‹ Les jumeaux de ParisChapitre 12 sur 15 · CHAPITRE VL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL

L'abbé Canard. — Voyages.

« Je viens de vous faire appeitir, mon fils , dit madame la marquise à sou cher vicomte, pour vous avertir qu'il faut vous préparer à voyager, parce qu'enfin il est temps de vous éloigner de la maison paternelle.

Monsieur l'abbé,, que je vous présente, dont l'esprit, les connaissances et la profonde érudition justifient déjà le choix que je viens de faire est chargé de vous suivre partout et de

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VOUS donner les conseils et les instructions qui vous sont si nécessaires pendant le cours de vos longs voyages.

Dans cette maison, presque toujours depuis votre naissance j'ai eu a me plaindre de vos éternelles folies , les voyages mûriront votre tête trop légère , et à votre retour , j'aime à le croire d'avance , je n'aurai qu'à me louer des changemens avantageux qui se seront opérés en vous.

— Je crois pouvoir t'assurer, ma mère, que je ne changerai jamais.

— Vous vous trompez étrangement , monsieur , réfléchissez davantage avant de vous déterminer à faire quelque chose , et la frivolité ne dirigera pas sans cesse toutes vos ac-

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lions. Les futilités qui sont les principaux objets de vos amusemens alimentent et excitent continuellement votre jeune imagination , il est temps de mettre un terme a toutes vos extravagances, et, sous les auspices de monsieur l'abbé qui me répondra de votre conduite, j ost espérer que Vous n'en commettrez pas une seule; aussi lorsque nous nous reverrons je vous trouverai corrigé

de vos défauts. »

Le jeune élève et le précepteur saluèrent madame la marquise et monsieur Jean s'empressa de conduire son mentor dans son appariement.

— Oserai-je vous prier, monsieur,

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de me dire comment vous vous nommez, car iJ paraît que nous sommes ensemble, pour y vivre long-temps.

— Mon nom est Canard, mais je vous prie de ne jamais m.e donner d'autres dénominations que monsieur l'abbë.

— Ce nom promet beaucoup, monsieur l'abbé, et je puis vous assurer qu'il me plaît infiniment, cependant puisque tel est votre bon plaisir, afin que nous soyons toujours bon amis, je ne me permettrai jamais de vous appeler par votre nom.

— D'après ce que m'a dit votre respectable mère elle a beaucoup à se plaindre de la légèreté de votre caractère .

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— Monsieur, j'ai un très-grand défaut, et qui est capital aux yeux de JDeaucoup de monde, c'est de rire de tout, de m'amuser de tout, de me contenter de tout, et de trouver jusques dans les choses les plus tristes et les plus lugubres beaucoup de matières pour alimenter mon éternelle gaieté, vousne serez donc pas étonné, monsieur l'abbé , que votre morale , vos leçons, vos sermons même soient à chaque instant ks objets de mes amuse mens,

— Monsieur, il faudra vous corriger de cette ridicule manie, et j'espère que votre gouverneur

— Exercerait en vain toute son autorité, il n'y parviendra jamais.

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Tenez monsieur l'abbé, dès aujourd'hui, il faut nous entendre, vous avez besoin de moi <K)mme j'ai grand besoin de vous; ne me contrariez pas trop, et je vaus promets d'être un élève extrêmement docile.

— Monsieur la gravité de mon caractère, l'importance de mon ministère.... et surtout la nécessité de répondre à la confiance que Ton m'accorde....

— Monsieur, je vous ai donné une idée pi'écise de mes penchans et de mes goûts, c'est déjà vous donner une grande preuve de ma confiance, et vous n'avez besoin cpie delà mienne, quand à votre gravité, etc. etc., conservez-la si vous le pouvez , mais je

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VOUS avertis qu'à chaque instant je m'en amuserai , si vous vous refusez à pardonner quelques petits traits de folie qui me passeront par la tête.

— J'aurais toute la condescendance que vous désirerez, pourvu que la décence soit toujours la base de toutes vos actions.

— Votre réserve est extêmement juste, croyez que je] m'y conformerai toujours.

Les préparatifs du voyage ne furent pas longs, il fut décidé que l'on commencerait par visiter la Provence avec le proj et d e rester quelques temf )S à Marseille. Les voilà tous les deux sur la route de cette ville. A chaque relais, à chaque auberge , monsieur le

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vicomte trouvait matière à exercer son infatigable malignité, il fallait tout le sérieux que voulait toujours conserver monsieur l'ecclésiastique, ce qui ne veut pas dire monsieur le pédant, pour ne pas pouffer de rire h chaque instant.

La ville de Marseille plut beaucoup à notre jeune homme, ils restèrent plusieurs années dans cette ville célèbre, colonie primitive de Phocéens, dont les descendans sont singulièrement dégénérés de leur antique simplicité, monsieur le précepteur faisait quelquefois cette judicieuse et savante remarque : tout se corrompt, disait -il, tout se détruit; tous les monumens , toutes les institutions

ant une fatale et incalculabe propension à dégénérer. Monsieur Jean lui répondait par ces quatre vers du fameux Sonnet de Scarron :

Il n'est point de ciment que le temps ne dissoude : Si vos marbres si durs ont senti son pouvoir , Dois-je trouver mauvais qu'un méchant pourpoint noir, Qui m'a dure' deux ans, soit perce' par le coude?

Ces marbres si durs , qui ne peuvent résister à la faux destructible du bon homme Saturne , me rappelent monsieur l'abbé que vous avez besoin d'un habit pour Pâques , car on aperçoit sur le vôtre la trace des promenades quotidiennes de la vergette; ce qui lui donne un air d'antiquité moins ancienne que. l'origine de la ville de Marseille, mais qui cependant semble déjà remon-

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ter à quelques siècles. Et monsieur Tabbé de faire une laide grimace, parce qu'il le dérangeait ou l'interrompait toujours au milieu d'une élégante périphrase ou d'une savante dissertation .

Monsieur le vicomte retirait peu de fruit des leçons qu'il recevait de son gouverneur , parce que ce jeune homme ne portait jamais son attention que sur des futilités qui l'occupaient sans cesse. Monsieur l'abbé se démenait en vain à faire valoir son éloquence et son érudition :

il s'aperçut facilement que la dissipation , le changement de lieu et de scène alimentaient davantage la gaieté et la frivolité, de son élève ce qui déve-

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lopait chaque jour davantage la nullité de ses moyens pour acquérir des connaissances ; monsieur l'abbé quoique attaché à monsieur Jean , et tout se trouvant bien avec lui , sous les rapports pécuniaires , résolut cependant de retourner à Paris, pour le rendre à sa famille. La responsabilité d'une éducation manquée, pesait fortement à sa conscience ; d'ailleurs il craignait qu'on ne lui en fît des reproches , quoiqu'il eut mis tous les soins et tout le zèle possible à imprimer dans son âme les leçons qu'il lui donnait.

— Mon intention M. le vicomte, lui dit-il un jour, serait de nous rendre auprès de vos parens. La ta-

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che que j*ai à remplir auprès de vous est extrêmement délicate , ils pouraient soupçonner que la confiance que l'on m'a accordée, n'est point assez justifiée.

— Je ne vois point , monsieur l'abbé que vous ayez en rien trompé leur attente,

— Je vous demande pardon , vous n'êtes point assez pénétré de la nature des fonctions qu'il faut que je remplisse , chaque jour vous m'en donnez des preuves incontestables.

— Mais il serait possible que vous fussiez dans l'erreur. Si je n'écoute pas les leçons que vous me donnez, si je regarde avec peu d'attention vos droites et vos<:ourbes dans vos démonstrations

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gëornétriques ; c'est que la nature m'a donné une telle facilité que je saisis au premier abord , et qu'un long raisonnement m'ennuie. Si j'étais dans un collège où vingt pédans seraient sans cesse à mes trousses, et qu'il me fallut répondre à de forts longs examens, je remporterais tous les prix en me moquant de mes professeurs et de mes camarades.

— Monsieur cette présomption vous fait le plus grand tort.

— Elle me fait honneur, parce que je crois qu'elle est justifiée par la facilité et l'esprit , surtout |)ar Toriginalité qui me distingue, celle de m'amuser de tous les travers de ce

bas monde. D'ailleurs je vous avoue- 1. 2^ édit. i4

rai que votre projet me contrarie beaucoup. Avant de rentrer dans | ma ville natale, je me proposais d'aller visiter la Grèce , cette ancienne patrie des beaux arts et des sciences, maintenant arrosée du sang de ses enfans et couverte de monumens renverse's.

— C'est un voyage pénible et fort dangereux, je dois vous témoigner toute ma répugnance à le faire.

— Je brûle du désir de parcourir cette ville de Misitra, où l'on voit encore les immenses débris de la superbe Lacédémone; celle de Setine , où sont les dernières traces de la capitale de ces illustres et malheureuses contrées , nous péné-

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treroiis même, si vous lejugez à propos , jusques dans Tancienne Bysance, aujourd'hui la capitale de l'empire Ottoman.

— Plus vous étendez vos vues et

vos projets de voyage, et plus je dois vous manifester mon éloignement de vous y accompagner.

— Je crois^^ monsieur l'abbé , que vous plaidez contre vos intérêts. Gar je me rej>ais d'avance de nos récréations et de nos continuels amusemens.

Je serais curieux , par exemple, de voir de la pointe du grand sérail de Constantinople , oii il nous sera défendu d'entrer, la tour de cette intéressante Héro, qui chaque jour attendait son cher Léandre. Je voudrais

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essayer en me jetant dans la mer auprès du sérail de Scutari, si je ne pourrais pas moi-même aller à cette tour de déplorable mémoire , et faire en m'amusant le petit Léandre.

— Je vous renouvelle, Monsieur, que votre projet est absolument illusoire pour le moment. Le mien est de nous diriger vers la capitale. Si quand nous aurons revu vos parens, ils jugent à propos de vous laisser faire un voyage dans ces contrées éloignées, ce sera une vrai satisfaction pour moi. '-Mais vous m'avouerez, monsieur l'abbé que c'est cruellement me tyranniser, je vous assure que j'ai une extrême envie dèsaujourd'hui de voyager en Turquie y tout dans ce charmant

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pays est fait pour exciter la mélancolie et la sensibilité. Je veux tout à mon aise y jouir du plaisir de comparer les mœurs de ces nations avec les nôtres, et rire des contrastes qui vont s'offrir à mes yeux. Vous, jVIonsieur, qui mourez déjà du désir dv vous procurer les mêmes jouissances que moi, malgré votre rigide suprématie sur ma conduite, vous ne pouvez pas vous refuser de m'y a< compagner.

,, — Gémissons plutôt, Monsieur, sur un pays dont les institutions n'ont aucunes bases, où la vie de

chaque particulier dépend du bon plaisir d'un despote, où le peuple

fait ses. délices du pal, du crampon ,

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de la strangulation , etc. etc., spectacles qui n'ont pas de côtés plaisans.

— Monsieur labbé, imitez moi, je crois que c'est le plus agréable des caractères que celui qui sait s'amuser de toutes les folies des hommes , quittez votre air morose , riez des travers inconcevables que vous rencontrez sans cesse sous vos pas, et qui alimentent les passions de tous les pauvres humains. Si vous voulez descendre au fond de votre conscience, vous serez convaincu que l'on doit placer sous le même niveau : la vanité que l'on rencontre à chaque pas ,• la bonhommie , qui suppose toujours la bonté du cœur et jamais la corruption ; la cruauté , qui est le

défaut de la civilisation ou l'atrocité du caractère,* mais qui est toujours émanée de l'altération des sentimens ou de la dépravation de l'âme ; ce délice des potentats de l'Asie, qui les guide dans toutes leurs actions, et qui les pousse à faire peser sur quelques malheureux esclaves leur cruelle et foudroyante autorité; cette fantastique originalité de quelques individus que l'on rencontre partout, qui se croyent quelque chose parce qu'ils se sont donnés la peine de naître, comme dit Figaro; cette tourbe de courtisans et de parvenus , qui ne se rappellent plus des mathématiques qu'ils ont appris, que par la nécessité de se servir sans cesse de la ligne courbe et

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qui font une étude particulière de l'ëlasiicité de la colonne vertébrale.

Lorsque vous aurez réfléchi philosophiquement, monsieur l'abbé, sur toutes ces bizarreries, vous verrez que tout cela ne peut qu'exciter notre parfaite et entière hilarité.

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