CHAPITRE PREMIER
Ensemble de la Législation algérienne.
Convient-il, en Algérie, d'établir une législation répressive spéciale pour les indigènes?
Nous croyons que, sur ce point, l’accord est à peu près complet à l’heure actuelle. Pendant trop longtemps on a recherché l'assimilation à outrance; pendant trop longtemps, au lieu de créer des organes répressifs spéciaux, on a cherché à identifier les tribunaux algériens aux tribunaux français; pendant trop longtemps, on a cru que les trois départements algériens devaient, à tous points de vue, être organisés comme des départements français.
Ce n’est que dans ces derniers temps que l'on s’est
aperçu de l’erreur que l’on commettait en se figurant
— 274 — ( que l’on pourrait arriver assez rapidement à fondre deux races absolument distinctes, de mœurs et de civilisation opposées.
Il est vrai, peut-on objecter, que la population indigène est elle-même composée d'un grand nombre d'éléments, arabes, berbères, israélites, pour ne citer que les plus importants. Mais il faut précisément remarquer que ces diverses races sont,jusqu'à l'heure actuelle, restées bien distinctes et presque impénétrables l’une à l’autre, bien qu'elles vivent côte à côte depuis près de treize siècles. A l'heure actuelle, l’Arabe et l'Israélite sont bien loin de former une race unique, bien que leurs coutumes présentent peut-êlre quelques traits de ressemblance. Chacun des deux éléments conserve au cœur la haine de l’autre ;l’Arabe a le mépris de l’Israélite, qu'il considère comme d’une race inférieure et qu'il avait autrefois réduit en esclavage; l’Israélite se souvient du traitement qu'il subissait de l’Arabe avant la conquête française.
L'Arabe et le Berbère ne sont pas moins différents, quoique unis par la communauté de religion, M. Charvériat (1) a tracé en ces termes la comparaison des mœurs arabes et des mœurs kabyles : « Les Kabyles sont ultra-démocrates et n’agissent jamais que d’après les calculs de leur intérêt ; les Arabes ont l'instinct aristocratique et se laissent entrainer souvent par des sentiments chevaleresques. Les premiers admettent la
1. Huit jours en Kabylie. À travers la Kabylie et les coutumes Kabyles.
propriété individuelle, les secondes ne connaissent guère que la propriété collective. Les Kabyles sont sédentaires, cultivent la terre, se montrent laborieux et économes, les Arabes sont presque tous nomades, vivent en pasteurs, se distinguent par leur paresse et leur prodigalité. Enfin la situation faite à la femme,chez les deux races, n’est pas du tout la même; la femme arabe demeure séquestrée et doit toujours se cacher le visage quand elle sort; la femme Kabyle, au contraire, jouit d’une liberté relative et se montre en public non voilée. »
Si deux races, ayant mêmes intérêts et même religion, ont ainsi pu vivre côte à côte depuis la première moitié du vu siècle, comment peut-on croire, non seulement qu’elles se laisseront assimiler, mais même qu’en peu de temps elles pourront prendre les coututumes d’une civilisation différente ? Le Nègre ou le Peau-Rouge, en contact avec le Blanc, en prennent tout au moins les vices, tandis que, depuis trois quarts de siècles, l'Arabe en contact permanent avec l’Européen a conservé intégralement ses coutumes et sa civilisation figées depuis treize siècles autour du Coran immuable.
La race israélite elle-même, bien que d’une civilisation moins différente de la nôtre, et bien que la conquête francaise ait éte pour elle une véritable émancipation, ne s’est pas laissée pénétrer, et la faillite de l’idée d’assimilation a été proclamée par les tristes résultats de décrets pris à la légère, comme s’il suffisait d’un texte
rédigé à la hâte pour fusionner du jour au lendemain
deux races très différentes, on pourrait presque dire deux races hostiles.
Au point de vue spécial qui nous intéresse, celui de la question de la répression, nous dirons que le législateur ne peut faire abstraction de la différence de mentalité existant entre l’Arabe et le Français: nous dirons que la diversité des races, la présence de trop nombreux étrangers qui n’ont pas été attirés uniquement par le ciel bleu de l'Algérie, sont autant de causes qui font queles infractions sont beaucoup plus nombreuses dans la Colonie que dans la métropole (1) et que, le premier devoir de la France en Algérie étant d'assurer la sécurité de ceux de ses enfants qui travaillent à l’étendre vers le Sud, il est nécessaire d'organiser une répression rapide et énergique des méfaits qui menacent l’ordre public et, par cela même, la prospérité de la colonie.
Voilà pourquoi ,au point de vue pratique, on ne peut qu'applaudir à l’idée qui commence actuellement à se faire jour, cette idée que l’assimilation est impossible, pour le moment tout au moins, que le Musulman, étant dans une situation différente de celle du Français à tous égards, doit ètre jugé par des juridictions différentes. Voilà pourquoi nous ne pouvons qu’applaudir surtout aux premiers symptômes annonçant une législation spéciale à l’Algérie,symptômes qui se manifestent par l'apparition de textes organisant des tribunaux répressifs spéciaux,des cours criminelles spéciales, un régime forestier spécial.