureux vien t s’étourdir sur les conséquences de la réduction de son salaire, et chercher l’oubli momentané de ses souffrances, l’oubli de l’avenir de sa femme et de sa fille.
La prospérité du cabaret dit la dépravation des mœurs, le dégoût du travail et de la famille, l’abandon
DE LA FÉODALITÉ FINANCIÈRE
du ménage. J’affirme hardiment, sans avoir comparé les chiffres, que la progression du nombre des cabarets marche parallèlement à celle des délits et des enfants trouvés. Le cabaret est la terreur de la mère de famille active et laborieuse.
C’est dans le cabaret que se préparent et que se débitent les mixtures falsifiées qui empoisonnent le peuple, sous le nom menteur de vin ou d’alcool. Je n’ai jamais été surpris que les populations des grandes villes aient attribué les ravages du choléra aux maléfices de leurs fournisseurs de liquide; au contraire.
11 y a solidarité intime d’intérêts pécuniaires entre le cabaret et le journal politique. C’est le cabaret qui fait la fortune du journal politique, et réciproquement. C’est pour fainéantiser, pour boire, et pour lire ou entendre lire le journal , qu’on va au cabaret. Le cabaret, l’estaminet et le café lui-même, qui n’est qu’un cabaret bourgeois, sont les théâtres où les orateurs se préparent aux luttes de la tribune. 11 y a de ces théâtres-là jusque dans les derniers villages de la France aujourd’hui. C’est au cabaret que se traitent les grandes affaires d’élection, de conseil municipal, de garde nationale et autres. Je sais beaucoup de localités où les cabarets sont affermés par les candidats de la chambre, pendant toute la durée des opérations électorales. On y mange et on y boit gratis , au compte des concurrents. Il y a eu à Cbâlons-sur-Saône , sous la Restauration, une élection qui coûta une quarantaine de mille francs à chacun des deux candidats. Fn Angleterre , pays plus avancé que le nôtre en matière de gouvernement représentatif, le chiffre de ces dépenses s’est quelquefois élevé à un million. De là une
des raisons qui doivent attiédir les esprits à l’endroit de toute réforme électorale , qui ne porterait que sur 1 abaissement du cens. Quand le cens électoral sera descendu à cent francs, c’est le cabaret qui sera le maître absolu de 1 élection. Je n’aspire pas ardemment après ce résultat. Le pouvoir est un instrument dont le maniement ne s’apprend pas en un jour, et je n’aime pas à voir les armes à feu aux mains de ceux qui ne savent pas s’en servir.
Le cabaret est déjà une puissance aujourd’hui, et une puissance respectable.
Un banquier philanthrope, M. François Delessert, était député du sixième arrondissement de Paris avant 1837. Le sixième arrondissement de Paris, rue Saint- Martin, rue du Grand-Hurleur, rue aux Ours, est un des quartiers les plus industrieux de la cité. L’ouvrier y fourmille , les cabarets aussi. M. François Delessert ayant coopéré activement à l’établissement des caisses d'épargne, établissements destinés à recevoir les écono'mies des ouvriers^ les nombreux électeurs marchands de vin du sixième, furieux de la concurrence, décidèrent que leur vertueux député avait trahi leurs inté-rets les plus chers et démérité dans leur estime, et ils le destituèrent du mandat de confiance dont ils Lavaient précédemment investi. Dois-je dire que leur nouveau choix se fixa sur M. Arago; non pas, hélas! sur* M. Arago, l’illustre astronome , mais sur M. Arago, l’orateur qui prenait alors la parole dans les banquets patriotiques. M. Arago, tribun! oh! c’est encore là un des crimes impardonnables de cette abominable anarchie sociale dans le sein de laquelle nous vivons, de détourner fatalement de leur voie naturelle les plus
DE LA FÉODALITÉ FINANCIÈRE
nobles intelligences et les plus magnifiques talents. Voilà un homme que Dieu certainement avait marqué du doigt pour qu’il fît de grandes choses, pour qu’il fût le prince de la science; car Dieu avait donné à cet homme et le génie qui conçoit et l’éloquence qui vulgarise, et jusqu’à la majesté des traits et la puissance physique qui séduisent les masses. 11 lui avait également mis au cœur un sentiment ardent de sympathie pour les classes laborieuses; la mission que cet homme favorisé avait reçue de la nature, était évidemment de traduire en applications populaires toutes les découvertes de la science, et de personnifier en quelque sorte le progrès bienfaiteur auprès de ces populations qui souffrent et qui ont si grand besoin de l’aide du génie. Mais la puissance des préjugés et les traditions d’une étroite et stérile politique ont faussé l’essor de cette brillante nature, et égaré les pas du savant dès sa première entrée dans la carrière. Et l’illustre astronome, le ministre-né du progrès pacifique, n’a pas tardé à descendre des hauteurs de la science pour déclamer contre le pouvoir, au nom des prétendus intérêts du peuple , et pour se faire orateur de banquet , agitateur à la suite. Mais qui donc , mon Dieu ! défendra le pouvoir, si l’astronome à qui ses études spéciales doivent donner une si haute idée de l’ordre , si des hommes de cette trempe , créés et mis au monde pour comprendre et glorifier le pouvoir, lèvent la main sur lui !
Je viens de donner, à l’occasion de M. Delessert, un des fondateurs de la caisse d’épargne de Paris , une preuve de la puissance politique du cabaret : j’en citerai une seconde. En 1831, quand l’Europe abso-
lutiste, effrayée de la triple explosion révolutionnaire de Paris, de Varsovie et de Bruxelles, armait en toute hâte; quand la France avait besoin de toutes ses ressources financières pour s’armer à son tour et parer aux éventualités d’une coalition nouvelle, M. Laffitte eut l’idée de réduire d’un tiers l’impôt sur les boissons. Le moment n’était pas bien choisi peut-être pour réduire les revenus du trésor; mais enfin il v avait movén de faire que la réduction proposée , une réduction de quarante millions, profitât au producteur (le vigneron), ou au consommateur (le peuple).
Or, la réduction ne porta que sur le droit de débit, c’est-à-dire ne profita qu’à l’intermédiaire , au cabaretier. La petite consommation n’en fut aucunement allégée , parce que les plus fortes réductions sont insensibles pour l’ouvrier qui n’achète qu’au détail, au canon^ aü petit verre. Alors la consommation demeurant stationnaire, la production ne fut pas activée.
On compte dans la capitale de la France plus de vingt mille électeurs, et dans ce nombre près de deux mille marchands devin, limonadiers, débitants de liquides.
Ainsi , les puissantes industries qui exercent la plus large part d’influence sur l’opinion, et par conséquent sur les conseils du pouvoir, sont des industries parasites, vivant de la détresse ou de la fortune du travailleur, et inféodées au capital. Et le pouvoir et le peuple demeurent désarmés sous les coups de cette coalition formidable qui fait l’opinion.
On sait maintenant pourquoi nul n’ose attaquer la haute banque J et pourquoi, au contraire, toutes les
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attaques de la politique 'révolutionnaire convergent vers la royauté.
Alors il devient nécessaire de démontrer à l’opinion publique la sottise des préjugés qui la mènent, et pour la faire revenir, s’il se peut, de ses absurdes préventions contre l’autorité, il faut la forcer de reconnaître : 1” Que le peuple français, soi-disant affranchi par la révolution de 89 du joug de la féodalité nobiliaire , n’a fait que changer de maîtres.
2® En second lieu, que ces nouveaux maîtres s’appellent les banquiers, et que l’autorité royale, loin de pouvoir porter préjudice aux libertés populaires , est au contraire aujourd’hui le seul contre-poids capable de faire équilibre à la puissance d’écrasement dont le coffre-fort est armé contre les libertés populaires; et qu’enfin la fausse idée démocratique, qui s’est acharnée jusqu’ici à démanteler la royauté et à la démonétiser dans l’opinion publique, n’a fait que travailler pour le compte de l'aristocratie financière, en nous faisant perdre peu à peu tout le prix des conquêtes de 89, et du sang versé par nos pères.
Pour arriver à cette démonstration, faisons poser devant nous les privilèges de l’ancien et du nouveau régime. Comparons les privilèges d’autrefois avec ceux d’aujourd’hui, et voyons qui a profité des bénéfices des deux révolutions.
LES ANCIENS ET LES NOUVEAUX PRIVILÈGES
CHAPITRË IX.
■.f*« aui'ieus et le» nouveaux prlvilé^eM.
Quels étaient ces anciens privilèges dont nos pères eurent si grandement raison de se plaindre et de se débarrasser J’en énumère quelques-uns que je trouve formulés dans les plaintes des écrivains du dernier siècle.
Les gentilshommes ne payaient pas l’impôt foncier;
Ils avaient dans leurs terres le droit de basse et moyenne justice;
. Ils rançonnaient le voyageur et le marchand par leurs droits arbitraires de péage ;
Ils possédaient le privilège de la chasse;
Le privilège du duel;
Le privilège des grades dans l’armée et de certaines charges au parlement et à la cour.
Quelques autres droits insolents qualifiés de droits du seigneur, et dont ils n’usaient plus avant 89, s’ils en usèrent jamais.
On se plaignait encore des coutumes, des lettres de cachet, de la tyrannie qui pesait sur la pensée; on disait que la fortune de l’État était livrée aux traitants décorés du nom de fermiers généraux; on criait fort contre la dîme, les aides, les gabelles, les commis, contre les douanes intérieures, la corvée , contre les corporations de métiers, les maîtrises et
DE LA FÉODALITÉ FINANCIÈRE
les jurandes, La libérale initiative de Louis XVI avait aboli la question et la torture.
C’est à peu près là la masse des griefs que l’Assemblée nationale imputait à l’ancienne constitution française, griefs dont la révolution a obtenu le redressement, en proclamant l’unité administrative et législative du royaume, la liberté de la presse, l’égalité des citoyens devant la loi, la proportionnalité de l’impôt, l'admissibilité de tous les citoyens aux grades et aux emplois. Comparons les deux époques.
Immuuttés «les t«rres nobles.
Les gentilshommes d’autrefois ne payaient pas l’impôt foncier. C’est vrai, mais ils payaient l’impôt du saiia; : tous étaient tenus de servir l’Etat dans l’armée.
Les gentilshommes d’aujourd’hui payent l’impôt foncier; mais la plupart des propriétés de ces gentilshommes, les mines, les houillères, les pâturages, reçoivent de FÉtat une prime de protection pour leurs produits qui équivaut à Fimmunité du sol. Le trésor leur rend d’une main ce qu’il leur prend de l’autre. Les propriétés immobilières des hauts barons d’aujourd’hui sont les mines et les forges d’Anzin, de Fourchambault, de Saint-Amand , du Saut-du-Sabot, d’Alais, de la Grand’Combe, de Decazeville, les forêts de M. le comte Roy et de M. le marquis d’Aligre, les raffineries de MM. Périer, Delessert , les pâturages à élèves de M. le maréchal Bugeaud, les fabriques de drap de MM. Grandin et Cunin-Gridaine.
La protection dont toutes ces propriétés jouissent a
LES ANCIENS ET LES NOUVEAUX PRIVILÈGES. 259
empêché que la réunion de la Belgique à la France n’ait eu lieu depuis seize ans; que la France n’ait accédé au Zollverein et réalisé par un traité commercial I alliance de l’Europe centrale, garantie de la paix universelle.
La prime indirecte ou de protection, accordée aux fabricants de fers français, qui ne peuvent soutenir la concurrence avec la production de l’Allemagne, de la Russie, de la Suède, de l’Angleterre, de la Belgique , fait payer le fer à toute la France , et notamment à l’agriculture, le double de ce qu’il vaudrait sans cette protection. Même résultat pour les houilles.
Le haut prix des fers réagit sur le haut prix des forêts. Les forêts se détruisent, parce qu’il y a intérêt à les couper à blanc. Les cimes dénudées par suite des déboisements irréfléchis, ouvrent les vallées à l’inondation et les coteaux à l’ouragan. Les ravages périodiques de ces inondations causent à la fortune publique un préjudice annuel de soixante millions , en pertes de récoltes. La climature est détériorée; l’olivier fait chaque année un pas de retraite vers la mer. î.es provinces du midi sont dévastées par le mistral, i.es ingénieurs du gouvernement, les conseils de département, déclarent que l’origine du mal est dans la destruction des forêts. Ils réclament le reboisement des montagnes, comme mesure d’utilité publique; mais l’intérêt des propriétaires de forêts est que la législation forestière qui maintient le haut prix de leur propriété, ne soit pas réformée. Les riches achètent les bois pour les défricher; les hommes inlluents par l'élection obtiennent sans difficulté l’autorisation fie défrichement qu'on refuse aux communes et aux
petits propriétaires. Le gouvernenient n’osera pas pru~ poser de réformer la législation forestière , parce qu’une semblable proposition serait de nature à irriter contre lui le ressentiment des hauts capitalistes possesseurs des forêts. Ces grands propriétaires ont présenté, il y a deux ou trois ans, à la chambre élective une pétition à Teffet d’obtenir une augmentation de droits d’octroi sur la houille de Paris. Le prix du combustible , si lourd pour les classes laborieuses , ne paraissait pas encore assez élevé à ces messieurs.
Les propriétaires de forêts ont le même intérêt que les propriétaires de houilles et d’usines à fer, à ne pas laisser arriver à bas prix en France les houilles de la Belgique et de l’Angleterre.
La protection accordée aux raffineries et aux fabriques de sucre indigène a coûté depuis quinze ans deux cent millions à la France ; elle a tué la fortune de nos colonies et porté un coup funeste à la prospérité commerciale de nos ports et à notre puissance maritime.
La protection de cinquante-cinq francs par tête, accordée aux grands éleveurs de bestiaux, a mis le prix de la viande hors de la portée des consommateurs de la classe laborieuse. Pour avantager quelques grands propriétaires de quelques départements de la France où le morcellement n’a pas encore étendu ses ravages, le gouvernement prive d’un aliment sain et substantiel la partie de la population qui a le plus besoin de cette nourriture pour réparer ses forces épuisées par le travail, lîille fait de la cousommalion de la viande de boucherie un privilège pour les classes aisées. Jamais la noblesse d autrefois n’a revendiqué pour elle seule
LES ANCIENS ET LES NOUVEAUX PUIVILÉGES. ‘2
lo droit de se nourrir de viande de bœuf. M. le maréchal Bugeaud m’a tenu une fois trois heures sur le trottoir de la rue de rUniversité, pour me prouver que le peuple français était intéressé à ce qu’il ne se consommât en France que de la viande nationale y c’est-à-dire de la viande provenant de ses pâturages à lui, grand propriétaire de la Dordogne. Il n’a pas réussi à me faire renoncer à cette sotte opinion : que la première condition d’une viande nationale était d'être abordable aux estomacs nationaux.
La protection accordée à nos manufactures de draps, de toiles et de coton, outre l’inconvénient de faire payer à la nation ses x^êtements le double de ce qu’ils valent, a provoqué, comme toutes les autres protections ci-dessus énumérées , des mesures de représailles chez les États voisins, qui ont imposé rigoureusement, à leur tour, nos vins, nos eaux-devie , nos soieries et tous les articles sur lesquels la production française avait une supériorité marquée. J’ai déjà dit que l’industrie viticole , qui occupe sept millions de bras en France, avait vu se fermer à l’extérieur ses principaux débouchés, en meme temps que l’élévation toujours croissante des octrois des villes lui fermait les grands marchés de l’intérieur. Mais les vignes sont la culture de la petite propriété , et la petite propriété fournit peu de députés et de
pairs.
Le chiffre de l’impôt, dont la protection accordée aux industries nécessiteuses des grands propriétaires et des grands capitalistes grève le travailleur national en France, s’élève, dit-on , à plus d’un milliard, d’après calculs approximatifs, basés sur les documents de
DE CA FÉODALITÉ FINANCIÈRE
l’administration des douanes. Réfléchissons que nous payons tout ce que nous consommons en vin , combustible, vêtements, étoffes, constructions, serrurerie, charronnerie, etc., un tiers ou moitié plus cher que nous ne devrions les payer. Quant aux préjudices causés à la fortune territoriale du présent et de Tavenir par la dépopulation des forêts , il est à peu près impossible de l’évaluer.
Je demande au peuple ce qu’il a tant gagné à l’abolition de la franchise des propriétés delà noblesse, et si c’est la royauté qu’il continue à poursuivre de ses haines qui a hérité des privilèges de l’ancien régime ?
La noblesse d’autrefois ne payait pas l’impôt foncier, mais elle ne fabriquait ni fers , ni cassonade , ni culottes, comme la noblesse d’aujourd’lmi; elle ne faisait pas payer aux vilains une prime d’un milliard pour les produits de son industrie.
Et la noblesse d'autrefois payait l’impôt du sang, que la noblesse d’aujourd’hui laisse retomber tout entier sur les épaules du peuple.
Est-il bien sûr que lé peuple ait gagné au change.^
PrÎTilég^e de basse et moyenne Justice.
La noblesse d’avant Louis XIV exerçait sur ses domaines le droit de basse et moyenne justice.
11 serait injuste de dire que la noblesse d’aujourd’hui, que l’aristocratie des écus exerce sur scs terres le droit de basse et moyenne justice, droit qui n’existait plus en France dès avant 89. Certes, c’est un des grands bienfaits de nos révolutions que la justice
LKS ANCIENS ET LES NOUVEAUX PRIVILÈGES. 203
soit exercée aujourd’hui au nom du souverain, c’està-dire au nom de la nation , par un magistrat chargé de poursuivre d office les coupables et de protéger les droits de tous, le m’incline avec respect devant 1 institution du ministère public, une de celles qui me paraissent de nature à donner la plus parfaite idée de la mission providentielle du pouvoir. Je reconnais volontiers que la justice se rend mieux en France qu’cn aucun autre pays du monde, et que la magistrature française a toujours noblement soutenu sa vieille réputation d’intégrité et de science. En fait de privilèges judiciaires , il est vrai , les gentilshommes d’aujourd’hui n’ont plus que le privilège de la cour de cassation et celui des plus éloquents avocats; mais c’est encore trop; le tarif des frais de plaidoirie d’ailleurs laisse toujours un immense avantage au plaideur riche et de mauvaise foi sur le pauvre évincé.
Droits arbitraires tic péage.
Les gentilshommes d’autrefois rançonnaient le voyageur et le marchand par des droits arbitraires de
péage.
Hélas! aujourd’hui tous les canaux, tous les chemins de fer, toutes les entreprises de transport appartiennent aux hauts et puissants seigneurs de la banque. Les seigneurs d aujourd hui ne rançonnent plus frauduleusement le voyageur isolé; c est sur l universalité des citoyens qu ils frappent leurs droits de péage arbitraires. Les compagnies des chemins de fer et des canaux ont le droit de modifier les tarifs
2Q[^ DE LA FÉODALITÉ FINANCIÈRE
sur les canaux construits avec l’argent de l'État, c’està-dire avec l’argent du peuple. Elles perçoivent les produits des chemins de fer construits par l’État avec l’argent du peuple. Toutes les voies de communication payent tribut à la caste financière j on ne peut plus même passer sur les ponts des grandes villes comme Paris, Lyon, Rouen, sans être obligé d’acquitter le péage imposé par la féodalité nouvelle. Les nobles d’autrefois n’ont jamais rançonné les voyageurs avec la même âpreté que les administrations propriétaires des canaux du Loing et de Briare , qui ont chassé du marché de la capitale les houilles de Saint- Étienne, les vins de l’Auvergne et les fers du Berry.
Les nobles d’autrefois n’ont jamais traité les manants avec plus de morgue et d'insolence que le juif du chemin de fer ne traite le voyageur aujourd’hui.
Eh bien , est-ce encore la royauté ou la haute banque, la banque des juifs, qui a accaparé ici l’héritage des privilèges de l’ancien régime renversé par nos pères?
I*Hvîléjfe rte la chasse.
Il est pour moi une chose bien prouvée en ce monde, c’est que s’il dépendait de l’aristocratie financière de se faire octroyer le privilège de la chasse, elle en serait investie dès demain. La dernière loi sur la chasse, qui contient quelques dispositions utiles contre le braconnage, ne dissimule pas assez ses tendances vers le retour aux privilèges aristocratiques. Lors de la discussion de cette loi à la chambre des pairs, un honorable ineinbre, un M. d’Oberlin, je crois, demanda
LES ANCIENS ET LES NOUVEAUX PRIVILÈGES
que le droit de port d'armes ne pût être accordé qu’à 1 individu propriétaire de dix hectares de terrain, au minimum ; et le port d’armes, notez bien, n’est pas encore le droit de chasse. Comme le territoire français ne contient que cinquante-deux millions d’hectares , et que ces cinquante-deux millions d’hectares sont divisés en onze millions de parcelles, l’adoption de la proposition de M. d’Oberlin eût réduit du premier coup la liste des capables du port d’armes à quelque cent mille citoyens. On sait aussi, et l’expérience le prouve chaque jour, que nul n’est plus jaloux de tout ce qui ressemble à un privilège que le nouvel enrichi, et la dernière loi a fait évidemment du droit de chasse
une espèce de privilège pour les riches. J’espère cependant que la nouvelle noblesse tiendra moins que l’ancienne à ce droit exclusif de la chasse qui demande, pour s’exercer princièrement, la propriété de vastes immeubles et un appareil dispendieux de piqueurs et de meutes. La propriété immobilière rapporte peu et notre noblesse calcule. Elle cherchera rarement pour ses capitaux ce genre de placement. Elle aimera mieux accaparer le monopole de la chasse dans les forêts de l’État; ou bien encore, elle se fera concéder gratis le droit de chasse dans les terres de la couronne. On ne refuse pas des galanteries de si minime importance aux capitalistes éminents qui font les élections.
Qui est-ce qui a profité encore de l’abolition du privilège exclusif du droit de chasse ravi à la noblesse par la révolution de 89, sinon les hommes d’argent?
DE h\ FÉODALITÉ FÎJNAÎSCIÈRli,
Privilège dn duel«
H est assez puéril, je le sais, de rappeler le privilège du duel, à propos des privilèges ravis à Tancienne noblesse. Mais c’est un fait assez curieux à constater néanmoins , qne le privilège du duel luimême, c’est-à-dire le droit de tirer par sobmême réparation d’un outrage personnel , soit devenu un prb* vilége de l’argent. Aujourd’hui, quand un jury a absous le prévenu sur le fait d’homicide , la cour ne laisse pas que de le condamnerpour lefait desdomraages causés à la famille de la victime. La cour condamne le duelliste à l’amende, et elle prononce la contrainte par corps à défaut de payement; c est-à-dire qu’il faut être capitaliste pour avoir le droit de tirer vengeance d’un affront que la loi vous laisse à punir, puisqu’elle ne le punit pas elle-même. La responsabilité pécuniaire et correctionnelle qui frappe les témoins interdit plus directement encore le droit de vengeance à l’homme de cœur qui n’a pas de fortune. Cet homme de cœur n’éprouvera aucun scrupule à prier un ami de lui prêter sa vie; mais il n’osera jamais lui emprunter sa bourse ni sa liberté.
l>u priTÜég'e des grades.
L’ancienne noblesse avait le privilège des grades dans l’armée et des charges aux parlements.
Lai démontré précédemment que les grades dans les armes savantes, tout aussi bien que la plupart des emplois de Vordre administratif qui exigent le diplôme
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d avocat, étaient devenus le privilège des jeunes gens appartenant à des familles riches, ou <lu moins aisées, h enfant du peuple, qui est forcément exclu des armes savantes par le haut prix des études préliminaires, ne peut donc conquérir ses grades que dans les autres armes, et encore seulement par son courage sur les champs de bataille. Or, quand on ne se bat pas, toute chance d’avancement lui est pour ainsi dire ravie. D’ailleurs, cette carrière militaire que Fenfant du peuple ne choisit pas, mais qu’on lui impose, est pleine de privations et de déboires pour rofficier sans fortune j car le traitement affecté aux grades subalternes de Farmée ne donne pas littéralement de quoi vivre. Ceux qui défendent le sol ne sont pas mieux récompensés par la gratitude nationale que ceux qui le cultivent. Un agent de change qui sait se tenir doit gagner dans une seule matinée, au jeu des effets publics et à inscrire des paris de joueurs, autant et plus d’argent qu’un lieutenant d’infanterie ou de cavalerie en un an.
L’insuffisance des émoluments éloigne également du parquet et de la magistrature les jeunes gens de talent. Tout ce qui a de l’éloquence et de l’avenir aujourd’hui va au barreau, qui rétribue richement ses illustrations, et qui en fait des députés et des ministres. Tous ces talents sont perdus pour la meilleure cause, pour le ministère public, organe de la vindicte sociale. La société se laisse vaincre en générosité par les plaideurs et les empoisonneuses. Singulière société, qui donne la popularité, la fortune et le pouvoir aux protecteurs du crime , et qui n accorde qu'un peu de froide estime au magistrat laborieux qui
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travaille à purger ceLte société de tous ses éléments impurs !
Tous les postes importants de la magistrature sont donc par le seul fait de rinsulïisance des émoluments, inféodés à la fortune, et les hautes dignités sont trop souvent la récompense du vote politique. Tous les jours les anciens services sont méconnus et sacrifiés aux exigences du népotisme et aux combinaisons de majorité parlementaire ; une première présidence de cour est mise à Tencan du vote. L’une des plus illustres notabilités oratoires de ce temps, un jurisconsulte éminent, M. Romiguières, conseiller à la cour suprême, n’a pu être nommé, il y a quelques années, premier président à la cour royale de Toulouse, parce que le gouvernement avait peur d’indisposer par ce choix , revêtu de la sanction de tous les magistrats et de ropinion publique, peur d’indisposer un avocat sans talent, un député aux opinions ondoyantes, et qui ne se trouvait pas suffisamment rétribué de ses mérites, d’être monté, en dix ans, du grade de méchant avocat à celui de premier président de cour rovale !
L’hérédité des charges dans les anciennes familles parlementaires, en compensation de ses abus, imposait du moins à l’héritier présomptif d’une charge de conseiller des mœurs et une tenue sévères , en harmonie avec le caractère de ses fonctions futures ; et là où manquait le talent se retrouvaient toujours les traditions de l’honneur, de l’indépendance et de la dignité magistrale. Aujourd’hui, il faut bien le reconnaître, en dépit du principe de l’inamovibilité, c est le plus souvent le dévouement du député ou de 1 o-
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rateui' politique qui mène aux premières positions de la magistrature; et la carrière du ministère public n est plus, comme les autres, qu’une lice ouverte à 1 ambition politique. Le parquet, pour beaucoup, n est qu’un échelon pour monter à la députation. Quelques pauvres jeunes gens de province, sans famille, se hasardent encore en cette triste carrière, dans l’espérance chimérique de quelque brillante union matrimoniale. Ils ne savent pas que la robe du magistrat, ainsi que l’habit brodé du sous-préfet, a perdu tout prestige ; et que nos filles de banquiers, dociles aux exemples des riches héritières d’Albion , ne se mésallient plus avec des magistrats !
Ainsi ce prétendu droit d’admissibilité aux grades de l’armée et aux fonctions de la magistrature qu’on nous disait avoir été conquis à l’enfant du peuple par nos révolutions, n’est qu’une illusion et un leurre ; et c’est l’argent, toujours l’argent, l’argent tout seul qui confère les grades militaires et les charges de conseiller.
droits du seigneur.
J’ai bien entendu dire à l’Opéra-Comique que les seigneurs d’autrefois s’arrogeaient d’étranges droits sur la personne de leurs vassales le jour même de leurs noces. Tant que la femme demeurera vassale, l’homme s’arrogera toujours d’étranges droits sur elle. Je ne sais si ces droits-là se sont jamais exercés ailleurs que sur la scène de l’Opéra-Comique, en vertu d’un contrat librement accepté; mais ce que je sais positivement, ce que tout le monde sait comme moi, c’est que
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ces droits du seigneur s’exercent odieusement aujourd’hui; c’est que les chefs d’industrie, les hauts barons de la féodalité nouvelle n’attendent pas même le jour des noces, pas même le jour de la nubilité, pour prélever sur leurs vassales un infamant tribut. Je sais que l’emploi accordé dans F atelier au père, à la mère ou au frère, nest, la moitié du temps, que le prix des complaisances de la fille ou de la sœur. Les mineurs de l’Angleterre se plaignent que leurs chefs d’ateliers les volent sur leurs salaires et sur leur nourriture, et qu’en outre, leurs femmes et leurs filles sont forcées de se prostituer à ces maîtres exigeants, pour qu’ils continuent leur bienveillance aux maris et aux pères. Le^ferrandiniers deLyon etles^/ch'ersdeLille font entendre les mêmes plaintes. Quelquefois ces malheureux subissent l’ignominie en silence, et le père se contente de maudire la beauté de sa fille , qui la prédestine aux plaisirs de l’opulent. Quelquefois même la mère, dégradée par les secousses d'une misère trop longue, s’habitue à placer une espérance honteuse sur les quinze ans et sur les attraits de sa fille. Un des plus honorables négociants du chef-lieu du Nord, un chef d’industrie, a écrit une fois dans un journal de la localité, que si quelque plume courageuse osait entreprendre la publication des Mystères de Lille, elle aurait à révéler d abominables scènes d’inceste et de promiscuité.... peut-être, les ‘pires et les freres se hâta'nt de prendre les devants sur les chefs d’ateliers !
LES ANCIENS ET LES NOUVEAUX PRIVILÈGES
fermiers ;s(éu6raux.
On déclamait vivement au dernier siècle contre les termiers généraux, surtout les philosophes qui mangeaient à leur table. C’était un concert universel de vertueuse indignation contre le luxe insolent , les rapines et l’immoralité des traitants. Je crois à la réalité des griefs et à la sincérité des accusateurs. Mais est-il bien possible qu’il y ait eu une époque où les Turcarets et les Mondors aient affiché plus de luxe, plus de morgue, plus de ridicules qu’aujourd’hui ! Qui avait donné, je vous prie, à ce nouveau marquis de la rue Grange-Batelière, cette élégante livrée azur, et ce fringant équipage, et la haute surintendance des coulisses de l’Académie royale? un peu de bonheur dans le placement des vins de Malaga, un peu d’habileté surtout dans la négociation des emprunts espagnols qui firent perdre à la Belgique et à la France une centaine de millions. J’ai déjà dit que le journal le Globe avait cité un jour l’exemple de cette scandaleuse opulence pour démontrer à l’ouvrier que la voie de la fortune était toujours ouverte à la bonne conduite et auzele.
Voyez ces chevaux magnifiques qui s’arrêtent d’euxmemes à la porte du café de Paris , les Porcherons de la jeunesse dorée de l’époque. Ils voiturent le Richelieu des coulisses, un séducteur hors d’âge, dont la haute cravate encadre glorieusement la mâle et noble face. C’est la pâte pectorale qui lui a fait ces loisirs, qui l’a fait régner en sultan sur ïerpsichore et sur Melpomène. C’est la pâte pectorale qui a fait de cet homme un
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homme politique delà haute volée. S’il n’est pas député ou directeur général des beaux-arts, c’est qu’un jour qu’il haranguait son troupeau d’électeurs , le mot de France pectorale arriva sur ses lèvres à la place de celui de France électorale qu’il voulait prononcer, et il n’a sollicité depuis aucune candidature. Ce jeune seigneur, orné d un transparent bleu tendre , qui descend avec lui du somptueux équipage, est un lion édenté de la loge infernale, un courtier de banquier anglais , le même qui a représenté une fois, avec tant de succès, le personnage de la Vertu poursuivant le Crime dans le drame G — et. Ce juif si laid et si riche , chez qui les quadruples se vannent comme le blé dans la grange, a prié un jour un artiste éminent de lui faire son portrait, avec le nez de M. le duc Decazes.
Un écrivain mercantile de haut titre qui tenait essentiellement à gagner les bonnes grâces du roi de la finance , intitula un jour le baron juif : le Dieu des grosses épaulettes de la finance du inonde (textuel).
On n’abandonne plus , comme autrefois , les revenus publics aux fermiers généraux qui étaient des amodiateurs de certains impôts; on dénoue avec amour les cordons du trésor national pour que le juif y puise à pleines mains. On emprunte de l’argent à gros intérêts aux banquiers , pour le leur reprèter gratis. On concède ou du moins on veut concéder des chemins de fer du Nord tout construits ^ quand les chemins de fer d’Orléans et de Rouen, que les concessionnaires ont construits eux-mêmes ^ gagnent cent pour cent 1 Ce n est plus , comme autrefois , de l’abandon et de la négligence de la part du gouvernement; c’est du servilisme rampant, c’est la prodigalité de la peur. Aux temps
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de la régence, au moins, le pouvoir n’affichait pas des mœurs puritaines et austères, comme les banquiers philanthropes d’aujourd’hui , et le vice marchait le front levé , s’embarrassant moins de cheminer droit que de chanceler avec grâce. Le cardinal Dubois, vendu à l’Angleterre, avouait tout haut ses sympathies pour les héros et les héroïnes de coulisses, et ne dé* clamait pas d’une voix hypocrite contre les passions mauvaises, pour se faire continuer dictateur.
Or, les banquiers ont réduit de moitié le chiffre de la liste civile du roi, après 1830, en même temps qu’ils décuplaient le leur. Donc , ce n’est pas le roi qui s’est enrichi des dépouilles du pays.
11 me semble que les droits réunis et Vexercice ont remplacé avec avantage les aides et les gabelles.
Le sel coûte aujourd’hui cinquante centimes le kilo; son prix de revient est d’un centime , c’est-à-dire qu’on le paye cinquante fois sa valeur. Le peuple des campagnes peut à peine en faire usage pour sa nourriture; il lui est interdit de s’en servir pour l’alimenlation de son bétail. Le sel que la nature a semé à pleines mains sur les côtes de la France , qu’elle a déposé en blocs inépuisables dans les profondeurs de son sol; le sel qui est le meilleur des spécifiques contre les épizooties en même temps que le premier élément de l’élève du bétail; le sel qui devrait coûter un ou deux centimes le kilogramme tout au plus, est une denrée de luxeî Il faut qu'il rapporte ses soixante millions à l’Etat, ni plus ni moins. Si vous songiez à le réduire, les juifs
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vous diraient que vous n’avez pas le droit d’altérer la valeur de leur gage. Cependant la cbambre des députés a passé sur le veto des juifs. Sur la proposition de M. Demesmay, député de Franche-Comté, elle a réduit l’impôt des deux tiers; mais la chambre des vieux, des conservateurs est là. Déjà M. Gay-Lussac, qui est un savant de premier ordre, a déclaré que la suppression de l impôt du sel n’importait aucunement à l’agriculture, et que cet impôt était d’ailleurs si bien établi, que ce serait vraiment dommage de le dérano-er.
Le vin et la viande de boucherie ne sont plus accessibles à l’ouvrier. L’octroi et les contributions indirectes ont fait aussi de la viande et du vin des denrées de luxe^ abordables seulement pour la classe bourgeoise. C’est à cette même administration des droits réunis que le pays est redevable de l’institution de l’cxercice, un procédé inquisitorial qui donne le droit aux agents du fisc de fouiller au fond de vos armoires et de vos matelas , pour voir si vous n’y cachez pas du vin. Précieuse conquête de la révolution que l’exercice! un mode de recouvrement de limpôt, humiliant, vexatoire, et qui provoque la fraude, et dont la perception absorbe plus du quart de . son revenu.
Pourquoi les droits réunis , ou plutôt les contributions indirectes? pourquoi si chers le sel, le vin, la viande ? Je viens die vous le dire : pour protéger les industries des grands capitalistes, pour conserver toute sa valeur au gage des usuriers, à l’impôt national.
lES ANCIENS ET LES NOL VEAUX PRIVILÈGES*
Douanes intérieures.
Les douanes intérieures d’autrefois n’opposaient pas de plus graves obstacles à la fusion de tous les intérêts du royaume, que les droits protecteurs et prohibitifs d’aujourd’hui. M. Thiers l’a reconnu, U est plus impds* siblo que jamais de faire le bonheur de Cordeaux sans faire le malheur de Lille, La législation douanière actuelle, la législation de 1821-22 tue toutes nos industries naturelles, pour protéger des industries non viables, et sacrifie le Midi qui produit le vin et la soie, au Nord qui fabrique des tissus de coton et de laine. Bordeaux réclame avec raison la restauration de cette ceinture de douanes intérieures dont la destruction a été signalée comme un si grand bienfait pour le royaume entier.
Maitrises et .faraudes.
Les maîtrises et les jurandes constituaient un nionO^ pôle abusif. Je le concède; mais les maîtrises et les jurandes avaient pour correctif au moins de développer et d’entretenir dans l’industrie les sentiments de dignité, de loyauté, l’esprit de corps. La sévérité des statuts des corporations garantissait le publie contre la fraude. Le commerce français a joui , sous le régime de ces privilèges, d’une haute réputation de loyauté, au dedans comme au dehors.
Qu est-ce que le peuple a gagné jusqu ici à l abolition des maîtrises? le peuple a gagné le privilège de pouvoir être impunément empoisonné et volé.
DE LA Féodalité financière.
Le privilège de fabrication est toujours, comme cidevant, le privilège de l’argent. Le talent et la probité laborieuse y donnent encore moins accès que du temps des maîtrises, où les maîtres se montraient empressés d’attirer à eux les ouvriers habiles. Un artisan ingénieux a-t-il découvert un procédé mécanique dont l’emploi peut économiser de moitié le prix de la maind’œuvre.... qui va profiter de sa découverte? c’est l’homme d’argent qui possède seul le moyen de payer le brevet d'invention et de faire confectionner la machine; car le gouvernement, au lieu d’encourager par une récompense nationale l’auteur d’une découverte utile, commence par lui faire payer l’impôt de son génie, et le force souvent à s’exiler de sa patrie pour chercher des encouragements. Un des inventeurs de l’hélice pour la navigation à vapeur, Frédéric Sauvage, était détenu, il y a quelque temps, dans la prison du Havre, pour dettes contractées probablement à roccasion de sa découverte, pendant qu’un autre, qui avait plus d’argent que lui, profitait seul de la gloire et du bénéfice de l’invention. Un de mes amis, dont le nom aura bientôt dans l’histoire de la mécanique la même célébrité que celui de ’^’i att, l’inventeur de la machine à air chaud, avait inventé, il y a une dizaine d années, dans son extrême jeunesse, une lampe dont il ignorait tout le mérite. Il se trouva heureux de vendre son brevet dix mille francs à un industriel qui le revendit à un autre , après avoir réalisé en quatre ans un bénéfice de quatre à cinq cent mille francs. Le brevet, qui avait été pris pour dix ans, n’est pas encore expiré, et le second acquéreur a réalisé de plus grands bénefiees encore que le premier. Et il est probable qae
anciens et les NOTiVEAÜX PRfVlLÉr.ES,
M* t eut éprouvé les mêmes disgrâces pour la machine à ail, si le hasard iio lui eiit fait rencontrer un Jeune hoinnie, doué comme lui du génie de la mécanique , et qui , comprenant à première vue l’importance de la découverte, n’hésita pas à mettre sa fortune et son intelligence au service de Tinventeur, lequel eût été obligé, sans ce concours, d’aller demander, comme Brunei, protection aux Anglais.
M. Jobard, de Bruxelles, un homme d’infiniment de courage et d’esprit, a dit, à propos de la faveur dont les gouvernements se sont plu, en tout temps, à combler les inventeurs, qu’il était impossible de nier le progrès des idées, puisque autrefois les gouvernements punissaient de la prison les inventeurs , tandis qu’ils
se bornent à leur imposer aujourd’hui une amende , sous prétexte de brevet d’invention.
La machine est devenue, entre les mains des hommes d’argent, une arme de guerre avec laquelle ils chassent du champ de l’industrie tous les petits industrieux. La machine a donné au métal la supériorité absolue sur l’intelligence. Comme ces lords anglais qui boivent le vin de toutes les nations, bien que le raisin ne mûrisse pas dans leur île, les capitalistes ont aujourd’hui le droit de dire : « Les conceptioiis du génie n’oclosenl pas dans nos têtes; mais (‘’est nous seuls qui profitons de toutes les conceptions du gé-
nie !»
A la liberté de l’industrie, à l'abolil ion des maîtrises, le peuple n’a donc gagné en réalité que la réductiou des salaires. Le eonsommateur a perdu la garantie qu il avait autrefois de n être trompé ni sur la qualité ni sur la quantité de la marclmudise. Le commerce frani^ais a
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perdu sa réputation de loyauté et de bonne fabrication, La société a bénéficié de tous les désordres et de tous les crimes de la concurrence anarchique.
La royauté a vu le nombre de ses ennemis s’accroî- . tre de tous les malheureux que Tégoïsme mercantile a chassés de Fatelier.
Je demande à m’en tenir là de ce désolant parallèle. Le lecteur doit être fatigué d’entendre, comme moi de répéter les mêmes arguments. Je conclus des rapprochements qui précèdent :
Ces prétendues conquêtes révolutionnaires avec lesquelles on a monté la tête au peuple, no sont que d’impudents mensonges. L’argent a confisqué à son profit exclusif tous les principes, toutes les institutions, toutes les réformes de la révolution de 89, et l’émancipation du travailleur est une chose à refaire, complètement à refaire.
J’exposerai tout à l’heure le tableau du sort de ce peuple et de ses privilèges; il faut que je démontre préalablement que la royauté est aujourd’hui asservie aux hommes d’argent comme le peuple; et que les radicaux, qui tirent sur le pouvoir et qui respectent les juifs t travaillent contre le peuple.
POUTIQlîF DES MARCHAMIS.