I08 MISÈRE GÉNÉRALE DÉPEINTE
une profonde reconnaissance, car il l'a empêché de mourir de faim. Dans la chambre, il n'y avait rien, absolument rien que le lit tout nu, qui appartient au propriétaire de la maison, et le métier. On me prit pour un client et j'entretins cette erreur tout d'abord. « Si je vous procurais lo roubles sans intérêts à payer, pourriez-vous vous tirer un peu d'affaire.^ » lui demandai-je. Il me regarda, sans rien répondre, et n'ayant pas l'air de bien comprendre. Je lui tendis alors un billet de 10 roubles qu'il prit sans rien dire non plus, puis il s'écria d'un air fou : « Mon chapeau ! » et il voulut se diriger vers la porte. Je le vis pâlir davantage et se courber en quelque sorte vers le sol. Je Tassis sur le lit et il mit un quart d'heure à reprendre ses sens. « Nous avons encore un Dieu tout-puissant, ma femme, finit-il par dire... (^) »
Vilna, Berditchev, Odessa, au nord, au centre, au midi, dans tout le Territoire, mêmes effets, même misère. Katkoff, le panslaviste, déclarait déjà que dans ces régions, les classes les plus pauvres appartiennent à la religion juive et non à l'orthodoxie. Au risque de lasser le lecteur, il faut encore emprunter ces quelques lignes au tableau d'ensemble de la situation des juifs en 1892, publié par Iq Journal (russe) du Nord :
« Il n'y a en Russie que dix à quinze mille juifs qui possèdent certains moyens d'existence. Quant à la masse, elle n'a rien, elle ne possède rien, elle est bien au-dessous de la masse chrétienne, qui, elle, possède
(0 Bulletin mensuel de P Alliance israélite, 1892, p. 61-63.
PAR UN JOURNAL RUSSE lOQ
au moins des terres. Les lois restrictives sont faites, il est vrai, contre tous les juifs, mais ce n'est que rimmense masse des pauvres qui en souffre. L'appauvrissement était déjà bien profond il y a dix ans, les données officielles l'ont constaté alors. Depuis, les expulsions et les oppressions n'ont fait qu'accroître la pauvreté parmi la population Israélite. Des journaux dont les tendances antisémites sont notoires, sont forcés de reconnaître que les juifs, surtout dans les provinces du sud-ouest, meurent littéralement de faim.,. Et dire que* la plupart de ces malheureux ont été dans l'aisance, ont rempli tous leurs devoirs de sujets russes et sont des ouvriers utiles au développement matériel du pays. Aujourd'hui, ce sont devenus des mendiants ; l'État ne peut plus retirer d'eux de revenus, ils sont à la charge de la charité publique, ils sont devenus un fardeau pour la population » (^) .
C'est à ce lent et silencieux dépérissement, dans leur ghetto systématiquement rétréci et affamé, comme le dit avec mélancolie M. Leroy-Beaulieu, « que loin des regards d'un souverain justement aimé pour sa bonté, sont là-bas condamnés trois ou quatre millions de sujets du tsar » (*).
Cette persécution épouvantable, ces restrictions, ces interdictions, ce refoulement, ces horreurs de toute sorte, quels sont les griefs par lesquels on cherche à les justifier? Nous allons les passer en revue.
8Siévernoï Viestnik, cité dans le Voskhod, VjItk) janvier 1893. Anat. Leroy-Beaulieu, Israël chez les laitons, 1893, p. 193.
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Accusations portées par les antisémites» en Russie» contre les juifs,
II ne s*agït point, dans ces pages, de discuter d' une manière générale rantîséniitisme, que Tillustrc Mommsen appelle, non un rejeton, mais un avorton du sentùnejit national ('} et que l^empereur Frédéric III déclarait la honte de notre époque {^). Ce n'est pas le lieu d'en analyser les causes avouées, les motifs inavoués et les mobiles inavouables. .Mais ce qu 11 faut dire ici, c est qu'il n'y a de commun que l'étiquette entre Tantisémîtisme des pays d'occident et celui de Russie. Celuilà vise surtout quelques riches tapageurs, celui-ci
(i) Th, MommseNi Auch dn Wort iiher unser Judmifhum^ i88r, p. 4-
1=) Ce jîjgeînent sévère a été exprimé par Frédéric II I^ alors qu'il était prince héritier, à feu le conseiUer Ma^ius. Comme on Ta ccni' testé, il est Viiî de rappeler que le tait est confirmé par des lettres du ministre d^Etat von Stnsch, du Dr Gumbinner et du Dr G. von Bunsen, publiées récemment par la famille Magnus.