LES PRIVILEGIES
Ces privilèges devaient être, dans l'esprit du législateur, des primes accordées à l'instruction et à la supériorité professionnelle. Le tsar Nicolas permit aux juifs pourvus de grades universitaires d'habiter toutes les parties de l'Empire. Les israélites ne négligèrent aucun efFort pour s'assurer ce droit. Avant 1886, époque où les règlements fixèrent à tant pour cent le nombre des juifs admis dans les universités, il y avait, dans les écoles supérieures, 48 élèves israélites sur une population juive de dix mille habitants, contre 22 élèves chrétiens sur le même nombre d'habitants chrétiens. A côté de ces privilégiés de la science, le séjour de toutes les provinces russes est accordé, depuis Alexandre II, aux privilégiés de la fortune, à tous les marchands et commerçants appartenant depuis cinq ans à la première guilde. Quand un chef de famille a appartenu pendant vingt-cinq ans à la première guilde, il obtient, pour lui et ses descendants directs, le titre de citoyen héréditaire, la plus enviée de toutes les distinctions, parce quen dépit des revers de fortune qui peuvent survenir, elle assure à la postérité d'un homme le droit de résider partout en Russie. Comme la patente de la première guilde est de plusieurs milliers de francs, on conçoit que le nombre d'israélites émancipés de ce chef soit très restreint; celui des citoyens héréditaires l'est encore bien davantage. Aussi, dans la suite, ne sera-t-il plus question ici de ces privilèges qu'assure la richesse : ceux qui en profitent appartiennent à une classe depersonnes dont la situation, plus ou moins enviable, n'a rien de commun avec celle des malheureux auxquels la législation russe enlève leur
30 LES PRIVILÉGIES
pain, dont elle fait des mendiants ou des vagabonds. C'est à ces infortunés que va la sympathie de l'Europe ; c'est en leur faveur que nous voudrions, après beaucoup d'autres, élever la voix.
Depuis 1865, les « artisans habiles » pouvaient aussi s'établir dans toute la Russie. Le terme d' « artisans habiles » n'est pas moins vague que celui de « bourgades M ; il a toujours prêté à des chicanes, inspirées par la jalousie ou la concurrence, et quand la police a voulu contester 1' « habileté » d'un artisan, elle n'a jamais été embarrassée. On verra plus loin à quels déplorables abus de pouvoir cette latitude d'interprétation a donné lieu dans ces derniers temps.
Sauf pour les artisans habiles, il n'a jamais été spécifié que les personnes ayant le droit de séjour dans toute la Russie par suite de capacités personnelles pussent communiquer ce droit aux membres de leurs familles ; le contraire a naturellement été soutenu lorsqu'on a voulu annuler leur privilège. Ainsi, en 1885, comme le domicile dans tout l'Empire est accordé aux sages-femmes juives, on décida que les enfants de ces femmes ne pouvaient demeurer hors du Territoire avec leur mère. Les artisans sont légalement autorisés à se faire accompagner par leur femme et leurs enfants, mais cette faveur est refusée à leurs parents. Un jeune homme, une jeune fille qui, grâce à la résidence de leur père, ont commencé leurs études hors du Territoire, perdent ce privilège en devenant orphelins. Du temps de Nicolas, les anciens soldats avaient la faculté de séjourner partout : on a bientôt dénié ce droit à leurs familles,