ET PRÊTEURS CHRÉTIENS II
Dans notre état social, le commerce de l'argent n'est pas moins honorable que le commerce du café, et toute la question est de savoir comment on le pratique.
Or, voici sans doute de quoi étonner bien des gens : il résulte des comptes rendus officiels russes que, dans les provinces occidentales de l'Empire, le taux d'intérêt payé par les paysans aux prêteurs juifs est notablement moindre que celui qui est exigé par le « koulak » (négociant russe) dans les provinces fermées aux juifs(^), ou par les popes villageois et par leurs femmes (lesquelles se font donner de loo à 356 p. c. Tan), ou, encore, par les autorités russes elles-mêmes, les conseils provinciaux, par exemple, qui réclament 73 1/2 p. c. pour des avances parfaitement garanties et à court terme (*)..Et la chose est facile à comprendre : cela tient à la concurrence que se font les prêteurs juifs, cantonnés dans le Territoire, où Toffre dépasse la demande, tandis que, dans les autres régions, les négociants et les marchands sont trop rares et s'entendent pour tenir la dragée haute. Aussi, quand les juifs ne peuvent s'occuper des affaires, comme lors des émeutes de 1881, voit-on aussitôt monter le taux de l'argent : à Odessa, les prêteurs grecs se faisaient payer jusqu'à 5 p. c. par mois (3) ; et à Moscou, après l'expulsion des juifs, le taux moyen des prêts dans les monts-de-piété privés s'est élevé de 25 à 200p. c. l'an! De plus, le juif est un créancier moins rigoureux
(0 Aktenmâssîge Darstellung der jiidischen Zusiânde in Russ" land, Hannover 1883, pp. 9-14, Statistiq^ues officielles des Zemstvos et Rapports des inspecteurs des contnbutions.
(2) Fo&yfe/zor/, 3/16 juillet 1893.
(3) Golos, 1881, no 61.
Il8 DÉPART DES JUIFS VIVEMENT REGRETTÉ
que le koulak et tout disposé à transiger sur ses droits, par la bonne raison que les obstacles légaux et le mauvais vouloir de l'autorité Tempôchent le plus souvent de les faire strictement valoir.
Pour les paysans et les petits propriétaires ruraux du Territoire, les prêteurs juifs remplissent donc un rôle utile de banques agricoles; ils activent le commerce, et Ton comprend que les Russes éclairés, comme M. Afanassieff, Tauteur du rapport officiel sur le gouvernement de Kovno, déclarent que le meilleur moyen de rendre service à TEmpire est de permettre aux juifs de demeurer dans toute la Russie (/). D'ailleurs, l'expérience est faite : en 1892, les paysans de la Bessarabie ont supplié le gouverneur de laisser revenir les juifs dans les campagnes, alléguant que, sans eux, ils ne parviennent pas à tirer un produit rémunérateur de leur récolte (*). Mieux que cela : dans les considérants qui précédent la nouvelle loi de 1893 sur l'usure, le Conseil de l'Empire reconnaît formellement que l'usure s'est surtout déver loppée dans les campagnes depuis que les juifs en ont été chassés !
Tout cela a fini par devenir si évident même aux esprits les plus prévenus, que les antisémites aussi ont dû en convenir. Il faut lire ce que le Novoïé Vrèmia du 8/20 octobre 1892 dit à propos des juifs chassés des villages en vertu des lois de mai 1882, ces lois « tempo-
(1) Afanassieff. Voyafre dans le Sud de la Russie, H, p. 32.
(2) Odesski Listok, 20 juillet/ier août 1893.