MOMMSEN
Rome, 4 novembre 1893.
Istituto archeologico germanico,
al Campidoglio.
Que celui qui, après avoir lu les pages qui vont suivre, demeure indifférent au tableau de iaiit d'injustices et de misères, rejette ce livre comme une oeuvre inutile.
Mais si d'autres se sentent émus de pitié et comprennent quon ne peut rester impassible devant une telle accumulation de souffrances, nous leur demandons de gagner des sympathies nouvelles et agissantes à la cause de ïhumanité que nous défendons.
Octobre 1893.
Jiui. \at, (U (tioipiiihiii
Établissement des juifs en Russie.
Les juifs ne sont point des intrus dans le grand empire slave : ils comptent parmi ses plus anciens habitants. A l'époque de l'expansion économique et commerciale qui suivit la conquête de l'Asie par Alexandrele-Grand, on vit des israélites s'établir dans toutes les communautés grecques importantes, en particulier dans les villes maritimes. C'est à cette première immigration, remontant au m® siècle avant notre ère, qu'appartiennent sans doute les plus anciens éléments israélites dans la Russie méridionale et en Crimée.
Vers le vu® siècle, un peuple finnois riverain de la Volga, les Khazares, se convertit en partie au judaïsme, à commencer par le roi et la noblesse, conquis à la vieille religion mosaïque par des docteurs juifs qui fuyaient devant les persécutions des empereurs byzantins. Le royaume juif des Khazares fut détruit à la fin du X® siècle par Sviatoslav, prince russe de Kiev; les
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débris de la population vaincue s'enfuirent en Crimée et se fondirent avec les communautés juives qui s'y étaient établies depuis des siècles (^).
A l'époque de la conversion des Khazares, une secte juive qui rejetait le Talmud, celle des Caraïtes, commença à gagner de l'influence en Palestine et se répandit bientôt au dehors, notamment en Crimée. Aujourd'hui encore, il existe dans la Russie méridionale quelques milliers de Caraïtes, qui, possesseurs de privilèges importants depuis le règne de la grande Catherine, vivent tout à fait isolés du reste des israélites, auxquels il est d'ailleurs interdit de se convertir au Caraïsme. Ces 3,000 ou 4,000 Caraïtes sont, pour la suite de notre étude, un élément tout à fait négligeable : le gouvernement russe ne les considère pas comme juifs (*).
Dans la Pologne actuelle, le flot d'immigration juive arriva principalement à partir du xi* siècle. Les persécutions dont les israélites étaient l'objet en Allemagne les refoulaient en grand nombre vers ces contrées, où leur situation, d'abord très précaire, s'améliora dans la seconde moitié du xiv® siècle. Casimir-le-Grand donna aux juifs le droit de circuler et de trafiquer librement ; il reconnut leurs tribunaux rabbiniques et les protégea contre les explosions de fanatisme alors si fréquentes {^). Pendant les deux siècles suivants, la Pologne fut le seul pays de l'Europe où les israélites purent se développer en paix ; ils se multiplièrent très rapidement et consti-
(*) Th. Reinach, Histoire des israélites, 2« éd., 1901, p. 52-53. (*) Ordonnance du ministre d^ Vlntérieur dans le Novoic Vrémia, 1 3/25 février 1893.
(^) Graetz, Geschichte der Juden, t. VII, pp. 107, 401.