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CHAPITRE VI Musique et Danse. — Littérature et Philosophie

Musique et Danse.

Il existe des musiciens de profession : par contre, les danseurs ne sont que rarement des professionnels ; l'on peut cependant citer les gankurango et mama-dyombo dont il sera question plus loin, pour lesquels la danse est professionnelle et s'accompagne d'ordinaire de chants, mais ce sont là des artistes un peu en marge de la société et presque des manières de religieux.

Les instruments de musique les plus communément en usage sont destinés surtout à marquer le rythme, ce sont pour la plupart des tambours ou, comme disent les Européens, des tamtams de diverses sortes : les plus grands sont dressés sur trois pieds et mesurent un mètre environ de haut ; d'autres se portent suspendus à l'épaule à l'aide d'une bretelle; les plus petits sont tenus serrés sous l'aisselle; les uns sont actionnés avec les mains, d'autres à l'aide d'une baguette dont le bout est niuni d'une pelole de chiffons fortement comprimés, ou se trouve simplement terminé en boule.

Le tamtam (tabala) usité seulement dans les circonstances

LA Vin MATKKlKI.Ln LT MOUALK

graves, telle que la guerre, comporte une caisse demi-sphérique en bois sur laquelle la peau est tendue ; cette caisse est parfois une sorte de coupe en poterie ou en bois qui permet de poser l'instrument à terre ; ce tamtam est, dans lesi^randes occasions, porté par deux individus à l'aide de deux courroies latérales, un troisième frappe l'instrument avec une sorte de balle dure attachée à l'extrémité d'une corde ou courroie ; autrefois, cette balle était quelquefois remplacée par la main coupée à un ennemi.

Aux tamtams, il faut ajouter comme instruments de rythme, les sonnettes, clochettes et autres sonnailles qui résonnent dès que ceux qui les portent s'agitent et que musiciens et danseurs attachent à leurs poignets, à leurs chevilles et en di\'ers endroits du corps.

Les vrais instruments de musique sont les bala, sortes de xylophones appelés balafon par les Européens et dont les possesseurs sont généralement étrangers à la région ; des harpes et des guitares très primitives ; des sortes de flûtes; des cornes faisant office de trompes.

Les chefs indigènes aiment posséder, au moins temporairement, un orchestre assez nombreux. Le Khasso est renommé pour l'excellence de ses musiciens et de ses danseuses : les uns et les autres appartiennent, entant que professionnels, à la caste des dyali.

Il y a assurément plusieurs sortes de danses; dans les unes, les danseurs se présentent un à un et leurs mouvements sont scandés suivant le rythme de la batterie ; dans d'autres, plusieurs personnes inlcr\ienncnt en même temps et parfois, enfin, toute une théorie de femmes ou d'hommes entrent en scène. Il y a des danses que seules les femmes pratiquent; souvent, le soir, au crépuscule, elles se réunissent quelques-unes, se forment en une double haie, chacune battant des mains pour rythmer le pas de l'une d'elles, qui cède ensuite la place à une autre et ainsi de suite. Le tout, d'ordinaire, avec accompagnement de chants.

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Aux veillées sur le bera, à la lueur d'un feu, les jeunes gens des deux sexes s'exercent à tour de rôle à des pas et des contorsions qui amusent la société.

Durant le temps qui précède ou suit immédiatement la circoncision ou l'excision, fillettes et garçons dansent et chantent presque chaque soir, avec ou sans intervention de batterie de tamtam. Les balafola de passage donnent fréquemment des aubades qui se prolongent assez avant dans la nuit.

Littérature et philosophie.

Il n'est rien de tel que le folklore pour pénétrer dans la psychologie d'un peuple.

Nous avons réuni un certain nombre de légendes, contes et fables dont la plupart ont fait l'objet d'un volume intitulé Contes soudanais, paru en igoS dans la « Collection décentes et chansons populaires;^ de l'éditeur E. Leroux à Paris.

Récemment, en igi3, deux recueils de productions littéraires analogues ont paru dans la même collection : Contes du Sénégal et du Niger, de Fr. de Zeltner; Contes indigènes de l'Ouest africain français, de F.-V. Equilbecq. Ce dernier auteur a donné, en tête de son travail, un Essai sur la littérature merveilleuse des noirs, dont les conclusions sont, du moins pour les grandes lignes, tout à fait pareilles à celles auxquelles nous ont conduit nos propres recherches, tant pour les Soudanais en général que pour les Khassonké en particulier.

Tels sont les documents essentiels, à l'aide desquels nous allons tenter de donner à grands traits les caractéristiques du folklore des Khassonké.

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Comme il n'y a pas d'écriture, les productions littéraires sont purement orales. Il est assez facile de se rendre compte comment elles naissent et se propagent.

La population se répartit en deux catégories de personnes : les jeunes et les vieux. Les jeunes, avides d'amusement, aiment les réunions du soir, les veillées où garçons et filles folâtrent, dansent, chantent, s-e récréent, au clair de lune ou à la lueur du feu. C'est dans ce milieu qu'aiment à se produire les conteurs, gens à l'imagination vive et doués d'un sens critique ou comique doublé souvent d'une grande originalité personnelle. Il est essentiel de remarquer qu'ils miment autant qu'ils disent, de sorte que la rédaction fait perdre à leurs œuvres la plus grande partie de leur attrait. La renommée de ces conteurs ne sort guère de l'intimité.

A côté de ces amateurs existent les professionnels qui produisent aussi personnellement mais, en outre, tirent profit de tout ce qui vient à leur connaissance et deviennent ainsi les propagateurs des inventions des conteurs locaux; voire même, en transformant, au gré de leur fantaisie ou selon les circonstances, soit ce qui est de leur propre fond, soit ce qui 'eur vient d'autrui, ils renouvellent sans cesse la forme des thèmes déjà connus.

Parmi ces professionnels, nous avons dans le Khasso deux genres d'artistes, le ^ankurango et le mama-dyombo, sur le rôle desquels nous reviendrons ultérieurement ; signalonsseulementqu'ilsaccompagnent leursdanses rituelles ou récréatives de véritables chansons de geste et qu'en dehors de toute chorégraphie ce sont, d'ordinaire, d'intarissables conteurs, car toute leur vie se passe à circuler dans le pavs, parfois même dans un ravon assez étendu, et, au cours de cette existence vagabonde, s'ils produisent personnellement ils sont, peut-être, plus encore, les collection-

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neurs de toutes les histoires dont on leur fait confidence en retour de celles qu'ils racontent.

Or, dans toutes les localités importantes, les « jeunes » ont un chef qui est l'organisateur de toutes les réjouissances ; c'est à lui qu'incombe, naturellement, la charge d'engager les artistes qui doivent être l'une des attractions de ces fêtes, musiciens [balafola), danseurs {tiiandeni) (i), anti-sorciers {gankiirango, mama-dyombo)^ chanteurs {dyalo, mabo).

Ce « chef des jeunes » devient ainsi une sorte de manager local, avec lequel les artistes sont en rapport quotidien et, à cette fréquentation, pour peu qu'il s'en donne la peine, il apprend quantités de légendes, contes, fables... dont il se fait à son tour le propagateur auprès des « jeunes » dont il préside les « veillées ». Ainsi, vers 1898, à Médine, le chef des jeunes était un serviteur de Sadyo Sambala, chef de la ville. Cet homme, très intelligent, avait eu les doigts presque entièrement enlevés par la lèpre amputante, de laquelle il avait d'ailleurs réussi à se guérir; c'était malgré cela un habile potier. C'est à ce lépreux que nous sommes indirectement redevable de la plupart des récits khassonké que nous avons publiés.

Dans les œuvres auxquelles nous venons de faire allusion, il y a non seulement des contes et des fables, mais aussi des légendes, qui ne sont que de l'histoire plus ou moins déformées par la tradition. Une partie — peut-être la plus grande — de ces légendes se rapporte aux actions des personnages célèbres à divers litres parmi les indigènes ; elles forment le bagage professionnel des gens des caste dyalo et mabo dont nous reparlerons.

Parmi les familiers de l'homme aisé, riche et, à plus forte raison , puissant, il en est qui recueillent tous les faits grands ou petits de son existence ; non seulement ils

(1) Les mandeni sont des fillettes vouées, en quelque sorte, à l'art chorégraphique; elles sont originaires du Haut Niger.

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s'en font les dépositaires pour les transmettre à ses descendants mais, surtout, ils les accommodent au gré des circonstances pour la plus grande renommée du héros et, mieux encore, pour le plus grand profitd'eux-mémes, car leur faconde est essentiellement vénale: tels sont les dyalo et mabo.

11 serait injuste, cependant, de les tenir tous pour des imposteurs; il y a parmi eux de \érllables savants, sachant, à l'occasion, dépouiller leurs récits de ces extravagantes fantaisies qui les rendent difficilement intelligibles non moins qu'invraisemblables. Il ne faut pas oublier que le professionnel, où qu'il soit, est obligé de tenir compte du goût de sa clientèle : comme le noir se complaît au merveilleux, les mabo et r/ra/o, dépositaires de l'histoire, ont dû agrémenter leur récit de ce merveilleux, si fort au goût de leurs auditeurs.

Sur quels thèmes roulent les contes, fables et légendes dont nous venons de parler? J'en emprunte volontiers l'indication au livre de M. Equilbecq : la faiblesse protégée — la vantardise humiliée — la bonne et la mauvaise petite tille — le sacrilice d'une vierge pour apaiser un monstre — le dévouement d'un homme à sa race — les enfants précoces — le courage mis à l'épreuve — la petite sœur ou le petit frère avisé — les jettatori — le voleur émérite — les hommes doués de facultés extrêmes — les associations d'êtres surnaturels pour parvenir à la fortune — la révélation par l'intéressé du défaut de sa cuirasse — la répulsion pour les marques cicatricielles — l'avarice bafouée — la jalousie conjugale tournée en dérision — la jalousie entre les co-épouses.

J'emprunte également à M. Equilbecq la nomenclature des procédés les plus emplovés pour provoquer l'intérêt, du moins de ceux qui paraissent exclusivement indigènes : la transformation par avalement — l'épreuve bizarre —

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les bêtes justicières — les faux talismans pour ressusciter les morts — les enfants élevés par les génies — les griots {dvalo) excitant le courage des victimes que l'on conduit aux sacrilices — les gestes magiques — les révélations interrompues — la femme fourbe — l'hvène monture — le compagnon qui s'impose — l'enfant qui parle dans le sein de sa mère — les cadeaux artificieux — le retour au naturel.

Sans doute, les indications dégagées par M. Equilbecq portent sur des récits bien plus nombreux que ceux recueillis par nous et concernant des populations dont certaines sont, à divers titres, fort différentes des Khassonké; pourtant, les conclusions qui précèdent me paraissent parfaitement applicables au Khasso car, non seulement les récits que nous avons donnés confirment certaines d'entre elles, mais encore notre connaissance personnelle du milieu et de ses contingences nous permet d'affirmer que tous ces thèmes et toutes ces formes entrent dans les possibilités du Khasso^ des recherches en ce sens le confirmeront sans aucun doute.

Quels sont les acteurs de ces récits ? Ce sont, d'abord, les êtres humains, tels qu'ils sont ou à peine modifiés; ce sont aussi des êtres à côté ou hors de l'humanité: génies, monstres, sorciers, anti-sorciers ; ce sont, encore et surtout» des animaux; quelquefois, enfin, des végétaux, des minéraux, des armes magiques (talismans, philtres), ou merveilleuses ;des abstractions diverses : faim, mort, mensonge, vérité.

Ceux de ces acteurs, qui ne sont pas humains, ont ce trait commun d'être le plus souvent anthropomorphisés ; parfois ils agissent comme s'ils tenaient simplement la place de l'homme.

Quant au but de ces récits, des fables notamment, il ne semble point être d'endoctriner ou de moraliser: s'il s'en dégage une morale, l'auteur n'v est pour rien.

D'autre part, s'il est frappant que, dans les récits où ils paraissent, les acteurs, autresque l'homme, tiennent la place

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de l'homme, il ne semble pas cependant que, sous le couvert d'une allégorie, le noir entende railler la société humaine à laquelle il appartient. En somme, tous ces récits sont faits surtout, avant tout, pour distraire et amuser.

Mais à travers le réseau des mille fictions quilesembellislissent, nous entrevovons sans peine l'âme même de l'indigène, ses sentiments, ses idées, ses crovances, sa morale ; nous prenons sur le vif sa vie a'iîeciive, intellectuelle et morale.

Par exemple, est-il rien de plus suggestif, au point de vue des désirs matériels et impérieux du noir, que ce conte : les Trois Insatiables (i)! L'homme fait fi de la vie au point qu'il l'abandonne moyennant la satisfaction immédiate de désirs tels que: un bon repas, une course à cheval, des relations sexuelles avec une femme quelconque. Quant à la femme, elle sacrifie tout à cet amant, dont l'amour se résume en une accolade bestiale : l'une, en effet, abandonne son époux en lui emportant ce qu'il a de plus précieux : son or et son cheval de race ; l'autre noie sa grand'mère ; la troisième livre le secret dont la révélation publique détermine la mort de son père.

Il est vrai que l'estime du noir pour la femme tient tout entière dans ce trait du même conte : le roi livre sa femme favorite au premier venu ; ce n'est point là un trait jeté au hasard : il n'est que trop certain que, pour la grande majorité des noirs, la femme c'est la femelle; il est tout aussi évident que, pour la femme, suivre l'instinct charnel ce n'est pas attenter à Fhonneur conjugal. Ce sont là, à n'en pas douter, les conséquences de ce fait que nous mettrons en évidence: le mariage est, en principe, simple affaire d'intérêt.

Quels peuvent être les sentiments des enfants nés de pareilles unions? Le conte intitulé /'Aig"ui//e (i) — un des rares qui porte une moralité exprimée — montre clairement que l'enfant doit avoir de la déférence pour les avis

(i) Voir ces récits parmi les textes du livre III.

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paternels, ei celui qui a pour titre le Vieillard et ses Enfants (i) semble une consécration de cette morale. Quant à la mère, c'est un lieu commun de dire que le noir a, pour celle qui lui a donné le jour, TalTection la plus profonde et la plus sincère qu'il soit capable d'éprouver.

Les récits indigènes nous montrent encore, et ici avec une intensité et une insistance particulières, l'importance du monde des esprits; ce n'est pas sous une inspiration poétique que les conteurs animent ainsi la nature entière, il ne s'agit pas d'une fiction : réellement, pour le noir, la nature est ainsi, c'est le fond même de sa croyance. Nous y reviendrons.

'Voici enfin quelques aphorismes pour montrer quelques aspects de la psychologie indigène :

La pauvreté n'est pas un mal, la mort est un mal et ce qui est un bien, c'est la fortune, car ce n'est pas Veau qui donne du lustre à la personne, c'est la richesse. D'ailleurs pauvreté, richesse, quoi qu'il nous arrive nous n'y pouvons rien: alors, pourquoi se hâter: inutile de te presser, tu auras ta part. Tout de même, la vie est pleine d'embûches et il faut se méfier des gens qui nous veulent du mal, car le caractère que tu n'as pas, ton ennemi te le prêtes, et l'on est entouré d'hypocrites contre lesquels il est bon de se tenir en garde : Vennenii faible se donne pour ami, afin de mieux nous séduire et nous frapper.

Quelquefois, il y a des indices auxquels l'on peut reconnaître comment on doit se comporter à l'égard d'autrui, ainsi : quand une première bonté a été méconnue, inutile de la renouveler et lorsque quelqu'un évite le village, c'est qu'il n'a pas la conscience tranquille. Cependant, il ne faut pas oublier que l'acte n'est pas toujours l'exact reflet de la pensée ; bien souvent, en eiTct, ce que l'on pense on ne le fait pas.

(1) Pour l'influence de l'islam sur la littérature indigène voir le titre V du présent livre.

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