‹ Les jumeaux de ParisChapitre 9 sur 15 · G LES JUMEAUX · texte numérisé non relu

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madame Ja marquise , qui se croyait absolument indépendante dans l'exercice de ses plaisirs , pour donner un i ibrecours à ses désirs et pour disposer de sa fortune. Elle s'en consola, en réfléchissant qu'elle pourrait encore pendant long-temps avoir la j ouissance des revenus.

Il fut convenu entre monsieur le marquis et madame la marquise que chacun d'eux conserverait une entière liberté pendant le cours du mariage, et que, malgré la communauté, les époux n'auraient aucun compte à se rendre de leurs actions. Ce fut madame la marquise qui exigea l'insertion de cette clause, car, il est bon de le faire observer en passant.

madame la marquise avait le goût le plus prononce pour la jouissance indéfinie de sa liberté individuelle.

Les jumeaux avaient été reconnus enfans de monsieur le marquis. Il avait d'abord montré quelque répugnance pour une paternité qui lui était étrangère, mais les cent mille écus avaient applani toutes les difficultés, il fut donc convenu que l'un des Jean porterait le titre do comte et l'autre celui de vicomte. (Je fut encore le hasard qui présida au partage des titres de noblesse, puis-»

qu'il était impossible de pouvoir décider lequel des deux était l'aîné. Il est bien certain qu'à leur naissance il y en avait un qui, de fait et de droit,

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devait être l'aîné, mais comme tant de fois ils avaient été confondus l'un avec l'autre; il n'était plus possible de les distinguer.

Le premier lot, c'est-à-dire le titre (le comte, tomba à monsieur Jean le pleureur, pendant que son frère qui était toujours riant, toujours aimable n'eutque le titre de vicomte. Il pouvait se consoler de cette espèce d'injustice du hasard, car il portait avec lui un talisman inconcevable, celui d'être heureux : parcequ'il était toujours content de tout.

La ressemblance des deux jumeaux croissait avec leur âge , la disparité de leur caractère se développait dans la même proportion que la par-

faite identité de leurs deux physionomies. Le vicomte était d'une gaieté si originale, que toutes ses actions étaient marquées par quelques traits d'une aimable folie; le comte au contraire renfrogné, empesé, guindé, semblait déjà vouloir tout régler, tout censurer et se fâchait volontiers, lorsque l'on était d'un avis contraire au sien; tout enfin se ressentait de cette extrêm^e différence. Dans leur première enfance, l'un cassait, brisait et tortillait tous les joujoux qu'il pouvait attraper , en riant de la manière la plus agréable. Il n'en était pas de même de l'autre : il aimait à conserver, il rassemblait, cachait et tâchait toujours d'éloigner tout ce qui pouvait être à la portée

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de son frère, lorsqu'il lui avait tout enlevé , il n'était pas encore content ^ il semblait que la gaîté même de son frère était un supplice pour lui. Il le i^rondait , le gourmandait, et finissait toujours par pleurer amèrement ; pendant que l'autre riait aux éclats.

Un jour le cadet s'était emparé d'un charmant petit cheval, qui marchait au moyen d'une mécanique, tout en roulant et sautant il faisait juste le tour du salon ; l'enfant brise les jambes et casse les rouages qui le faisaient mouvoir en circuit; après l'avoir ainsi mutilé , il voulait absolument qu'il marchât comme auparavant , bien même qu'il l'eut mis dans un triste équipage, voyant qu'il

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ne pouvait plus parvenir à lui faire faire un pas , il riait comme un fou de le voir constamment immobile.

Son frère en rependant un torrent de larmes, de voir un tel désastre^ ramasse les débris du malheureux cheval, et dans sa douleur diftîcile à dépeindre, il va jusqu'à frapper fortement son frère, qui ne cherche pas même à éviter les coups qu'il reçoit , tant son rire inextinguible lui ôte les forces nécessaires pour se venger des insultes de son malheureux frère.

11 était facile de conjecturer qu'il était presqu'impossible de laisser ces deux jumeaux ensemble, les mêmes cours, la même éducation avec des dispositions si différentes paraissaient

presqu' impraticables, et en cela madame la marquise résolut de suivre les conseils que lui avait donné monsieur le docteur Sibyllius, c'est-àdire qu'il croyait nécessaire de les séparer de bonne heure, afin de ne pas irriter^ par une continuelle fréquentation, leurs caractères opposés.

Ce n'était pas cependant l'inimitié qui les séparait, ainsi qu'on l'avait remarqué dans les deux fils du malheureux OEdipe; car \U ne se haïssaient pas comme Etéocle et Polynice. Ce n'était point non plus les sentimens qui guidaient l'un vers l'autre , Castor et Pollux : c'était une pï5opension irrésistible, l'un à rire de tout, surtout aux dépens de la

mauvaise humeur de son frère, parce que c'était plus dans ses habitudes et plus a sa portée; l'autre à s'affliger tle tout, bien même que plusieurs circonstances pouvaient lui offrir quelques sujets de contentement , et , comme ils étaient toujours ensemble, il fallait aussi que ce fût contre son frère qu il exerçât cette fâcheuse disposition à morigéner, à gronder sans cause comme sans motif; et chaque scène qui offrait quelques contestations finissait toujours par les pleurs amères du premier, et par le rire inextinguible et la gaieté folle du second.

Madame la marquise aimait beaucoup ses enfans, cependant il faut

bien se garder d'en conclure que tout son bonheur se concentrait et ne consistait que dans la manifestation de sa tendresse maternelle, elle aimait à s'en occuper lorsqu'elle n'était pas guidée par d'autres plaisirs , ou par le désir de se procurer d'autres jouissances. Il arrivait quelquefois qu'elle était seule ou isolée, alors ses enfans se présentaient à sa mémoire comme un souvenir très-agréable ; elle aimait les voir auprès d'elle, et le soin de leur éducation, semblait pour quelques instans être sa plus chère sollicitude. Ces louables sentimens n'étaient pas fortement imprim.és au fond de son cœur ; car , si au moment même où elle éprouvait

le plus de satisfaction auprès d'eux, elle recevait ou une visite, ou une invitation à quelque partie de plaisir , ses cliers enfans ne possédaient plus que sa seconde pensée, elle était entièrement occupée de ses nouveaux projets.

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