‹ Les KhassonkéChapitre 24 sur 74 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

COM MERCK.

Pour les nécessilés de la \ie de chaque jour, les indigènes ont recours au troc en vue de se procurer ce qui leur est indispensable et ce mode d'échange n'est pas sans rencontrer souvent de sérieuses difficultés, car la chose oiTerte peut ne pas correspondre à la ch(3se désirée. Pourtant, les Peuls pasteurs n'ont pas d'autres mo\ens, mais comme le lait, qui est à peu près tout ce qu'ils peuvent olî'rir, est très apprécié des indigènes, ils trouvent sans grande peine à pourvoir à tous leurs besoins par ce seul moyen. De même l'agriculteur, le pêcheur, le chasseur, dont les produits sont des denrées grains, viande) de première nécessité, trouvent facilement des co-échangistes.

(^'est là un trafic, qui ne peut aller loin comme importance, qui se pratique depuis des siècles et n'est pas encore près de disparaître, tout en étant en décroissance en certaines régions dans lesquelles l'argent monnayé circule.

Pendant la saison sèche, nombreux sont encore les noirs qui s'en vont tenter fortune avec, au départ, une petite charge de toile en bande, toile qu'ils ont eux-mêmes fabriquée ou qu'ils ont obtenue par troc contre les grains de leurs récoltes; ils échangent celte toile contre une autre marchandise en s'ertorçant, naturellement, de réaliser un bénéfice;

I iS MONOGRAPUIF, DES KHASSONKÉ

ils procèdent de même pour cette marchandise et ainsi de suite jusqu'à ce qu'ils arrivent à obtenir l'objet qu'ils convoitent, soit pour en trafiquer, soit pour en user.

Or, ramener de loin des marchandises de valeur, présentait, autrefois, de très graves aléas; il fallait se défendre contre les malandrins toujours à Tafl^ût des bonnes captures; il fallait, également, satisfaire aux exigences exorbitantes des chefs sur les territoires desquels l'on passait' i). Le commerçant isolé était à peu près sur de tout perdre, même quelquefois sa liberté. D'où la nécessité de se grouper et de s'armer, de ne circuler d'un point à un autre qu'en caravanes organisées et souvent bien armées.

Les gens du Khasso sont réputés pour avoir plus pratiqué l'attaque que l'organisation des caravanes: leur pays formait une barrière difficile non moins qu'indispensable à franchir dans certains cas, pour aller de l'est à l'ouest ou du nord au sud. Aussi les rovaumes de l'ouest, notamment le Galam, qui tiraient de Test les esclaves bambara si fort réputés, payaient tribut au roi du Khasso; les caravanes qui voulaient gagner les escales du fieuve agissaient pareillement ou bien demandaient une escorte pour les conduire à bon port et les ramener. Demba Sega fit, de la sorte, de lucratixes affaires.

Réduit à ces moyens et soumis à ce régime, le commerce ne pouvait naturellement prendre beaucoup de développement ; il s'organisa cependant, car l'infiuence des commerçants étrangers se fit sentir au Khasso comme partout; durant des siècles, Maures et Arabes pénétrèrent jusqu'aux rives du Sénégal pour en tirer surtout des grains, de l'or et des esclaves; à partir du quinzième siècle les européens, acheteurs de produits divers, et surtout de gomme, poussèrent hardiment leurs opérations de plus en plus avant, le

(i) Tous les voyageurs européens qui ont traversé les régions du Soudan ont eu à pâtir des e.xigences des chefs locaux. Kn particulier pour le Khasso, le voyageur anglais Mungo-Park a laissé le récit de ses démêlés à cet égard.

LA N'IE MAIEKIELLt; El MORAI.K l H)

long du Sénégal, hypnotisés par la recherche d'un Eldorado, qui toujours s'enfuit devant eux. Voyons ce que produisit chez les Khassonkc cette organisation commerciale.

En principe, tout peut être échangé; le cliflîcileest d'obtenir ce que l'on désire à la place de ce que l'on offre. Mais cette difliculté primordiale s'atténue par le fait que certaines matières sont d'une utilité tellement courante que l'on est sûr, en les offrant, de les voir accepter. Ainsi, sans qu'il y ait eu à proprement parler des monnaies, il v a eu des matières en tenant lieu, tant il était courant de les prendre pour base des évaluations.

Le plus ancien de ses étalons d'échange est peut-être le mil : c'est, en tout cas, la denrée qui constitue, par son importance alimentaire, non moins que par sa facile division, l'étalon-échange par excellence et c'est pourquoi, sans doute, on le trouve à la base de la vie économique locale. Depuis des siècles, Ton se sert pour le mil d'une mesure nommée muddii, qui a sûrement été introduite par les -Maures; c'est une sorte de tronc de cône en bois. Dans la pratique courante, l'on entend par muddii, l'ensemble de la capacité de la susdite mesure et du volume du cône de grains dont on la surmonte; dans le muddii exact (i), cet ensemble est de 44 poignées moyennes de mil gadvaba. Le muddu a deux sous-multiples effectifs, le muddu-en-nabi et le nifga : le premier est, à vrai dire, sans emploi pour le commerce; il est employé seulement dans quelques circonstances spéciales, notamment pour le grain dû au marabout à l'occasion des fêtes musulmanes et pour l'aumône à

(1) Dans les villages bien administrés, il est de principe que le chel' du village tienne à la disposition de qui le désire, un muJdu exact, de manière à éviter ou à trancher les contestations et, plus encore, à permettre aux étrangers de passage d'éviter la (raude.

12 > MONOGRAPHIE DES KHASSONK.E

taire aux pauvres; le nifga c^ntienl environ 5 poignées moyennes de mil gadyaba.

11 est admis qu'il faut un àQm\-muddu de mil «sec» pour la nourriture quotidienne d'un adulte, soit : un quart de muddu de mil employé effectivement à la préparation d'un repas et l'autre quart de muddu utilisé pour obtenir, par voie d'échange, les condiments et autres denrées alimentaires (viande, poisson, suinbara...).

Le nifga est tenu pour la mesure de la quantité indispensable à chacun des deux repas quotidiens de l'adulte. C'est ainsi que, lorsqu'il n'y a pas à pourvoir à l'achat par voie d'échange, le mil nécessaire pour l'alimentation de la journée est délivré chaque matin par le luiigo ou la juusofolo, ou toute autre personne préposée à ce service, à raison de deux nifga par adulte.

C'est sur ces bases que quiconque s'atTranchit du travail qu'il doit à son maître verse à celui-ci une redevance au moins égale à la quantité de mil qu'il était censé en recevoir pour sa nourriture soit, à raison d'un demi muddu par jour, i8o muddu par an.

Sans avoir recours au muddu on évalue approximativement la quantité de mil par le nombre de paniers nécessaires pour le contenir. La capacité de ces paniers est variable. Il était de coutume, autrefois; que chaque lutigo donnât, lors de la récolte, un panier de mil à son duguiigo.

Le mala est une mesure lictive pour les grains, sa capacité est variable.

C'est en muddu (i) qu'était, le plus souvent, évaluée la quantité de grains à payer par les tributaires, les vassaux, ainsi que les gages des personnes employées à divers titres. I! ne semble pas douteux que, pour la population autoch-

(1) Il va de soi qu'au mil gadyaba qui sert à déterminer la capacité de l'étalon, l'on peut substituer toute autre matière alimentaire. L'arachide vient ainsi en second, après les diverses céréales. Le muddu sert encore pour le sel, et plus généralement pour tout ce qui est susceptible d'être mesuré sous cette forme. Sauf pour l'or, il n'y a pas de mesures de poids.

LA VIE MAlKKlKl.Li: 1 1 MOKAl.K

lone, essenliellement agricole, du Khassojc mil lui, à l'origine et est demeuré, pendant longtemps, la matière servant de base aux échanges.

La toile indigène, elle aussi, a servi et sert encore aux évaluations entre indigènes. Le tissage est, en principe, une industrie domestique tout comme l'agriculture.

La toile, nous l'avons dit, se présente sous forme de bande de o m. lo à o m. 20 de large sur une longueur indéfinie; on la transporte après l'avoir mise en rouleaux de diamètre ne dépassant pas une coudée; débitée en lès de même longueur et que l'on juxtapose, elle donne le lamma que nous nommons pagne.

Le lamma est formé, en principe, d'une longueur de dix coudées (1) de toile : c'est le produit de cinq journées moyennes du tisserand indigène. L^n tamma équivalait à quatre à cinq muddu de mil; en se reportant à ce qui précède, l'on voit que celte valeur équi\aut à dix journées de nourriture d'adulte ou, encore, que le travail du tisserand en un jour est évalué à l'égal de sa nourriture dans le même temps.

Le pagne usuel a quatre coudées, ou une brasse (2j de long sur une largeur variable de quatre à huit bandes; chaque bande comporte elle-même de 80 à 120 fils. Le pagne, commercial en quelque sorte, est long d'une brasse, large de six bandes et équivaut à dix muddu de mil.

Comme on le voit la toile a une valeur d'échange supérieure à celle du mil; elle est, d'autre part, plus facile à transporter et c'est pourquoi elle était utilisée de préférence pour les contrées plus ou moins éloignées. Teinte, elle avait une valeur encore plus grande.

Le commerce européen a introduit depuis Kjngiemps

(1) La coudée étant la distance qui sépare la pointe du coude de l'extrémité du doi^t majeur allongé.

(2) Distance qui sépare i'e.xtrémité du doij^t majeur d'une main de l'extrémité du même doigt de l'autre main lorsque les deu.t bras sont étendus hor:zontalement.

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dans ces contrées une toile, sorte d'étamine grossière, très recherchée des indigènes, surtout à cause de sa belle coloration bleu foncé obtenue par la teinture à l'indigo. Cette toile que nous appelons guinée (i), les indigènes la nomment bagi. La marque la plus ancienne et la plus prisée est dite « Guinée, filature X » ou, par abréviation, « filature » et doit, pour être authentique, avoir été teinte à Pondichéry ; chaque pièce comporte quinze mètres de toile d'environ

0 m. 70 de large. La « guinée filature X » a été tenue pendant des siècles pour un étalon d'échange très estimé par les indigènes; en principe, elle équivalait à 100 muddu de mil ou à 10 pagnes.

Tout comme les céréales, le bétail ne pouvait manquer de servir aux échanges, mais, en raison de sa valeur, il ne saurait servir que pour les opérations d'une certaine importance. Cependant, les produits du bétail sont utilisés pour les menus achats : c'est ainsi que les Peuls subviennent à tous leurs besoins au moven du lait et du beurre de leurs troupeaux; toutefois, il n'y a pas d'équivalence générale entre le muddu de mil et le muddu de lait ou de beurre.

C'est, en fait, la vache bonne pour la reproduction qui est l'animal d'échange dans les affaires importantes : sa valeur oscillait entre deux et quatre pièces de guinée (soit 20 à 40 pagnes : 200 à 400 muddu de mil . En principe, le taureau adulte ne valait que la moitié de ces prix qui ne sont naturellement plus ceux du commerce de l'époque actuelle.

Il fut un temps, qui vient à peine de prendre fin, où les estimations importantes se faisaient en esclaves. L'équivalence était ainsi établie avec les monnaies précédentes :

1 esclavemàleadulte— SP.deguinée = 5ûpagnes:= boomudduàcmW. I adolesceni =;; yP.deguinée^ 7opagnes=: -joo muddu dQrnW. I filleltc r:;: loP. deguince= 100 pagnes = \ooo muddu àtmW.

(1) Ce tissu paraît devoir son nom au pays auquel il était destiné : la Guinée, ou « Pays des noirs». (Sur rétymolo.^ie du mot « Guinée», voir Dela- KossE, t. il. p. 267.)

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