‹ Les KhassonkéChapitre 27 sur 74 · CHAPITRE VII Croyances et Cultes · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII Croyances et Cultes

Croyances.

Ce qui domine toute la vie indigène, c'est la croyance aux esprits. Ces esprits, qui, dans la pensée du Noir, sont les maîtres de notre existence terrestre, forment un monde établi sur un plan pareil à celui du monde vivant : il y a donc une hiérarchie sociale des esprits avec à son sommet un esprit éminent, seigneur de toutes choses et de qui, tous, nous dépendons.

De même que, par respect, Ton ne nomme pas certaines personnes, il semble que l'on ne donne pas de nom à cet esprit éminent. Mais, tout comme, ici-bas, pour accéder au roi, il faut nécessairement avoir recours à l'entremise d'officiers ou de courtisans, de mC'me l'on ne saurait s'adresser directement à cet esprit supérieur ; c'est des esprits intermédiaires que l'homme doit tout attendre, c'est d'eux que dépend son sort, exactement comme celui de l'indigène est à la merci des princes qui, loin du roi et en son nom, exercent une autorité arbitraire.

D'ailleurs, les esprits sont, à bien des égards, pareils à l'homme : ce sont, si l'on veut, des hommes susceptibles de

142 MONOGRAPHIE DES KHASSONRE

se transformer, mais ils se nourrissent, se vélissent, se logent, possèdent, acquièrent, aiment et haïssent,... vivent, en un mot, d'une manière analogue à la notre. Ils meurent même, en abandonnant la forme qu'ils s'étaient complu à adopter dans leurs rapports avec nous.

Dans la conception indigène, le corps humain n'est que l'enveloppe [furé] périssable d'un esprit que, nous, nous appelons l'âme. L'âme, pour l'indigène, c'est la respiration [ni] qui cesse définitivement au moment de la mort ; c'est aussi quelque chose qu'il nomme dya, que la mort n'anéantit point et qui est comme le double du corps, car l'on appelle encore dya : tout à la fois l'image réfléchie par un miroir et l'ombre projetée par le corps.

Le dya paraît être d'essence uniforme, puisque non seulement il vivifie les êtres humains, mais toute chose dans la nature: c'est pourquoi, sans doute, les magiciens peuvent renforcer le dya humain en transfusant dans le corps le dya d'un végétal, par exemple, comme en témoigne le fait rapporté plus loin au sujet du nommé Gran Dyallo ; ainsi, nous apparaît le principe sur lequel reposent la médecine et la magie indigènes.

L'âme humaine, — qui n'est, comme nous venons de le voir, qu'un esprit incarné — une fois libérée de la matière, reprend toute l'infiuence générale qu'un esprit peut exercer sur le monde des vivants et avec d'autant plus d'efficacité que, durant son séjour sur terre, elle aura exercé plus d'influence.

D'ailleurs, l'âme excorporée n'est point oublieuse: à ceux qui furent, dans la chair, ses parents, ses amis, ses ennemis, elle garde les mêmes sentiments auxquels elle associe ses parents et amis spirituels ; mais elle exige de ceux qui, sur terre, comptent sur son appui, un hommage continu ; si cet hommage lui fait défaut, elle s'éloigne d'eux, se désintéresse de leur sort et même, convenablement sollicitée, leur devient hostile.

LA VIL MATliklELLE ET MOKALL I43

Par là apparaît le point de départ des esprits du mal. En

principe, les esprits ont même nature, simples émanations,

semble-t-il, de l'esprit suprême qui, lui, est comme le foyer

intarissable de tout pouvoir, ils se pervertissent, ainsi que

' font les courtisans toujours sensibles à la flatterie.

Les esprits, donc, qui ne sont point honorés, se tiennent pour dédaignés et ils se vengent par une animosité, une hostilité terribles. Toutefois, ces manifestations de leur puissance méconnue disparaissent, jusqu'à se muer en une bien\eillance très accommodante, pour quiconque sait se confondre en prévenances et en hommages : les esprits du mal connaissent ainsi des serviteurs dont ils favorisent les desseins.

Des esprits, il y en a partout ; la nature, où l'homme évolue, n'est qu'une fantasmagorie où l'esprit humanisé, l'âme, vit dans la compagnie des esprits occultes incorporés ou non. Identiques par nature, les esprits diffèrent par les pouvoirs dont ils disposent : soit que ces pouvoirs leur appartiennent originairement, soit qu'ils les aient acquis ou accrus par une manière de progrès. Au sein de cette société, l'âme se comporte au mieux de ses intérêts: l'état et les manifestations de son corps sont les signes révélateurs de son propre état.

Il semble qu'elle ait à soutenir une lutte continuelle pour se maintenir ou dominer parmi les esprits qui l'environnent; les phases de ce combat se trahissent par divers phénomènes, la mort étant le dernier et dont le corps est l'enregistreur : la longévité est donc déjà respectable par cela seul que, témoignant d'une résistance victorieuse, elle affirme la supériorité de l'âme : d'où, peut-être, le privilège de primogéniture.

Agissant sous l'impulsion de son âme, l'homme incline vers tout ce qui peut accroître sa vitalité: d'où la religion, qui assure à l'âme le concours du monde spirituel, et la famille, ligue de défense basée sur le lien de la chair et la puissance du nombre.

Par contre, l'homme se garde de tout ce qui peut porter atteinte à son être : d'où l'interdit, sorte de barrière qu'il dresse sur la frontière de son domaine et de celui des esprits.

Mais le combat est rude et il est nécessaire que l'àme puisse surmonter ses défaillances et ses blessures. Comment le pourra-t-elle si elle ne voit pas d'où partent les coups et le moyen de les parer.

Il semble, en effet, qu'en s'humanifiant l'esprit a perdu la faculté de « voir » hors du monde terrestre. Cependant, toutes les âmes ne sont pas frappées de cette infirmité ou, du moins, il en est qui ont su, ou pu, s'en affranchir : il y a ainsi des « voyants » auxquels il appartient de guider le troupeau immense des aveugles ; tous ne sont d'ailleurs pas memement doués, il en est pour qui les mystères sont grandement ouverts; il en est, au contraire, qui ne les pénètrent que par interprétation.

A vrai dire, chaque noir interprète à sa façon les phénomènes du monde qui l'entoure, il s'efforce de « voir », mais la vision pénétrante et claire demeure l'apanage d'une élite, dont le commun est l'humble tributaire.

Originairement, le pontife n'est qu'un interprète, plus ou moins « clairvoyant » et, dans la famille, société primordiale, ce rôle est dévolu, par privilège d'âge, au plus ancien ; à sa mort, celui-ci vient prendre rang parmJ ces esprits tutélaircs qui forment sa famille spirituelle et c'est à lui que son successeur s'adressera de préférence, lui maintenant ainsi son rôle d'intermédiaire. Tel est le fondement de ce culte des ancêtres, universel, en Afrique, et qui est comme un pont jeté entre les deux mondes, le visible et l'invisible, pour assurer leur constante communication.

Le roi ou pontife souverain d'un plus ou moins grand nombre de familles, fut longtemps si haut placé dans l'estime des indigènes qu'il apparaissait à leurs yeux comme l'incarnation d'un esprit supérieur. Un cérémonial, dont les voyageurs anciens nous ont conservé le souvenir.

LA VIK MAli.KlKI.LK HT MOHAl.K 1^5

l'isolait de la vie ambiante : le commun ne pouvait, le plus souvent, ni le voir, ni lui parler directement, ni l'entendre, encore moins le toucher ou môme le nommer, sans qu'il en résultât les plus graves malheurs; il recelait en lui une telle puissance que le moindre contact, sous quelque espèce que ce fût, était mortel pour son imprudent auteur.

L'usage qui, jusqu'à nous, s'est maintenu et oblige les chefs à transmettre leurs paroles par le canal d'un intermédiaire, est un vestige de ce cérémonial antique.

L'étranger, par cela seul qu'il est « l'inconnu » est un personnage dangereux : telle est la cause de toutes les difficultés qu'il éprouve dans ses rapports avec la population indigène; ce n'est point sa force physique que l'on redoute, c'est surtout le pouvoir occulte dont il peut disposer et que 1 on ignore.

L'ennemi inspire la même appréhension, si bien qu'à l'origine, la guerre est essentiellement un tournoi où chaque champion, chef de parti, s'efforce d'avoir le concours d'esprits non pas tant supérieurs à ceux de son adversaire qu'inconnus de lui. D'où les pratiques innombrables, dont la vraie signification nous échappe souvent, mais qui s'imposent cependant à notre attention : tel, par exemple, cet usage universel des amulettes et des talismans auquel tout noir sacrifie.

Ces objets si divers, parfois si étranges, sont, en somme, des armes magiques par essence et il est du plus haut intérêt de constater que c'est par là qu'est née la parure qui, surtout en devenant utilitaire, a engendré le vêtement.

L'usage est parfois le fils de la crovance, mais il arrive aussi que l'usage engendre la croyance et ce double courant produit une confusion inextricable entre le sacré et le profane. Notamment, en ce qui concerne les règles qui dominent la conduite des individus, isolés ou groupés, remonter à lacausequiaengendrécesrèglesestunproblèmesusceptible de solutions innombrables si, aux seules lei;ons de l'obser-

146 MONOGRAPHIE DES RHASSONK.É

vation directe, qui alTirme l'incohérence des résultats, l'on veut substituer une logique dont ces manifestations ne sont tributaires que par exception et souvent encore involontairement.

On ne saurait trop le répéter, cependant, la coutume d'origine purement civile, laïque si Ton veut, est tellement rare que l'on peut, a priori, la tenir pour étrangère au milieu indigène; elle y a été importée ou s'v est introduite par répercussion.

Ces notions générales sont indispensables pour saisir dans leur signification profonde les diverses manifestations de la vie indigène: nous ne saurions mieux faire pour le montrer que de décrire certains faits authentiques qui en sont comme le commentaire.

Gran Dyallo, étant adolescent, fut atteint d'une maladie qui répuisait au point que, d'un instant à l'autre, on s'attendait à le voir mourir. Son père fit alors venir un mamadyombo célèbre par ses pratiques efficaces contre les sorciers. Le mama-dyombo convoqua les habitants du lieu à un très grand tamtam, au cours duquel il eut vite fait de découvrir une dizaine de femmes, assurément sorcières, parmi lesquelles figurait la propre mère de Gran. Le kullélango leur fut attaché et elles avouèrent tous leurs maléfices.

Le mama-dvombo les mit dans l'obligation de soigner leur victime. A cet effet, elles préparèrent une décoction à base de feuilles de turo {Ficus sp.) qu'elles lui administrèrent en boisson et en lotion. Il se rétablit peu à peu et l'on remarqua que, par contre, le turo dépérissait si bien que, lorsque la guérison du jeune homme fut complète, il se trouvait tout à fait desséché, alors cependant qu'il était au bord de l'eau. Aussi, pour tous, il fut indubitable que l'esprit

LA VIK MATKKlKLLt: F.T MOKALE I47

qui animait l'arbre avait été habilement détourné pour ranimer le malade.

Au commencement de 1899 se déroulèrent à Lontou, près de Médine, des événements qui montrent par le menu comment s'établit le crime de sorcellerie et quelles en sont les conséquences.

A Lontou vivait une veuve, nommée AssaKouraSakiliba. Une des filles de cette femme, épouse d'un certain Founék-hé de Médine, étant enceinte, vint chez Assa pour ses couches: l'enfant naquit vivant mais mourut peu après et la jeune mère décéda quelques mois plus tard.

Assa, veuve de Kounkoun Madi Kanté, devint, sur ces entrefaites, l'épouse de Sadyo Kanté, frère de Kounkoun Madi. Kounkoun Madi et Sadyo avaient un frère, Mamadiba, père d'un garçon, m-Fali, et d'une fille, Diba, cette dernière avait été mariée à Madyo Khullé Kanté, père de Fa Birama, habitant de Kayes.

En 1898, m-Fali était, depuis deux ans environ, atteint d'une grave maladie, sorte de carie des os, qui mettait sa vie en danger. Sadyo, son oncle, pensa que tant de malheurs devaient proxenir d'une même cause et accusa délibérément Assa d'être sorcière. Suivant ses dires, cette femme avait « mangé» l'enfant et la femme de Founé-khé.

Or, vers le temps de la saison sèche passa à Lontou un Bambara du nom d'Insangué, habitant de Dinguiray, faisant profession de magicien. Insangué fut consulté sur le cas de m-Fali : par des pratiques géomantiques, il conclut à la culpabilité des gens du village et ordonna que toutes les familles allassent chercher des simples pour soigner m-Fali : « Je reviendrai dans huit jours, ajouia-t-il, et, si le malade ne va pas mieux, je dénoncerai les sorcières dont il est victime. »

Quand il fut parti. Fa Birama et Diba mandèrent Amadi Mabo, indigène de Kayes, réputé pour décou\rir la vérité

par les songes. Amadi Mabo vint coucher à Lontou et déclara avoir vu en rêve Assa accablant le malheureux m-Fali de ses maléfices et il la dénonça à Demba le chef de village, comme étant une sorcière. Toutefois, avant de rien faire, on attendit le retour d'Insangué.

Celui-ci revint, en effet, et, au cours d'un grand tamtam, il se livra à des danses rituelles de nature, dit-on, à déterminer l'extralucidité. C'est ainsi qu'il indiqua, de-ci delà, des endroits du sol que des gens munis de pioches fouillaient incontinent; de la sorte furent mis au jour: des couteaux de sacrifice, des amulettes destinées à plonger le village dans le sommeil léthargique, des pots en terre servant de marmites, tout matériel qui, d'après Insangué, appartenait aux sorciers du village. Poursuivant d'ailleurs ses investigations, le magicien arriva à la demeure d'Assa ; au seuil, il fit déterrer un couteau et de la chair, laquelle avait, selon lui, appartenu à un cadavre humain; enfin, au centre du foyer, il fit sortir deux queues de vaches et ces derniers insignes levèrent tous les doutes.

Assa était donc sorcière. On lui mit le kullélango : elle avoua des crimes aussi abominables qu'imaginaires. Alors onl'obligea à soigner m-Fali.

Sa tâche accomplie, Insangué partit après avoir reçu pour honoraires : une chèvre donnée par Demba, le chef du village, et cinq francs payés par Sadyo, mari d'Assa.

Toutefois, la cure ne paraissant pas efficace, Sadyo, sa sœur Dyala-ndin et sa nièce Diba, décidèrent de soumettre le cas au fankamala du Khasso, Demba Yamadou, de passage à Soutoukoullé. Ils obtinrent de lui qu'Assa fût soumise à l'examen d'un magicien peul, Amadou Koumba. habitant de Dyakhalcl. Amadou Koumba déclara Assa absolument innocente.

Alors, Fa Birama partit pour Lontou accompagné d'Oumou Tyouballo, magicienne très renommée. Fa Birama, se prétendant envoyé par l'autorité française, obligea Assa

LA VIE MATEIUKLl.E ET MOKALE \ ^(j

à se soumettre aux pratiques d'Oumou Tyouballo. Celle-ci prépara une décoction de feuilles de turu-ba, de ricin et de racines de n\'o/,'-o-n-sasé, pour provoquer des vomissements; de plus, elle lit à Assa, à la base du cou et à la nuque, de petites incisions destinées, disait-elle, à crever les yeux des esprits qui étaient en elle. Puis elle la déclara f^uérie et inoffensive. Elle toucha pour ses soins : un mouton que lui donna Demba, le chef du village, plus une pièce de guinéc et une chèvre de Sadyo, mari d'Assa.

Celle-ci, lasse de tous ces traitements, vint au poste de Médine nous raconter ces divers faits que de nombreux témoins corroborèrent. Protection lui fut accordée et elle cessa d'être inquiétée : mais si cette intervention ne s'était pas produite, les mêmes procédés auraient été mis en œuvre, sans doute, jusqu'au jour où l'agitation eût été telle que l'intervention du chefdu paysaurait permisde mettre à mort la prétendue sorcière, en la précipitant, en grande pompe, dans les gouffres du F'élou, et de confisquer tous ses biens.

Comme on le voit par ces deux exemples, la maladie et la mort ne sont point, pour les indigènes, dans l'ordre naturel des choses: ce sont des esprits qui frappent l'homme, le plus souvent par l'intermédiaire de ceux de ses semblables dont ils sont devenus maîtres en s'incorporant à eux, ou par lesquels ils sont convenablement sollicités.

Découvrir ces possédés ou ces instigateurs, les obliger à réparer le dommage qu'ils ont causé, les guérir de la possession, les punir de leurs méfaits et, s'il est besoin, les détruire: c'est un devoir de justice sociale; ce n'est pas tel ou tel individu qui est intéressé, c'est la famille, le village, le pavs, comme le montre l'intervention du mari, du chef de village et du chef de pays dans le cas d'Assa.

La justice apparaît ici comme la gardienne de cette loi morale originelle, qui repose sur la distinction du bien et du mal. Extirper, anéantir le mal, c'est affirmer le

l50 MONOGRAPHIE DES KHASSONKÉ

triomphe du bien, de la santé, delà vie; la victoire du mal est une atteinte à la félicité de l'homme, c'est la maladie, c'est la mort. On conçoit dès lors combien est impérieux le devoir qui s'impose à tous de dénoncer l'agent du mal.

Mais il ne suffit pas d'accuser, il faut juger; or, les faits du procès ne sont point du domaine commun, une vue pénétrante est nécessaire pour remonter des effets aux causes: d'où l'intervention des « voyants». Par des moyens connus d'eux seuls, ils proclament la culpabilité ou l'innocence et, de plus, s'attachent à guérir et la victime et le malfaiteur, quand le mal n'est pas incurable. Ce sont des docteurs au sens le plus large du mot et il n'est pas sans intérêt d'entrer dans quelques détails à leur sujet.

Il n'y a pas à proprement parler d'école où s'enseignent systématiquement les matières constituant le bagage scientilique de ces docteurs. Les plus fameux sont fils ou disciples de magiciens renommés : dans leKhasso, un certain Doukha-ba Siriman Sidibé avaitacquisunegrandecélébrité ; il habitait le Tomora, mais, en fait, il était en perpétuelle pérégrination dans le Khasso ; à sa mort, il eut pour successeur son fils, Laha Moussa, qui fut tué à Sabou-siré (1878).

En général, toute leur science est faite d'observation des choses et des gens. La base de leur art, c'est la divination. Il y a, comme l'on sait, un nombre infini de procédés divinatoires, tant il est vrai que toutes les voies conduisent à la vérité. Toutefois, la géomancie est fort répandue et très appréciée ; il ne semble pas douteux qu'elle ait été introduite par les marabouts. Le procédé ne vaut d'ailleurs que par l'inspiration de celui qui s'en sert.

Certaines pratiques n'ont d'autre but que de provoquer l'inspiration : telles les danses, les chants, tout cet ensemble que nous confondons sous le nom de tamtam. En voici un exemple.

Dans les cantons de Tringa et de Sorma, plus particulièrement, mais, en général, un peu partout, Ton trouve

iso

FiG. 5. — Fara kourou, magicien de renom qui opère vers kayes et Wédine.

l.A VIK MATKRIliLLE ET MORALE l5l

des sociétés composées, en principe, exclusivement de femmes et de filles, et qui ont pour spécialité le traitement de la « maladie de l'eau».

Celui qui est atteint de cette maladie maigrit d'une manière excessive, est incapable de se mouvoir et se plaint de la tête et de l'estomac : l'on dit qu'il est saisi par les esprits des eaux. Les guérisseuses se donnent pour les épouses de ces ondins et elles emploient pour unique remède la racine du dyombo.

Ces sociétés d'ondinesse réunissent invariablement deux fois par semaine, le lundi et le vendredi habituellement, et se livrent alors à des danses ayant pour but et, prétendon, pour résultat d'amener l'extralucidité. Après un temps — plus ou moins long, suivant les sujets — l'ondine tombe à terre, saisie par une sorte de crise; la directrice s'approche alors, prend sur ses genoux la tète de l'inspirée et interroge. La réponse s'annonce toujours par une manière de cri rauque, qui rappelle le meuglement du taureau, et c'est pourquoi l'interrogatrice demande toujours : « Eh bien, que dit le taureau du Débo ? », car c'est par des esprits du lac Débo que les ondines se prétendent d'ordinaire inspirées.

Ces femmes vaticinent à propos de tout et de tous; leur loquacité dans cet état est telle que l'on est obligé d'y mettre fin : pour cela, la directrice place une feuille de dyombo sur la langue de l'ondine, qui aussitôt se tait. Les adeptes de ces sociétés sont les « enfants de l'eau »{dyidingolou, au sing.^j'/ûfmg-o),certaines ont joui d'une renommée très grande -.Waré, par exemple, qui était une vieille femme du Tringa, pourvue, dit-on, d'une assez forte barbe blanche.

L'une de ces sociétés a eu une histoire qui peut être un enseignement. A l'instigation de certaines personnes, dont ce qui suit explique les visées, une société d'ondines fut fondée à Kayes, il y a une quinzaine d'années environ. Contrairement à l'usage, des hommes, mariés ou non, furent admis et participèrent aux exercices. Ce fut une société de

02 MONOOPAPHIE Df:S KHASSONK.E

débauche : à peine une ondine avait-elle esquissé une danse qu'elle se roulait par terre, on la portait dans une case voisine, où allait bientôt la rejoindre son amant qui simulait pareillement une crise.

Cette déviation — conséquence du cosmopolitisme et de la dépravation dans les grands centres — ne nuisait pas au succès de la société, au contraire; mais les adeptes, pour donner plus d'autorité à leurs prédictions, s'efforçaient d'en amener la réalisation. Or, un jour, l'un d'eux annonça que le feu éclaterait à Kayes et il éclata en effet, seulement l'enquête ayant révélé que le feu avait été mis volontairement par certains adeptes, les poursuites exercées contre ceux-ci amenèrent la découverte de nombre d'autres méfaits de la société qui, bien entendu, se dispersa.

Comme tout ce qui précède, ces faits, relatifs à la société des ondines, nous montrent sous son véritable aspect ce qu'est l'exercice de la médecine pour les indigènes : ce n'est, en somme, qu'une branche de cet arbre touffu et illimité qu'est la magie. Les maîtres en cet art (qui a surtout pour moyen l'utilisation de l'occulte) disposant de tout, puisent dans la nature les éléments dont ils ont besoin et les mettent, sous certaines conditions, à la disposition des non initiés : si leurs prescriptions sont transgressées, le moins qui puisse en résulter c'est l'inefficacité du philtre.

Le remède, arme magique, n'est donc pas, originairement, à la portée de tout le monde ; les formalités auxquelles le magicien subordonne son emploi bénéfique ne sont d'ailleurs pas toujours vaines et le vulgaire, qui en fait l'expérience, étant incapable de discerner la cause du dommage que détermine leur transgression, n'en est que plus convaincu de la supériorité du magicien et conclut volontiers que les rites, imposés par lui, ne sont pas seulement nécessaires, mais qu'ils sont même indispensables, que c'est grâce à eux que le principe actif devient utile tandis qu'en leurabsence il demeure inerte ou devient nocif.

LA VIK MAThRItl.LE K T MOKAI.K. 1 53

C'est, à vrai dire, le règne véj^étal qui est, ici comme partout, la base de la pharmacopée. Passons en revue quelques-uns des végétaux (i) utilisés à ce point de vue.

Le dyombo {Diospyros mespilijorinis) dont il a été question plus haut, est un arbre de haut jet, très utilisé par les indigènes : le bois pour divers travaux de menuiserie; les feuilles, le fruit, l'écorce, comme remèdes.

Les feuilles et les fruits convenablement macérés servent dans la dysenterie ; les feuilles, seules, sont utiles contre la lièvre : l'homme qui les cueille à cette lin, doit les prendre de la main droite et les passer dans la main gauche avant de les remettre à la fillette qui doit les recevoir; elles servent ensuite pour préparer une boisson après macération suffisante dans l'eau froide, l'on en met également dans Teau du bain ; l'on brûle l'écorce avec des vieux chilTons pour obtenir une fumigation efficace pour guérir les chevaux atteints de certaines affections du nez ; seule et réduite en poudre, elle est administrée aux chevaux comme vermifuge.

Quant à la racine, un bout attaché au poignet, par une ficelle, est un sûr préservatif contre les morsures de serpent et les atteintes des esprits malins; appliquée sur les reins, elle guérit de la courbature; associée à celles du iuro, et du dvuto, elle donne une boisson abortive ; par contre, seule, elle donne, par macération, une boisson que l'on prend le lundi et le vendredi pour faire cesser la stérilité.

La stérilité est, en efifet, regardée comme un malheur, du moins par certaines gens qui s'efforcent alors d'y remédier. Outre la racine du dyombo, on emploie dans ce but l'écorce de bembo [Lannea acida) ; ce remède exige, pour sa perfection, des rites précis et nombreux ; en plus de paroles, que nous ne connaissons pas, l'on peut remarquer que

(i) Nous avons emprunté divers détails, pour ce sujet, à l'intéressant travail de M. Constancia.

04 MONOGRAPHIE DES KIIASSONK.E

l'écorce doit être prélevée uniquement sur les côtés est et ouest ; l'on en fait une décoction à laquelle on ajoute la cendre de quelques fétus de paille pris dans une termitière ; le liquide ainsi préparé est employé pour le bain, son elTet est, assure-t-on, merveilleux.

Avec le bois du kofo [Dalbergia melanoxvlon) certains marabouts confectionnent des amulettes qui guérissent de la prodigalité : pour cela, un morceau de kofo est attaché avec un morceau de bambou, cet ensemble est enveloppé d'un papier portant une formule magique : le tout, enfermé dans un étui de cuir, est suspendu au coude.

Il est un Lauranthus analogue à notre gui et dont l'emploi varie suivant l'arbre auquel il appartient. Il porte le nom de ladungo, c'est-à-dire « qui pénètre dans », celui qui «est enté sur». L,q turumba-ladungo [Lauranthus de VAsclepias giganlea) est très réputé : les feuilles séchées et pilées donnent une poudre que l'on mélange aux semences pour s'assurer d'abondantes récoltes.

Le tombron' -ladungo [Lauranthus du Zi\yphus orthocantha) : ses feuilles pulvérisées sont mélangées au mil pour surexciter l'appétit des chevaux.

Le kankanan' -ladungo {Lauranthus du ?) est très réputé pour se débarrasser des faux amis : à cet effet, l'on porte soi-même le récipient contenant l'eau du bain sur l'emplacement du foyer, là l'on mélange à l'eau les feuilles pulvérisées du kankanan^ -ladungo ^ on se lave tout le corps et, sans se sécher, l'on vient tout nu devant la porte de la lu ; la légère vapeur qu'emporte la brise détruit tous les faux amis qu'elle peut atteindre là où le vent la porte^ il n'y a donc qu'à savoir s'orienter convenablement.

Le dyabé-ladungo [Lauranthus de VAccacia albida) dont les pêcheurs utilisent les feuilles pour s'assurer des pêches fructueuses.

En résumé, le végétal fournit des armes magiques, défensives ou offensives, dont il faut savoir se servir. Leur

LA VIK MATKHIELLE ET MORALE l55

emploi n'est pas à la portée de tout le monde et ce qui est bon pour les uns ne l'est pas nécessairement pour les autres.

Il n'est pas très éloif,mé le temps où l'indigène, sous la hantise constante de l'invisible, n'osait toucher à la nature environnante qu'avec effroi. Ce sont ces observateurs, si facilement calomniés, que nous nommons magiciens ou sorciers, qui l'ont affranchi peu à peu de sa terreur en lui donnant le moyen de dominer les esprits malins dont il se crovait entouré.

Ainsi s'est-il constitué peu à peu, par l'usage, un lot de plantes inoffensives dont il a usé pour son alimentation, ce qui l'a conduit à la culture. Mais, au moindre signe, sa terreur première le reprend, il voit un esprit malin derrière la plus petite indisposition, et, pour éviter ce qu'il croit être un danger, il s'interdit et interdit aux siens l'usage de tout ce qui a causé son alarme. 11 y a ainsi des plantes défendues [tana] pour telle famille, parce que l'ancêtre a été incommodé plus ou moins gravement par l'emploi qu'il en a fait, ou même qu'il n'a pas pu en faire.

Cultes.

La croyance détermine le culte et le culte est conforme à la croyance. L'indigène croit aux esprits et il a un culte pour les esprits, et comme il imagine que le monde des esprits est pareil au monde des vivants, il se comporte vis-àvis des esprits comme il se comporte vis-à-vis des vivants.

Culte des morts.

Dans la vie. l'indigène est enfermé dans la famille; pour lui c'est, bien souvent, d'elle que tout dépend et d'elle, par suite, qu'il doit tout attendre : son culte va ainsi tout natu-

t56 MONOGRAPHIE DES KHASSONKÉ

rellement aux esprits lutélaires de sa famille, à ses morts.

A partir du moment où il a cessé de vivre, l'être humain se dissocie progressivement. Le quarantième jour après le décès, il est habituel que Ton fasse un sacrifice en l'honneur du défunt car, dit-on, c'est le moment où, le corps étant complètement décomposé, les os n'adhèrent plus à la chair.

Sans doute, faut-il conclure, par analogie, que le sacrifice, fait le huitième jour, coïncide avec le moment où l'âme abandonne définitivement le lieu de la sépulture : c'est d'ailleurs l'opinion de ceux qui veulent bien s'expliquer, autant qu'ils le peuvent, à cet égard.

Après le quarantième jour, il n'y a pas d'époque préfixe pour honorer le défunt, qui est allé rejoindre ses parents et ses amis excorporés comme lui.

Chaque khassonké pratique à sa manière le culte de ses morts; mais, en général, quel qu'il soit, il n'entreprend rien d'important sans consulter ses morts et se les rendre propices par des sacrifices faits quand et comme il juge bon et selon son inspiration.

Le plus souvent, il demeure dans sa case et, muni d'une petite calebasse, contenant du lait seul ou de l'eau additionnée de mil grossièrement broyé, se recueille, pense fermement à son projet au moment même où il évoque tel ou tel de ses parents morts, puis laisse tomber à terre quelques gouttes du contenu de la calebasse et boit la partie restante.

Par cette évocation pieuse du défunt, au moment même où il est le mieux pénétré de ce qu'il a le dessein d'accomplir, le Noir est convaincu d'arriver à découvrir si ses intentions ont, ou non pas, l'approbation de ses esprits familiaux et il termine son acte de piété par une véritable communion.

D'aucuns, au lieu d'elTectuer la libation sur le sol de leur case, l'opèrent le long du montant de la porte d'entrée,

LA VIE MATKRIKLLE ET MOKALE I Sy

OU bien, encore, sur la place où le défuniavait l'habitude de s'accroupir et, mieux, là où il repose, lorsqu'il a été enterré dans sa case.

Il n'y a pour ainsi dire pas de cimetière, chez les Khassonké; pourtant quelques familles prennent soin de certaines de leurs tombes. 11 arrive ainsi qu'au lieu de faire l'offrande dans la maison, l'on se rend sur la tombe, la libation est alors faite sur cette place que l'on arrose également du sang des victimes.

Il est un procédé couramment employé pour interroger les morts et connaître leurs réponses. Après s'être recueilli, comme pour entrer en communication avec eux, l'on égorge un poulet dont on suit attentivement les convulsions, après s'être fixé à soi-même la signification à donnera la position dans laquelle il s'immobilisera.

Il est généralement admis que, si le poulet demeure le ventre en l'air et les pattes dirigées vers l'officiant, la réponse est favorable: tandis qu'elle est défavorable s'il expire le ventre contre terre et qu'elle est indécise dans toute autre position. Dans ces deux derniers cas, il est de pratique courante de recommencer le sacrifice, une ou plusieurs fois, d'insister, en somme, si l'on désire absolument une adhésion.

Dans certaines familles, pour se rendre les morts favorables, pour les honorer, une pratique consiste à faire égorger à leur intention des bœufs ou des moutons dont la viande est distribuée aux pauvres exclusivement et aux marabouts ou, plus rarement, aux seuls membres de la famille: dans ce dernier cas, c'est l'intention qui affirme le sacrifice.

Chez certains Khassonké islamisés, ces sacrifices sont faits suivant les prescriptions musulmanes. Les D\allo ont un sacrificateur spécial qui est toujours un forgeron Konté: celui-ci égorge les animaux en prononçant des paroles d'invocation; il fait et attribue les parts. Ses honoraires

l58 MONOGRAPHlt; DES KMASSONKÉ

constituent le droit de khandyapo, en vertu duquel il prélève la partie antérieure du cou et les quatre côtes supérieures de chaque côté.

Il s'en faut que tous les morts soient ainsi honorés ; en principe, l'on n'a de considération que pour ceux qui, dans la vie, exercèrent la puissance. On dédaigne donc les «gens faibles », c'est une conséquence de cette croyance que le monde des espritsest une réplique de celui des vivants ; or, dans celui-ri honore-t-on les « gens faibles»! Mais que, pour raison ou autre, l'indigène pense que tel qui, sur la terre, fut faible et sans puissance est devenu, après sa mort, un esprit qu'il y a lieu de ménager, et il s'empresse de lui rendre le culte qu'il suppose le mieux approprié à se concilier ses faveurs.

Le Culte des esprits.

Nous l'avons dit : des esprits, il y en a partout ; la nuit est, semble-t-il, réservée à leurs pérégrinations. La nature, impassible le jour, se transforme entièrement la nuit : le jour est fait pour l'homme, la nuit pour le reste de la création.

Nombreux sont ceux qui nous ont afiirmé que, la nuit, les arbres marchent pour aller chercher leur nourriture, seulement ils marchent retournés de bout en bout, sur la cime, les racines en l'air.

La nuit tout est malfaisant, même, et surtout, la lune qui rend aveugle ou poitrinaire; lorsque, dit-on, la lune frappe quelqu'un endormi, elle transperce son corps à la manière d'un taret ; d'aucuns prétendent que l'on peut éviter cette action de la lune en plaçant auprès de soi une petite calebasse contenant un peu d'eau, qui forme un miroir auquel l'astre de la nuit s'abandonne, oublieux de sa victime.

L'on conçoit combien il est dangereux de dormir dehors, le danger est particulièrement grave pour les femmes, car elles peuvent être, alors et à leur insu, la proie des esprits

LA VIK MAIKHIKI-Li; ET MÛKALE I 59

errants et, de cette façon, devenir mères de monstres abominables.

Pour la plupart, les esprits sont errants et l'on est à peu près sûrden rencontrer aux croisements des chemins, près des villages, aux puits, aux sources... ; la nuit, ils pénètrent dans la cour des maisons, aussi les ménagères prudentes ne manquent pas, avant d'aller se coucher, de retourner les pots et les écuel les l'ouverture contre terre, pouréviter que les esprits qui rôdent n'y déposent quelque ordure.

Certains esprits ont un domicile élu et, alors, sont quelquefois portés à ré\éler leur présence pour être honorés. Voilà un indigène qui va cultiver un champ ; au cours de son travail de défrichement, il s'entend interpeller par une voix qui sort de l'arbre qu'il va abattre : « Ami, si tu veux respecter ma demeure et m'apporter deux fois Tan des cadeaux en hommage, je ferai prospérer tes récoltes et les protégerai. » Comment n'accepterait-il pas? c'est le génie du lieu qui lui a parlé, il doit accéder à ses désirs sinon son champ demeurera stérile.

D'ailleurs, le plus souvent, l'opération, préalable à toute première mise en exploitation d'une terre, consiste à rechercher le génie dont dépend cette terre et à l'honorer pour qu'il en assure la fertilité; c'est au devin que l'on s'adresse pour procéder à cette recherche ( i ) .

Pourtant il est des circonstances où des gens ordinaires sont assez perspicaces, ou bien doués, pour découvrir le génie protecteur dont ils ont besoin et savoir, de lui-même, ce qu'il faut faire pour obtenir et conser\ erses bonnes grâces. Une année, à Alédine, la petite vérole faisait des ravages terribles dans la population enfantine et les mères étaient désolées. L'une d'elles — une femme du village de Liberté — se mit en quête d'un esprit capable d'arrêter le fléau.

Elle le découvrit non loin de la halte du chemin de fer;

(i) Voir sur le gjnie du lieu ce que nous disons à propos du « régime foncier ».

lOo MONOGKAPHIb; DES KHASSONkÉ

il habitait, là, dans un dyala [Khaya senegalensis) ; elle lui offrit un mouton, des colas, du coton cardé, qu'il accepta. Dès lors, on remarqua que l'épidémie entrait en décroissance, puis disparaissait. — Nous fûmes. Tannée suivante, à la même époque, sollicité d'autoriser la cérémonie rituelle et des femmes nombreuses, de toutes conditions et de toutes races, y prirent part.

La présence d'un esprit se reconnaît, parfois, à un fait qui ne peut passer inaperçu pour personne. Sur le sentier, qui conduit de Médine aux cataractes du Félou, végète un sèghèno [Balaniies œgypliaca); il est là tout seul dans la plaine, où rien ne peut poussera cause du sous-sol de pierre, et c'est à cela, m'a-t-on affirmé, que l'on a reconnu en lui le domicile élu par un bon génie qui exauce tous les désirs, mcyennantuneoffrandequi consistesimplementen un objet quelconque. Le plus ordinairement, le passant jette, au pied de l'arbre, un caillou, un bout de bois ; d'aucuns attachent à ses rameaux un lambeau d'étoffe, certains envoient, dans sa direction, un jet de salive chargée de jus de cola (i).

L'amoncellement des cailloux aussi bien que l'ensemble des lambeaux d'étoffe et, d'une façon générale, l'ensemble des objets inertes qui témoignent ainsi de l'hommage des croyants, est dénommé nyara-nyaro (litt. multitude, foule;. Il y a ainsi des nyara-nyaro partout où s'est passé un fait notable, parce qu'extraordinaire, au point de vue indigène.

Ainsi que nous l'avons déjà indiqué, il v a des gens qui passent pour exercer une véritable action sur le monde des esprits. D'aucuns, les plus considérés et les plus redoutés aussi, sont en mesure, afhrme-t-on, d'obliger un esprit à s'incorporer et à tomber dès lors sous leur pouvoir. Leur procédé est naturellement secret, cependant l'on en connaît assez bien les traits essentiels.

(r) Entre Roussané et .Médine, un autre sèghèno est l'objet de pareils égards: il n'en faudrait as conclure que cette sorte d'arbre jouit d'une considération spéciale.

LA vue MATKKIEl.l.K Kl' MOKALE lOl

S'étant procuré l'objet qu'il juge convenable à remplir ses desseins, le magicien le consacre, en quelque sorte, par des rites appropriés; s'il s'agit d'un objet en bois — souvent un simple morceau de racine d'arbre recueilli dans des conditions spéciales, par exemple — il l'entoure de filé de coton de manière à former une sorte de feutrage absorbant ; puis, avec force incantations, il fait des libations et des sacrifices sur cet objet dont le feutrage s'imprègne des liquides et retient même de menues dépouilles. 11 est admis qu'au bout d'un temps plus ou moins long de pratiques analogues, un esprit se trouve peu à peu attiré, jusqu'à se laisser asservir à la volonté du magicien dont il reçoit les hommages.

De la sorte se trouve constitue le boli, littéralement r « apparence », c'est-à-dire le corps matériel d'un esprit. Convenablement invoqué, celui-ci est censé s'incorporer dans le boli pour y recevoir les hommages de ses dévots, écouter leurs prières et les exaucer. Quiconque possède le boli et les pratiques pour attirer l'esprit dont il est le corps, peut jouir des faveurs de cet esprit, c'est pourquoi le magicien fait commerce de boli. . . avec la manière de s'en servir.

L'acquéreur, boli-tigi, peut demeurer bénéficiaire exclusif du boli, qui devient ainsi une partie de sa succession — et non ia moins précieuse.

Parfois, au contraire, il (i) en fait l'objet d'une exploitation lucrative en admettant d'autres personnes à profiter de la protection de l'esprit moyennant une cotisation. 11 se forme alors une véritable confrérie dont chaque membre est un boli-din : le culte prend un certain apparat, une hiérarchie s'établit entre les adeptes suivant leur degré d'initiation aux rites, ceux qui sont les confidents et les aides du boli-tigi forment un véritable clergé.

(i) Nous avons envisaf^é le cas d'un acquéreur unique, mais rien ne s'oppose à ce que plusieurs individus se concertent ei mettent leurs ressources en commun pour acquérir un boli. et c'est souvent ce qui se passe.

102 MONOGRAPHIE DES KHASSONK.E

Telle est la genèse de ces sociétés secrètes dont les Bambara et les Malinké et, plus généralement, tous les païens sont les sectateurs les plus zélés et qui existent dans certains villages du Khasso comme ailleurs.

Les plus réputées de ces sociétés sont celles des Nama, Dvara, Koma...; chacune d'elles paraîtdevoirson nom à un détail caractéristique: Nama est le nom spécial du boli ; Koma (« parleur ») provient de ce que, lors des exercices, l'un des prêtres « parle » {ko) d'une manière étrange par suite de l'adaptation à sa bouche d'un instrument en fer; Dyara, « lion », doit ce nom à des rugissements, analogues à ceux du « lion », que l'on tire d'un appareil (i\ au cours des pratiques cultuelles.

Dépouillé de toutes les exagérations dans lesquelles tombent la plupart de ces confréries, le culte des esprits peut se résumer facilement. L'esprit, convenablement sollicité par des incantations et autres rites appropriés, s'incorpore au boli, sur lequel on lui présente les offrandes, qui lui sont agréables, en vue d'obtenir ses bonnes grâces et sa protection. Les sacrifices sont souvent effectués pour racheter une faute ou obtenir une faveur particulière.

Quand on désire connaître la volonté de l'esprit, l'on a recours au poulet, comme nous l'avons indiqué à l'occasion du culte des morts.

Pour les offrandes et les sacrifices, le liquide est souvent le dolo (bière de mil), quelquefois de l'eau additionnée de farine de mil ; la victime la plus habituelle est le poulet à

(i) Cet appareil se compose essentiellement d'un tronc creux de palmier, sur l'une des ouvertures duquel l'on tend fortement une peau d'àne. Du centre de cette peau part une corde qui, par l'intérieur du tronc de palmier, va sortir par l'autre ouverture. — Pour mettre cet appareil en action, il est nécessaire que des assistants le maintiennent immobile : l'instrumentiste saisit alors la corde à pleines mains du côté de l'ouverture libre, il la tend fortement puis la laisse glisser à frottement : les vibrations de la peau d'âne, que ce jeu détermine, produisent, avec un peu d'habileté, un bruit qui, à distance, simule le rugissement du lion.

Page 1