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arrivant de Marseille , et roriginalitë de toutes ces personnes était encore augmentée par Timpatience qu'elles éprouvaient de se mettre à table. Voici le détait de cette composition : trois vieilles et nobles douairières dont une s'efforçait de paraître tort intéressante, c'était une belle dame à vapeur, à grand ton et à grand étalage , qui se taisait suivre par deux grands paysans que rori avait affublés en laquais ; un jeune homme d'une agréable physionomie , mais qui paraissait extrêmement triste , avec un monsieur plus triste encore, et qui semblait le diriger ; enfin un autre monsieur qui portait un perroquet et qui était assis au milieu de trois ou quatre chiens avec
lesquels il paraissait être en parfaite intelligence, puisqu'il ne fit société qu'avec eux pendant la halte.
Le cortège de nos jeunes gens et de nos chanteuses passa d'un air affable et riant devant les trois douairières.
Ah fi donc ! dit l'une d'elle, avec uu profond mépris , c'est une troupe rie comédiens y cette expression, qui fut répétée en écho par toutes les personnes de la première voiture , fut distinctement entendue par le jeune vicomte , qui ne laissait rien perdre et cherchait toutes les occasions de manifester sa gaieté. On se place dans une grande salle en attendant le diner ; comme personne ne se connaissait, les habitans de l'une des diligences se
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mettent d'un côté et ceux de l'autre en face, sans le moindre mélange , ce qui arrive presque toujours. Mesdames, dit le jeune vicomte à la troupe joyeuse, c'est-à-dire aux personnes de la deuxième diligence , on nous prend pour des comédiens ambulans »
et en vertu de cette charmante qualililication, on nous traite déjà avec beaucoup de hauteur et de mépris. Vous ne connaissez personne dans cette petite ville , et encore moins dans cette maison ; en conséquence , vous ne pouvez en aucune manière compromettre votre caractère , vos personnes et vos dignités ; en suivant un conseil que je vais vous donner, nous passerons agréablement les deux
OU trois heures que nous avons à rester ici : daignez, je vous en supplie seulement pendant cette espace de temps, daignez accepter le brevet de comédiens et de comédiennes que l'on vient de nous délivrer gratuitement.
(( Y pensez-vous, Monsieur, dit l'abbé à son élève, nous compromettre de cette manière?
•-Monsieur, je vous en prie, ne craignez rien, je suis incapable d'abuser d'aucune circonstance, mais il faut nous amuser aux dépens de cette haute société qui nous ravale déjà parce qu'on nous suppose des comédiens, comme si cette classe n'était pas tout aussi respectable que tant
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d'autres. Au surplus, je n'exige rien de vQ«is, Mesdames; je ne vous demande pour l'instant que votre consentement, je me charge de tout le reste ; et puis ce n'est que pendant quelques heures , en remontant en voiture, chacune de vous, Mesdames, reprendra sa dignité personnelle et le rôle qui lui convient ou que le sort lui a assigne. Ne me refusez donc pas ce petit acte de complaisance , qui ne peut être d'aucune conséquence , et ne doit en rien vous effrayer , car je vous promets de ne pas sortir des bornes de la décence.
Les trois jeunes personnes acceptèrent sans réflexion par un aimable
signe de tête ; mais la dame lit quelques difficultés, vaincue enfin par les instances des jeunes gens , elle^ voulut bien se prêter à cette plaisanterie , à condition ({u'elle ne se* rait pas portée trop loin , et que tout son rôle se réduirait à un continuel silence. Il fallait encore vaincre la répugnance de monsieur l'abbé, qui semblait déjà faire quelques grimaces h l'annonce des nouvelles folies de son élève. « J'ai toujours respecté votre personne , votre caractère , tout jusqu'à votre nom, lui dit monsieur le vicomte, et certes, monsieur l'abbé, vous conviendrez que c'est un grand effort de ma part. Daignez dans cette circonstance avoir quelque in-
diligence, et d'ailleurs je ne vous demande que d'avoir la bonté de ne pas nous trahir, dans ce cas votre j rdle se réduit à bien peu de chose, et ne peut compromettre en rien votre dignité. Monsieur l'abbé se rendit d'assez mauvaise grâce, mais enfin il se rendit.
— Ne faites nullement attention aux noms de guerre que je vais gratuitement vous donner, ajouta le jeune fou, qui, se disposant déjààentrer dans son rôle de jeune fat ou jeune premier , détacha aussitôt un superbe entrechat et se mit à solfier en prenant un air aimable et avantageux en passant devant la vieille j troupe, qui n'avait rien entendu du
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complot et qui se trouvait graYement assise en face de nos jeunes étourdis.
Il regarde les vieilles avec des yeux en coulisse, et passe devant les vieux en exécutant brillaraent quelques /etées hatues : Ah ! Ah ! . . . .
— Quelle^ horreur ! disait une des vieilles.
— Mais non, répondait une autre :
ce jeune homme est très-bien ! Il a une physionomie très-distinguée , et dans tout son ensemble il a des formes vraiment Apolloniennes î
-^Ah! Ah!! s'écriait à chaque instant le jeune fou, en sautant quelques entrechats.
— Heureusement, disait un vieux monsieur que nous n'allons rester que
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quelques instans avec ces gens-là , car il est impossible d'être en plus mauvaise compagnie.
— Serions-nous assez malheureux d'être forces de dîner à la même table? disait une des douairières à une autre dame, mais il y a de quoi en mourir de honte. Le maitre de cette mauvaise auberge est un grand insensé de mettre des personnages de notre qualité à coté de gens de cette espèce, c'est vraiment n'avoir pas le sens commun , je vous assure ma chère, que jamais je n'ai été exposée à une telle insulte, à une semblable dégradation.
— Mes amis, dit le jeune vicomte, à ses prétendues camarades, hier au
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soir nous avons très-mal joué le calife à Marseille, il n'y avait point d'ensemble , la réplique a été mal saisie, et le dialogue a été d'un froid de glace d'un bout à l'autre de la pièce. Vous savez que nous devons le jouer demain à Aix, nous ferons fort bien de le répéter en attendant le dîner. Aussitôt il se met à fredon-^ ner en se donnant des airs languissans : mes chers amis dans cette s^ie,
etc Allons Lucrèce, ton grand
air de facture. De tous les pays pour vous plaire y allons ma chère camarade, un peu de complaisance
Vous voulez bien nous le permettre, aimables et charmantes personnes , continua - t - il , en s'adressant aux
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dames du côte droit de la table, qui était le coté des vieux grognards , nous manquons peut-être aux convenances, mais vous le voyez, je suis fou de mon art, et depuis Manlius jusqu'à Cadet Roussel, je remplis tous les rôles à la satisfaction du public et de mon directeur, que j'ai l'honneur, Mesdames , de vous présenter , il désignait monsieur Tabbé. Mais je suis fort exigeant , j'aim.e que mes camarades s'empressent à montrer le même zèle , le public nous aime beaucoup, il ne faut pas abuser de sa généreuse bienveillance.
-^Allons ma bonne amie, allons Lucrèce, ces dames veulent bien nous le permettre, si tu répugnes à nous
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faire voir dans ce moment, que tu es d'une légèreté extraordinaire , çt que ta danse a quelque chose de merveilleux; nous voulons bien être assez indulgens pour te passer le pas-solo de rigueur, mais au moins commence ton andante. Allons, voyons, un peu de hardiesse, je vais t'accompagner avec ta guitare. C'est un bémol majeur : trois bémols à la clef.... C'est aussi dans ce ton que je chanterai mon grand air de ma Zétidbé, . . .
— Pas mal^ .... pas mal, mais je te dirai que ton insipide timidité gâte toujours tout ce que tu fais. Tu as dansé le pas à ravir, nous ne le demandions pas, et c'est très-joli de ta part.
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— Vous remarquerez aimables et jolies dames, dit-il aux vieilles, que cette jeune actrice promet beaucoup, elle a un genre de danse extrêmement gracieux et voluptueux, qui entraine,^ qui enlève tous les suffrages. Il est bon que vous soyez instruites , Mesdames , que de tous les bons élèves que j'ai formés, c'est celui qui a le mieux profité de mes leçons.
— Tu ne dois pas rougir de ce que je dis là, Lucrèce, c'est l'exacte vérité, mais il semble, parce que tu portes le nom d'une femme vertueuse, qu'il soit nécessaire que tu imprimes ce cai-^ctère à tous les rôles que tu joues, ceci est bon en public, mais entre nous , ma bonne amie .
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nous savons bien ce que nous devons en penser, et les planches sur lesquelles tu fais tes cabrioles facilitent beaucoup les faux pas. A propos Lucrèce , avoue que ce prince Russe , avec lequel tu causais hier au soir , est bien aimable! C'est un joli pigeon à gorge dorée î Je l'ai connu en Westphalie , je remplissais alors les rôles de niais, toutes les femmes se l'arrachaient.
Allons à toi , Cornélie , tu fais ma Zétulbë, commence ton air et ton dialogue. Rappelle -toi que tu as été hier d'un froid désespérant, et qu*en débutant demain à Aix .
il faut un peu chauffer notre nouveau public Allons, commence
donc...
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— Mais , Monsieur —
— Je m'aperçois que tu n'es pas disposée. Vous verrez , mes chers amies , que demain nous aurons terriblement d'embarras pour jouer passablement ce calife.
— Je suis facile , charmantes et divines personnes , toujours s'adressant aux douairières , que vous soyez privées d'entendre la belle voix de ma camarade Gornëlie, elle enchante les oreilles par sa méthode italienne, quand elle veut se donner la peine de chanter juste, c'est la Catalani de, la troupe. Pour vous-dédommger , je vais vous chanter mon grand air, vous en jugerez. Ensuite je vous régalerai de mon petit rondeau, quiA
faut que je chante en fumant ma pipe : c'est le chef-d'œuvre de Boiëldieu. Corlsandre , prête-moi donc ta grande chinoise, je ne sais ce que j'ai fait de ma belle écume de mer.
— Mais tu §ais bien que je ne l'ai pas , lui répondit un des commis voyageui's.
— J'en suis désespéré, car dans ce role^ même pour ma répétition , une grande pipe est obligée. »
Après que notre jeune fou eut fait entendre une fort belle voix , et après y avoir mis beaucoup de comique théâtral, il s'adressa au côté droit d'un air triomphant.
« Pardon, Mesdames, j'ai horr;
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blement cadencé les vingt premières mesures , je vous prie de m'excuser , la fatigue et la voiture , ont beaucoup dérangé la flexibilité de ma voix; ajoutez à cela le saisissement d'être obligé de chanter en présence de tant de pei^onnes respectables....
de tant de connaisseurs d'une oreille si — si délicate.... qu'en vérité il faut que je sois doué d'un courage extraordinaire et d'un enthousiasme pour mon art auquel rien ne saurait être comparé. »
Et monsieur le vicomte plissait et déplissait un immense jabot que le hasard lui avait fait mettre ce jour là. J'espère, ajouta-t-il , que nous trouverons dans l'auguste société
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autant d'indulgence et de bienveillance que d'amabilité. Et Tau-^ guste assemblée de se pavaner d\\u air de satisfaction qui semblait dire : Oui, mon ami, nous sommes assez contens de vous.
On annonce enfin que le dîner est servi, chacun prend sa place, mais en observant toujours la même ligne de démarcation; c'est à dire <[u'il n'existait aucune espèce de mélange entre les mystificateurs et les mystifiés. Il y avait même une telle distance entre les deux troupes, qu'au premier aspect on aurait pu croire que l'une ou l'autre av.nt quelques maladies contagieuses et coramunicatives, connues de la
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conde , qui s'éloignait et manifestait la plus invincible répugnance pour toute espèce de rapprochement, afin d'éviter de gagner la maladie.
Le repas fut extrêmement amusant parce que monsieur Jean avait soin de l'assaisonner par sa continuelle gaîté et par ses plaisanteries.
Quoique placé à une certaine distance , le hasard avait mis monsieur le vicomte à côté d'une des vieilles qui le trouvait fort de son goût. Elle chuchotait sans cesse avec sa voisine, et elle lui faisait observer que c'était un meurtre qu'un jeune homme comme cela fut aban-
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donne avec des filles perdues. « Comment un jeune homme aussi bien que cela , disait-elle , peut-il embrasser une profession qui l'éloigné à jamais de la bonne société? Ce comédien est charmant, il a vraiment l'air, par son aisance et ses manières , d'être un homme comme il faut.
— ' Vous voyez bien cette jeune et jolie personne qui est à côté de moi, disait notre jeune fou à sa vieille voisine, en montrant la plus jeune des trois dames qui étaient au fond de la voiture, elle est très-jolie et elle possède tout ce qu'il faut pour devenir une personne accomplie; eh bien, c'est une jeunesse perdue! Ça veut avoir des principes, ça veut être
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