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LA VIE MATÉRIELLE ET MORALE

L'or ne servait pas aux transactions courantes. On l'acquérait pour constituer un fonds de réserve et, en raison de l'insécurité relative, cet or était transformé en bijoux dont un ne se séparait jamais. Aujourd'hui encore, lors du décès du maître, les femmes sont dépouillées des bijoux de prix que l'on considère comme tombant dans la succession, à elles de faire la preuve du contraire.

L'argent monnayé n'a pas eu, pendant longtemps, d'autre destination que l'or; toutefois, il était admis que, transformé en bijoux, il perdait la moitié de sa valeur monétaire; on l'appelait pour cela de 1' « argent mort ». Depuis que l'occupation française s'est implantée dans le pays, l'argent monnayé est employé avant tout aux transactions; pourtant, un assez gros stock, d'écus est encore transformé par les orfèvres indigènes, en bracelets surtout.

Quant aux cauris, en usage sur le Niger, ils sont en très petite quantité dans le Khasso et ne servent pas de monnaie.

Pour l'échange individuel, ou de peu d'importance, il était facile d'aboutir à une entente sur les choses qui seraient données en retour de celles reçues. Les transactions plus importantes se traitaient souvent à jour fixe sur des marchés déterminés: marchands et clients savaient par habitude ce qu'ils pouvaient échanger sur ces places et l'y apportaient.

Enfin, il existait des centres plus particulièrement organisés pour la vente quotidienne de toutes sortes de marchandises. Médine futainsi, pendant de longues années, une place commerciale de premier ordre au point de vue indigène.

En 1824, les négociants de Saint-Louis formèrent une société anonyme et privilégiée seulement de janvier à août de chaque année. Elle fut depuis lors dissoute et réorgani-

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sée tous les quatre ans : en 1824-1828-1832-1836... elle s'engageait à créer, si cela était nécessaire, un comptoir à Médine ou à Kégnou, elle possédait un établissement à Makana, elle avait un dépôt à Sansanding sur la Falemé et un autre dépôt sur un bâtiment stationné devant Médine.

Rien ne nous permet de lixer la date précise à laquelle le dépôt de -Médine fut transporté du bâtiment à terre; quoiqu'il en soit, d'ailleurs, le seul fait de la création de l'établissement de Médine bouleversa complètement le commerce de la région. Jusque-là en effet, la capitale commerciale était à Goundyourou (i); là se concentraient : d'une part, les caravanes qui, par Dyakha-ba (2) amenaient les esclaves bambara du Mande; d'autre part, celle qui, par Farabana, revenaient de la Gambie ou des mines d'or de Kénvé-ba; enri.i, par Goundyourou transitaient les caravanes qui du Kingui, du Dyafounou, du Séro, du Dyombokho se dirigeaient sur le Bambouc et la Gambie et inversement.

Ce point important était la résidence de marabouts très réputés dont l'élite appartenait à la famille des Drame, à laquelle Daramané doit son nom. Le développement commercial de Médine fut la ruine de Goundyourou : les caravanes de Dyakha-ba et du Bambouc peu à peu délaissèrent Daramané, qu'elles gagnaient auparavant, et vinrent, avec celles du nord Kingui, Dyafounou), se réunir à Médine.

A leur tour, les Maures affluèrent, apportant la gomme qui, durant tant d'années, a été la base même du commerce de ces régions. L'escale prit, progressivement, d'autant plus d'importance que la sécurité y fut plus grande. Vers i835 environ, Duranthon, nous l'avons vu, s'efforça d'y construire un fort. Sa tentative n'eut pas de succès durable. Mais celle de Faidhcrbe en 1864 fut, par contre, défîniti\e.

(i) Goundyourou ou GonJiourou est situé au sud-ouest de Kayes, à l'ouest, et à 5 ou 6 kilomètres de Médine.

(2) Ville située sur le 13a-fin, au nord de Koundian.

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Sur quels produits portait le commerce qui se faisait à Médine ?

Au début, les esclaves et l'or trouvèrent, là, un facile écoulement, mais ce que Ton recherchait surtout c'était la ^'omme dont la prépondérance s'affirma de plus en plus, au fur et à mesure que la traite des esclaves se trouva entravée jusqu'à être supprimée en droit, puis en fait.

D'ailleurs, à partir de 1878, une ère nouvelle commença; le plan dressé par Faidherbe entrait en application et Médine devint le chef-lieu de notre administrati(^n. Mais pour quelques années seulement, car Médine était d'accès difli cile par le lleuve, même aux hautes eaux, à cause du barrage des Kippes; elle fut donc délaissée administrativement pour Kayes; son commerce n'en fut point diminué, durant de nombreuses années : la traite continua sur la gomme à laquelle s'ajoutèrent peu à peu les grains (mils, maïs), les arachides, le caoutchouc. Et, alors que Ka\es prenait chaque jour plus d'e.xtcnsion et d'importance et voyait grandir sa prospérité par le commerce dirigé surtout par des Européens, Médine conservait son même cachet indigène avec ses éternels traitants.

Quant aux procédés de ce commerce, ils méritent d'être décrits au moins brièvement.

Dans tous les grands centres indigènes, le commerçant qui vient de l'extérieur doit, avant de rien faire, obtenir, en quelque sorte, la libre pratique. A cet etTet, dès en arri\ant, il se met en rapport avec les autorités du lieu, lesquelles ont seules qualité pour lui permettre de trafiquer En cas d'autorisation, un hôte idyatigi) lui est assigné . désormais il ne doit rien faire sans cet hôte, qui est, en quelque manière, son représentant et son répondant à l'égard des autorités locales. C'est par cet hôte qu'il a con naissance de l'état du marché et qu'il peut écouler ses marchandises ei acquérir, aux meilleures conditions, ce

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qu'il désire. D'autre part, Thôte lui assure le logis, la nourriture et, parfois, le reste.

Il n'est pas rare qu'un étranger demeure ainsi des mois, quelquefois des années, à trafiquer loin de chez lui; bien installé, voire même marié et père de famille, il n'est point pressé de quitter cette nouvelle patrie et, de fait, il s'y fixe quelquefois définitivement.

Quand l'étranger quitte son hôte, il doit lui faire un cadeau suffisant pour le défrayer des dépenses qu'il lui a occasionnées et aussi pour l'honorer {biinya) ; aux chefs du lieu et aux gens qui lui ont été utiles il doit pareillement des bunra ; tout cela, sans compter les menus cadeaux de chaque jour : colas, tabac...

Dans les grands centres commerciaux il y a des dyaiigi spécialement qualifiés pour recevoir les étrangers, commerçants ou autres; dans certaines localités les dyaiigi ne doivent chacun recevoir que les gens de certaines contrées ou de certaines races, ce sont, alors, des manières de consuls qui ne manquent pas d'être très documentés sur la catégorie de gens qui leur est confiée.

Un peu sur tous les marchés importants et à Médine en particulier, l'on trouve également des sortes de courtiers, appelés lefe (c'est-à-dire « intermédiaires »). En principe, le iefe n'héberge pas l'étranger, mais souvent il se charge de sa marchandise et la lui place; en tout temps, le iefe opère même pour les gens du lieu qui, n'ayant pas les loisirs ou les qualités pour faire du commerce, ont recours à ses services : il devient ainsi dépositaire avec pouvoir d'échanger ou de vendre au mieux, ou dans des conditions que l'on lui fixe.

Le lefe touche pour son entremise une somme d'ordinaire préfixe ; parfois, cette rémunération lui revient automatiquement, pour ainsi dire, car la marchandise lui est laissée pour un certain prix; ce qu'il la revend en plus de ce prix constitue son salaire, qui est alors à proprement

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parler un bénéfice et non plus un biin}-a; de ce l'ail, il est responsable, vis-à-vis du marchand, d'avoir livré la marchandise à un client insolvable; vis-à-vis de l'acheteur, il répond des vices, même cachés, de la chose. Quant à la perte, elle lui serait imputable, au cas seulement où il serait prouvé qu'elle est due à sa faute; il ne doit d'ailleurs conserver la chose que dans les conditions où les commerçants des mêmes choses les conservent.

Mais les tefe et les dyatigi ne sont, en définitive, que des auxiliaires du commerce; les commerçants véritables, ceux qui font des affaires, parfois considérables, ce sont les traitants. Le traitant est né des nécessités imposées par le commerce de la gomme, commerce plus connu sous le noni de traite. Les règlements, d'ailleurs variables, qui ont régi cette dernière pendant de très nombreuses années et, plus encore, les pratiques que la traite a engendrées et perpétuées ont influencé très profondément le commerce du Haut-Fleuve, qui seul nous occupe ici. Sans vouloir refaire ,une histoire mainte fois retracée, nous rappellerons brièvement ce qu'est le traitant et comment il opère.

Sui\'ant l'ordonnance du i5 noxembre 1H42, pour faire la traite des gommes il fallait être traitant patenté et pour être traitant patenté, il fallait : i" être nègre ou mulâtre ; 2" être né au Sénégal ou dépendances; 3" n'être patenté ni comme marchand ni comme négociant ; 4" avoir fait, soit pour son propre compte, soit pour le compte d'autrui, des opérations de traite aux escales depuis l'ouverture de la traite de i836 : Ton admit des modifications à ces conditions de stage, mais elles comportaient toujours l'obligation d'exercice en qualité d'aide-traitant pendant un certain temps, 3 ans en général. Les traitants se subdivisaient en deux catégories : les uns, dits gros traitants, opéraient pour leur compte personnel ; les autres, dits petits traitants ou sous-traitants, n'étaient que des agents des gros traitants ou d'autres négociants.

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L'unité monétaire des transactions sur la gomme était la pièce de guinée, dont nous avons déjà parlé. Les négociants la li\ raient aux traitants sous condition de remboursement, non en numéraire mais en gomme : de là l'expression, la pièce de gainée est à 3o, 40 ou 5o livres de gomme, tout comme l'on dirait le 3 p. 100 est à 87, 88 ou 90. En principe, la guinée non échangée demeurait au compte du traitant.

La gomme, objet de la traite, provient de diverses espèces d'acacias qui existent en nombre sur les confins du Soudan et du Sahara. Elle est recueillie de novembre à juin par les tribus maures de ces régions, et transportée par elles dans les lieux de traite pour être échangée contre des marchandises.

En outre de la guinée, les traitants oiTraient diverses marchandises pour attirer les vendeurs; c'étaient le plus ordinairement des fusils à silex, à un et deux coups ; de la poudre à canon, de l'ambre, du corail, du sucre en pain, du tabac en feuilles, du calicot blanc et quelques autres étoffes connues dans le commerce sous les noms de roum, bazin, limeneas. De plus, tout vendeur de gomme était attiré par une manière de prime composée de bimbeloterie et d'autres cadeaux dont l'ensemble constituait la pacotille du traitant : petits miroirs à main, couteaux, canifs, rasoirs, ciseaux, chapelets musulmans.

Originairement la traite s'etTectuait seulement aux escales, lieux choisis d'un commun accord entre acheteurs et vendeurs, et ce trafic était une véritable expédition de guerre. Car, pour se prémunir contre le banditisme des Maures, les traitants n'opéraient qu'à bord de leurs petits navires ancrés assez loin de la rive; mais chacun d'eux envovait à terre des courtiers armés, ayant pour mission de diriger vers eux, même par la force, les vendeurs maures : d'où des conflits entre courtiers pour obtenir la préférence, entre courtiers et maures quand ceux-ci entendaiei'^t défendre leur liberté.

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Au fur et à mesure de l'occupation du pavs par les Européens, ces mœurs sauva^^es se sont atténuées en se transformant. x^Iotamment, la traite se fait à terre, dans des établissements fixes et en toute liberté. Mais, si les luttes à main armée ont disparu, la concurrence, que rien ne saurait éteindre, a recours à d'autres procédés, calqués sur les anciens. Au lieu d'attendre les Maures, les traitants envoient au-devant d'eux des courtiers, sortes d'interprètes appelés « maîtres de lan^'ues », chargés de faire en leur nom les plus magnifiques promesses, demanièreàcapter la confiance du vendeur et l'amener à accepter l'hospitalité du traitant.

Celui-ci dispose d'une habitation pourvue, en général, d'une cour bien close, dans laquelle il parque le vendeur et la gomme : alors commence vraiment l'opération commerciale ; le Maure exige tout, à commencer par la nourriture (riz et \iande) et les friandises (biscuits, eau sucrée"); le traitant ne cède que contraint et forcé et emploie toutes les fourberies pour récupérer ses débours, sans toutefois mécontenter ses clients dans la crainte qu'en les chassant sa traite ne se trouve compromise.

Les règlements les plus anciens concernant la traite contiennent tous des pénalités contre les ruses et supercheries employées dans la traite, tant par les Maures que par les traitants. Pour qui n'a pu voir par le menu ces fourberies réciproques, les récits qu'on en peut faire ne peuvent que paraître exagérés.

Ce régime étrange persiste beaucoup plus qu'on ne saurait croire, dans le commerce de ces régions ; il a influé très fâcheusement sur la mentalité des mdigènes et les pratiques dont la traite a vécu se perpétueront longtemps encore sous des dehors divers, avant de pouvoir être extirpées.

La traite, en effet, subsiste toujours, mais elle a élargi son domaine, elle s'applique maintenant à la plupart des produits indigènes soit, en outre de la gomme, les grains (mil surtout), les arachides, le caoutchouc; les marchan-

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dises d'échange sont assorties de manière à répondre le mieux possible aux goûts d'acheteurs fort divers; enfin, l'on n'exige administrativement aucune condition de celui qui veut être traitant. Les marchandises sont livrées à crédit (i), soit à échéance préfixe, soit en fin d'opération; la liquidation est effectuée au moyen des produits dont l'évaluation est faite soit suivant un tarif convenu lors de la livraison des marchandises, soit au cours des produits similaires lors de la livraison des produits réunis par le traitant. Les marchandises non échangées demeurent, en général, à la charge du traitant.

La majoration du prix des marchandises lors de la livraison au traitant entraîne des conséquences graves. De ce fait, en effet, sur le lieu de l'opération ces marchandises se trouvent avoir pour le traitant une valeur sensiblement égale et souvent même supérieure au cours moyen ; d'un traitantà l'autre cette valeur varie pour une même marchandise, même si elle provient du même négociant ; enfin et surtout, cette valeur est nécessairement supérieure à celle de la même marchandise aux mains du commerçant européen.

D'où il résulte que la concurrence, toujours très vive, des traitants entre eux et avec les commerçants européens se traduit le plus souvent par une perte pour le traitant. Mais il n'en résulte nullement une perte pour la maison qui crédite le traitant, car cette maison se trouve deux fois protégée contre cet aléa : d'abord par la majoration, ensuite par le choix du tarif de liquidation. Est-il besoin d'ajouter que la plupart des traitants ont un passif plusou moins important.

Ces pratiques réagissent sur le milieu indigène. Le traitant, pour se réserver desafi'aires, consent des crédits aux clients notables : il achète, par exemple, des récoltes livrables aux

([) Le prix de chacune d'elles est majoré, par le négociant créditeur, de manière à tenir compte des aléas de l'opération, de la probité et de la capacité du traitant et, aussi, des intérêts du passif que ce traitant a d'ordinaire cher le négociant.

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hautes eaux. L'on convient quelquefois, pas toujours, du muddu qui servira au mesurage du grain, mais ce muddu (auquel on fait des entailles pour le reconnaître) demeure aux mains du traitant qui ne se fait pas faute de lui en substituer un autre portant les mêmes entailles mais de contenance plus grande. Lors de la livraison, l'indigène voit de diverses façons sa dette considérablement augmentée, il regimbe, récrimine, se fâche ; le traitant tientbon ; chacun tire de son côté, mais des médiateurs s'interposent : le traitant consentira une nouvelle avance sur la récolte de l'année prochaine, il prêtera pour divers besoins impérieux du client. Bref, après s'être bien chamaillés, ils sont d'accord. L'indigène, mécontent, se promet au fond de lui-même de se rattraper à la manière du traitant et, quand l'occasion s'en présente, il n'v manque pas. La mauvaise foi est ainsi à la base des transactions.

Est-ce à dire que tout commerce honnête est banni de ces régions ? Ce n'est point ce que nous avons voulu montrer, nous avons simplement suivi, jusqu'à leurs conséquences actuelles, les pratiques engendrées par la traite, afin de mettre en évidence la répercussion qu'elles ont eues sur le milieu indigène que nous étudions ici. Car, et c'est là un nouvel aspect de la question, la traite a eu pour premiers et exclusifs agents les « habitants », c'est-à-Jire les « gens de couleur » de Saint-Louis, mais depuis que le commerce est libre, il y a des traitants de toutes races.

Les Khassonk-é ont, à Médine, beaucoup fréquenté les traitants. Us ont été leurs clients, ils sont aussi entrés à leur service comme domestiques et comme auxiliaires traitants; d'aucuns sont même devenus traitants à leur tour, soit à Médine même, soit, plus souvent, dans des opérations nouselles vers le Dyafounou et le Kingui, notamment. Et les pratiques plus haut signalées se sont par là directement introduites dans le milieu indigène.

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