‹ Les KitharèdesChapitre 8 sur 47 · AIMER PAR · texte numérisé non relu

AIMER PAR

MT RTIS

A mélodieuse amie de Korinna emporta au fond de ses ténèbres le secret de ses rythmes

ioniens. Myrtis sourit dans les vers chantants de la Poétesse de Tanagra :

.… et je bläme aussi la mélodieuse Myrtis de ce que, étant femme, elle entra en rivalité avec Pindare.

Korinna reprend avec douceur Myrtis aux beaux sons d’avoir négligé le charme et la grâce des hymnes d’amour pour les brutales épopées qui louent les Héros aux mains rouges. La voix féminine ne doit point compromettre sa suavité en des clameurs guerrières. Elle doit s’attendrir

aux lentes inflexions de l’idylle et de l’élégie. Elle peut

s’exalter jusqu’à l’ode, mais ne doit jamais s’enfler dans limitation des rauques clairons masculins.

Myrtis occupa un rang élevé parmi les neuf Kitharèdes que les Anciens honorèrent du titre de Muses Lyriques. Née à Anthédon, elle fut célébrée dans toute l’Hellas pour la beauté de ses chants et de son visage. Des statues de la Piéride furent érigées dans plusieurs provinces.

Quelques auteurs en font la disciple de Korinna; d’autres affirment qu’elle instruisit la Tanagréenne et Pindare, ses glorieux contemporains, dans l’art des mètres savants. Elle disputa au Poète de Cynoscéphales la Palme, récompense des nobles rythmes. Et, comme Korinna, elle fut victorieuse.

Plutarque nous transmet le thème d’un de ses récits épiques.

« Qui est Eunostos, le héros de Tanagra? et pourquoi l'accès de son bois sacré est-il interdit aux femmes? Eunostos était fils d’Elieus, fils de Céphissos, et de Skias, et il reçut, dit-on, son nom d’Eunosta, la Nymphe qui l'avait élevé. Cet Eunostos était honnête * et juste, non moins que sage, et sévère de mœurs. Ochna, une des filles de Kolonos, qui était de sa propre race, s’éprit de

* Kai représente, en grec, l’ensemble des qualités physiques et morales de l « honnête homme » du xvr1° siècle.

MYRTIS 31

lui, à ce que l’on rapporte. Et, comme elle le tentait, il se détourna d'elle, et, lui ayant adressé des paroles insultantes, alla vers les frères d’Ochna, afin de l’accuser. Mais la vierge le devança dans ses accusations et excita ses frères, Okémos, Léon et Boukolos, à tuer Eunostos qui, disait-elle, l'avait prise de force. Ceux-ci, donc, lui ayant dressé une embuscade, tuèrent le jeune homme. Elieus les chargea de chaînes. Ochna, repentante et pleine de trouble, voulant soulager son chagrin d'amour, et en même temps prise de compassion pour ses frères, avoua toute la vérité à Elieus, qui, à son tour, la révéla à Kolonos. Et, Kolonos ayant jugé, les frères d'Ochna s’exilèrent. Quant à elle, elle se précipita, comme la raconté Myrtis, la poétesse lyrique d'Anthédon. »

Le Temps, le plus aveugle et le plus stupide des Ikônoklastes, a brisé les statues de Myrtis et les tablettes de marbre où furent inscrites ses strophes ioniennes. Il ne reste d'elle que son nom de Kitharède, évocateur comme un parfum, son nom qui est un poème : Myrtis.

Myrtis aux cheveux d’hyacinthe, qui entras en rivalité avec Pindare et qui louas la vertu des héros et des héroines, Myrtis qui te dévoilais à travers les odes de Korinna ! Quelques rares Poètes cherchent à entrevoir le reflet de ton visage crépusculaire, le passage de ton ombre musicale... Ils pleurent tes harmonies disparues, et se lamentent de ce qu’elles furent aussi périssables

que ta beauté de femme. Et ton nom traîne comme un soupir sur leurs lèvres, Myrtis…

FRE

Le soir nuançait l’or d’Hellas De pourpre égyptienne :

J'offris la coupe d’hypocras A la Musicienne… Elle errait en riant, auprès Des aloëès et des cyprès Et des roches aux bleus de grès, Myrtis l’Ionienne.

Elle évoquait les bords du Styx, Les asphodèles jaunes,

Où les sphinx aux ongles d’onyx S’étirent près des Faunes,

Et dans la strophe, comme un choc

De boucliers d’or contre un roc

Où le marbre sommeille en bloc, Luttaient les Amazones.

MYRTIS

La mélodieuse Myrtis Aux paupières divines, Livre ses cheveux de maïs Aux brises des collines.

Elle ressuscite, à travers La blancheur de ses nobles vers, Vigoureux comme les hivers, L’âme des héroïnes.

J'offris la coupe d’hypocras À la Musicienne,

Dont le vers mêle aux ors d’Hellas La pourpre égyptienne,

A la vierge qui passe auprès

Des aloës et des cyprès

Et des roches aux bleus de grès, Myrtis l’Ionienne.

MÉLÉSILEA

(s1o Av. J.-C.)

A radieuse héroïne d’Argos nous apparait,

éclairée par la flamme des glaives et des bou- AN cliers. Malgré la douceur de son nom, qui s’attarde sur les lèvres ainsi qu’un murmure de flûte, Télésilla fut une vierge guerrière, digne de combattre aux côtés des Amazones.

Elle vécut sous Cléomènes et Démaratos, rois de Sparte. Elle fut belle, de cette splendeur brune qui évoque les soirs d'Orient, brune comme Psappha, brune comme Korinna, brune comme Damophyla de Pamphyla et comme Praxilla la Sicyonienne. Ses yeux noirs étaient pareils aux yeux de Perseus. Son corps d’éphèbe, étroit

de hanches et de poitrine, était vigoureux « comme un souple arbrisseau ». L’ardeur des combats animait sa pâleur d’ambre.

Plutarque a recueilli une légende sur la naissance de l’Argienne à la musique et aux vers. C'était une Eupatride, belle et aimée, mais affligée d'une de ces mystérieuses et terribles maladies où les Anciens voyaient un châtiment des Dieux. La fièvre et la langueur inconnues ayant consumé ce jeune corps, Télésilla consulta un oracle qui lui ordonna, si elle voulait guérir, de se joindre aux serviteurs des Muses. Elle obéit au commandement divin. Sa piété fut doublement récompensée, car non seulement elle retrouva son ancienne vigueur, mais elle fut honorée par les femmes d’Argos, pour la magnificence de ses vers. Ses strophes semblaient tissées de pourpre et d’or. Elle aimait le faste des rythmes variés et la pompe des phrases.

Pendant la guerre d’Argos contre Sparte (49$ av. J.-C.), Télésilla moissonna les lauriers sanglants des Héros. Ses odes généreuses mirent un éclair au front de ses concitoyennes, et ses fébriles accords résonnèrent comme l'appel d’Arès.

La statue de Télésilla fut érigée dans le temple d’Aphrodite. Elle gardait l’attitude d'une héroïne, ceignant le olaive et soulevant le bouclier. Quelques commentateurs ont affirmé que cette statue ne représentait point Télé-

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silla l'héroïne, mais l’Aphrodite Armée. Il existe, en effet, plusieurs statues d’Aphrodite revêtant la parure héroïque de l’épée et du casque. Mais Pausanias dit très clairement :

« Au delà du théâtre de l’Aphrodite est un temple : devant la cella, Télésilla, la poëtesse lyrique, est représentée sur une stèle, et ses tablettes sont jetées à ses pieds, mais elle considère un casque qu’elle tient à la main et dont elle va couvrir sa tête. Car Télésilla était renommée parmi les femmes pour d’autres causes, mais elle était honorée surtout à cause de sa poésie. »

Le geste de la Poétesse Héroïque est un symbole. Elle se détourne des tablettes où sont inscrits ses vers, pour contempler le casque martial. Je laisse la parole à Pausanias.

« Il arriva que les Argiens furent réduits à une détresse inexprimable, dans une lutte contre Cléomènes, fils d’Anaxandride, et contre les Lacédémoniens. Les uns tombèrent dans le combat même; d’autres, qui s’enfuirent dans le bois sacré d’Argos, furent également détruits, les uns d’abord, en sortant, suivant une convention, et les autres, ayant, lorsqu'ils reconnurent qu'ils avaient été trompés, mis le feu au bois. Ainsi, Cléomènes conduisait les Lacédémoniens contre Argos vide de guerriers.

« Télésilla envoya aux remparts tous les esclaves et tous ceux qui, par leur trop grande jeunesse ou par leur âge trop avancé, étaient incapables de faire la guerre. Elle réunit toutes les armes qui avaient été laissées dans

les maisons et celles qui se trouvaient dans les temples et en arma toutes les femmes d’un âge propre au combat. Elle les disposa ensuite à l’endroit où elle attendait l’assaut de l’ennemi.

« Lorsque les Lacédémoniens apparurent, les femmes ne furent point effrayées mème par leur cri de bataille, mais elles soutinrent l’attaque et combattirent courageusement. Alors les ennemis réfléchirent que, s'ils détruisaient les femmes, leur victoire serait déshonorante, et que, s'ils étaient vaincus par elles, ils seraient couverts de honte, pour avoir reculé devant des femmes.

« Longtemps auparavant, ce combat avait été prédit par la Pythie, à ce que rapporte Hérodote, soit dans un autre sens, soit comme je l’ai compris :

« Mais quand la femme courageuse, ayant vaineu le mâle, enlèvera tout honneur d’Arès à ia jeunesse d’Argos, alors beaucoup d’Argiennes se déchireront les joues *. »

Plutarque célèbre ainsi la victoire de Télésilla :

« Parmi les actions illustres accomplies en commun par des femmes, nulle ne l’est plus que le combat livré autour d’Argos contre Cléomènes, où les Argiennes luttèrent sous l'impulsion de Télésilla, la poétesse... Comme Cléomènes, roi de Sparte, ayant massacré beaucoup d’Ar-

* Le dernier vers fait sans doute allusion à la coutume du port de la barbe infligé aux femmes, suivant ce que rapporte Plutarque.

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giens,.… marchait vers la ville, une passion et une audace divines s’emparèrent des femmes jeunes et les portèrent à repousser les ennemis pour la défense de leur patrie. Sous la conduite de Télésilla, elles prennent les armes, et, se tenant le long de l’enceinte, garnissent en cercle les remparts, frappant d’étonnement les ennemis. Le second roi Démaratos (à ce que dit Socrate *), qui avait pénétré dans les murs et occupait le Pamphyliaque, fut chassé par elles : et, la ville ainsi sauvée, on ensevelit sur la route de l’Argolide celles des femmes qui étaient tombées dans le combat, et celles qui avaient survécu obtinrent, comme souvenir de leur vaillance, de sacrifier à Ényalios **. Quelques-uns assurent que le combat eut lieu le septième jour du mois et les autres à la nouvelle lune du mois qui est maintenant le quatrième, et qui, autrefois, s’appelait Hermaios chez les Argiens. Ce jour-là, jusqu’aujourd’hui encore, on célèbre les Hybristiques. On y revêt les femmes de tuniques et de chlamydes d'hommes, les hommes de péplos et de voiles de femmes. Et, pour remédier au petit nombre des hommes, ils unirent les femmes, non aux esclaves (comme le raconte Hérodote), mais aux plus nobles des environs, qu'ils firent citoyens d’Argos. Et les femmes semblaient les dédaigner et les

* Peut-être Sosicrate ?

**# Surnom d’Arès.

traiter avec mépris dans le lit conjugal, comme de race inférieure. C’est de là que provient cette loi qui force les nouvelles mariées à porter une barbe. »

Lucien parle en ces termes de la magnanime Salvatrice des Argiens :

__«.… Télésilla, qui s’arma contre les Spartiates, et à cause de laquelle Arès est considérée comme le dieu des femmes d’Argos... »

Suidas confirme le dire de Pausanias:

« Télésilla la poétesse est représentée sur sa stèle, ayant repoussé ses tablettes, coiffée du casque. »

Maxime de Tyr ajoute :

« Les vers de Tyrtée réveillaient les Spartiates, les harmonies de Télésilla les Argiens, et les chants d’Alcée les Lesbiens. »

Citons encore Georgios Syncellos:

« Kratès, le poète comique, et Télésilla, Praxilla et Kléobulina étaient illustres. »

Dans le recueil d’héroiïdes de Théophylactus Simocata, on en trouve deux où figure le nom de l’héroïque Poétesse. L'une est adressée par Sopater à Télésilla et l’autre par Télésilla à Laïs. La seconde se termine par ces mots :

« Car nous ne verrons plus le lever du soleil. Ainsi je deviendrai plus terrible que Médée et que Phèdre. »

Apollodoros nous conserve un détail du récit où Télésilla avait retracé jadis l’inoubliable victoire :

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