‹ Les Juifs russes; extermination ou emancipation? Avec une lettre-preface de Th. MommsenChapitre 29 sur 140 · EXPULSIONS EN MASSE 4I · texte numérisé non relu

EXPULSIONS EN MASSE 4I

mesure: depuis 1891, les expulsions de juifs étrangers se sont faites en masse. On a vu qu'il leur est interdit de se faire naturaliser Russes. Que peuvent devenir des gens qui parlent seulement le russe et le jargon allemand, quand on les renvoie en Turquie? Jusqu'au dernier moment, avec cet espoir tenace des misérables, ils comptent toujours que l'ordre de départ ne sera pas exécuté ou qu'il leur sera accordé un nouveau délai. Mais le contre-ordre ne vient pas et voici alors les scènes auxquelles on assiste :

L'an dernier, le 26 avril 1892, une circulaire de l'amiral Zelenoï, gouverneur d'Odessa, enjoignit aux chefs de police d'exécuter immédiatement l'ordre général d'expulsion contre les Israélites étrangers. « Les agents de police, écrit un témoin oculaire, accompagnés de cosaques munis de knouts, rassemblèrent les juifs, comme ■on le fait pour les troupeaux de bêtes, et les entraînèrent, au nombre de mille familles environ, vers le port, pour les embarquer sur l'heure. Impossible de décrire cet affligeant spectacle : une foule de plus de 3,000 personnes, des femmes avec leurs nourrissons, des enfants malades, des vieillards débiles étaient cernés et pressés par une nombreuse escorte de cosaques, comme les pires criminels, et suivis de la populace qui ne cessait de les injurier. Les habitants juifs d'Odessa, qui accompagnaient leurs coreligionnaires, eurent à souffrir toutes sortes d'avanies de la part de la police. Le cortège avançait lentement, au milieu des injures et des coups... {^) ».

(I) Lettre d'Odessa, dans la Jiidische Presse, 26 mai 1892,

4a OPINION DE M. DE MARTENS

Sur environ 2,000 de ces expulsés, sujets ottomans, qui se sont réfugiés à Salonique, un tiers, malgré les efforts de la Communauté et du gouvernement turc, sont morts de froid et de misère.

Quant aux Roumains, les consuls roumains en Russie ont toujours refusé de viser leurs passeports. C'est pour ces étrangers surtout que l'ordre d'expulsion signifie la conversion ou la mort. Ceux qui ont voulu se convertir sont restés en Russie ; c'est une infime minorité.

Contrairement à toutes les règles du droit international, il arrive constamment que des juifs, traités en étrangers dans le pays où ils sont nés, se voient repoussés aussi, S3'Stématiquement, par tous les Etats dont ils croient pouvoir invoquer l'appui. Nous connaissons des malheureux qui, après avoir été expulsés de Russie comme étrangers, furent chassés d'Allemagne comme Russes. De tels exemples abondent. Lorsque le prince de Bismarck renvoya de la Posnanie tous les sujets russes, la Russie refusa d accueillir les juifs ainsi chassés ; ils restèrent sans nationalité et sans domicile légal.

Il y a une ironie douloureuse à rappeler ici que d'éminents juristes russes, comme M. de Martens, proclament avec emphase que tout individu, sans acception de nationalité, trouve, de nos jours, protection pour sa personne et pour ses biens, et que les mesures générales d'expulsion sont incompatibles avec le droit international des peuples civilisés (^).

(i) DE Martens, Traité de Droit international, trad. fr., t. I, pp. 428, 447.

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