CHAPITRE III
Agha-Mohammed fait eunuque par Adil-Chah et retenu prisonnier par Kerym-Khan à Schiraz. — Il se déclare indépendant dans le Mazenderân. — Sa lutte contre Djafar-Khan et Louft- Ali-Khan. — Anarchie de la Perse à l'avènement d' Agha-Mohammed. — Politique habile de ce prince, qui devient maître incontesté de toutes les parties de l'empire. — Première guerre avec la Russie. — Mort d* Agha-Mohammed. — Son portrait.
Mohammed-Hacan laissa huit fils. Mais l'histoire n'en réservait qu'un seul aux plus hautes destinées. Ce fut Agha-Mohammed.
Nous avons vu qu'à la mort de Nadir-Chah, Mohammed-Haçân refusa de reconnaître son successeur, Adil-Chah. Celui-ci, pour punir le khan rebelle, se fit livrer deux de ses fils. Il donna Tordre de faire un eunuque de l'aîné, Agha-Mohammed, alors âgé de cinq ou six ans.
Les cruautés inutiles profitent rarement à leurs auteurs, et souvent se retournent contre eux, ce qui eut lieu pour Adil-Chah, qui, sans doute, en agissant ainsi, pensait porter un coup terrible kùx chefs kadjars,
tuer dans son germe leur ambition et assurer à ses successeurs la paisible possession de la tiare.
Il n'en fut rien, et cette cruauté fut sans doute la source de l'élévation de la tribu kadjare.
Dans sa longue vie (1737-1797), en effet, Agha- Mohàmmed n'eut qu'une seule passion : l'ambition, mais il la cultiva à un haut degré, comme nous allons le voir.
A la mort d' Adil-Chah, Agha-Mohammed recouvra sa liberté et retourna auprès de son père, qu'il accompagna plans toutes ses expéditions. A cette rude école, il se forma vite à la guerre.
Fait prisonnier par Kerym, alors qu'il combattait aux côtés de son père, il fut envoyé à Schiraz. La captivité le rendit habile dans l'art de dissimuler.
Il réunissait donc toutes les qualités pour régner, et son père lui avait montré comment se peut conquérir un trône.
A la mort de Kerym-Khan, en 1 779, Agha-Mohammed s'enfuit de Schiraz et revint à Asterâbâd, sur -les confins du Mazenderân, au milieu de ses fidèles kadjars. Il commença par enlever cette ville à son frère Mouteza-Kouli-Khan, puis il s'empara du Mazenderân et du Guilân.
Il se déclare indépendant et, profitant habilement de l'anarchie qui règne en Perse à la mort d'Aly- Mourad-Khan, il étend ses conquêtes & s'empare successivement d'Hamadân, de Tauris & d'Ispahân.
- Pendant quatre années, il soutient une longue guerre (i 785-1 789) contre Djafar-Khan, frère d'Aly- Mourad, qui s'était maintenu à Schiraz & dans tout le midi de la Perse. Mais la mort le délivra de ce rival & il n'eut plus à compter qu'avec Louft-Aly- Khan, fils de Djafar, et l'un des guerriers les plus braves de son temps. Il en eut raison, non par les armes, mais par la trahison, et, après avoir fait mettre à mort ce dangereux rival, il devint le maître incontesté de la Perse méridionale.
Les révolutions si diverses qui depuis trois siècles ensanglantaient la Perse avaient jeté ce pays dans une complète anarchie. On avait vu des soldats heureux qui, partis de rien, s'étaient élevés au rang suprême, et tout chef qui se trouvait à la tête de quelques hommes déterminés ne désespérait point d'arriver à ceindre la tiare. Il n'était chef de petite tribu qui ne se déclarât indépendant.
L'exemple de l'insubordination & de la révolte, venu de haut, se répandait jusque dans les rangs des soldats, et le désordre & le pillage étaient les seules règles que connaissaient ceux-ci. Opprimés par les uns, pressurés par les autres, les malheureux habitants souffraient de tous les maux de la guerre. Ils changeaient de maîtres, mais leur servitude restait la même. Le titre de roi, tombé depuis longtemps entre les mains de princes efféminés & dissolus, n'inspirait
plus aux khans révoltés la crainte salutaire qui auparavant protégeait la population contre les exactions de ces tyrans au petit pied.
Ce fut dans cet état qu'Agha-Mohammed trouva la Perse, lorsque son habileté & sa valeur Pen eurent rendu le seul maître.
Sa vie fut une longue lutte contre les divers khans rebelles qui se refusaient à reconnaître son autorité.
La Perse a lieu de s'honorer de cet homme, car il fut pour elle en quelque sorte ce que Louis XI fut pour notre patrie. On le vit, en effet, abattre l'orgueil & la puissance des petits despotes provinciaux; et, eu égard à l'intérêt général, la tyrannie cessant de s'exercer dans un cercle restreint, devint pour les divers peuples de la Perse moins lourde à supporter.
Agha-Mohammed commença par réduire la tribu des Afsckhars, dont le chef, Aly-Khan, prétendait au trône. Et il l'enrôla sous sa domination, non point par la force, mais par la ruse. C'est ainsi, d'ailleurs, qu'on le vit agir presque constamment : il n'usait de violence qu'à la dernière extrémité & lorsque son intérêt le lui commandait absolument. Ce qui est un point de ressemblance, de plus avec notre Louis XL
Contre les Turcomans, qui, dévoués jadis aux Kadjars, venaient de se rendre coupables d'horribles cruautés envers les habitants d'Asterâbâd, et avaient
même fait subir la torture à un parent d' Agha-Mohammed, on vit celui-ci mettre de côté la ruse et employer la violence, mais d'une façon terrible. Les tribus turcomanes furent vaincues, décimées & détruites. Elles gardèrent de ces représailles un ineffaçable souvenir & se montrèrent par la suite repentantes et sages.
Agha-Mohammed, en effet, savait pratiquer le précepte de Machiavel. C'était un habile politique qui n'ignorait point qu'il vaut mieux faire tout le mal possible en une seule fois, quitte ensuite à se montrer aussi généreux & clément que l'intérêt le commande.
Il y parut bien en 1795, quand il força Héraclius, prince de Géorgie, à reconnaître sa domination. Ce prince s'était, en 1783, rendu vassal de la Russie et avait transporté aux successeurs de Pierre-le-Grand l'hommage que rendaient jadis ses aïeux aux souverains de la Perse. Agha-Mohammed, à la tête de 60,000 hommes, envahit la Géorgie. Le secret de l'expédition fut si bien gardé, que jusqu'au moment du départ des troupes, on ignora leur destination. Héraclius surpris fut vaincu malgré la plus brillante résistance. Agha-Mohammed entra dans Tiflis, et l'historien persan qui raconte cette guerre, dit « que dans cette journée les vaillants guerriers de l'Iran donnèrent aux mécréants Géorgiens un échantillon de ce qu'ils doivent attendre au jour du jugement dernier. » Pour tout dire, ce fut un épouvantable carnage. Mais cela ne dura qu'un jour, et, par la suite, Agha-Mohammed se montra aussi bienveil-
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lant & juste envers les Géorgiens qu'il s'était montré cruel & barbare à cette date néfaste.
, Après Héraclius , ce fut le tour de Chah-Rockh, Khan du Khoraçan. Ce petit fils de Nadir-Chah régnait depuis un demi-siècle, quoique aveugle et infirme, sur le Khoraçan. Il avait su se maintenir, grâce à l'appui des rois de Candahar & à la vaillance de son fils Nassr-AUah qui, en l'espace de deux années, avait sauvé deux fois Mechhed du pillage que se préparaient à y porter les Ouzbecks.
Agha-Mohammed se montra pris d'un beau zèle religieux. Il déclara se rendre à Mechhed pour faire 3implement ses dévotions au tombeau de l'iman Reza. Chah-Rockh, connaissant l'ambition de l'ennuque, craignit quelque piège. Il cacha ses trésors & chercha à désarmer son ennemi par l'apparence de la soumission & de la bonne foi. Il engagea ses fils à se retirer dans le Candahar & s'en fut lui-même au-devant tf Agha-Mohammed. Celui-ci le traita tout d'abord avec beaucoup d'honneur. Mais ses prétendues dévotions une fois accomplies, il fit mettre Chah-Rockh à la torture & le contraignit à lui livrer ses immenses richesses. Le vieux prince mourut des suites du supplice & Agha-Mohammed gagna du même coup Jta souveraineté du Khoraçan & les trésors de Chah- Jtockh.
Il venait à peine de conquérir ces provinces de
Test qu'une invasion russe le rappela brusquement à l'ouest.
La Russie, en effet, fidèle à la politique testamentaire de Pierre-le-Grand, cherchait déjà à conquérir les provinces nord de la Perse & à faire de la mer Caspienne un immense lac russe. Le comte Valérien Zouboff venait de passer le Terek. Il s'était rendu maître de Derbend, de Bakou, de Chamarky & se préparait à envahir la Géorgie , mais la fortune se montra fidèle une fois de plus au fils de Mohammed*
Hacan. La mort de Catherine II & l'avènement de
Paul l n désorganisèrent cette expédition qui s'annonçait pour la Russie sous de si brillants auspices, et les troupes du général Zouboff reçurent Tordre de re« passer le Térek.
Agha-Mohammed crut utile de profiter des troubles intérieurs de Pempire russe, & au mois de mars 1 797, il traversa PAraxe. Il commençait déjà à déloger les Russes des places qu'ils avaient conservées et, élevant son ambition à la hauteur de ses succès, il dévoilait son dessein de tourner ses armes contre la porte Ottomane, quand le fer d'un assassin vint briser ces projets & changer la face des relations extérieures de la Perse.
Sir John M$lcolm, qui fut plus tard ambassadeur de la Compagnie des Indes en Perse, nous a laissé un portrait d' Agha-Mohammed.
Il était, dit-il, mince de corps & à quelque distance on l'eut pris pour un jeune homme. Ses traits étaient înaigres, anguleux, sillonnés de profondes rides. Ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire. Il n'avait point de barbe, ce qui ajoutait encore à l'étrangeté de sa physionomie.
Au moral, on peut dire d' Agha-Mohammed qu'il fat un homme habile, peu scrupuleux sur le choix des moyens, mais marchant à son but avec une énergie et une persévérance dont l'histoire ne présente que de rares exemples.
Ce prince, dont l'ambition fat sans égale, était en toutes choses d'une simplicité remarquable. Autrefois, il était d'usage lorsqu'un souverain revenait dans sa capitale, victorieux d'une expédition lointaine, que les habitants lui ménageassent une entrée triomphale. Agha-Mohammed se refusa toujours à cette pompe. On avait coutume aussi de répandre parmi la population des nouvelles exaltant les victoires du prince, alors même qu'il n'y aurait eu que des défaites. Agha- Mohammed, dédaignant ces misérables subterfuges, ordonna que la vérité seule eût cours. Avant lui la langue officielle dont le gouvernement usait avec ses officiers était ornée de toutes les images que le génie oriental est susceptible d'inventer. Agha-Mohammed exigea que désormais le style ne fît que représenter la pensée, et rien de plus. Il méprisait le luxe. On le vit plus d'une fois, à la guerre ou à la chasse, partager les plus modestes repas de ses soldats.
Ceux-ci l'aimaient & le craignaient. Chef de soldats
avant que d'être roi, et n'étant devenu ceci que parce qu'il avait été cela, il traitait ses troupes avec infiniment plus d'égards que tous ses autres sujets. Mais il leur demandait un dévouement sans bornes et une obéissance aveugle.
Agha-Mohammed avait soixante-trois ans, lorsqu'il fut assassiné à Ghoutchi, le 14 mai 1797.