LES MENOTTES
prouve que le passeport était réellement aux maîns des autorités ('). Dans la même prison se trouvait un garçon de quinze ans, né à IVloscou : son père avait quitté la ville, emportant son passeport pour le faire renouveler. Pendant cette absence, le jeune homme avait été arrêté, jeté en prison et condamné aurenvoi par étapes. M. Weber hésitait à croire que cette femme, que cet enfant n'eussent pas commis le moindre délit. Mais le surveillant de la prison, en personne, lui dit que, loin d'être des criminels, c'étaient de très braves gens, condamnés à être renvoyés par étapes, uniquement parce qu'ils étaient juifs (^). Le rapport américain enregistre encore d'autres cas analogues : passeports pris et gardés par la police, emprisonnements arbitraires, petits enfants incarcérés et
laissés pendant 36 heures sans nourriture !
Nous avons déjà parlé de l'emploi des menottes, absolument avéré malgré les dénégations officieuses (3). MM. Weber et Kempster ont eu en mains des ordres d'expulsion, signés et scellés du sceau officiel, et mentionnant expressément que les expulsés seront renvoyés : « v'naroutchnikakh », c'est-à-dire avec les menottes, alors qu'il s'agissait de juifs de Moscou qui n'avaient commis aucun délit de droit commun (+). La paire de menottes figurée sur la couverture du livre de M. Harold Frédéric a été portée par un des expulsés, un ouvrier, Jossel Revsine ; et M. Romanis, correspondant du Daily News, a vu, le 1*' juin 1892, dans les
(0 Weber et Kempster, p. 32.
i3) Messager officiel russe, 22 août 1892.
4) Weber et Kempster, pp. 33, 36, 38, 40, 64.
gS RIGUEURS ENVERS LES FEMMES ENCEINTES
rues de Moscou, l'un des convois où des malheureux, coupables seulement d'être nés dans le judaïsme, étaient enchaînés avec les criminels et les vagabonds (').
Dans tous les pays civilisés, les femmes enceintes, même condamnées, sont l'objet de quelques égards. En Russie, on n'en a aucuns pour une femme juive irréprochable. Les délégués des États-Unis ont vu à Vilna une dame instruite et distinguée qui avait été expulsée de Saint-Pétersbourg comme juive. Quoiqu'elle fût à la veille d'accoucher, on lui avait refusé tout sursis. Elle fut prise des douleurs de l'enfantement en chemin de fer, vers quatre heures du matin. On lui permit de s'arrêter jusqu'après la délivrance. Le même jour, à quatre heures de l'aprés-midi, on la remit dans le train pour Vilna. D'autres n'ont pas même obtenu cet arrêt de quelques heures et ont accouché en wagon ou dans l'une des prisons, pendant le transport par étapes (').
Elle n'a sûrement rien d'exagéré cette exclamation d'un publiciste anglais : « J'aimerais mieux être traité comme un escroc, un faussaire ou un vulgaire assassin, que comme un juif russe honnête ! »
Tout a été dit sur les exactions de la police russe et nous n'y insisterons pas : le juif est devenu le serf de la police, suivant l'expression de sir Joseph Savory, lord-maire de Londres. Un ami de la Russie, qui la connaît à fond, M. Leroy-Beaulieu, est du même avis (3). En Russie môme, on ne s'y trompe pas :
(1) FREDERIC, pp. 237-238, 289, 291.
(2) Weber et Kempster, pp. 98, 38.
(3) L'Empire des Tsars et les Eusses, t. III, 1889, p. 624.