CHAPITRE IV
FETH-ALI-CHAH.
Mesures prises par Agha-Mohammed pour assurer la couronne à son neveu Baba-Khan. — Rivalités qui éclatent à sa mort. — Vainqueur de tous ses rivaux, Baba-Khan prend le nom de Feth-Ali et le titre de chah. — Phase nouvelle de l'histoire persane. — Ses relations avec la Russie, l'Angleterre et la France. — Feth-Ali réclame le secours de Napoléon. — Le général Gardanne à Téhrân. — Son incapacité nous fait perdre toute influence en Perse. — Influence anglaise. — Traité de Gulistan avec la Russie. — Guerre de trois années contre la Russie. — Traité de Tourcmanshal. — Importance de ce traité au point de vue de la consolidation de la dynastie kadjare et de l'influence russe en Perse.
Le successeur de l'eunuque Agha-Mohammed fut son neveu Baba-Khan, petit-fils de Mohammed- Haçan, et âgé alors de trente-cinq ans.
A peine maître de la Perse méridionale, Agha- Mohammed avait, pour que la tiare ne sortît point de la tribu kadjare, fait reconnaître comme héritier présomptif son neveu Baba-Khan. Il Pavait associé aux divers actes de sa politique. Il avait même été, craignant les troubles qui pourraient éclater à sa mort, jusqu'à faire assassiner son propre frère Djafar-
Kouli-Khan. Un historien persan a conservé les curieuses paroles qu'il adressa, à la suite de ce meurtre, à Baba-Khan : « C'est pour vous, aurait-il dit, que j'ai fait périr Djafar-Khan. L'âme qui animait ce corps n'aurait jamais souffert que l'on plaçât la tiare sur votre tête. La guerre civile eût désolé la Perse. Pour prévenir cette calamité, j'ai pris sur moi de commettre un crime horrible devant Dieu & devant les hommes. »
Ce crime n'empêcha point qu'à la mort d'Agha- Mohammed, son neveu ne se vît disputer le trône par quatre compétiteurs : d'abord par Sadek-Khan, chef des Chakakis, et l'un des instigateurs du meurtre d'Agha-Mohammed-, puis par son frère Houcein- Kouly-Khan; enfin par Aly-Kouly-Khan, le dernier frère d'Agha-Mohammed, et par le fils de Zeki- Khan.
Les premières années du règne de Baba-Khan se passèrent à combattre ces rivaux. Il en eut facilement raison. Sadek-Khan se rendit à discrétion & rapporta les trésors d'Agha-Mohammed, qu'il avait volés. Baba-Khan le reçut avec bonté, lui pardonna sa révolte, et même le combla de bienfaits. Mais, deux années plus tard, Sadek se montra ingrat, et Baba- Khan le fit murer dans une chambre où il ne tarda pas à mourir de faim. Quant à son frère Houcein- Kouly-Khan, il lui pardonna deux fois sa révolte; mais celui-ci s'étant révolté une troisième fois & ayant été vaincu de nouveau, Baba-Khan, pour le châtier et le réduire à l'impuissance, lui fit crever les yeux.
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Après quoi, ajoute l'historien persan, il lui rendit son amitié & le combla d'honneurs & de présents jusqu'à sa mort.
Agha-Mohammed, pour rester plus près de sa fidèle province du Mazenderân, avait transporté le siège du gouvernement d'Ispahân à Tehrân. Il avait fortifié cette ville, qui, depuis, est devenue la résidence favorite des princes kadjars. Comme garantie de la fidélité des divers Khans, il les avait contraints à envoyer à Tehrân les principaux membres de leur famille. Baba-Khan n'eut lieu que de se féliciter de ces mesures préventives, qui, sans aucun doute, empêchèrent la révolte de plusieurs chefs & diminuèrent d'autant le nombre des compétiteurs à la succession d' Agha-Mohammed.
Vainqueur de tous ses rivaux & maître de l'Aderbidjân, du Guilân, de l'Irak-Adjémi, du Farsistân, du Laristân, du Kurdistan, du Kermân & d'une grande partie du Khoraçân, Baba-Khan prit le nom de Feth- Ali & y ajouta le titre suprême de. chah. Il fut donc le premier prince kadjar qui se para de ce titre, qu'aucun souverain, pas même le puissant Agha- Mohammed, n'avait osé prendre depuis l'extinction de la famille de Nadir-Chah.
Avec le règne de Feth-Ali-Chah, l'histoire persane entre dans une nouvelle phase. On cesse de voir ces guerres civiles, ces usurpations, ces rivalités qui rem-
plissent l'histoire des deux premiers princes Kadjars. Les relations de la Perse avec les puissances européennes commencent, & cet empire reprend dans l'histoire générale une certaine importance politique.
La situation géographique de la Perse, véritable barrière placée entre l'ambition russe & l'ambition britannique en Orient, explique suffisamment le rôle qu'elle est appelée à remplir, les intrigues qui vont se nouer à la cour de Tehrân, la comédie politique que les puissances de l'Europe vont y jouer et les guerres qui naîtront de là.
Ce fut en raison de la guerre que la compagnie des Indes soutint contre Tippo-Saïb, en 1799, que le gouvernement anglais se mit en rapport officiel avec le cabinet- de Tehrân. Tippo-Saïb ayant envoyé un ambassadeur à Feth-Aii-Chah pour lui demander son appui, tout au moins sa neutralité ; la Compagnie des Indes crut ne point devoir tarder davantage, et se mit en rapport suivi avec la Perse, en envoyant à Tehrân, en qualité d'ambassadeur, Mehdy- Ali- Khan, d'origine persane. La mort de Tippo-Saïb, arrivée peu après (1799), rendit inutile cette ambassade. Mais le premier pas était fait & l'Angleterre resta en relations constantes avec Feth-Ali'-Chah. Deux années plus tard un traité même fut conclu par les soins du colonel sir John Malcolm. La Perse devait attaquer le Khoraçân et l'Afghanistan ; l'Angleterre devait fournir les subsides. Ce traité fut exécuté & Feth- Ali-Chah s'empara de Mechhed. C'est à la suite de cette expédition que Mohammed-Naby-Khan fut envoyé, par
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le cabinet de Tehrân , comme ambassadeur à Calcutta auprès de la puissante Compagnie des Indes.
Au nord, les Russes, reprenant la politique de Catherine II, avaient reconquis la Géorgie, s'étaient emparé de Tiflis& de rAderbidjân jusqu'à Tauris. Feth- Ali-Chah marcha contre eux avec son fils Abbas- Myrza. Mais à ce moment même, un rapprochement s'opérait entre les cabinets de Londres et de Saktt- Pétersbourg, et un traité d'alliance contre l'empire français s'élaborait.
ni
Feth-Ali-Chah , voyant sa situation politique brusquement modifiée par ce rapprochement & ne se sentant point de force à lutter seul contre la Russie, prit le parti de s'adresser au grand Chah de l'occident. Il écrivit une lettre autographe à l'empereur Napoléon, pour lui demander amitié et assistance.
Cette lettre parvint aux Tuileries au moment où se faisaient les préparatifs de guerre contre la Russie. Elle étonna tout d'abord. On alla même jusqu'à douter de son authenticité. Cependant, Napoléon, qui jetait déjà les yeux sur les possessions anglaises de l'Inde, comprenant toute l'importance d'une alliance avec la Perse, envoya MM. Romieu & Jaubert avec mission de constater, l'état de cet empire, ses ressources & le parti que l'on en pourrait tirer.
Les renseignements envoyés par M. Jaubert, le seul 4t ces deux diplomates qui parvint en Perse, étant
conformes aux secrets desseins de Napoléon, le général Gardanne partit immédiatement avec le titre d'ambassadeur* Ses instructions portaient : offre de secours à la Perse contre la Russie et éducation des troupes persanes sur le pied français. Mais, après la paix de Tilsitt, en 1807, ce fut seulement la médiation de Napoléon auprès de son nouvel allié Alexandre que Gardanne promit à Feth-Ali-Chah, ce qui jeta un certain froid dans les relations diplomatiques entre les cours de Paris et de Tehrân.
L'influence anglaise acheva de perdre, dans l'esprit de Feth-Ali-Chah, notre ambassadeur qui, d'ailleurs, ne sut point se mettre à la hauteur de sa mission. La Compagnie des Indes envoya à Tehrân de nouveau sir John Malcolm, et le cabinet de Londres envoya de son côté sir Harford Jones Brydges. Ces deux ambassadeurs répandirent l'or à pleines mains & ne tardèrent pas à être tout-puissants dans l'entourage de Feth-Ali-Chah. La France cessa d'avoir toute influence à Tehrân et le général Gardanne quitta la Perse. Il revint à Paris emmenant avec lui le premier ambassadeur que la Perse envoya en France, Asker-Khan. Un Français, M. Jouannin, resta à la légation de Thérân pour expédier les affaires courantes.
Sir Gore Ouseley, qui vint remplacer, en 1 8 1 1 , sir Harford-Jones Brydges, fit ce que la négligence de
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notre ambassadeur n'avait point fait. Il servit de médiateur entre la Russie & la Perse & prépara la signature du traité de Gulistan, en octobre i8i3.
Ce traité, qui semblait devoir promettre de longues années de paix, portait en lui-même le germe d'une guerre laborieuse qui eut pour résultat d'asseoir définitivement en Perse l'influence moscovite.
Les commissaires chargés de délimiter, aux termes du traité de Gulistan, les nouvelles frontières ne réussirent point à s'entendre. Chacun prétendait à la possession du teritoire circon voisin du lac Goktcha. Les pourparlers durèrent longtemps et causèrent une cerr taine fermentation dans les esprits des tribus* du nord, fermentation que le haut clergé exploita habilement, faisant presque de cette affaire une question religieuse.
Les représentations du général MenzikofF, envoyé extraordinaire de la cour de Russie, ne furent point écoutées & la guerre éclata au printemps de 1826, Elle dura deux années. Battus à Schamkhaï, le 2 septembre 1826, par le général MenzikofF; à Elisabethr pol, le 25 du même mois, par le général Paskewitch, et devant Abbas-Abad, au mois de juillet de J'année suivante, les Persans se virent réduits à der mander la paix.
Elle fut signée à Tourcmanshaï, le 2 février 1828, par le général Paskewitch et le conseiller d'État OberskofF, agissant au nom x de la Russie, et par le prince Abbas-Mirza, fils aîné de Feth-Ali-Chah, au non} de la cour de Tehrân.
Les principales dispositions de ce traité sont : qu'il y aura paix et amitié perpétuelles entre la Russie & la Perse; — que le traité de Gulistan est & demeure abrogé, et que le présent seul lui sera substitué; — que la Perse cède à la Russie le Khanat d'Érivan et le Khanat de Nakhistchévân ; — que la Perse paiera à la Russie une indemnité de 80,000,000 de roubles; — que les Russes navigueront librement sur toute la mer Caspienne, et qu'eux seuls auront le droit d'y entretenir des bâtiments armés; — enfin, que le fils aîné du chah est reconnu par la Russie comme héritier présomptif de la couronne de Perse.
L'importance de ce traité ne saurait manquer de frapper tous les yeux. Pour le bien apprécier, il faut envisager séparément l'intérêt de l'empire persan & le séparer, pour ainsi dire, de l'intérêt de la dynastie des Kadjars.
Il est évident que les concessions faites par Feth- Ali-Chah sont onéreuses pour la Perse. La cession des khanats d'brivân & de Nakhistchévân, la lourde contribution de guerre, l'abandon de la mer Caspienne, certes, ce sont là de fort dures conditions, et il est très-compréhensible que Feth-Ali-Chah ait longtemps hésité et tergiversé avant de signer un semblable traité.
Mais, d'autre part, quelle garantie de sécurité contre les guerres civiles que cette reconnaissance faite par la Russie de n'admettre pour héritier présomptif à la couronne de Perse que le fils aîné du chah ! et com-
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bien elle affermit la tiare sur la tête de la dynastie des
Kadjars!
On peut dire que c'est vraiment à dater du traité de
Tourcmanshaï que la dynastie d'Agha-Mohammed
est solidement assise sur le trône de Perse, et que, si
depuis cette époque elle règne sans aucune contestation, elle le doit en partie à la prépondérance que ce
traité a assurée à la Russie.
Si Ton veut se faire une idée exacte de l'influence que cette puissance acquit alors en Perse, il faut se reporter aux négociations qui précédèrent le traité de Tourcmanshaï & à ses conséquences immédiates.
Ce fut le prince Abbas-Mirza, fils aîné du chah, qui fut chargé de négocier le traité. Grâce à ses manières nobles & dignes, il sut bien vite gagner l'admiration des Russes & son éloge fut dans toutes les bouches. Les relations entre le prince & le général Paskewitch ne tardèrent pas à devenir plus suivies. Les fils puînés du chah se regardaient comme sacrifiés à l'intérêt d' Abbas-Mirza & de ses descendants. Ils engagèrent Feth-Ali-Chah à violer le traité & à se jeter dans les bras de la Turquie pour reconquérir ses provinces perdues. Abbas-Mirza, après avoir flotté quelque temps indécis, se jeta définitivement dans les bras de la Russie. Il envoya même un confident à Tiflis auprès du général Paskewitch pour lui demander ses
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conseils dans la situation délicate où il se trouvait. La mission diplomatique que Kosrer-Mirza, Pun dest fils d'Abbas, alla remplir à Saint-Pétersbourg; les ; vivres que Bogram-Mirza, autre fils du prince A fournit 41^ fusses dans la province de Khoï; les tribus curdes, tributaires de la Perse* autorisées à prendre dij ser-. vice dans les armées russes, tous ces faits, témoignent de Tinfluence qu'exerça la Russie dans l'entourage du prince Abbas-Mirza.